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Albert Cim

Histoire d’un baiser

BeQ

Albert Cim

1845-1924


Histoire d’un baiser
Contes


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 446 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :


Contes et souvenirs de mon pays

Albert Cim (1845-1924), de son vrai nom Albert Cimochowski, était le fils d’un officier polonais et d’une mère française. Il naquit à Bar-le-Duc en 1845. Il a été fonctionnaire des Postes et des Télégraphes à Paris, mais son activité d’homme de lettres lui valu d’être cinq fois lauréat de l’Académie Française. Il resta très attaché à sa ville natale qu’il évoqua dans plusieurs de ses écrits.

Histoire d’un baiser

Édition de référence :

Paris : H. Geffroy, [1894]

Histoire d’un baiser


À Henri Demesse.

Ce fut un beau tapage, ce soir-là, dans tous les cercles, cafés et salons de Saint-Servin-sur-Garonne, quand on apprit ce qui s’était passé quelques heures auparavant chez M. Hector Sédeillant, le plus gros banquier de la contrée.

À l’issue d’un copieux déjeuner fait avec deux de ses correspondants et qui s’était prolongé jusqu’à trois heures de l’après-midi, M. Sédeillant, pris de je ne sais quelle lubie, était allé trouver, dans le recoin voisin de l’office, où elle travaillait d’ordinaire, la petite Jeandin, Mlle Colette, une ouvrière à la journée, que Mme Sédeillant faisait venir trois jours par semaine. Juste au moment où il saisissait par derrière la taille de Colette et lui appliquait un savoureux baiser dans les frisons de sa blanche nuque, Mme Palmyre Sédeillant, l’austère et vigoureuse épouse, était entrée, et... clic ! clac ! avait administré à monsieur une superbe paire de soufflets, puis empoigné mademoiselle par le bras et jeté à la rue cette effrontée.

– Ah ! petite drôlesse ! c’est ainsi que vous vous comportez ! Et chez moi encore ! Chez moi ! Allez, vilaine ! Allez ! Je me charge de vous recommander. Oui ! Une belle réputation que vous êtes en train de vous faire, mademoiselle !

C’est en vain que la pauvre petite Colette protestait et sanglotait à cœur fendre :

– Madame ! Mais je vous jure !... Mais, madame... Oh ! comment pouvez-vous croire, madame !...

Madame, enfiévrée d’indignation, affolée de colère, ne voulait rien entendre et continuait à clabauder et vociférer dans la cour de l’hôtel, en pleine rue autant dire, et pendant que voisins et passants s’attroupaient.

Aussi la nouvelle de cette mésaventure conjugale s’était-elle promptement répandue à travers la ville et faisait-elle, le soir même, l’objet de tous les entretiens.

Bien entendu, on ne manquait pas d’amplifier les choses, d’enjoliver le récit, le festonner et le broder à profusion.

L’intrigue durait depuis longtemps déjà, affirmait-on ; les mieux renseignés, ou du moins ceux qui se piquaient d’avoir surpris quelques particularités probantes et de posséder des détails inédits, – et tout le monde voulait en être de ceux-là, – racontaient que si la petite Jeandin portait d’aussi jolies boucles d’oreilles, – des perles fines, s. v. p. ! vous n’avez qu’à regarder quand elle passe ! – c’était grâce à la généreuse gratitude de M. Sédeillant. Le bijoutier Lacassagne, du quai des Vergnes, les lui avait vendues, vendues à lui-même, et les avait reconnues ensuite aux oreilles de la donzelle. Il lui avait encore fait présent, cet amant aussi épris que prodigue, d’une bague achetée chez le même bijoutier, d’une bague magnifique : une turquoise entourée de brillants, ne vous déplaise !

Oui, plus que ça de luxe, et pour une morveuse qui habitait dans un galetas du faubourg Roucayrolles et battait la dèche avec son vieil ivrogne de père, le rempailleur de chaises. Si ce n’est pas une honte !

