Liste des sigles et des abréviations








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DEUXIÈME PARTIE : LE TOURBILLON DE MAI


Comme toutes les organisations traditionnelles, le Parti socialiste unifié est déconcerté par l’explosion du 3 mai 1968. Or, depuis quelques années, il perçoit le monde étudiant comme un enjeu de premier plan. Le PSU est reconnu par la jeunesse scolarisée pour ses prises de position souvent conformes aux siennes. Il est par exemple le seul parti institutionnel à avoir lutter pour l’indépendance de l’Algérie aux côtés de l’UNEF. En outre, sa politique internationale l’oriente du côté des peuples opprimés par l’impérialisme occidental. De surcroît, il développe un programme de l’enseignement proche des aspirations du milieu étudiant. Grâce à Marc Heurgon, le parti parvient à prendre la direction du principal syndicat étudiant, l’UNEF, ainsi que celle du syndicat de l’enseignement supérieur, le SNESup. Quand éclate le mouvement étudiant, le PSU est surpris comme tous les autres partis et reste d’ailleurs assez méfiant au début de l’agitation. Un heureux concours de circonstances lui permet pourtant de rapidement s’insérer dans le mouvement et d’y occuper une place de premier ordre : le PSU est l’unique parti traditionnel à s’engager ouvertement aux côtés des étudiants en lutte.

Chapitre III : Le PSU au cœur de la tourmente



A.L’irruption de Mai



          1. Le hasard des plannings




« Le « maelström » étudiant a des origines à la fois gigantesques et minuscules. Du côté gigantesque, c’est la grande rébellion étudiante qui déferle, depuis le début de 1968, dans des pays aussi différents que Pologne, Tchécoslovaquie, Allemagne, Italie, Espagne, Angleterre, États-Unis, et qui, si distinctes en soient les ramifications, répond à une certaine internationalité. Du côté minuscule, ce sont des petits noyaux révolutionnaires, dans l’étrange campus de Nanterre-Folie, déclenchant un mouvement qui, se développant en chaîne, va s’épanouir du 6 au 13 mai dans une prodigieuse commune étudiante. »22
En mars 1968, l’arrestation de six militants du Comité Vietnam est à l’origine du « Mouvement du 22 mars ». La tour administrative de l’université de Nanterre est occupée. L’agitation y est permanente jusqu’à la fermeture de l’université le 2 mai. Le 3 mai, un meeting a lieu à la Sorbonne où la police intervient. Le Quartier latin devient le théâtre d’affrontements entre manifestants et forces de l’ordre, lesquels culminent dans la nuit du 10 mai, dite « nuit des barricades ».

Comme toutes les forces politiques traditionnelles, le PSU n’a pas prévu cette explosion du monde étudiant. Michel Rocard précise que les premières manifestations le laissent « assez froid »23. Même la direction de l’UNEF-PSU est prise de court par les événements du vendredi 3 mai. Quelles en sont les raisons ? D’abord, elle connaît mal la situation à Nanterre24 où son association est extrêmement faible. En outre, l’effet de surprise est d’autant plus grand que les ESU sont absorbés par la conférence nationale étudiante que le PSU a convoquée pour cette date, ce qui explique qu’ils ont laissé à la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER) le soin de réagir à ces événements. Aussi, le premier appel signé par l’UNEF est dû à la FER et critiqué par les autres composantes du mouvement25. Toutefois, les hasards du calendrier facilitent certaines fois les choses. Grâce à la CNE des Étudiants socialistes unifiés, la majorité des cadres de province de l’organisation est à Paris et assiste aux prémices de Mai. « Le fait que les gens du PSU aient été rassemblés par tous les représentants militants délégués en tant que tels à Paris à la CNE les 3, 4 et 5 mai, a joué un rôle important dans la rapidité de réaction des sections étudiantes partout en France au moment de Mai 68.»26.

