Littérature québécoise Volume 551 : version 0 Emparons-nous de l’industrie Édition de référence : L'imprimerie générale, 1901, Ottawa.








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titreLittérature québécoise Volume 551 : version 0 Emparons-nous de l’industrie Édition de référence : L'imprimerie générale, 1901, Ottawa.
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Difficultés pratiques


Dans un travail comme celui-ci, il est évident que nous ne pouvons plaider que pour le principe. Si le public croit ce principe vrai, s’il croit son application désirable, sa mise on pratique ne sera pas difficile. Cependant, il ne faut pas oublier, comme l’a dit Spuller, que « la vérité, pour les hommes qui veulent agir, c’est le possible. » L’idée que nous venons d’esquisser respecte la limite ainsi posée. Elle présente sans doute des difficultés réelles, mais ces difficultés ne sont pas insurmontables. Et quant à nous nous n’en voyons qu’une qui soit vraiment sérieuse. Convaincre le public de l’urgence de la réforme industrielle avant qu’il soit trop tard pour l’entreprendre, voilà la vraie difficulté.

Si nous pouvions surmonter ce premier obstacle, le reste irait de soi. Malheureusement, l’on ne prend pas de telles choses assez au sérieux. L’on se dit qu’il sera toujours temps de s’en occuper. Certaines gens parlent ainsi par calcul, et se défient de tout ce qui tend à améliorer le sort des masses. Ces gens ne raisonnent pas, mais obéissent à leurs préjugés tout en croyant défendre leurs intérêts. D’autres plus sincères dans leur patriotisme se diront qu’après tout les dangers que nous indiquons sont peut-être imaginaires et que s’ils sont réels et possibles le mal se corrigera de lui-même lorsque l’on en sentira la nécessité.

Mais qu’on y prenne garde. Le danger économique dont il est question dans cette étude n’est pas imaginaire, et, pour ce qui est des Canadiens-français, ce danger est non seulement économique, mais national. Danger national, non à cause de l’hostilité des autres races qui habitent ce continent, mais par suite de la concurrence qu’elles nous font nécessairement dans la lutte pour l’existence.

De tout temps, les Canadiens-français les plus éminents ont fait valoir cet argument lorsqu’il s’est agi de stimuler leurs compatriotes. Quant au danger purement économique, il est basé sur des faits que nous avons sous nos yeux, parce qu’ils existent dans bien des pays industriels et notamment aux États-Unis. Supposons pour un instant, que le Canada soit devenu pays industriel, mais que ses industries soient toutes tombées entre les mains de capitalistes étrangers, ou même, si vous voulez, entre les mains de capitalistes canadiens qui auront commencé l’exploitation sans les sauvegardes nécessaires pour la protection et l’instruction des populations ouvrières. Ces populations seront dès lors nécessairement réduites à l’état de simples manœuvres à la merci de ce capital, qui, naturellement, exercera une influence considérable. Et si cette influence était dépourvue des éléments de justice, comment le travailleur, s’il n’est pas instruit et habile dans son art, pourra-t-il faire valoir ses droits. Il faut donc nous prémunir contre les tendances dominatrices du capital. Il ne faut pas lui donner des droits acquis avant de s’être assuré le moyen de le contrôler, d’en faire en quelque sorte un souverain constitutionnel. Il ne faut pas lui vendre notre héritage pour un plat de lentilles. Il faut dès maintenant assurer la liberté et le bien-être des classes industrielles et l’augmentation de la richesse publique par la généralisation de l’éducation technique. C’est donc maintenant qu’il faut agir.

Il est temps encore d’adopter de sages mesures qui conserveront le capital national en des mains canadiennes qui sauront s’en servir. Ceux qui ont à cœur le bien de leurs concitoyens et le leur ne sauraient donc se mettre trop tôt à l’œuvre. Qu’ils fassent comprendre au peuple qu’il faut s’emparer de l’industrie.

Le principe une fois posé, le reste se résume à la sage rédaction de certaines lois fondamentales – qui, comme toutes les lois de cette nature, ne seront pas parfaites du premier coup, mais devront être modifiées dans leurs détails suivant les indications de l’expérience, – à l’organisation d’un personnel capable de leur donner une exécution efficace, et à la question financière. Les deux premiers points appartiennent surtout au domaine de la législation et de l’administration ; la question financière a besoin d’être examinée.

