Le corbeau aux ailes coupées








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date de publication24.01.2018
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Le corbeau aux ailes coupées
Chapitre 1 : Celui qui ne savait pas voler

Qu'est-ce qu'un oiseau ? Un animal à plume particulièrement bruyant ? Non, pas essentiellement... Une jolie bestiole complètement stupide, munie d'ailes ? Non, pas ça non plus... Hum... Des couleurs ? De la joie ? De l'énergie ? Du charme ? Ou peut-être... La vie ? La vie tout simplement, dans son incarnation la plus réaliste ! Oui, plus probablement.
C'est ce que ne peut s'empêcher de penser Venom en regardant passer Melwynn depuis la fenêtre de l'infirmerie. Elle trouve qu'il ressemble à un oiseau, un bel oiseau libre et coloré. Ses ailes sont presque visibles, dans son dos. Elle, n'est qu'un pauvre canari en cage à qui on n'a même pas bandé les yeux. Elle ne peut que voir et envier.

Un soupir écarte doucement ses lèvres, bleuie et gonflées, tandis qu'elle le suit du regard. Du regard.... plutôt tandis qu'elle le suit d'un oeil, sa main droite caressant machinalement son orbite vide, à travers le cache.

— Ne touche pas ton oeil, idiote ! 

Surprise par le ton agressif de sa voix, Venom tourne la tête pour faire face à Zach. Le médecin lui sourit tristement. Agé de 26 ans, haut de 1m et 88 cm, brun comme un ciel d'orage, aux yeux verts aussi vifs que la peau d'un serpent, et ayant un fort goût pour les hommes, il est son seul allié dans cette école où personne ne veut d'elle. Enfin, allié... Elle s'en veut d'avoir pu penser à lui uniquement en ce pauvre terme. C'est un véritable ami, tout ce qu'il y a de plus gentil et touchant.

— Je sais... Mais je n'y peux rien, je ne suis pas habituée à être borgne... 

— ça fait tout de même près de 2 mois que tu l'es !  Au cas où tu l'ai fortuitement oublié....

Comme si elle peut espérer l'oublier...

— Parce que tu crois que c'est suffisant ?! 

Zach soupire profondément. Une moue faussement blasée sur le visage, il prend ses grands airs de psychologue avant de lui demander :

— Qu'est-ce qu'ils t'ont fait, cette fois ?  Ils ont essayé de te faire bouffer de l'encre bleue en te forçant à imiter la poule ?

— Figure-toi que j'aurais largement préféré faire la poule... En fait, ils m'ont balancé les brosses du tableau à la tête... 

— Et ? 

— Ils m'ont tiré les cheveux.. 

— Et puis ?   

— Ils ont inauguré le shampoing à l'extrait de poubelle.. Je te le déconseille, c'est très désagréable...

— Ah bien tu as de la chance, ils étaient particulièrement de bonne humeur aujourd'hui !  Ironise son ami.

— Très drôle...

Il lui tire la langue, et l'espace d'un instant il semble rajeunir d'une dizaine d'année. Un sourire amusé s'affiche sur le visage de Venom. Louée soit l'existence de ce clown, ça rend la situation un peu moins insupportable. Mais la cloche résonne, et son sourire s'éteint aussi brusquement que si on avait soufflé dessus.

— Je crois que je vais retourner en classe. 

— Après t'être faite agresser de la sorte ? Tu es sado-maso ou simplement suicidaire ? 

— Une fois de plus une fois de moins... De toutes façons entre me faire taper maintenant ou plus tard en sortant des heures de colle que je n'aurait pas manqué de prendre pour séchage de cours intentionnel...

— Bon, je te souhaite bien du courage ! 

— Ouais, à toi aussi. 

— Pourquoi ?  S'inquiète-t-il. Ce n'est pas dans tes habitudes d'être agréable avec moi !

— Je vois ton copain de la semaine dernière par la fenêtre, réplique-t-elle en faisant mine de ne rien avoir entendu.