Il aurait été intéressant d’étudier les conclusions de cette conférence afin de comprendre les orientations du parti face au début des événements. Malheureusement, nous n’en avons trouvé aucune trace dans les archives consultées. Toutefois, nous pouvons appuyer notre analyse sur une adresse du bureau national du PSU aux étudiants datant de la fin du mois d’avril en vue de cette conférence. Ce texte qui a pour but premier de servir de cadre de référence à cette conférence nationale, est repris pour l’essentiel dans le rapport qu’Abraham Béhar rédige pour le CPN du 11 mai27. Cette adresse dénonce l’aliénation des étudiants dans le système universitaire et en conclut que le populisme ouvriériste « béat et démobilisateur » ou le seul soutien de la révolution cubaine sont des « raccourcis » à rejeter. Il recommande plutôt la « contestation » globale sur le terrain universitaire en mettant en avant des « revendications non intégrables », par exemple « l’opposition à la sélection et à la formation professionnelle », tout en indiquant que la lutte contre la vieille université « libérale » que soutiennent les « réformistes » est l’objectif premier avant la lutte contre le néo-capitalisme technocratique et ses réformes universitaires. Les ESU doivent devenir « l’avant-garde » de l’UNEF et du mouvement étudiant, refusant à la fois les alliances avec la droite, la FGDS ou l’UEC, l’ouvriérisme et le « repli sur soi ». En outre, Abraham Béhar dénonce les « appels au meurtre » contre les étudiants de la presse allemande ou de Minute. Il corrige dans un sens plus « égalitaire » la remarque sur la répression qui était dite bien plus grande dans les usines que dans les facultés. Désormais, il tait la faiblesse numérique du SDS allemand, du PSIUP, des marxistes-léninistes italiens et des groupuscules français. De même, il fait ressortir le lien prioritaire avec le SNESup et l’UNEF et ôte toute référence directe à l’impérialisme américain. Il élargit les alliances au-delà des seules forces anti-impérialistes, il préconise d’agir « dès avant » la rentrée et ne parle plus d’« un rapport de force nettement défavorable au prolétariat »28. Le ton de ce discours est beaucoup plus optimiste, plus mobilisateur, taisant ou affaiblissant les critiques contre l’extrême gauche étudiante. Toutefois, il est important de souligner qu’il refuse le ton par trop anti-PCF des tribunes étudiantes.


  1. Le PSU se place aux côtés des étudiants




Le bureau national du PSU entre dans l’arène dès le 6 mai en soulignant l’écho du mouvement du monde de l’éducation auprès du reste de la population et son orientation axée contre le régime gaulliste29. Les actions concrètes du Parti socialiste unifié en ce qui concerne l’organisation du mouvement de Mai se cantonnent essentiellement à éviter les dérives violentes. Il négocie avec la police, tente d’être le lien entre les forces de l’ordre dirigées par le préfet Grimaud et les organisateurs gauchisants du mouvement qu’ils soient membres du Mouvement du 22 mars, des JCR d’Alain Krivine ou du PSU. Dans son autobiographie, Michel Rocard indique que « chaque manifestation donnait lieu à d’invraisemblables tractations entre ses organisateurs. Toujours, [il] voulait, et presque toujours [il] obtenait que le parcours soit négocié avec la préfecture de police et que [leur] service d’ordre soit en mesure d’empêcher les débordements »30. Ces dires sont corroborés par ceux du préfet Grimaud qui salue la bienveillance du secrétaire national du PSU31 ainsi que par le témoignage d’un militant frustré par le service d’ordre du PSU qui empêche les manifestants d’incendier des ministères après l’attaque de la Bourse durant la nuit du 23 au 24 mai :