Et comprend-on ça ? Quand on a une femme d’aussi gentil visage et d’aussi riche corsage que Mme Sédeillant, la belle Mme Sédeillant, imposante comme Junon, charmante, captivante, adorable comme Vénus ! Tandis que cette petite mauviette de Colette... Je ne sais pas si vous êtes comme moi, je ne peux pas souffrir les femmes maigres. Ça ne me dit rien du tout. Ni à vous non plus, n’est-ce pas ?

Par sa conduite, après l’avanie qu’elle avait infligée à Colette, et dès le soir même de ce déplorable esclandre, Mme Sédeillant semblait encore sanctionner ces perfides racontars, donner pleine raison à la malveillance et à la calomnie. Ne s’était-elle pas avisée, dans sa rageuse rancune, de quitter le domicile conjugal et d’aller demander asile et protection à son père, M. Cyprien Ladevèze, le président du cercle agricole de l’arrondissement, le châtelain et grand éleveur du Mas-d’Artigues, à deux lieues de Saint-Servin ?

Et cette rupture, et tout ce bruit, tout ce vacarme pour rien ! Rien que ce pauvre petit bécot dans le cou de la lingère ! C’était tout ce que le banquier lui avait jamais donné. Jamais il ne lui avait pris autre chose, – ce jour-là, après cet émoustillant déjeuner, comme auparavant et de toute éternité, – autre chose qu’un brin de taille. Et si Mlle Colette Jeandin avait aux oreilles de chétifs pendants en chrysocale et imitation de perles, au doigt une misérable bague en toc, c’était elle-même, la pauvrette, avec quelques gains supplémentaires, qui avait acheté ces piètres bijoux chez Lacassagne, l’orfèvre du quai des Vergnes.



De la ville, la rumeur gagna bientôt la campagne environnante.

– Vous savez, M. Hector Sédeillant, le banquier de Saint-Servin ? Paraît qu’il en mène une drôle de vie ! Ce n’est rien que de le dire ! Il a des maîtresses à tous les coins de rue, des filles qu’il couvre d’or ! Sans compter une actrice de Bordeaux qu’il a fait venir, qu’il entretient, qui lui coûte les yeux de la tête ! Il se ruine en diamants et en falbalas pour ces péronnelles, tout ce sérail ! C’est au point que sa femme s’est séparée de lui...

– Ah ! diable ! Ah ! diable ! Mais... Oh ! mais... vous faites bien de me dire ça !

– Vous avez des fonds ?...

– Chez lui ? Oui, queuques p’tiotes choses !

Et tous ces prudentissimes et architaffeurs villageois de courir bien vite à Saint-Servin et de retirer sur-le-champ les dépôts qu’ils avaient pu effectuer, qu’ils effectuaient de temps immémorial à la banque Sédeillant, jadis Sédeillant et Peyreholade, puis Sédeillant et neveu, et enfin Sédeillant tout court.

Ce fut au tour du banquier de crier : « Diable ! Ah ! diable ! » et aussi : « Gare ! gare ! Casse-cou ! »

Et le voilà qui donne l’ordre d’atteler et file grand’erre chez son beau-père, au Mas-d’Artigues.

M. Ladevèze n’avait pas attendu l’arrivée de son gendre pour essayer de calmer l’irascible Palmyre et lui faire reprendre sa place auprès de son époux.

– Alors il te trompe, ce gredin d’Hector ?

– Oui, papa ! Je l’ai surpris... Oh ! il ne peut pas nier !

– Et tu ne l’as pas vitriolé, lui et sa complice ? Tu n’es pas dans le train, mon enfant !

– Mais, papa...

– Bien entendu, il n’y avait rien de trop beau pour ta rivale. Il lui avait payé hôtel et domestiques, chevaux et voitures, bijoux, dentelles, tout le tralala ! Il a mangé ta dot avec cette gourgandine, et...

– Mais non, papa, il ne lui donnait pas un sou. C’était ma lingère, une petite meurt-de-faim qui venait travailler à la maison...

– Et tu te plains ?

– Mais, papa, tu ne comprends pas !