— Quoi ?! Le punk que j'ai embrassé alors que j'étais bourré ?! 

— Exactement. 

— Oh merde... Je me sens mal, là, je sens que je vais rentrer chez moi...

Venom lui sourit encore une fois, narquoise, et sort de l'infirmerie sans plus se soucier du désarroi dans lequel semble plongé Zach. Descendant doucement les escaliers en colimaçon, elle reste un moment à respirer l'air pollué de l'extérieur avant de pénétrer dans celui saturé et climatisé, des bâtiments de cours. Bien entendu, il n'y a jamais eu de punk à traverser la cours, mais elle avait envie d'embêter Zach. Juste comme ça.

Une fois devant la salle de cours, le découragement la saisit à nouveau. C'est trop dur... vraiment trop dur... Elle fait celle qui n'en a rien à cirer, mais elle est complètement à bout. La borgne s'assoit dans le couloir et enfouit sa tête dans ses bras. A peine aurait-elle pénétré à l'intérieur que les ricanements auraient déjà commencés. Et le prof aurait fait semblant de ne rien voir, comme d'habitude. Lui non plus n'a aucune envie de se faire frapper à la sortie du lycée...

Et de toutes manières, pense-t-elle sombrement, qui aurait envie de me protéger, moi...

Haute de 1 m et 60 cm, svelte et pas plus plate qu'une autre, Venom a les cheveux ailes de corbeau striés de mèches rouges. Vêtue d'une jupe noir à volant et d'un sous-pull orné de la tête de Mr Jack, elle n'est guère différente d'une adolescente romantique, déprimée, et suicidaire, comme tant d'autres. Elle n'est que ce genre de personnes que la police arrête dans la rue, à la recherche de drogue ou de marques de scarifications diverses. Juste une fille marginale, qui dérange, mais qu'on oublie aussi facilement qu'un rendez-vous chez le dentiste. Si ce n'est qu'elle est lesbienne... Là non plus, elle ne se réserve pas l'exclusivité de la situation. Mais elle est lesbienne, ça se sait, et son bahut est d'extrême-droite.

— ça ne va pas ? 

Elle sursaute. Ce n'est pas le voix de Zach, et qui d'autre que lui se soucierait d'elle ? Son coeur fait un triple saut périlleux alors qu'elle relève brusquement la tête, faisant voler ses étranges cheveux.

Ni survêtement blanc, ni pantalon moulant ultra-fashion. Ce sont des converses à motifs écossais qui l'accueillent. La borgne a en face d'elle un spécimen magnifique de mâle. Des cheveux blonds-roux, des yeux d'un bleu intense et du khôl tout autour. C'est le fameux Melwynn, bien plus étrange et séduisant de près que de loin.

Se remettant rapidement se surprise, elle réplique sur un ton sarcastique :

— Pourquoi ça irait ? 

— C'est une bonne question que je te renvoie, pourquoi ça n'irait pas ? 

Surprise, elle laisse filtrer un sourire incrédule. Il lui plaît bien ce garçon... Elle le fixe dans les yeux, avec la nette impression qu'elle pourrait se noyer dedans. Elle n' aucune envie de lui attirer des ennuis en se faisant surprendre en sa compagnie. Ce serait injuste que la deuxième personne au monde à s'être souciée d'elle s'en prenne plein la gueule. Pesant ses mots, elle lui demande :

— Tu sais qui je suis, j'imagine ? 

— Venom la lesbienne, bien sûr que je sais ! Répond-t-il en haussant négligemment les épaules, ce qui eut pour effet de faire voler ses cheveux plus longs d'un côté que de l'autre Et alors, quelle est le rapport avec ma question ? Parce que tu es homo tu n'aurais pas le droit d'aller bien ?

De plus en plus surprise, elle balbutie :

— Et tu n'as pas peur de t'attirer des ennuis en me parlant ? 