« À ce moment-là, raconte un militant du Mouvement du 22 mars, comme par hasard, le service d’ordre du PSU ratissait la place Vendôme pour éviter qu’on prenne le ministère de la Justice. Devant le ministère des Finances, plus planqués qu’offensifs, des CRS pourtant, et il y avait encore le service d’ordre du PSU qui était là. C’est-à-dire l’UNEF qui nous a frustrés des ministères. »32
Au niveau revendicatif, les « jeunes travailleurs du PSU », dès le 6 mai, publient un appel intitulé « Tous solidaires. Réalisons l’union des travailleurs et des étudiants »33. Ce tract, distribué lors de la manifestation du mardi 7 mai34, indique que le socialisme est la seule solution à « l’aliénation capitaliste » et conclue : « L’université aux étudiants, l’usine aux travailleurs ! »35. Ce même jour, le comité national de coordination des jeunes du PSU rédige, au nom des jeunes travailleurs du parti, un message de soutien à l’UNEF36 destiné « aux agences de presse » et à quelques journaux comme France Soir, L’Express ou encore Le Nouvel Observateur37. Dans ce texte, il affirme son soutien aux étudiants qui « par delà la critique de l’université, (…) mettent de plus en cause les structures de la société fondée sur l’exploitation de l’homme par l’homme et l’asservissement des jeunes travailleurs »38. Le 9 mai, un tract « ESU-PSU » dénonce le gouvernement et « les forces démocratiques, Parti communiste et syndicats, personnalités scientifiques et une partie du corps professoral »39 pour avoir voulu confiner les manifestations dans un cadre pacifique et corporatiste. Une deuxième version datant également du 9 mai, adressée aux étudiants et lycéens, ajoute au tract précédent un paragraphe exposant le programme maximaliste des ESU40. Il s’agit de « dérégler » l’université mais aussi de se mettre aux côtés des ouvriers ; il ne s’agit pas de se mettre « à leur service » comme le préconise l’UJCml maoïste. Cette dernière est dénoncée, sans être citée, pour son « ouvriérisme » alors que la FER et les « réformistes de tout poil » eux le sont pour leur « fuite en avant vers une alliance prématurée et sans véritable contenu politique avec les partis et syndicats ouvriers qui ne peut conduire qu’à l’affaiblissement des luttes anticapitalistes à l’université »41. Il est clair que ce texte exprime la ligne gauchiste des ESU et non pas celle du bureau national du PSU en tant que tel. D’ailleurs, dans le corps du texte, il est dit par deux fois « les ESU » et non pas « les ESU et le PSU » et il est signé à la fin des seuls « Étudiants socialistes unifiés ». Mais dans un troisième texte du même jour42, cette signature est remplacée par celle de « ESU-PSU » avec en complément deux paragraphes sur les événements depuis le 3 mai. Ce texte insiste sur la sortie du « ghetto »43 étudiant montrant que les étudiants ont « forcé le PC et les syndicats à cesser de s’opposer à leur juste lutte »44. Il y a encore deux autres ajouts significatifs : « pour nous la lutte continue » et un appel à manifester à Denfert-Rochereau le 10 mai.

Par ailleurs, ce PSU protéiforme anime avec les syndicats ouvriers et paysans locaux – la CGT, la CFDT, FO, le CDJA et la FDSEA – une grande journée d’action le 8 mai dans l’Ouest de la France et le 11 dans la région de Lille45. Loin des slogans parisiens qui appellent à la chute du capitalisme et à la mise en place d’une société socialiste, le PSU milite aux côtés de paysans et d’ouvriers qui ne se préoccupent que « des intérêts immédiats de [leur] région et de son avenir »46. Ces manifestations permettent au PSU de développer le thème de la régionalisation qui lui tient à cœur depuis quelques années. Dans le même temps mais dans un tout autre registre, le PSU est très visible sur les murs de Paris avec son nouveau symbole du poing dressé qui se juxtapose à son sigle traditionnel47 et à ses nouveaux graffitis tels « Pourquoi ces matraquages ? »48. En outre, le 9 mai, Claude Bourdet et David Weill, tous deux conseillers municipaux PSU de Paris, saisissent le préfet de police de la capitale d’une lettre de protestation contre cette violence policière49. Le 11, sont également publiées plusieurs versions d’un même appel50. Dans la deuxième version, le bureau national confirme la tenue d’une manifestation pour le 13 mai en reprenant le discours radical des ESU : il y mentionne la jonction des luttes étudiantes et ouvrières et souligne en majuscule « la brèche ouverte dans le système capitaliste »51. Mais en même temps, le rapprochement avec le PCF et la CGT autour du 13 mai interdit toute attaque à leur endroit, tout comme ceux-ci suspendent provisoirement toute critique à l’égard des gauchistes en se censurant eux-mêmes52.

