Les personnages de cette farce sont des atomes ou de petites molécules








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L'Origine de la Vie

ou l'irrésistible ascension

de César Phosphore
Farce Chymique en quatre actes


Paul Caro
Octobre 1985
Personnages

Les personnages de cette farce sont des atomes ou de petites molécules




SOUFRE Un atome mâle
CARBONE Un atome mâle
OXYGENE Un atome femelle
FORMALDHYDE Une petite molécule, une jeune fille
SILICIUM Un atome mâle
ALUMINIUM Un atome mâle
PHOSPHORE Un atome mâle
AZOTE Un atome femelle
AMMONIAC Une petite molécule, une jeune fille

PROLOGUE

(devant le rideau)
Soufre (en Exù, Le Messager des Dieux du Candomblé brésilien), une bouteille d'alcool à la main, il traîne et installe un tableau de bureau avec la première feuille blanche.
Soufre : Salut ! (il boit) Les copains (il montre quelque chose derrière le rideau) m'ont demandé de venir. Ils pensent qu'il faut vous donner quelques explications. Et l'auteur ayant fait les offrandes nécessaires (il verse de l'alcool par terre), me voilà ! Evidemment, ici, on ne me connaît pas ! Des gens comme moi en activité, y en a plus beaucoup sur la terre ! Il faut aller loin pour en trouver ! L'auteur a dû aller me chercher au Brésil ! Voilà ! Je viens des terreiros de Bahia et de Pernambouc. Là-Bas, d'habitude, je fais le guet dans les carrefours, attentif à tout. Je suis Exù, le Messager des Dieux ! (il boit) Celui qu'on invoque d'abord pour que le reste de notre Compagnie consente à se manifester. Ma présence est donc bien nécessaire ce soir ! (roulement des tambours de la batucada brésilienne) Ici, on pense que je suis plutôt le Diable ! (il rit). Vous verrez, dans la pièce, c'est pas du tout ça ! (il boit). Donc, bon, je suis ici pour contrôler vos connaissances, parce que sinon, vous allez vous paumer un max ! Vous savez ce que c'est qu'un atome ? Ne répondez pas tous à la fois ! Un atome, c'est petit, petit, petit, mais comme les personnages de cette pièce sont des atomes, du moins en apparence, et les apparences sont trompeuses, il faut que vous ayez au moins une idée du comment c'est fait, un atome. (il boit, puis il dévoile la deuxième feuille du tableau portable sur laquelle est dessiné un modèle d'atome) Regardez bien, l'atome c'est ça. C'est un peu comme le Soleil et les planètes. Au moins, vous connaissez le Soleil et les planètes, non ? Au centre, il y a un noyau tout petit, un conglomérat de protons et de neutrons, autour, très très loin, il y a les électrons, minuscules, minuscules, ils circulent autour du noyau. (il boit) Les planètes décrivent des orbites autour du Soleil, les électrons se baladent autour du noyau sur ce que les chimistes appellent des orbitales. Les orbitales, c'est avec ça que les chimistes font joujou, et pour les atomes, la chimie, c'est la science de l'Amour ! Mais, n'anticipons pas et reprenons la leçon. Le noyau, c'est chargé par les protons d'électricité positive, l'électron c'est l'électricité négative. C'est l'électron qui circule dans vos fils électriques quand vous branchez vos prises. Vous l'avez domestiqué comme les vaches et les cochons ! (il boit) Attention, le plus difficile, c'est l'arithmétique ! Chaque atome est caractérisé par le nombre de protons dans son noyau, on peut en mettre au maximum une centaine, c'est ce chiffre entre un et cent quelque chose, qui définit l'atome et lui donne sa personnalité. Les atomes se classent selon ce nombre dans un grand tableau, c'est la classification périodique des éléments. Ils forment une grande famille. Le Professeur Lévi-Strauss a utilisé ce tableau, parait-il pour comprendre les structures de parenté dans les tribus humaines. Vous verrez qu'il n'a pas tout à fait tort, le bougre ! (il boit) Pour chaque nombre défini de protons dans le noyau, l'atome a un nom. C'est là que vous êtes particulièrement ignares ! On s'en est rendu compte aux répétitions. Vous jouez du transistor tous les jours et vous ignorez ce que c'est que le silicium ! Le silicium est l'atome qui a 14 protons ! Si vous apprenez au moins ça ce soir, l'objectif didactique de cette représentation sera atteint ! Si dans un atome il y a trop d'électrons par rapport au nombre de protons, ça fait un ion négatif, s'il n'y en a pas assez, ça fait un ion positif. (il boit) Bon, maintenant les atomes on peut les combiner en molécules, alors les électrons deviennent communs aux noyaux des atomes qui forment la molécule. (il montre un nouveau dessin sur son tableau) J'ai un collègue qui vous racontera ça tout à l'heure d'une façon imagée. Dites vous aussi que les atomes peuvent se combiner à eux-mêmes selon le même principe moléculaire (il montre un troisième papier avec le dessin hexagonal du benzène) Il y a beaucoup d'autres choses à dire mais je n'ai pas le temps, les copains et les copines s'impatientent (il boit) Ah !Une dernière chose, l'histoire qu'on va vous raconter a toutes les allures de la vraisemblance. Elle est tirée des meilleures sources scientifiques, s' il y a des savants parmi vous, ils s'en rendront, peut-être, compte. Le hic, vous verrez, c'est qu'on ne peut pas démontrer que cette histoire est fausse ! Pour saisir le sel de la situation, consultez les œuvres complètes de l'épistémologue Karl Popper ! (il boit ) Vous comprendrez peut-être mieux comme ça comment on traite la science dans le milieu des rêveurs pensants à Cordoue ou ailleurs !En réalité, dites vous bien que c'est la vérité qu'on va vous exposer, c'est bien pour ça que j'ai fait le voyage tout exprès du Brésil ! (il boit) Bon, maintenant à tout à l'heure, vous me reconnaîtrez aisément, du point de vue de la classification périodique, je suis l'atome avec 16 protons. Salut ! (il verse un peu d'alcool à terre) Ah, j'allais oublier, la première scène se passe dans l'espace, je n'aime mieux pas vous dire à quelle époque ! Mais, pour la suite, la scène est sur la terre, planète solaire, du commencement à la fin.

(Il sort, roulement des tambours de la batucada brésilienne).

ACTE I

Scène I

Carbone, Oxygène, dans l'espace...