Il éclate de rire, comme si cette phrase était la meilleur blague qu'il ai entendu depuis longtemps, et avoue avec un petit sourire :

— Je suis gay ! 

La borgne, écarquillant son oeil noir, ouvre la bouche, la referme, l'ouvre, comme si elle manquait d'air. Elle a vaguement conscience que l'ahurissement la fait ressembler à un drôle de poisson.

— Tu es surprise, constate-t-il.

— Euh... oui... Même si tu as un physique un peu... 

— Efféminé ? 

— Un peu, mais ce n'est pas ça que je cherche... 

— Attirant ? 

— C'est vrai aussi, même si ça n'a aucun rapport et que je me sens très peu concernée... Mais je cherche un autre mot... 

— Tantousien ? 

— Très drôle, réplique-t-elle... Non, le mot est... tendancieux ! Voilà ! Tu es un peu tendancieux ! 

— Nyeu ? Je veux dire... Je ne vois pas en quoi.

Elle l'examine avec attention. Elle non plus ne vois pas trop ce qui lui donne cette impression. La coupe de cheveux ? Pas plus que ça... Les fringues ? De ce point de vue, les emos sont bien pires... Le khôl autour des yeux.

— Tu es maquillé, lâche-t-elle soudainement avant d'enchaîner, et tu dégages quelque chose... des phéromones « coucou les gars ! » ! S'exclame-t-elle en piquant l'expression de Zach.

Il rougit violemment, visiblement touché au point sensible par la remarque. Melwynn soupire d'un air fatigué avant de marmonner :

— ça doit être à force de faire la fille... 

Et Venom manque de s'étouffer avec sa propre salive sous le coup de la surprise. Toussant et crachant, elle n'arrive pas à se remettre de la confession plus qu'inattendue du jeune homme, incapable de déterminer s'il s'agit de second degré ou de premier degré. Au bout d'un moment passé à peser le pour et le contre elle réussit à articuler :

— Quand... Quand tu dis que tu es gay tu veux dire... gay ? Enfin, t'es passé à l'acte et tout et tout ?! 

— Ben oui... Pourquoi, pas toi ? 

— Ben si, mais je ne pensais pas que tu l'étais sérieusement... 

— Oh, ça va, hein ?! C'est pas parce que j'en ai l'air qu'il faut forcément s'imaginer que je suis pur et innocent !

Elle éclate de rire à son tour. Ce garçon est irrésistible... Toutes les filles lui courent derrière mais aucune n'a imaginé une seule seconde qu'il pouvait être de l'autre bord !

Cela fait si longtemps qu'elle n'a pas vraiment rit que les larmes lui montent aux yeux et que ses côtes lui font atrocement mal. Son dernier fou rire doit remonter au jour où Zach s'est fait poursuivre par un chien sur une bonne centaine de mètre avant de se réfugier sur le capot d'une voiture. Ça n'avait rien de comparable, bien entendu... Mais ce mec... ! Rire, cela fait tellement de bien qu'elle craque et se met à pleurer sans pouvoir s'arrêter. Sa vie est vraiment une merde sans fin...

Visiblement paniqué à l'idée d'avoir fait quelque chose de mal, Melwynn la secoue :

— ça ne va pas ?! Je t'ai fâchée ? Tu as mal quelque part ? 

La borgne secoue la tête, essuyant du dos de ses mitaines les sillons salés sur ses joues blanches. Il est vraiment adorable...

— Non, non, c'est juste que ça me fait tellement de bien de rire enfin que j'ai l'impression que je vais exploser... Tu ne peux pas savoir... combien c'est dur que des personnes mal intentionnées sachent ce genre de choses sur toi... alors que c'est déjà tellement dur.... sans avoir besoin de ça en plus...

Il soupire et la force à se lever. Elle se sent soudainement ridicule à craquer de la sorte. Mais pour une fois qu'elle peut se le permettre... Après tout, le ridicule ne tue pas.