Le 12 mai, le PSU réunit son comité politique national. Celui-ci salue les étudiants, fixe la date des assises de l’enseignement qu’il avait prévu d’organiser dès l’automne 1967, du 1er au 3 juin 196853 – que la crise ne permettra pas de tenir – et accepte de discuter d’un programme commun avec la FGDS et le Parti communiste. Cette résolution, qui est assortie d’une réserve refusant toute discussion préalable sur des liens organiques, obtient 19 voix contre 2 abstentions et seulement 33 voix pour54. Cette unique indication du rapport de force entre la gauche et la direction du parti qui paraît désormais plus à droite, montre que même l’affirmation de l’autonomie dans le compagnonnage avec la FGDS et le PCF ne parvient plus, à la différence de ce qui s’était passé jusqu’en 1967, à obtenir l’adhésion de la gauche du PSU. Par contre, on voit émerger autour de Michel Rocard une nouvelle tendance plus modérée à la tête du parti. Cette résolution du 12 mai s’attaque par deux fois à la « société de consommation », thème nouveau dans le discours du PSU. Elle condamne également l’autoritarisme mais se garde d’en appeler comme le font les ESU à la révolution ou au socialisme. Or, un texte daté du 13 mai55 va plus loin en rejetant la simple « abolition du pouvoir personnel » ou « rénovation de la démocratie » et en parlant d’un « front socialiste des travailleurs ». Le PSU se démarque ainsi nettement du mendésisme. Cette évolution est accentuée par les articles de Tribune socialiste du 16 mai56. En effet, Rémy Grillault, pseudonyme collectif du PSU57, y dénonce les rites politiques dépassés et nie que le PSU soit isolé alors que Jacques Sauvageot, dans la même édition de cet hebdomadaire58, s’en prend à tous les partis politiques y compris le PSU sur lequel pèsent des ambiguïtés.
Jusque là, l’appui du Parti socialiste unifié est limité aux objectifs du mouvement étudiant. À partir du 13 mai, l’agitation étudiante est rejointe par le monde ouvrier et par conséquent par ses syndicats et autres partis de gauche. Alors que le général de Gaulle qui refuse de considérer l’événement comme important, part en voyage officiel en Roumanie le 14 mai, le mouvement de grève prend le pas sur le mouvement étudiant59. L’activité étudiante, qui ne cesse de progresser par l’arrêt des cours et l’occupation des universités, est supplantée par la vague de grèves qui en quelques jours paralyse le pays. Jusque-là cantonnés dans l’opposition à la répression contre les étudiants, les autres partis de gauche tentent de dominer le mouvement. Le PSU doit alors s’affirmer comme l’unique parti de la révolution et essayer d’orienter la lutte.


B.Du 13 au 24 mai, l’euphorie



      1. De la crise étudiante à la crise sociale




Le 13 mai symbolise la rencontre du mouvement étudiant et du mouvement ouvrier. Cette rencontre ponctuelle et au demeurant partielle ne signifie pas que se soient alors rapprochés des mouvements aux logiques et aux raisons distinctes. Des facteurs proprement politiques dont les traditions ouvriéristes et autoritaires du Parti communiste français et de la CGT qui lui est historiquement liée, en rendent compte pour partie. Le regard, que ces organisations portent sur un mouvement étudiant largement influencé par les groupes d’extrême gauche, est spontanément méfiant. Le mouvement étudiant et le mouvement ouvrier se trouvent côte à côte plutôt qu’ensemble. Le mouvement étudiant sert toutefois de détonateur à l’agitation ouvrière. L’occasion en est créée la nuit du 10 au 11 mai, dite « nuit des barricades », quand la minorité active du mouvement étudiant affronte la police. La violence des heurts entraîne la mobilisation solidaire des syndicats – l’UNEF, la CFDT, la CGT, la FEN puis Force Ouvrière (FO) – ainsi que des partis de gauche et en tête le PSU. Tous appellent à une grève et à une manifestation de protestation contre la répression policière qui le 13 mai rassemble près d’un million de personnes60. Unique moment de ce mois de mai où l’appareil communiste officiel côtoie les dirigeants étudiants gauchistes.