Tout ce que vous proposez ici : éducation industrielle et technique, recherches scientifiques en permanence, aide financière à certaines industries, cela coûtera sans doute les yeux de la tête, nous dira-t-on. Point du tout. Les dépenses qu’entraîneraient de telles réformes, même en supposant qu’elles seraient énormes, seront toujours insignifiantes, comparativement aux résultats. Mais nous savons que la dépense, toute minime qu’elle pourra être, effrayera toujours. Nous avons chez nous des gens qui sont prêts à dépenser des millions pour les voies ferrées, mais qui, à la moindre dépense pour l’instruction publique, jettent les hauts cris. Pourtant, dans des pays beaucoup plus petits et moins populeux que la province de Québec, l’on dépense des sommes relativement énormes pour l’instruction industrielle et technique. La Suisse, par exemple, est bien plus petite, est bien moins riche et moins peuplée que la province de Québec ; c’est un petit pays de montagnes, sans ressources naturelles spéciales, et pourtant, de 1885 à 1889 (ce sont les chiffres les plus récents à notre disposition) elle dépensait $1,024,974 pour ses écoles industrielles seules, dont $500,000 fournis par le gouvernement et le reste par les communes. Si la Suisse a pu faire cela, la province de Québec peut en faire autant, et le projet que nous esquissons ne suppose certes pas des dépenses plus considérables. L’établissement d’une école scientifique centrale serait la principale dépense. Cela comporterait les frais d’un laboratoire complet, frais qui ne se renouvelleraient pas tous les ans, – puis le traitement d’un certain nombre de professeurs et de savants. C’est cela qui coûterait le plus cher. Les autres dépenses ne seraient pas nécessairement très fortes. La construction d’édifices spéciaux s’imposerait sans doute par la suite, mais il serait facile de trouver à peu de frais, ou même sans frais, dans quelque édifice public, un logement provisoire pour une école centrale et un laboratoire de recherche industrielle. À tout événement, le maintien d’une telle école serait une charge fixe sur le revenu, charge d’ailleurs peu considérable, surtout si l’on tient compte des résultats qu’elle est destinée à produire. Le professorat ne serait ni le seul ni le plus important des devoirs des savants attachés à cette école. Ils devraient en outre et surtout étudier systématiquement les ressources naturelles de la province en vue de leur application à l’industrie, afin de constituer pour le gouvernement un guide sûr dans son œuvre d’encouragement des industries nationales.

Quant aux lois industrielles qui régleraient les conditions de l’aide donnée par l’État aux fabriques qui se conformeraient aux conditions imposées, leur opération serait graduelle, aussi graduelle que celle des lois accordant des subventions aux voies ferrées, ou que celles destinées à encourager l’industrie laitière. Il ne serait pas même nécessaire, dans la plupart des cas de débourser de l’argent, une simple garantie officielle serait tout aussi efficace. Dans ces fabriques modèles, conduites suivant les meilleures données scientifiques et appuyées par le crédit de l’État, où l’ouvrier outre son salaire participerait pour une part minime dans les profits et aurait l’avantage de l’instruction industrielle gratuite pour lui et pour ses enfants ; dans ces fabriques, disons-nous, essentiellement nationales et rigoureusement inspectées, l’on obtiendrait, suivant toutes les prévisions humaines, des résultats tels que le risque des fonds publics serait pratiquement nul. Nous verrions alors se produire dans la province une transformation industrielle au moins égale à la transformation agricole qui suivit l’introduction de l’industrie laitière. L’augmentation proportionnelle de la richesse publique et de la population justifierait un placement de fonds bien supérieur à celui qui serait véritablement engagé.

Comme nous l’avons dit, nous ne voulons pour le moment ne jeter qu’un coup d’œil général sur la question. Nous croyons cependant que pour qui voudra bien examiner la chose de près, il n’y a rien en tout cela qui ne soit pas réalisable, pourvu toujours que l’idée soit soutenue par la « vox populi ».

*

Le désir sincère de faire ressortir l’importance de la réforme industrielle dans la province de Québec a seul dicté les lignes qui précèdent. Si le petit pouvait se comparer au grand, nous dirions comme Lord Roseberry, dans son introduction à l’histoire de Napoléon : cette idée nous obsède.

Le raisonnement qui en forme la base est simple et clair.

Les Canadiens-français ont-ils eu tort ou raison de conserver avec un soin jaloux leur langue, leurs institutions, leurs lois, c’est à dire, leur génie national ?

Si, par malheur, ils devaient se contenter de marcher à la remorque des autres peuples du continent, le caractère distinctif qu’ils conservent ne saurait être pour eux un honneur et un avantage.

Mais si, comme nous le croyons, la Providence leur a inspiré ces idées pour leur permettre d’accomplir une mission civilisatrice, d’ériger sur ce continent de ces monuments du progrès humain, qui, comme les lois romaines, vivront aussi longtemps que vivra le monde, leur persistance nous apparaîtra sous un jour bien différent.