— On va boire un verre dans le bar en face du lycée ! Je t'invite ! 

Elle sèche ses larmes et acquiesce. Le soulagement se lit sur le visage du garçon qui lui attrape la main et l'entraîne loin de la classe. Ils doivent sans doute ressembler à deux amants en fuite, ce qui est loin d'être le cas. Mais ils n'en ont strictement rien à cirer, et aucun regret de laisser derrière eux des extrémistes et des cours emmerdants.
Le café est vide de monde, normal pour un bar qui sert surtout aux étudiants et aux lycéens... Assis autour d'un grand verre de bière pour Melwynn et d'un whisky pour Venom, les discussions vont bon train. Ils parlent de tout et de rien, de leurs amours passés, de leurs amours futurs, de leurs amours présents. Ce qui les hante et les détruit, ce qui les aide à survivre. Au tournant d'une gorgée d'alcool, la jeune fille demande à brûle-pourpoint :

— T'es sur quelqu'un en ce moment ? 

— Euh... oui... Mais je ne pense pas avoir une seule chance ... 

— C'est qui ? 

— T'es déjà été à l'infirmerie ? 

Le coeur de Venom fait un bon, elle laisse un sourire flotter sur ses lèvres et dit évasivement :

— ça m'est arrivé... 

Dans sa tête s'impose déjà l'image ravissante d'un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux d'un vert saisissant.

— Moi j'y ai été une fois parce que j'avais fait un malaise durant un cours de chimie, je ne t'en expliquerai pas les diverses raisons... Ils m'ont mis dans un lit, qui sentait le parfum - Dieu sait pourquoi- le temps que je reprenne des forces, et m'ont confié au docteur scolaire. Tu as du le remarquer ! Un type magnifique avec des cheveux en bataille et des yeux superbes ! On a passé un bon moment. Je lui ai parlé de moi, il m'a parlé de lui. Et quand j'ai commencé à lui confier mes problèmes familiaux, il m'a écouté et rassuré, ce que personne n'avait fait jusque là... Là, il s'est passé un truc... Il y a eu un moment de flottement et.... et..., j'ai eu le coup de foudre ! Ou un truc qui s'en approche... mais en tout cas, depuis ce jour j'arrête pas d'y penser ! C'est un truc de dingue !

— Je vois, lâche-t-elle en faisant mine de réfléchir... Tu parles de Zach Barn ? Un brun aux yeux verts et au ton ironique ? 

— Oui ! Il est beau, hein ?! 

— Oui, très, mais je ne suis pas attirée par les mecs... 

Elle lui jette un regard en coin. Il a les yeux dans le vague et un sourire bête sur les lèvres, à ne pas en douter, il est amoureux. Mais il doit se dire que c'est désespéré... Un hétéro comme ça... Il doit déjà être marié deux fois, avoir trois enfants et 15 maîtresses, etc, etc... S'il savait que le docteur a lui aussi des tendances... Peut-être qu'elle pourrait leur arranger un coup ? Venom repousse vivement cette idée ; le docteur est un sadique, dragueur invétéré, pervers sur les bords... et un peu sur le milieu aussi... Elle ne tient pas particulièrement à ce que son nouvel ami fricote avec un obsédé pareil qui sort à tour de bras avec des gars, et qui a réussi à ne jamais attraper le SIDA malgré tout. D'ailleurs, elle a beau réfléchir, à part en utilisant à chaque fois une capote (ce qui n'est pas son genre), ou en possédant un instinct particulièrement aiguisé... Ce devait définitivement être un gros veinard.

Melwynn semble sortir de sa rêverie. Ses yeux bleus se fixent à nouveau sur elle tandis qu'il lui demande à son tour :

— Et toi, tu as quelqu'un en vu ? 