Outre les communiqués de presse du PSU qui appellent à la grève et à la manifestation du 13 mai, nous n’avons aucune autre source dans laquelle figure nettement le nom du PSU quant à la préparation et à la participation du Parti socialiste unifié à cette journée puisque l’accord entre les différents syndicats se fait entre autre sur la base d’une non-association des politiques en tant que tel à la manifestation61. Toutefois, comme nous l’avons montré précédemment, derrière les décisions de l’UNEF se profilent Marc Heurgon et le PSU. Par conséquent, il nous paraît indispensable de suivre le cheminement de l’UNEF pour comprendre l’action du PSU.
Dès le 9 mai, les secrétaires généraux de la CFDT et de la CGT, Eugène Descamps et Georges Séguy, conviennent du principe d’un soutien à l’UNEF et envisagent une manifestation syndicale de solidarité sur des objectifs communs aux ouvriers et aux étudiants pour le 14 mai malgré les doutes exprimés par le dirigeant cégétiste sur les capacités d’encadrement de l’UNEF. Les deux hommes rencontrent dans la soirée Jacques Sauvageot au siège de l’UNEF. Le dirigeant cédétiste apparaît cependant plus sensible que son homologue de la CGT à la crainte des étudiants d’être « récupérés ». L’UNEF demande finalement de réfléchir jusqu’au lendemain. Le 10, Jacques Sauvageot accepte la proposition de manifestation mais il souhaite apparemment lui donner une allure plus politique en avançant la date au 13 mai. Or, les syndicalistes maintiennent la date du 14 qui laisse le temps d’une meilleure préparation. L’accord se fait difficilement sur un texte mettant en cause la « répression policière » contre les étudiants et les enseignants. La violence policière, qui constitue la réponse du pouvoir gaulliste face aux « exigences fondamentales » des travailleurs, étudiants, enseignants et « autres catégories de la population laborieuse », « provoque l’indignation des travailleurs contre le régime »62. Au nom de la solidarité et des aspirations communes » – notons qu’elles ne sont pas définies – qui unissent toutes ces forces, les signataires appellent pour le 14 à des manifestations « dans tout les les grandes villes de France », avec une « grande manifestation centrale à Paris » pour l’ « amnistie » et les « libertés syndicales et politiques »63.

Ces tractations permettent de faire un premier point sur la place tenue par le PSU dans le déroulement des événements. Tout d’abord, il paraît évident que le PSU est derrière Jacques Sauvageot durant les négociations du 9 mai avec la CFDT et la CGT. En choisissant la date du 13 mai pour faire une manifestation intersyndicale, Jacques Sauvageot veut jouer sur le dixième anniversaire de l’événement fondateur du régime gaulliste. Il faut voir derrière ce choix la patte du PSU qui est en partie créé en réaction au 13 mai 1958. Qui plus est, les descriptions que font plus tard Geoges Séguy et Eugène Descamps de leur rencontre avec la direction de l’UNEF concordent : tous deux sont déconcertés par le désordre et la désinvolture qui règnent au siège de l’UNEF64. Il est intéressant de s’arrêter quelques instants sur ces propos presque anecdotiques. En réalité, mis à part le fait que la distance culturelle entre les deux mondes soit grande, cet épisode est la preuve que le PSU ne contrôle pas réellement sa branche syndicale étudiante. Cette hypothèse est confirmée par la perception qu’ont à ce moment-là les dirigeants cédétistes du mouvement étudiant65. Plusieurs intervenants soulignent la faiblesse, la « déliquescence », voire « l’absence » pure et simple d’un véritable syndicalisme étudiant66. Pour eux, l’effacement de l’UNEF a laissé le champ libre aux « groupuscules » dont l’activisme est unanimement dénoncé67. Ceux-ci dénigrent les « machines administratives » que seraient les confédérations syndicales et paraissent incontrôlables en cas d’action commune. Le PSU ne peut que tenter de limiter l’influence des groupuscules d’extrême gauche qui cherchent l’affrontement avec les forces de l’ordre. D’ailleurs, Michel Rocard confirme cet état de fait dans son livre Le cœur à l’ouvrage : « Nous avions le sentiment d’être pris dans un courant torrentiel, irrépressible et qu’on ne pouvait, au mieux et au prix de grands efforts, que contribuer à canaliser quelque peu vers des orientations susceptibles d’une traduction politique concrète. Mon second souci fut d’éviter les morts »68.