(Un atome d'Oxygène passe au large de Carbone)


Carbone : Eh ! Ohé ! Eh là-bas la jolie ! Eh Ho ! Eh freine un peu ! Eh, viens voir ! Te sauve pas comme ça ! J'suis pas un sauvage ! Un brin de causette, ma petite, c'est pas si souvent, en voyage ça fait passer le temps ! Eh, viens ! Oh ! Viens donc mignonne ! La garce ! Elle se taille ! Toutes les mêmes, la frime, la hauteur, on passe, bonjour du bout des lèvres... et encore !

(un autre atome d'Oxygène surgit derrière Carbone)
Oxygène : Alors Carbone, on drague ? Toujours le même ! Infatigable ! La liaison facile, le cœur sur l'électron !
C : (effrayé, fait un saut) Ah, Oxygène ! Tu m'as fait peur ! Venir comme ça sans prévenir ! Ben tu surprends !
O : Si tu n'étais pas occupé de ma copine, tu m'aurais bien vu venir ! Grand niais !
C : Ah ben dis donc !Attends, laisse moi me remettre un peu camarade, c'est pas pour dire, mais puisque tu es là, un clou chasse l’autre. Mais... on s'connaît, non ? Ca m'dit quelque chose ta tournure...
O : Oui, mon beau, on s'connaît, on a même vécu ensemble et bien près !
C : (se rapproche) C'est vrai ça ? Ah dis donc fait voir !
O : Eh ! Repousse toi un peu, reste à distance, les accolades des gars de ton genre ça m'suffit ! J'en ai eu et j'en veux plus ! Alors, tiens tes ondes palpeuses à distance sinon j'me casse. J'veux bien causer, la route est longue, mais pas plus, allons ! Pousse toi !
C : Ca, ça va !J'veux pas t'offenser, le passé, c'est le passé ! Mais, au fait ?Où, c'est quoi comment on s'est connu ? Tu sais, j'en ai vu tant ! J'compte plus !
O : Tu te vantes de tes conquêtes à présent ? T'étais pourtant pas bien finaud dans la purée des foules !Ces grosses boules là-bas, la bleue et l'orange, ça ne te rappelle rien ?
C : La grosse boule bleue... voyons ? Peut-être, attends...
O : Une boule orange qui est devenue un belle boule bleue dans la banlieue d'un autre soleil, quelque part dans l'ailleurs.
C : Attends, attends, je me souviens d'un truc infernal, une fois, un truc comme un palais avec des tas de combinaisons possibles, d'enchevêtrements, de sauts, de parades nuptiales, d'approches langoureuses. Oui, oui, oui, je me souviens ! C'était un cercle infini d'amours.
O : C'est ça ! Enrichissez vos rencontres ! Le club X ! Une sorte de lupanar pour les plus perfides ébats ! Les combinaisons les plus imprévues, les plus sottes associations ! Bien sûr ! Moi, je me rappelle ! C'est là que j'ai dû te supporter !
C : Me supporter, me supporter ! J'crois pas qu'ce soit sans plaisir ! Fine bouche ! J'y suis ! Ben voyons ! C'est toi bien sûr ! Laisse moi rigoler ! Toi ! Ah ben vooui ! Dis donc ! Tu t'laissais plutôt embarquer d'un truc à l'autre ! N'importe quoi ! Pas la peine de jouer les vieilles prudes maintenant ! Toi ! Ah ben dis donc ! C'était quand même formidable ! Jamais vu un truc pareil ! Dommage que ça a fini comme ça, on aurait pu s'y habituer !
O : A quoi ? Au grand guignol ? A la dinguerie générale ? A la transformation continue ? A la course ? A l'instabilité permanente ?
C : C'était quand même autre chose, le plaisir du nouveau ! Pas le monotone comme maintenant ! Le noir, toujours le noir ! Seul dans le noir ! J'aime pas ça !
O : Au moins on est tranquille seule en soi même, pas obligée de combattre sans cesse, de s'aligner, de se placer, d'échanger, de participer, tout l'emmerdement des foules !
C : C'était un rêve, une aventure ! Tu te souviens comment ça a commencé ?
O : Oui ! De ta faute !
C : Pas vraiment !Tu étais belle et fraîche, ronde et douce comme une balle molle !
O : Flagorneur ! Mais pas libre ! Tu oublies ça !Tu es venu me chercher , je devrais dire me débaucher ! Avec ton cortège de racailles sournoises, vos couples ambigus ! Ah, vous vous teniez la main carbone à carbone avec vos amours gluants d'hydrogènes tout autour ,
C : Nous formions de petites républiques charmantes, tous les électrons en commun !
O : Charmantes, tu parles ! Des rondes impudiques où vos électrons se prostituaient de l'un de vos noyaux à l'autre !
C : Mais non ! Ce n'était qu'une ronde innocente de danseur !
O : Vous étiez comme des pustules noirâtres, des goudrons ! Des ordures ! Voilà ce que vous étiez !
C (qui rigole) : Ecoutez ce discours ! La perle blanche, la pure oie se gonfle le cou dans la révulsion de la dignité ! Eh ! Beauté ! Est-ce que tu n'étais pas toi aussi en ce beau temps, maquée ! Oui, toi aussi ! Maquée avec les deux jolis chérubins légers dont tu me reproches l'usage ! Les pauvres mignons ! Androgènes toujours disponibles pour n'importe quoi, ces beaux enfants hydrogènes ! Hein belle fille ! Te souviens tu comme tu coulais, comme tu minaudais, tantôt rivière légère, tantôt vapeur mixte, tantôt glaçon irisés ?
O : C'était plus propre que ta noirceur d'encre.
C : Alors, ma fière, tu te souviens ? Je suis venu te voir ma gracieuse, mon bonnet tétraédrique d'hydrogènes autour de moi comme un amoureux en goguette un soir de Mai ! Pour t'inviter à danser, à faire un tour de java ! Je suis venu voir sous ton nez à quoi tu ressemblais, bonne sœur sous tes deux cornettes !
O : Tu es venu me coller, dragueur effronté !
C : Mais non, j'ai frôlé ton minois, juste pour voir ! J'en ai trop vu ! Trop près, trop excité ! Avec tous ces photons qui vous tombent sur le râble et qui soulèvent les jupes de nos électrons, fragile et inconstant cortège, trop facile à émouvoir ! Ah, il m'a fait rougir le soleil et j'ai brûlé pour toi ! Tu le sais ! On s'est unis !
O : Tu ne t'es pas contenté de moi, mes sœurs aussi y sont passées. Le ménage à trois, c'est ta spécialité !
C : C'est un mélange pétillant ! Férrier, c'est Pou !
O : Oui, dans les embrasements de la lumière, et dans la morsure de l'éclair, dans cette rencontre impudente, c'est vrai, nous avons accouché !
C : Moi, toi, et deux délicieux bambins hydrogènes soutenant la traîne nuptiale de la robe de notre communauté électronique, accrochés comme des fleurs, comme des ailes charmantes à notre union verticale solidement emmanchée ! Quelle était belle la petite molécule formaldéhyde !
O : C'est vrai qu'elle était tendre, rien de la brutalité de nos autres unions bipolaires ou tripolaires, une petite âme légère, une jeune fille lumineuse, une tendresse d'après l'orage, le calme de la lumière enfin épuisée !
C : Si on avait su ! C'était si étonnant cette fragile étape transitoire de l'union conservée dans sa délicate architecture. Sur cette planète, il y avait comme une trêve de la violence céleste, ce n'était ni trop chaud, ni trop froid. Les horribles piques d'énergie meurtrières, les rayons cosmiques, qui courent l'espace et qui cassent tout, là s'écartaient, se déviaient, se perdaient.
O : La petite molécule formaldéhyde toute neuve, poussin qui vient d'éclore, pouvait subsister, exister, survivre, s'entasser, se déployer librement sans craindre le coup matraqueur qui en un instant désarticule l'harmonie des cortèges électroniques.
C : C'était divin !
O : Petite fille formaldéhyde mon cœur ! Petite molécule espérance, comme tu paraissais faible et fragile et pourtant ! Comme tu étais forte !