— Moui, une fille qui fait du tir à l'arc avec moi, répond-elle évasivement... Mais je sais qu'elle est avec un mec actuellement... ça m'étonnerait que je réussisse à la faire changer de bord... Donc, non, je n'ai pas réellement quelqu'un en ligne de mir.

Ils restent un moment silencieux, chacun pensant à son amour, sans doute à jamais inaccessible. Au bout de quelques instants, Venom se lève brusquement :

— Je vais y aller ou ma mère va piquer une crise ! 

— Pareil, en plus s'ils savaient que j'ai séché un cours de géologie pour aller boire un coup avec une lesbienne, ils m'étrangleraient ! J'ai été ravi de discuter avec toi ! On se revoit demain !

— Ouais ! Salut !  Et merci pour tout !

Sur un signe de main, ils se quittent. Chacun le coeur léger d'avoir pu se confier à l'autre. Même s'ils ne sont pas sûr de se revoir le lendemain, même si Venom ne pense pas sérieusement qu'il prenne le risque de venir la voir.
— Je suis de retour. 

A peine a-t-elle fini sa phrase qu'elle sait que l'ambiance est mauvaise. Une odeur d'alcool bon marché et d'antiseptique flotte dans l'air. Sa mère est là, et s'est sans doute faite larguée par son mec, s'est encore engueulée avec un vieux qui voulait un rendez-vous d'urgence avec le docteur, pour cause de sexualité troublée, et n'a pas été payée. Ce ne serait que le cinquième fois en deux semaines, après tout !

Le plus discrètement possible, elle se glisse jusqu'à sa chambre, croisant les doigts pour que l'ivrogne installée à la table de la cuisine ne l'ai pas entendue. Alors qu'elle pose le pied sur le seuil de sa porte, presque persuadée d'avoir réchappé au pire, la voix de sa mère retentit dans tout l'appartement. Les accents de la vodka teintent ses mots d'une couleur rouge sang.

— Venom !! Viens immédiatement ici !! 

Game over ! Tu feras mieux la prochaine fois, ma vieille...

Elle soupir et va rejoindre sa mère d'un pas résigné. Ses mains l'élancent déjà.

L'espace minuscule, les murs au carrelage fendu et cassé, le four qui n'a pas été nettoyé depuis près de 10 ans, la poubelle pleine de verre brisé et de sang séché, les sièges de métal, étrangement propres et modernes en comparaison au reste de l'endroit... Elle hait cette pièce. « Cuisine », résonne avec souffrance, douleur et amertume... La femme assise en face d'elle grimace, à travers ses cheveux noirs et emmêlés. La peau de son visage, abîmée par l'alcool, la drogue et le tabac, s'étire en un sourire cruel alors qu'elle lui ordonne de s'installer. La jeune fille obéit silencieusement, les lèvres pincées. Elle sait à l'avance tout ce qui va se passer, et dans son crâne les images défilent déjà.

— Alors ? 

— Alors quoi ? 

— On sèche les cours ? 

La lycéenne se raidit, comment sa mère est-elle au courant ? C'était de la philo... La prof de philo ne connaît même pas son nom...

— Je... 

— Pas de mauvaise excuse ! Mets tes mains à plat sur la table. 

Le même scénario, encore et toujours. Malgré sa peur, elle obtempère. Entre ça et ce qui l'attend si elle refuse, elle préfère encore ça.

— Tu connais le nombre de coups pour une heure de séchée ? 

Raide comme un piquet, Venom répond :

— 20. 

— Exactement ! Enlève-moi ces mitaines. 

Elle les retire, dévoilant le réseau de cicatrices courant sur le dos de ses mains. Elle les pose sur la table et serre les dents. Elle devrait s'acheter le truc que les boxeurs ont pour protéger leurs gencives des chocs, en prévision de la prochaine punition. Sa mère sort le battoir en bois couvert de plaques brunâtre, souvenirs accumulés au fil des ans, et assène un premier coup sur les doigts sa fille, qui ne cille même pas. Elle sait qu'au bout de dix elle ne pourra plus se retenir, mais il le faut. Pour ne pas faire plaisir à cette connasse à l'haleine pourrie. Pour sauver ce qui lui reste d'honneur...