Le choc émotionnel de la « nuit des barricades » dramatise et précipite les événements. Une grande partie de la population, qui a suivi les affrontements à la radio, est bouleversée par l’écho qui lui parvient de la violence extrême des forces de police à l’encontre des jeunes manifestants blessés. L’heure n’est pas à l’analyse froide des responsabilités et des causes de l’affrontement mais au sursaut éthique. Dès sept heures du matin, le Parti socialiste unifié appelle « tous ses militants et tous les travailleurs à manifester leur solidarité avec les étudiants sur le plan matériel comme sur le plan politique et à se tenir prêt à participer à l’immense protestation collective que vont organiser les dirigeants du mouvement étudiant »69. Au même moment, les leaders des différentes centrales syndicales décident d’une réunion commune des organisations (CGT, CFDT, FEN, SNESup) ayant manifesté leur soutien à l’UNEF. La CGT y propose une grève générale de vingt-quatre heures pour le 13 mai accompagnée de manifestations dans toute la France. La CFDT et la FEN acceptent rapidement la proposition cégétiste alors que Jacques Sauvageot et Alain Geismar craignent une récupération et souhaitent plutôt une manifestation étudiante appuyée par les syndicats ouvriers comme l’avait souhaité le PSU quelques heures auparavant dans son communiqué de presse. Nonobstant, après maintes tractations, la proposition de la CGT est acceptée. C’est ainsi qu’ont lieu des manifestations dans plus de cent-soixante villes de France, celle de Paris voyant les leaders étudiants et syndicaux en tête du cortège et s’achevant par l’occupation de la Sorbonne70. Cette journée révèle à la fois l’ampleur de la mobilisation et son niveau politique. La condamnation du régime est générale.
La crise sociale s’ouvre dans les jours qui suivent : parties de province, des grèves avec occupation des locaux font tâche d’huile sans que les syndicats appellent à la grève générale. En moins d’une semaine le pays entier, sauf l’Alsace, est paralysé et compte sept millions de grévistes71. La plupart du temps, l’initiative vient des jeunes ouvriers diplômés plutôt que des syndicats mais ceux-ci organisent l’occupation et fixent les revendications. Simultanément, la Sorbonne et toutes les universités occupées sont le lieu d’intenses débats. Durant toute cette période, le PSU fait feu de toute part. Devant affronter l’entrée en scène du Parti communiste allié à la FGDS, il tend à radicaliser son discours.


      1. La diffusion des thèmes radicalisés du PSU




Tout d’abord, on est frappé par la diffusion rapide des thèmes du PSU entre le 13 et 24 mai. Ainsi, le concept de conscience régionale mise en avant le 8 mai à Nantes lors des manifestations organisées pour la sauvegarde de l’emploi dans la région et repris le 16 par Jean Ferlus dans Tribune socialiste se retrouve le même jour dans la déclaration du Comité d’action pour la révolution socialiste dans les régions72 qui rend hommage nommément au PSU. Le 17 mai, le Parti socialiste unifié remplace le « front socialiste » par le « grand courant socialiste »73. Le lendemain, lors d’une conférence à Clermont-Ferrand, Michel Rocard amorce l’idée qui fleurit au cours des jours suivant dans les rangs du PSU, d’une « solidarité étudiants-ouvriers-paysans »74. De plus, le samedi 19 mai, le secrétaire national du PSU déclare que son parti, qui reconnaît « la souveraineté de décision des organisations syndicales », veut « prendre ses responsabilités en proposant la définition des conditions d’une solution politique ». Il se présente ainsi comme la force capable de donner une solution politique au mouvement. Il est de cette façon le garant d’un futur pouvoir socialiste. Pour se donner les moyens de cette réalisation, le secrétaire national du PSU appelle à la création de comités d’action populaire75, « structures de lutte » qui dépassent le cadre parlementaire dans la perspective du « pouvoir socialiste ». Ils doivent être des lieux où s’élaborent « par la discussion et la confrontation mais aussi par l’action et la mise sur pied de pouvoirs effectifs, les formes d’une société nouvelle »76. Certes, le 20 mai, afin de réduire l’effet « effrayant » de la promotion des comités d’action77, Jacques Sauvageot, devant la CFDT, dit que le « pouvoir ouvrier passe d’abord par le renforcement du pouvoir syndical ». Mais, paralèllement à cette déclaration du vice-président de l’UNEF, le PSU lance un tract intitulé l’Appel qui est tiré à 1,2 millions d’exemplaires78. Ce tract reprend les thèmes développés les jours précédant par la direction du parti à savoir le développement des comités d’action populaire et le pouvoir ouvrier, paysan et étudiant. Cet appel rejette clairement une « solution gouvernementale » ainsi que « les revendications purement matérielles » souhaitées par certains membres du parti tel Pierre Mendès France. La classe politique est marquée par ce texte, la presse également puisque Le Monde en fait son gros titre. Ce droit de veto des étudiants, ouvriers et paysans que leur accorde le PSU est en quelque sorte le Rubicon franchi par ce parti bousculant ainsi la démocratie parlementaire.