Scène II

Formaldéhyde, Carbone, Oxygène

(La scène est sur Terre, au commencement)

Formaldéhyde : Parents, chers parents, entre vous je me balance, courant de l'un à l'autre, libre, bondissante. Entre vous, je suis bercée, je me promène. Tendrement, vous me poussez ici, tendrement, vous me poussez là, toujours je vous embrasse délicatement ! Comme je suis heureuse, je vous tiens en moi tous deux fermement et mes deux petites ailes ensemble avec vous forment une union merveilleuse, vos électrons ensemble sautent sur les chemins qui limitent mon corps sans qu'aucune vraiment ne soit de vous ma mère, ni de vous mon père, mais, tous ensemble ils parcourent le chemin périphérique de mon être. Ils se mêlent, ils se croisent, ils s'échangent aussi comme des couples échangent leurs cavalières sur la musique harmonieuse des rythmes électriques qui pulsent en mon sein. Ainsi nous vibrons tous, mon corps est une danse, une ondulation légère, une ronde parcourue de frissons, je suis déployée, les sillons de l'espace se creusent autour de moi, je me plie, je m'ouvre, tantôt fourche, tantôt fibre, tantôt boule, je respire. Je suis un plateau électrique avec des creux et des bosses. Oh, sans cesse en mouvement, je sens des appétits d'amour ! Mère, serais-je épouse ?
Oxygène : Petite enfant joyeuse, comme tu es étrange ! Nous t'embrassons, nous te berçons, nous te protégeons ma fille. Ici, dans cet espace glauque il n'y a que nous, êtres décharnés, maigres, couples quelquefois, et ces horribles piques, ces petites graines d'énergie, sans corps, impalpables, ces photons qui nous baignent, nous traversent, quelquefois nous meurtrissent, quelquefois nous éclatent, nous tuent, surexcitent, énervent nos électrons, les arrachent aussi, si d'aventure, dans leur aveugle course linéaire de lumière, ils nous heurtent. Danger permanent, ma petite fleur qui te guette. Oh, méfie toi ! Ils te tueront mon cœur si le bouclier protecteur de tes parents ne te protège !
For. : Oh mère ! Je me tiendrai toujours à l'ombre de ton corps bienfaisant, je resterai cachée derrière la protection que ton union triple étend sur moi, toi qui, pour moi, prend les coups, encaisse les flèches, les dards meurtriers que les boules de feu ardentes et lointaines jettent sur nous.
C : Je l'admire ! Elle est courageuse, mais enfin quel espoir ? Ils la tueront, toute union est fragile sous ces coups. Dans tes voyages ma fille prends garde ! Nous sommes réfugiés ici, loin de la forge qui nous réduirait en miettes sous la pression de son feu, les entrailles éclatées dans la vomissure des forces électriques qui harmonieusement nous tiennent ensemble. Les astres ne peuvent nous avaler désormais, mais ils nous poursuivent ici de leurs flèches et nous errons, confiants dans le hasard, pour éviter les coups trop rudes, mais, nous, nous sommes simples, robustes, nous savons déjouer les rencontres ordinaires, les éluder de quelques acrobaties électroniques comme une raquette renvoie une balle ou amollit sa course et l'arrête. Mais toi, petite fleur, tu est plus large et mieux formée que nous, tu es une proie pour ces chasseurs lointains, petite fille garde toi !
For. : Père, Mère, je veillerai ! Je vous promets d'être prudente De me cacher, d'être toujours attentive, fidèle à l'obéissance, habile grâce à vos leçons, je ne tomberai pas dans le piège de la lumière attirante, je n'irai pas rêver sur les hauteurs, je resterai vers le bas, vers la douce protection que vos frères, vos sœurs, toute la confrérie des condensés m'offre contre les impalpables. Je veillerai ! Je veux vivre et bouger, aller de ci, de là, profiter de la souplesse de mon corps, éprouver sa douceur, vous effleurer, vous caresser sans cesse, jouir de la sensation d'être, jouir de l'instant, courir l'espace ouvert ! Oui ! Je serai prudente !