Sa mère compte à haute voix chacun des coups qu'elle porte, mécaniquement, comme un rituel. C'est un jeu pour elle. Ce n'en est pas un pour l'adolescente au visage crispé.

— 2, 3, 4, 5... 
Les mains en sang, Venom s'affale sur un banc dans le parc. Elle aimerait mourir, pour tout oublier, et ne plus jamais avoir à subir les relents de vodka et les étincelles de douleurs dans son corps brisé. Mais pour rien au monde elle ne veut gâcher ce qui est peut-être sa seule vie. Lorsqu'elle aura quitter le lycée, et cet appartement, tout ira mieux. Du moins, l'espère-t-elle. Plus de coup de battoir, plus de coup de poing, plus de coup de gueule, plus d'oeil arraché par une bouteille cassée volant à travers la cuisine... Juste elle... et si possible la grande rousse du club de tir à l'arc.

Alors qu'elle commence à s'endormir, épuisée par une journée en clairs-obscurs, un cri la fait sursauter. Un cri qui éveille en elle nombre de souvenirs de soirées rouges et de morceaux de verres. Il fait presque nuit, comme le temps a passé vite... Il faisait aussi nuit lorsque son père avait sauté par une fenêtre. Défenestré... Pourquoi un mot au sens aussi affreux a-t-il une sonorité si charmante ?

A nouveau un cri, elle reconnaît la voix de Melwynn. Se levant d'un bond, Venom lance un regard circulaire; tentant vainement d'apercevoir son ami. Mais nul blond aux yeux de la couleur d'un ciel d'hiver... Son coeur menace de sortir de sa poitrine à force de frapper contre sa cage thoracique.

Elle aimerait le trouver, endormi sous un arbre, en proie aux cauchemars, mais elle peut toujours rêver ! On ne pousse pas un cri pareil sans y être forcé. Prenant son courage à deux mains, elle passe à côté de l'écriteau où « pelouse interdite » est momentanément remplacé par « peinture fraîche ». Sous les branches légères d'un saule pleureur, à l'écart de tout lampadaire, trois ombres peintes à l'encre de chine sur le ciel bleu foncé se disputent. Ou plus exactement, un squelette et un nain bedonnant détruisent un elfe à coup de poings.

— ... n'est pas venu voir le boss, ce soir... L'était d'une humeur terrifiante et l'a même failli tuer le Bobby lorsqu'il s'est ram'né sans les sous de la dernière vente... Tu comprends ce qu'on veut dire ?

La jeune fille s'arrête net, son âme de héroïne ayant pris une retraite anticipée. L'affreux nain a l'air tout sauf commode, et elle ne se sent pas la force de lui tenir tête. Elle a une conscience aiguë de les mettre, Melwynn et elle, en danger par sa simple présence. Figée comme une statue, elle essaye de faire le lien entre ce qu'elle entend et ce qu'elle voit.

— Je ne pouvais pas sortir, se défend l'adolescent, je n'aurais pas eu la force de...

Le coup de poing lui cogne la tête contre l'arbre, il glisse à terre, à demi-assommé.

— Pas la force de te faire baiser ou pas la force de lui sucer la bite ? Me fait pas rire, je l'aurais bien fait à ta place si ça avait pu éviter à Bobby de finir à l'hôpital avec les deux bras cassés...

— N'oublie pas, grogne le squelette, il te reste encore 23 nuits à payer si tu veux rembourser la dette !

— Je... 