Or, un peuple n’accomplit de grandes choses qu’en autant qu’il est armé pour faire respecter ses idées. L’arme par excellence d’un peuple, la condition fondamentale de son existence et de ses progrès, c’est la supériorité économique.

Nous avons donc essayé de démontrer : –

Premièrement. Comment, au début du dix-neuvième siècle, au moment où commençaient à germer les idées de gouvernement constitutionnel moderne, les Canadiens-français ont pu faire preuve d’une véritable supériorité. Ils ont produit des hommes capables d’affirmer un principe vrai de gouvernement et d’accomplir une grande réforme politique. Et cette œuvre, comme toutes celles qui sont vraiment grandes, n’a pas été d’un effet local seulement. Le principe vrai ainsi affirmé a produit dans son application des résultats immenses. C’était un remarquable début.

Deuxièmement. L’œuvre de nos devanciers est terminée. De nos jours la situation est différente. La forme de notre gouvernement et de l’empire dont nous faisons partie est définitivement fixée. Il nous reste, tout en veillant à sa conservation, à chercher ailleurs un champ pour l’expansion de notre génie national. Aujourd’hui c’est dans l’arène purement économique que doit se décider la lutte de supériorité qui se poursuit entre les différents éléments de notre population, puis entre les peuples du continent.

Sommes-nous convenablement armés pour cette lutte qui commence et qui deviendra bientôt acharnée ? Les étrangers nous disent que nous ne le sommes pas ; ils nous reprochent notre infériorité productive et industrielle. Il nous semble que ceux qui nous font ces reproches n’ont pas tout à fait tort. Il nous faudra changer de manière ou soutenir une défaite, rétrograder. Déjà, chez notre jeunesse, nous remarquons certains signes de faiblesse et la jeunesse c’est l’avenir.

Troisièmement. Pour parer à ce danger, regardons d’abord, autour de nous, étudions le terrain. Nous verrons d’autres nations surgir tout à coup d’une position économique inférieure, et arriver d’un bond à la supériorité. Suivons donc leur exemple. Concentrons nos ressources de façon à pouvoir résister victorieusement à l’invasion industrielle en implantant chez nous une force industrielle rivale et mieux conçue. Nos pères eurent l’audace d’une idée nouvelle : osons à leur exemple. Que le capital national prenne dès maintenant la place que voudrait occuper le capital étranger. Ce capital se multipliera alors au centuple.

À la devise de Duvernay « Emparons-nous du sol » ajoutons cette autre devise qui en est le corollaire « Emparons-nous de l’industrie ! » À quoi bon, en effet, étendre au loin nos défrichements si nous ne permettons aux étrangers de venir sur nos brisées recueillir le prix de nos efforts. Soyons colons pour conquérir, pionniers industriels pour conserver notre conquête.

À ces idées générales vient s’en ajouter une autre qui s’applique plus spécialement à l’ouvrier industriel. Le défricheur, le colon, l’agriculteur ont certes une rude tâche à accomplir. Mais par la nature même de leur travail, ils conservent leur identité et leur indépendance. Ils ne risquent de les perdre que plus tard dans le cas où ils finiraient par souffrir avec tout le corps social d’un mauvais système économique. Il n’en est pas de même de l’ouvrier des fabriques, sous le système qui prévaut dans la plupart des pays. Plus il peine, plus il devient dépendant. Il subit une espèce d’esclavage dont les classes ouvrières ont conscience et dont ils cherchent vainement à s’affranchir. Lorsque l’ère industrielle s’ouvrira véritablement pour nous, ne serait-il pas possible de faire en sorte que nos compatriotes en profitent sans subir en même temps cette triste condition.

Nous ne pouvons nous empêcher de croire que ce problème n’est pas insoluble. Nous croyons que nous nous trouvons précisément dans les conditions voulues pour faire une expérience qui serait sans danger pour la société puisqu’elle ne porterait atteinte à aucun droit acquis, mais qui rendrait à l’ouvrier, du moins dans notre province, la véritable place qui lui appartient. Notre idéal sur ce point est éloquemment exprimé par le P. Monsabré, dans une allocution aux Cercles Catholiques de France. « Votre idée, disait-il, est celle d’un État chrétien, couvrant d’une protection légale, à la fois juste et paternelle, des associations professionnelles où le travailleur jouisse de toutes les garanties désirables pour sa religion, sa moralité, ses intérêts matériels, l’honneur et la sécurité du foyer, où il soit utilisé sans être exploité, dépendant sans être esclave, élément actif d’une force collective sans cesser de s’appartenir ! »

Cet ouvrage est le 551e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

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