Scène III

Silicium et Aluminium enchaînés, chacun tire sur la chaîne...
Silicium : Merde ! Fous le camp ! Arrête de m'coller !
Aluminium : Merde ! Fous le camp ! Arrête de m'coller !
Si : Taille toi j't'ai assez vu !
Al : Taille toi j't'ai assez vu !
Si : Zut ! Lâche moi les baskets !
Al : Zut ! Lâche moi les baskets !
Si (il s'assoit) : Jamais je n'arriverais à me débarrasser de lui !
Al (il s'assoit) : Jamais je n'arriverais à me débarrasser de lui !
(silence, ils se regardent)
Si : Partenaire, on est vraiment enchaînés !
Al : Tu l'as dit bouffi !
Si : Qu'est ce qu'on fout ?
Al : On pense.
Si : A quoi ?
Al : A la pluie et au beau temps.
Si : Tu parles, la pluie ça nous ramollit !
Al : Oui, mais le beau temps nous dessèche, on craque !
Si : J'en ai marre des cycles ! Humide, visqueux, sec, poudreux !
Al : Ras le bol ! A bas les routines !
Si : Depuis le temps qu'on est là toujours la même chose.
Al : Tu préfères quoi ? Etre en cristal ou en boue ?
Si : Merde ! J'en ai marre, marre, marre ! Toujours le même tonneau ! (il se lève, tire sur la chaîne, se casse la gueule)
Si : Merde ! Merde ! Merde !
Al (qui rigole) : Ah ce con !
(Si se rapproche, furieux comme pour frapper Al mais ne peut s'approcher à cause de la répulsion électrique...)
Si : Ah merde ! On s'repousse ! J'peux même pas te foutre sur la gueule, j'peux pas t'approcher pour te cogner, ordure !
Al : Mon vieux, tu sais bien qu'il y a des femmes négatives entre nous !
Si : Des femmes, salaud, d'abord, t'en as trop !
Al : Ouais, mon pote, moi, six, toi, quatre, c'est pas la peine d'avoir la tête aussi chargée ! J'fais mieux qu'toi !
Si : Putains d'oxygènes, toutes les mêmes !
Al : T'es pas plus futé qu'ton copain Carbone, vous êtes des girouettes tétraédriques !
Si : Ca va ! Avec ta cage octaédrique tu prends trop de place ! Mais taille toi ! Bon Dieu taille toi ! Mais fais toi la malle, va te faire voir ailleurs fumier !
Al (il chante) : Il était un p'tit silicium ohé ohé, qui n'avais ja-ja-jamais navigué, ohé, ohé...
Si : Cul de basse fosse !
(La petite fille Formaldéhyde apparaît)


Scène IV

Les mêmes plus Formaldéhyde
Aluminium : Ta gueule ! Regarde ! Qu'est ce que c'est que ça ?
Silicium : La ferme ! M'énerve pas !
Al : Mais regarde ! Bon Dieu !
Si : Quoi que c'est ?
Al : J'sais pas. Planquons nous, le nouveau ici c'est si rare, ça vaut la peine de faire un effort, n'effarouchons pas ce petit paquet (ils se recroquevillent dans un coin).
Formaldéhyde : Mes parents ont dit que je serais mieux protégée vers le bas. Suivons leurs amoureux conseils. Rapprochons nous des condensés, leurs longues surfaces immobiles et tourmentées, les pointes, les crevasses, leurs morceaux épars m'offrent leur immense ombre fraîche et bienfaisante. Chers condensés, vos cuirasses résistantes me protègent des redoutables impalpables. Vous êtes condamnés à l'immobilité, mais si solides, si forts, êtres intangibles, je viens chercher refuge près de vous, me reposer de ma course ! Mon corps veut se détendre, se figer, las de sa danse incessante, caché dans les froides et sombres clairières que ménagent vos corps gigantesques à travers ce dur océan nu de lumière cruelle.
Si : Qu'est ce que c'est que ça ?
Al : Jamais vu ! Ca me rappelle pourtant quelque chose...
Si : Ca n'a pas l'air de faire le poids en tout cas !
Al : Attends voir, ça ressemble à quelque chose d'intermédiaire entre cet imbécile de Carbone et cette garce d'Oxygène avec en prime deux loustics à cheval sur cet emmanchement, les mêmes petits saligauds énervés que ceux qu'elle traîne avec elle quand elle nous tombe sur la gueule pour nous ramollir.
Si : Ouais, mais quand elle nous tombe sur la gueule, y'a pas grand chose à faire, ça fait masse et ça craint ! Mais, ça ! C'est plutôt giron et mignon, j'irais bien lui chatouiller l'électron, moi, à ça, tu vois !
Al : Je pense comme toi, partner, mais pour ça, faut l'attirer, faut la draguer, faut lui causer ! Silicium, laisse moi faire, et surtout ferme ta gueule, pas de gaffe hein ?