Le pied qui le frappe à l'estomac lui coupe la parole, et le plie en deux. Paralysée, Venom n'arrive pas à se décider à agir. Elle sait qu'elle doit bouger, retourner s'asseoir sur le banc et faire semblant de dormir, genre « je n'ai rien vu, rien entendu ». Mais non, le seul mouvement qu'elle est capable d'exécuter est de se laisser tomber à plat ventre dans l'herbe pour échapper aux regards. Aucune garantie qu'elle puisse se relever...

— 23 nuits, poupée, 23 nuits encore ! Je te souhaite bien du plaisir pour réussir à satisfaire le boss ! 

Sur ce, ils le cognent une dernière fois, histoire de dire. Puis, semblables à deux créatures de cauchemars, cocasses et cruelles, le nain et le squelette s'enfoncent dans la parc, dans la direction opposée à celle où se trouve la borgne.

Tétanisée, elle met quelques minutes avant de pouvoir se relever en tremblant.

— Mel... Melwynn ! 

Se secouant, elle court vers lui, glissant sur l'herbe humide, et s'agenouille à ses côtés. Il lève des yeux terrifiés, un filet de sang au coin de sa bouche. Le blond met un temps avant de reprendre vraiment conscience et de la reconnaître.

— Ve... Venom ? 

— C'est moi ! Ne t'inquiète pas ! Ils sont partis depuis un moment, ils ne risquent pas de revenir ! Mais c'étaient qui ces deux affreux bonshommes ? Ils ne t'ont pas fait trop mal ?C'est quoi cette histoire de nuit ? Tu vas bien ? Tu veux que je t'aide ? Explique-moi !  Mitraille-t-elle, encore plus choquée que ne semble l'être son ami.

Le jeune homme laisse échapper un sourire ironique :

— Je ne possède qu'une bouche, je ne pourrais pas répondre à toutes les questions à la fois... 

— Ce n'est pas drôle ! S'écrie-t-elle, impressionnée, comment arrives-tu à plaisanter alors que... ?

Il baisse la tête et répond doucement :

— Tu as raison, je suis désolé... 

— Tu n'as pas à être désolé... Contente-toi de m'expliquer... 

Il croise son regard et un rire angoissé sort de ses lèvres. Il a peur. Il a mal. Mais cette détresse touchante et contenue force le respect de la borgne. Une larme coule le long de sa joue. Elle n'a aucune raison de pleurer, mais elle se sent obligée de le faire à la place du blond. Il la lui essuie du dos de la main.

— Ne pleure pas pour moi. Je vais bien, enfin à peu près. Tu ne peux pas m'aider, alors s'il te plaît calme-toi...

Il marque une pause avant de murmurer :

— Tu sais, je n'ai jamais su voler...

— Comment ça ? 

— C'est bien toi qui me comparais à un oiseau libre ? 

— Oui ? 

— J'ai un beau plumage mais mes ailes sont trop lourdes... 

Enervée, elle fait un geste de main, comme pour chasser ces phrases incompréhensibles. Les métaphores, ça va deux secondes, mais là elle n'est pas en état de chercher à comprendre. Elle grogne :

— Je ne comprends pas où tu veux en venir !!

Semblant se résoudre à devoir s'expliquer d'une façon totalement cartésienne, il réfléchit un instant avant de lui confier :

— Disons... que j'ai des dettes... que je dois rembourser... d'une manière... charnelle... 

— Tu...?! s'étrangla-t-elle.

— ... Fais l'amour pour cette raison ? Oui, je n'ai pas le choix. Mais si tu veux savoir si c'est ce qui a fait de moi un gay, la réponse est non... 

Venom lâche le bras du garçon qu'elle était en train de tenir et se laisse tomber sur la pelouse. C'est trop gros. Il doit certainement mentir. Ses mains massacrées pendant lamentablement devant elle, elle fixe Melwynn et n'y voit que la vérité.

Un oiseau à qui on n'aurait jamais appris à voler. Un oiseau qui aurait été emprisonné avant d'avoir pu effleurer le ciel du bout de ses plumes. Un oiseau de souffrance et de terreur...
Fin du chapitre 1

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