– Je comprends, ma chère Palmyre, que tu voudrais changer l’espèce humaine, faire que l’homme n’éprouve pas de désirs pour une autre femme que la sienne, et ne cherche pas fatalement à les contenter, ces désirs, et cela me peine de te voir ainsi perdre ton temps. Certes, tu es, j’en suis convaincu d’avance, mille fois mieux, mille fois plus avenante et appétissante que ta... lingère ; mais tu as le tort irrémédiable d’être l’épouse, c’est-à-dire le devoir, la règle et l’habitude : ta lingère, si laide qu’elle soit, a l’inestimable avantage d’être, elle, la nouveauté, l’inconnu ; le fruit défendu, pour comble ! Voilà pourquoi ton coquin de mari se sent attiré vers elle. Hélas ! oui, ma fille, c’est désolant, mais c’est comme ça. Depuis que le monde est monde, changement d’herbage a réjoui les bœufs !

– Oh ! papa.

– Oui, ma poulette ! repartit l’éminent agronome. Sois donc raisonnable, et dépêche-toi vite de retourner auprès d’Hector, un excellent mari, au total, un époux modèle, crois-moi, puisque, tu l’avoues toi-même, il ne détourne pas un maravédis de la communauté et ne te fait pas tort d’un fifrelin.

– Il me faut des excuses ! Je ne rentrerai que lorsqu’il m’aura demandé pardon de l’outrage qu’il a infligé à ma dignité et à mon honneur ! s’écria péremptoirement Palmyre.

Pour toute réponse, M. Ladevèze se mit à siffler l’air de « la Casquette du père Bugeaud », sa ritournelle favorite.



Mais, quand M. Sédeillant arriva et qu’il eut raconté ce qui se passait aux guichets de ses bureaux, le philosophe et sceptique beau-père vit tout de suite qu’il n’était plus temps de badiner, et, joignant ses instances à celles du mari, ordonna à Palmyre de mettre séance tenante son chapeau et son manteau, prendre ses cliques et ses claques, et regagner Saint-Servin.

Palmyre elle-même, d’ailleurs, en sentait la nécessité, et si bien qu’elle ne parlait plus d’excuses, ne songeait plus à faire agenouiller devant elle, un cierge à la main, son criminel époux.

On décida que, pour combattre et réduire à néant les terribles propos qui circulaient, il fallait que le ménage se montrât partout, fit bien voir urbi et orbi combien il était uni, paisible et heureux.

En conséquence, M. et Mme Sédeillant ne cessèrent plus de se promener du matin au soir dans Saint-Servin et sa banlieue bras dessus bras dessous, gentiment pressés l’un contre l’autre, comme d’impatients amoureux, de nouveaux mariés en pleine lune de miel.

Ils imaginaient des achats pour pénétrer dans les magasins, des visites pour s’exhiber côte à côte dans tous les salons de l’aristocratie, de la haute, moyenne et petite bourgeoisie de l’endroit.

Rien n’y fit. Le mouvement était donné ; le retrait des fonds se continuait.

Anxieux, bouleversé, perdant la tête, M. Sédeillant convoqua un matin tout le personnel de ses bureaux, dans l’unique intention de « protester contre les odieuses calomnies dont il était l’objet ».

– Vous me connaissez, messieurs ; vous savez combien régulière, rangée et laborieuse a toujours été ma vie ! Le travail ! Le travail ! Tel a toujours été mon seul réconfort, ma suprême joie ! Vous le savez, vous tous, mes chers collaborateurs, etc.

Tous, en effet, le savaient et tenaient M. Hector Sédeillant pour le plus bienveillant des patrons, le plus équitable et le plus consciencieux des hommes. Tous l’aimaient, le vénéraient malgré sa jeunesse, ses trente-trois ans ; tous s’évertuaient à le défendre au dehors, à disculper sa moralité et rétablir sa réputation.

Bien mieux, le banquier crut de son devoir et de son intérêt d’aller trouver le père Jeandin, pour lui présenter à la fois des excuses et des explications.