Si : Ouais, ouais, pourquoi que c'est pas moi d'abord qui lui causerait ? J'suis pas plus con qu'toi des fois, non ?
Al : Ah ! La ferme ! Arrête !Si elle nous repère, c'est foutu, tais-toi ! Tiens, la voilà !
(la petite fille Formaldéhyde approche, dansante)
Al : Bonjour Mademoiselle !
F : Qui me parle ?
Al : Là, Mademoiselle, tout en bas, tout bas, au creux de l'ombre, venez !
F : Mais, c'est sombre, je ne vois rien.
Al : Il faut un peu de temps pour s'habituer.
F : Ah ! C'est ça ! Ah, oui ! Bonjour messieurs, vous avez l'air bien fatigués, vous vous reposez, vous aussi ?
Al (il hésite) : Oui Mademoiselle, en quelque sorte, nous faisons halte dans nos voyages.
F : Qui êtes vous ?
Al : Mademoiselle, permettez-moi de vous présenter ici Monsieur Silicium, un cousin de Monsieur votre père, je crois, si je ne me trompe pas, n'est ce pas, en reconnaissant en vous une fille de Monsieur Carbone et de Madame Oxygène ?
F : Mais oui, en effet, Monsieur, vous connaissez mes chers parents ?
Al : Mais oui, mais oui, nous nous voyons quelquefois, à vrai dire ce sont plutôt avec les sœurs jumelles de Madame votre mère que nous sommes assez familiers, enfin même très familiers. Mais, bon, voilà, je suis Monsieur Aluminium.
F : Monsieur Aluminium, Monsieur Silicium, je suis charmée de vous connaître, je dirai à mes parents que je vous ai rencontrés.
Al : Mademoiselle, Mademoiselle, ne vous éloignez pas, venez un peu vous asseoir ici, avec nous, flotter toujours dans l'air c'est si fatiguant !
Si (à part) : Menteur ! Qu'est ce que j'donnerais pas pour flotter moi !
Al (tire sur la chaine pour le faire taire) : Mademoiselle, mademoiselle, il y a justement ici une place parfaite pour vos formes, approchez, approchez !
F : Monsieur, je voudrais bien, mes parents m'ont bien dit de rester près des condensés, mais ils m'ont défendu de m'accrocher à leurs corps sacrés et puissants car, disent-ils, on peut y rester collé cent ans sans bouger, alors je préfère rester ici dans l'ombre fraîche.
Al : Ah !Mademoiselle , non, on n'est pas obligé de rester collé, il y a des endroits tout à fait sûrs, vous savez, on se pose sur un rebord de falaise et pour partir on saute dans le vide, on glisse dans le vide, on plane, c'est un jeu charmant pour un jeune fille, venez voir ! Regardez, nous sommes là, confortables au bord de cette arête luisante, de ce beau cristal, venez Mademoiselle, on se repose beaucoup mieux assis, venez vous plier là, à côté de moi, en travers. Voyez, on est si bien que je ne voudrais pas abandonner ma place pour rien au monde !
Si ( à mi-voix) : Eh menteur ! Tu parles !
F : Oh Monsieur, vous êtes si aimable, je ne sais que faire, j'hésite. Peut-être, mais alors juste un instant, je me pose près de vous et je repars.
Al : C'est ça, mais c'est tout à fait ça, tenez, là, voilà, n'êtes vous pas bien ? Regardez comme ce cristal est beau, voyez Monsieur SIlicium est là sur ce feuillet, et moi là sur l'autre, passez donc entre les deux là, voyez il y a un espace où vous êtes très bien de la tête au pied, vous pouvez même avancer un peu, c'est très frais dans cette grotte. Vous pouvez détendre vos orbitales, les allonger un peu, là, comme ça ! Allongez vous, parfait pour le repos ! Tenez, avancez là, vous voyez ? C'est tout droit et profond, superbe, n'est ce pas ? Contemplez le nid douillet qu'on aménagé les sœurs jumelles de Madame votre mère, ils nous font un confortable coussin de leurs corps, Monsieur Silicium se plaint un peu car il y en a plus de mon coté, mais enfin, tout ça est très beau, très bien agencé, voyez comme tout est immobile, figé avec des forces bien nettes, ici rien ne plie, mais vous ! Merveille ! Vous faites tout si aisément, admirable ! Mais visitez donc ce palais, vous pouvez aller partout, regardez dans tous les recoins, avancez encore un peu, allez, souple comme vous êtes, si légère, vous pouvez même courir ! Allez faire un tour ! Allez !
F : Comme c'est beau !
(Si et Al la poussent peu à peu à l'intérieur du cristal)
Scène V