Il semble que même la direction droitière du parti, qui, quelques jours auparavant, n’avait pas réussi à obtenir une large majorité sur sa résolution du 12 mai à cause de l’opposition gauchiste, se rallie à cette dernière et radicalise ses propos. À quoi est dû le durcissement du PSU ? Ce nouveau positionnement trouve son origine dans plusieurs facteurs.

Le premier tient aux tractations entre le PCF et la FGDS qui exercent une forte pression sur le PSU. Comme le souligne Jacques Sauvageot, « il est un fait, c’est que le PSU [est] la seule force politique française à soutenir dès le 3 mai le mouvement étudiant et à appeler l’ensemble de ses militants à soutenir les mots d’ordre étudiants quelles que soient les formes d’action décidées par le mouvement »79. Seulement, à partir du 13 mai, la crise étudiante s’est transformée en crise sociale et voit le Parti communiste exercer son emprise sur le mouvement. Depuis le début des turbulences, le PCF et la FGDS restent en dehors de l’action. Confronté aux premières manifestations étudiantes, le PCF exprime une défiance immédiate que résume l’article de Georges Marchais qualifiant, dans L’Humanité du 3 mai, Daniel Cohn Bendit d’« anarchiste allemand »80. Quant à la FGDS, elle montre une certaine méfiance envers des événements du début mai puisque François Mitterrand dit le 5 mai à Vichy :

« Il y a des attitudes de desperados qu’il faut comprendre. Nous qui sommes de gauche, nous considérons que les rapports avec la jeunesse ne doivent pas se fonder sur la force. Si la méthode employée par les étudiants n’est pas la meilleure, cela ne veut pas dire que celle de Monsieur le Ministre de l’Intérieur soit bonne. »81
Petit à petit, ils affirment leur solidarité avec les étudiants en lutte. À partir du 8 mai, l’organe étudiant du Parti communiste, l’UEC, qui s’était jusque là abstenu de participer aux manifestations, se joint aux cortèges étudiants. Le 11, le PCF est le premier parti à réagir aux événements de la nuit82. Il joue sur l’élargissement social du mouvement et rencontre la FGDS. Un communiqué exprime leur identité de vue et leur soutien commun aux organisations syndicales. Pourtant, sa capacité d’intervention sur le mouvement demeure faible. Seul le PSU est ancré dans le mouvement étudiant. À l’instar des autres forces politiques, le PCF et la FGDS sont écartés du devant de la scène lors de la manifestation du 13 mai. Cependant, le PCF doit à son implantation dans la classe ouvrière à la qualité de son organisation et aux liens privilégiés qu’il entretient avec le mouvement syndical d’acquérir paradoxalement les moyens d’une prise effective sur un mouvement qui désormais mobilise les forces qu’il organise traditionnellement. Dès le lendemain, le PCF s’efforce de développer la grève en cherchant par là même à affermir l’union avec les autres partis de gauche. C’est dans cette optique qu’il rencontre la FGDS le 16 mai83. La CGT relaye à son tour cette stratégie en affirmant le 19 mai ses convergences avec une délégation politique du bureau politique du PCF puis en recevant le 20 la FGDS84. Cette dernière, dans le prolongement d’une crise devenue sociale, adopte une réponse où coexistent de manière traditionnelle la présence au milieu des manifestants et la recherche d’une solution politique. Les directions, que prend la FGDS, sont rendues possibles par l’assurance que donnent les choix du Parti communiste. Pour la FGDS, le PCF est un référent c’est-à-dire que la Fédération ne se met pas en cause pour une révolution qui n’existe pas puisque les communistes n’en veulent pas. Le dialogue est donc délibérément privilégié avec le Parti communiste qui contribue à « maximiser »85 le mouvement sur le terrain des grèves et qui marque le pas sur ce terrain. C’est à cette dynamique que tente de résister le Parti socialiste unifié en radicalisant ses propos.