– Je t’accompagnerai, cela fera encore meilleur effet, lui déclara spontanément la fière Palmyre. Je verrai cette petite, je causerai avec elle et réussirai bien à lui faire oublier la... cette... le... malentendu, et à obtenir d’elle qu’elle revienne chez nous.

Ah ! oui, elle en avait rabattu, la jalouse tigresse ! Elle filait doux, à présent, était tout sucre et tout miel. Il le fallait bien. Il fallait bien lutter contre ce flot qui montait, montait, toujours et menaçait de tout submerger. Nécessité fait loi.

Le père Jeandin, selon son rituel de chaque jour, passé neuf heures du matin, était entre deux vins, quand M. et Mme Sédeillant heurtèrent à la porte de son taudis.

– Ah ! c’est pour ça que vous venez, mon bon monsieur, et vous aussi, ma belle dame ? Oh ! fallait pas vous déranger pour si peu !... Certainement que je suis au courant... Il ne se passe pas de jour que je ne reçoive des lettres, où on me raconte un tas de vilaines choses sur vous et not’ Collette... Des lettres de je ne sais qui !... Des bêtises ! Tenez, v’là le cas que j’en fais de tous ces papiers-là !

Et il ponctua sa phrase par un geste tout à fait familier.

– N’empêche, reprit-il, que ces cancans-là ont causé bien du tort à not’ Collette, un tort considérable ! Oui, ma belle dame ! Vous n’avez pas idée... Elle ne travaille plus nulle part, on ne la demande plus comme avant, qu’elle avait tant de pratiques qu’elle ne savait comment s’y prendre pour les contenter. Elle ne pouvait pas aller chez toutes à la fois, pas vrai ? Maintenant... Ah ! maintenant !... Je suis tout de même heureux de vous voir, parce que si... si c’était un effet de votre bonté... si vous pouviez... si peu que ce soit, mon bon monsieur ! Ah ! oui, les temps sont durs, allez !



Collette, qui n’avait rien osé dire à son père de l’algarade de Mme Sédeillant, mais n’avait pu lui cacher son renvoi de la maison du banquier, ni empêcher les lettres anonymes de lui parvenir, se trouvait, en effet, dans la plus précaire situation. Les paysans d’alentour n’étaient pas accourus, tous en foule, comme chez le banquier, lui réclamer l’argent qu’ils lui avaient confié, non ; mais toutes les familles qui l’employaient, qui lui faisaient gagner son pain, lui avaient du jour au lendemain fermé leurs portes.

Pensez donc ! Une fille qui débauche les hommes mariés !

Aussi accueillit-elle avec joie les bonnes paroles que lui adressa Mme Sédeillant, et c’est avec ravissement qu’elle consentit à reprendre ses « journées » à l’hôtel.

Toujours afin de combattre la calomnie et détruire la légende qu’elle avait si inconsidérément fait naître, Mme Sédeillant installa en quelque sorte la jeune lingère à demeure auprès d’elle, en fit sa compagne, l’emmena chez ses fournisseurs, l’interrogeant devant eux, la consultant sur telle étoffe, telle coupe de robe, telle forme de chapeau... de sorte qu’on vit bien qu’elle n’avait aucune jalousie contre elle, nulle rancune à son endroit, – qu’il ne s’était rien passé.

Hélas ! hélas ! L’héroïque Palmyre en fut pour ses frais. Rien ne put endiguer la houle, mater et repousser le courant. Pourquoi toujours croire si volontiers au mal, si difficilement au bien ?

Quinze mois jour pour jour après le chétif et misérable baiser dont M. Hector Sédeillant avait effleuré le cou de Colette, quinze mois après la scandaleuse sortie de la belle Mme Palmyre, le banquier déposait son bilan.

Quant à Mlle Colette, elle n’avait pas attendu si longtemps sa mise en faillite : il y avait huit mois déjà que la gentille petite avait faussé compagnie à son ivrogne de père et s’était fait enlever par un commis voyageur.
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