Soufre, puis Phosphore
Soufre : Ils sont fous les copains ! Ils se bouchent les trous du cristal avec la gomme molle qui coule des embrassades de Carbone et d'Oxygène ! La honte ! Cette cousine Oxygène, elle exagère ! Coureuse ! Raclure toujours en train de forniquer avec ce cochon de Carbone ! Alors, ça donne cette pâte gluante, et voilà ce qui se passe, le produit visqueux de leurs amours idiotes va aller se coller sur les Immobiles et se glisse dans tous les espaces rectilignes de leurs pauvres corps figés et osseux ! Un viol ! Ah la pute ! Si j'étais comme ça, moi, il n'y aurait plus de morale ! Est ce que je me farcis Carbone moi ? La garce, la garce, si je lui adresse la parole elle m'ignore, si je l'approche elle fout le camp. On est quand même cousin-cousine, non ? Oxygène - Soufre, de la même famille, presque pareils, mais rien, elle ne veut pas m'entendre ! Ah putain, putain, putain !
(entre Phosphore)


S : Tiens Phosphore, salut l’intellectuel ! A quoi tu penses, grosse tête ? Est-ce que toi aussi tu rumines pour ta cousine Azote, la belle bleue, ou est-ce que, comme tout le monde, tu bêches cette enflure de Carbone ?
Phosphore : Salut le Jaune ! Toujours obsédé ? Tu as encore joué les voyeurs ? Sous quelle forme ? Vapeur, liquide, solide ? Tu bouffes à tous les râteliers, toi, non ? Tu vas partout, ça te convient ici, non ? Le chaud, le froid, la pression, ça t’aide à te balader !
S : Eh dis donc camarade, entre toi et moi, la différence est pas grande ! Tu te fais rouge, tu te fais blanc, ma cousine Oxygène ne te dégoûte pas non plus, mets ta pruderie sous ton mouchoir, toi aussi, tu zieutes !
P : Ca va, ça va. Raconte moi donc la dernière, toi qui parmi nous tous est le plus bavard, le plus voyageur, le plus éclectique en somme, car tu ne détestes rien, hein ? Quand tu peux, ça te tourbillonne le nuage électronique ! Surtout quand les beautés sont rares !
S : Qu’est ce que tu veux insinuer ?
P. : Rien
S : Ouais, je vois que tu me reproches mes amitiés. Jaloux ! C’est vrai que j’ai des amis brillants et bien placés, distingués. Oui, j’ai des amis distingués, moi, et tu rêves bien de les approcher... je sais...
P : Laissons les métaux à la porte de la conversation.
S : Voilà voilà, c’est ça, c’est ça, les métaux ! Eh bien, moi, les métaux sont mes amis, et ça te fait baver !
P : Laisse tomber, raconte moi la dernière, journaliste !
S : Figure-toi... tu connais les frasques de Carbone et d’Oxygène, ils se sont collés l’un à l’autre comme d’habitude avec quelques uns des chérubins Hydrogène nauséabonds pour tenir la chandelle...
P : Ouais, quand ils s’accrochent à nous, ceux là, c’est l’infection !
S : Deux pour moi, trois pour toi, tu peux dire, ça craint ! On fait le vide devant nous, mais le gaz, ça voyage, bon cheval, mais putride !
P : Revenons à notre affaire.
S : Bon, donc, ce collage, pour une fois, s’est stabilisé, je ne sais pas comment ils ont fait, mais ça n’a pas craqué, enfin ça ne craque pas trop souvent. La chose est assez mignonne et bien souple, mettable quoi ! Profil bas, car elle marche à l’ombre, because le photon, ça cogne dur, mais enfin ça rampe bien. Formaldéhyde, ça s’appelle paraît-il. Eh bien, figure-toi que ces bougres d’Aluminium et de Silicium l’ont piquée au coin d’une arête de cristal, ils l’ont avalée dans l’espace entre leurs durs plans atomiques, ils l’ont bouffée en somme ! J’ai vu ça ! Marrant ! Finalement, c’est elle-même qui s’est propulsée à l’intérieur parce que eux, bien sûr, ils ne pouvaient pas aller la chercher. Mais une fois dedans tu imagines le ramdam ! Ah les salauds ! Elle a cru les avoir, c’est eux les brutes qui l’on eue ! Enfin, au début....
P : Ils l’ont démolie ?
S : Mais non, mais non ! Comment veux-tu qu’ils fassent ? Ils sont impuissants, incapables de la désosser, ils sont mariés à trop de ces garces d’Oxygène ! Avec elles autour ils ne peuvent rien ! Pas moyen de s’échanger l’électron, pour eux, il est en main ! Et même bien tenu, je dirais !
P : Alors quoi ? Explique toi !
S : Mon vieux, il s’est produit un truc marrant. Ils en ont piqué une, puis deux, puis trois, un peu plus encore, ils les ont coincées dans leurs canaux électriques, broyées sous leur étreinte. Tu sais que c’est fort là-dedans, le champ ? Les petites sont souples, elles n’ont pas craqué, elles se sont allongées sous la pression, elles se sont laminées sous les crevasses des assemblages rigides, entre les bornes de ces falaises incompressibles, elles se sont retrouvées en tas, têtes à queues, pressées, serrées. Alors, c’est arrivé !
P : Raconte !
S :Ben, figure-toi que sous cette contrainte les petites ont commencé à se mélanger les électrons l’une l’autre, à former des files, à se mettre en chaine, tête à cul, mon vieux, elles se sont aimées elles-mêmes, voilà que dans le cristal elles se sont unies les unes aux autres et que maintenant, elles vont par deux, par trois, par quatre, cinq, plus même ! Incroyable ! On avait une petite molécule marrante et fragile, maintenant on a une espèce de longue file d’atomes aux extrémités frétillantes, une ficelle serpentine !
P : Et ça tient ça ? Cet assemblage, c’est un cristal comme un solide ? Ou quoi ?
S : Mais non, mon vieux, c’est pas un cristal, c’est pas, comme nous, l’électrique qui les tient, tout est bel et bien mélangé, comme une molécule quoi ! Tu sais, comme Carbone et Oxygène ou comme la vacherie que cette pute forme avec les salauds de chérubins puants, la flotte quoi ! Seulement, mon vieux, c’est géant ! C’est pas un petit truc comme on a l’habitude, ça grouille, ça se tord, c’est un gratte-ciel de molécule, quoi !
P : Etonnant, et tu dis que ça tient le coup ?
S : Stupéfiant, oui, oui, ça tient le coup ! Il y en a qui sont arrivées à s’échapper même, je vais te dire comment, c’est que cette flotte pourrie, tu sais qu’elle a l’habitude de faire souffrir la charpente de ces pauvres Silicium et Aluminium, elle les ramollit ! Eh bien, figure-toi que ces tapons de Formaldéhydes embrochées, elle se les emporte avec elle, elle les abrite, elle les coule dehors, et te les redépose ou tu veux ! Silicium et Aluminium se sont faits bien couilloner ! La flotte a nettoyé les mille pattes moléculaires, elle les a sorti de leur prison d’argile, elle les a recueillies, comme on dit, dans son sein maternel, et sans les flétrir, mon cher, elle les recrache telles quelles. L’eau se barre en légère vapeur, et la fille enfilée sur elle même reste là, étalée, n’importe où ! Enfin, là où la lumière ne la détruit pas. Ca devient une souillure, avec la complicité de l’eau, la honte de Silicium et d’Aluminium s’étale partout !
P : Quel nom donne-t-on à ces nouvelles curiosités ?
S : On les appelle des sucres.
P : Qui a trouvé ça ?
S : C’est Mercure, bien sûr, il parle d’orge et il a l’esprit vif !
P : Qu’est ce que ça veut dire, “ sucre ” ?
S : Je crois que ç’est une allusion à la souffrance de Formaldéhyde, elle s’est fait sucer, avaler, mastiquer, bouffer, comprimer, cogner, il paraît que c’est un nom de boxeur.
P : Connais pas. Ca doit dater !
S : Mercure dit qu’en sanscrit ça veut dire aussi quelque chose comme “ une graine ”, et que de ça, apparaissent des choses inattendues ! Mercure est sage, il ne dit pas quoi !
P : Bof ! Les grammairiens sont fous, c’est bien connu !
S : Peut-etre que c’est vrai, mais je m’en fous, adieu, tête d’œuf, j’ai à faire.