Là ne réside pas l’unique cause de cet affermissement des thèses du PSU. La rupture qu’opère la CGT avec le mouvement étudiant après la manifestation du 13 mai en est une autre raison. La première phase de mai s’achève favorablement pour la centrale de Georges Séguy à tel point qu’on comprend le regret ultérieur des leaders étudiants « d’avoir mis si vite les syndicats officiels dans le coup »86. Au début de la seconde phase de la crise, la CGT est surprise par l’ampleur qu’acquiert le mouvement ouvrier. Elle prend très vite la situation en mains et, le 17 mai, son comité confédéral national extraordinaire lance un « Appel aux travailleurs et travailleuses de France »87. Ce tract de quatre pages diffusé à quatre millions d’exemplaires analyse la conjoncture favorable à la lutte et critique « certains petits bourgeois au cerveau enfiévré »88. En outre, elle évoque la possibilité d’un gouvernement populaire. Il est évident que la CGT a décidé d’exploiter ce mouvement. À partir du 20 mai, la CGT se prépare à la négociation interprofessionnelle en fixant avec la CFDT une plate-forme commune de revendications et surtout en rompant le 22 mai avec les dirigeants du mouvement étudiant à l’occasion de l’expulsion de Daniel Cohn Bendit. Elle refuse de recevoir l’UNEF et le SNESup qu’elle qualifie d’éléments « troubles, excités, irresponsables, provocateurs »89. Le PSU a senti le danger que représentait la CGT pour le mouvement : si elle réussit à canaliser le mouvement ouvrier qui a débuté le 13 mai, alors plus aucun espoir n’est permis pour le mouvement étudiant, aucune jonction ne peut s’effectuer.

Pour parer aux actions et aux orientations de la CGT, le PSU durcit son discours en le gauchisant, espérant ainsi toucher la classe ouvrière. Une certaine frénésie s’empare alors du PSU. Les déclarations politiques et les prises de position se multiplient réalisées dans la précipitation. Les biographies de Michel Rocard, souvent insatisfaisantes sur l’histoire du PSU, relatent bien en revanche, à travers le parcours du secrétaire national, l’élan dans lequel sont engagés les militants et les responsables nationaux du PSU. Jean-Louis Andréani montre comment Mai 68 « dévie » la trajectoire de Michel Rocard90. Ce dernier « se retrouve gauchiste, embarqué dans un tourbillon incontrôlable et dirigeant révolutionnaire, usant dans un mélange curieux, d’un langage inédit dans sa bouche qui vient se superposer à son ancien discours et non le remplacer ». Bien que cette analyse soit l’objet de vives controverses91, nous pouvons conclure, au delà du personnage de Michel Rocard, à une réelle frénésie qui emporte le PSU mais aussi à une foi soudaine en la possibilité de bouleversement radicaux.
Que ce soit les réponses du pouvoir gaulliste ou celles des organisations syndicales, elles semblent sans effet. « La situation est insaisissable »92. Le 18 mai, le général de Gaulle, qui a écourté son voyage en Roumanie d’une journée, annonce une reprise en main de la situation par la formule : « La réforme, oui, la chienlit, non »93. Cette déclaration tonitruante n’amorce pas la décrue des grèves qui au contraire progressent, atteignant le 22 mai dix millions de salariés94 et paralysant ainsi le pays. C’est sur cette toile de fond que se déroule les 21 et 22 mai, à l’Assemblée nationale, le débat sur la motion de censure déposée par l’opposition. Deux-cent-trente-trois députés condamnent le gouvernement qui reste en place puisque la majorité absolue s’établit à deux-cent-quarante-quatre voix95. Après cet échec institutionnel de l’opposition, le Parti socialiste unifié accentue son orientation anti-parlementaire et anti-régime.
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