Scène VI

Phosphore seul

(Le décor représente la classification périodique des éléments)
Phosphore : Monde étrange ! J’ai le corps lourd ! Quinze électrons à traîner en sarabande, un de moins que Soufre, Sept de plus qu’Oxygène. Ah, Oxygène ! Huit de plus que cet imbécile de Carbone, un de plus que Silicium, deux de plus qu’Aluminium. Qu’est ce que signifient ces disputes entre nous ? On est tous faits pareils ! Dans mon être profond, en un point indiscernable, mais si dense, s’agglutinent, tenus par des forces formidables, quinze de ces minuscules pointes de feu, ces protons positifs que, flèches mortelles, les astres assassins éjectent de leur bouillie chaude. En moi ils sont, serrés comme dans une gigantesque pince, autour, quinze électrons négatifs, qui, dards asservis, roulent en ondes comme le ressac incessant sur la plage, océan autour de la tête d’épingle de mon noyau. En moi, ce qui là-bas dans l’étoile est séparé est réuni et fait masse. Arithmétique infernale !
(il se retourne vers le tableau périodique et il montre la première case)
Un proton, un électron, muet lutin hydrogène, mariage instable de l’élémentaire, chérubin toujours disposé à bander son arc, Eros toujours près à filer son électron à qui en veut bien !
Deux protons, deux électrons, Hélium, imbécile et inerte, combinaison stérile repliée sur elle-même, gros bouffi, compagnon familier des étoiles, tu ne te plais que dans les écrabouillages démesurés de forces ! Et tous les autres, moins nombreux que ces deux là !
Et moi, quinze protons, quinze électrons, enfin à peu près, sans compter ce qui dans ces constructions est neutre, moi, et puis les autres encore, les gros, les lourds, toute cette collection numérique, tous différents, un chiffre de plus et tout bascule, les amours, les amitiés, les connaissances, les voyages, le gaz, le liquide, le solide. Nous sommes à la merci du numéro magique qui saute d’un cran dans cette roulette diabolique. Tous pareils, tous frères et sœurs, même plan, même construction, mais rien de semblable, juste quelques ressemblances dans la façon de faire l’amour. Jetés tous ici en paquet ! Dans les étoiles au moins, dans leur chair éclatée, il n’y a que des bribes des forces qui nous forment, libres de se défoncer, de se choquer, de danser, dans la musique incessante de la bataille, fête de protons, d’électrons, de neutrons, de photons, soupe simple et joyeuse, sans problèmes. Mais nous, jetés ici presque dans l’immobilité, condamnés à nous supporter les uns les autres, à partager l’espace, que faisons-nous ? Est-ce qu’il ne serait pas plus raisonnable d’offrir carrément notre poitrail au fier bombardement des particules errantes pour redonner la liberté aux parties associées dans notre être, prisonnières des bornes étroites de notre enveloppe électrique ? Est-ce qu’il ne faudrait pas plutôt se laisser éclater sous les dards et les flèches que les astres, à ces distances, nous décochent encore ? Quelle est l’attitude la plus noble ? S’endormir, content de son sort, à côté de la pierre, à côté du liquide, sous l'abri de l’air, et pour l’éternité subir, ou se révolter contre cette situation pesante et travailler à retrouver la pleine énergie de la liberté ?
Voilà le Monde, il est brutal, tragiquement partitionné, d’un côté le cœur brûlant des fondus, enfouis, liquide pressurisé où tombent ceux de nos frères dont le corps est le plus lourd, de l’autre, la légère compagnie de la dispersion irradiée du gaz dans laquelle la lumière ne laisse subsister presque aucune construction. Entre les deux, cette ligne dure, presque sans épaisseur, cette croûte, cette surface sur laquelle nous nous tenons, nous, le milieu du tableau, ni trop lourds pour sombrer, ni trop légers pour s’évader par le haut vers l’espérance de la dislocation. Roches désordonnées, bouillonnements figés remontés des profondeurs, noir, gris, jaune, rouge, couleurs râpeuses, formes sans grâces, lourdes, tourmentées, du bloc de cristal à la poussière que le vent dans sa course échevelée de gaz entraîne et soulève, utilise pour racler profondément le solide de sa gifle insupportable.
Sur cette interface qui est tout, à la limite entre deux mondes impitoyables, il y a pourtant des choses qui me plaisent. J’aime ces petites molécules, j’aime bien l’eau. N’est ce pas la déesse des amours cette petite Oxygène et ses deux chérubins Hydrogène ? Quelles masses immenses et agitées ne forment-elles pas ? Tantôt dans l’air elles s’étirent en gros bonnets blancs ou gris aux ventres rebondis, tantôt elles remplissent les creux du sol du clapotis murmurant de milliards et de milliards de petites molécules qui se bousculent gaiement les unes les autres. Sans cesse elles passent du ciel à la terre. En tombant les petites gouttes se font la course, leur bande joyeuse rassemblée dévale les pentes du sol et vient se rassembler dans ces grandes étendues liquides qui parfois, à cause de la courbure de cette boule sur laquelle nous sommes, semblent se fondre avec le ciel dans l’infini. Sans cesse brassées, ces petites molécules sous le soleil se vaporisent à la surface, s’écartent les unes des autres dans la liberté de la vapeur puis, frissonnantes de froid, se reforment en troupeaux nuageux dans le ciel et recommencent sans cesse ces jeux charmants ! Eau, dont, par miracle, les trois états co-existent si précisément sur cette surface planétaire inouïe. Comme mon Oxygène s’en amuse et avec quelle grâce ! Ah, Oxygène, comme ta compagnie est joyeuse !
Je hais Carbone ! Celui-là sait prendre Oxygène et grâce à ses talents de séducteur, et dans ces conditions si favorables, ce lourdaud lui aussi voyage dans l’espace. J’enrage ! Sale bigame, le plus souvent il en emporte deux ! Ca m’agace ! Ce salaud sait parler aux femmes, lui ! Elles sont l’air ces femelles, Oxygène et Azote, par couple, deux à deux, elles s’ébattent, elles s’écoulent en bandes, se pressent en foule ou se détendent dans tous les sens. Elles se courent après, elles font le vent quoi ! Oxygène est la plus transparente, la moins farouche aussi, c’est pourquoi les autres Carbone, Silicium, Aluminium, la débauchent ! D’un côté, les mâles avides, collés au solide dans la condensation cristalline, de l’autre le ballet aérien des femelles bruissantes. Quelles tentations ! Pourtant, tout le monde respecte Azote, ma cousine, la belle bleue qui, plus abondante qu’Oxygène, fait elle aussi la sarabande en couples dans le vent. Personne encore ne lui a fait la cour. Moi, c’est la famille, je ne peux pas, et la famille est sérieuse !
Ah, je crève ! Ah, Oxygène quand aurais-je le courage de te parler ? Que peut faire un minoritaire assoiffé d’amour sérieux dans ce monde inégal où le rapt est la loi ? Que suis-je moi ? Presque rien, les autres sont si nombreux, Carbone, Silicium, Aluminium, par myriades et même les métaux, fer, calcium, si répandus ! Comment affronter cette concurrence ? Quel est le sage parti ? Dormir dans les excroissances qui m’arrachent à la terre dans le voisinage des vomissures volcaniques où s’exhale Soufre ? Ne s’intéresser à rien, se coucher, minéral en plaques épaisses, ou tenter l’aventure de la séduction, les unions imprudentes, les rencontres risquées, aller à la bataille en somme et pour quelle espérance ? Je me sens frémir, j’hésite. Soufre dit qu’il y a des molécules nouvelles, j’aime les chairs tendres, les ondulations langoureuses, mais seul, que puis-je ? Ah, Oxygène, Oxygène mon amour ! Ah, si je pouvais Oxygène moi aussi t’approcher ! 
(La tête dans les mains, il soupire...)


Fin du Premier Acte

ACTE II
Scène I

Carbone, Oxygène (elle tricote...)
Carbone (il chante - sur l’air de la chanson de la Puce...) :
Une molécule gentille

Dans un cristal logeait.

Comme leurs propres billes.

Les braves ions la couvaient.

Et l’on chante à tout vent.

Qu’un jour ils ont voulu.

D’un électrique claquement

Se l’avaler toute crue...
Oxygène : Te fatigue pas, la puce n’est pas encore inventée, et Silicium est encore à l’abri dans la tranchée des argiles !
C : Justement, c’est ça qui m’amuse, être ou ne pas être, voilà la question comme dirait Phosphore. Tu as le choix, ou tu te colles électriquement aux autres, ou tu es toi-même, toi-même en élément tout pur, tout nu, sans souillure. Regarde moi, par exemple, est-ce que je ne suis pas superbe en diamant ?
O : Tu crois que c’est pour ça que tu plais aux femmes mon bijou ?
C : Tu parles ! Elles me préfèrent tout noir, en graphite !
O : C’est que tu as bonne mine comme ça !
C : Donc, je disais, ou te te rassembles en cohorte élémentaire et tu t’assumes, tu es métal, tu es liquide, tu es gaz même si tu veux, mais c’est toi, rien que toi. Ou alors, tu te fais une grosse tête d’ion électrique et tu attires le sexe opposé , mais à ce moment là, tu deviens partie d’autre chose. Remarque, c’est pas mal, c’est solide, ça se bloque, ça s’articule, ça fait des montagnes de cristaux enchevêtrés ! Le gars Silicium, il se planque dans des trucs comme ça, dans les cailloux, il ose pas s’aventurer tout seul et dire que c’est toi qu’il a choisi comme partenaire ionique ! En fait, tu l’étouffes !
O : Contrainte et forcée, il me tire le noyau !
C : C’est de ta faute, tu es comme toutes les femelles, tu as trop de tendances négatives, tu neutralises les mecs !
O : Eh ! Dis-donc ! Tu te crois intelligent en macho positif peut-être ?
C : J’ai la prétention d’être moderne et chébran.
O : C’est démodé, on en est au post-moderne !
C : Justement, après le sable et les roches, j’en venais aux Immatériaux.
O : A quoi ?
C : Devine ! C’est une bonne question ! Bon, enfin, moi je vais te dire, entre le métal et le minéral, entre l’électron positif et l’électron négatif qui te tient bien individuellement au corps, moi, je préfère l’électron convivial.
O : Décidément, tu es complètement noir ce matin !
C : Je vais t’expliquer.
O : Vas-y.
C : Tu sais comment toi ou moi on aime capturer le petit électron guilleret du divin chérubin Hydrogène, le compagnon de l’immortel proton tout seul, on en prend toi, deux, moi, quatre, on se les bichonne, on se les frotte aux orbitales vides, tout doucement on se les phagocyte, on les hume, on les chatouille, viens petit, viens petit ! On se fait un beau cortège, un beau tapis commun, on se sent bien équilibré, bien reposé sur l’espace, ça nous donne de la surface, de l’aplomb ! Pour moi, ce manège là permet de s’évader dans l’air, de voir du pays, de s’amuser dans les délices gazeux, pour toi, tu te fais liquide ou solide, tu visites les condensés. Ces salauds disent que tu les ramollis ! Ils sont vraiment obsédés de la virilité, non ? Selon le chaud, le froid, tu es cristal goutte ou fine vapeur.
O : Ouais, où veux-tu en venir ?
C : Ben tu vois, l’électron de l’Hydrogène, toi et moi, avec les nôtres, ils font ami-ami, ils se rendent visite les uns les autres, le noyau de l’un est le noyau de l’autre, tu vois, ils ont comme un jardin en commun avec deux, trois, quatre ou cinq petites maisons bien solides.
O : Je comprends que tu me parles du méthane et de l’eau, mais si les maisons sont les noyaux, ça fait cinq et trois, pas deux.
C : Ouais, ouais, ma chère, enfin, ne fais pas l’innocente, tu sais bien qu’il nous arrive, toi et moi, de jouer aux petites maisons, ou aux trois petites maisons, avec un beau jardinet électronique entre nous, non ? On se rapproche un peu les ailes des orbitales, on se les frotte un peu, on échange tendrement les électrons, c’est comme un baiser léger, léger, et câlin !
O : Non ! C’est la fureur d’une combustion ! Ca finit toujours avec toi par une pénétration douloureuse, tu n’es pas Hydrogène ! Tu me bouscules les règles quantiques un peu trop violemment !
C : Mais non, mais non tu exagères, c’est tout en douceur, un chant ineffable, l’harmonie, le plaisir, dans l’éclat et le jeu de la lumière.
O : Sale brute ! Quand, en plus, tu mêles Hydrogènes à tes jouissances, c’est pire, ça m’arrache les entrailles, ça les étale partout et ça fait des malheurs. Tu sais ce qui est arrivé à la pauvre Formaldéhyde !
C : Une enfant trop tendre, à mon avis, on devrait essayer autre chose, il paraît qu’il y a d’autres positions. Tiens, par exemple, je me demande si avec deux ou trois de tes sœurs, mon frère et moi, cinq ou six Hydrogènes, on ne pourrait pas… (il s’approche)
O : Arrière, démon vicieux ! Atome lubrique ! Arrière ! (elle se débat)
C : Suppose qu’on essaye la technique du sandwich avec les hydrogènes qui poussent…
O : Assez, assez, taille-toi !
C : Mais je t’assure que ça pourrait donner quelque chose d’original, quelque chose d’assez étonnant, même !
O : Arrête, j’en ai marre de tes tentatives de liaison.
C : Je ne suis pas contre la double et même la triple si tu veux ! (il l’enlace, elle se débat toujours…)
(Entre Azote accompagnée d’Ammoniac avec ses trois Hydrogènes, Ammoniac porte un parapluie qu’elle ouvre et ferme sans arrêt).


Scène II

Carbone, Oxygène, Azote, Ammoniac

Azote (N) : Bonjour Messieurs Dames, on vous dérange ?
(Carbone et Oxygène s’écartent brusquement)
C : Hum, non, non, non, tiens, Azote, comment ça va ?
(Oxygène se rajuste)
N : Je passais par là (elle regarde l’un et l’autre), mais je peux revenir si vous voulez … plus tard…
O : Oh non, ma cousine, restez, je vous en prie, d’ailleurs j’allais partir !
N : Oh ! Je voulais seulement vous présenter Mademoiselle Ammoniac, voyez c’est tout à fait moi, un petit ensemble avec trois chérubins Hydrogènes, un peu comme vous ma cousine qui aimez en avoir deux pour fleurir votre robe…
O (elle se bouche le nez) : Je vois, c’est un jardin d’électrons avec quatre petites maisons, mais ce n’est pas un jardin de roses !
N : De quoi ?
O : Non, non de rien, ça n’existe pas encore.
N (pincée) : Mais tout existe, ma chère, tout existe.
O : Carbone trouve que le paysage manque de nouveautés (à part) mais pour l’odeur, il est servi !
N : Mon cousin, des nouveautés, qu’est ce que c’est ?
(Carbone qui s’impatiente fait un geste vague)
O : Ma cousine, Carbone va vous expliquer ça en long en large et en travers, excusez moi, j’ai à faire…
(Elle s’éclipse, toujours en se bouchant le nez)

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