Liste des sigles et des abréviations








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Chapitre IV : Issue syndicale, issue politique ?



  1. De Grenelle à Charléty




Georges Pompidou joue la temporisation plutôt que la répression. Voulant dissocier le mouvement ouvrier de celui des étudiants, il suscite la réunion sous sa présidence des représentants syndicaux et patronaux qui s’ouvre le 25 mai au ministère du Travail, rue de Grenelle. Les différentes forces en présence font une analyse différente de la situation : le Premier Ministre et la CGT désirent mettre fin le plus rapidement possible à ce mouvement ouvrier que ni les uns ni les autres ne contrôlent et « proposent simplement des augmentations de salaires, de nouveaux droits syndicaux »96 ; la CFDT, en revanche, demande une profonde réforme structurelle dans les entreprises97. Le 27 mai au matin, les discussions aboutissent à un protocole d’accords que Georges Séguy soumet aux ouvriers grévistes de l’usine Renault à Boulogne-Billancourt. La base refuse de l’entériner et décide de poursuivre la grève.
Les négociations de Grenelle ne sont cependant pas les seuls acteurs de la partie qui entre dans sa phase décisive. Après plusieurs jours d’accalmie, des heurts violents éclatent à nouveau entre étudiants et forces de l’ordre dans la nuit du 24 au 25 mai. Les barricades s’élèvent pour la seconde fois dans le Quartier latin, les voitures brûlent, la Bourse elle-même connaît un début d’incendie. Ces affrontements extrêmement violents font des centaines de blessés. Quelques heures auparavant, le général de Gaulle a fait un discours dans lequel il a annoncé un référendum sur la « rénovation » et son départ en cas de victoire du « non ». Cette allocution paraît fort éloignée des préoccupations des grévistes et est sans aucun effet sur le mouvement. À l’instar du Parti socialiste unifié, le mouvement étudiant, au lendemain des affrontements de la nuit du vendredi au samedi, radicalise encore sa position : pour Jacques Sauvageot et l’UNEF, « le gouvernement (…) n’est pas un interlocuteur »98. Dès l’échec de la motion de censure le 22 mai, le PSU avait décidé de faire « cavalier seul ». Devenant de plus en plus anti-parlementaire, il refuse la stratégie de négociation sur des objectifs limités car ceci « renflouerait le régime et isolerait les lieux avancés »99 du mouvement. Le PSU et l’UNEF prennent l’exact contre-pied des syndicats qui engagent la discussion sous la houlette de Georges Pompidou. Il s’agit d’éviter l’enlisement du mouvement, de réaliser l’unité dans la rue et de préconiser un gouvernement de transition qui soit en rupture avec la constitution de 1958. La voie qui semble se dessiner ici est donc celle du changement de régime et, au-delà de celui-ci, la révolution.

Ces quelques jours ont « brûlé les dernières cartouches »100 du pouvoir et ont prouvé que les syndicats n’avaient aucune réelle emprise sur le mouvement. Le rejet des accords de Grenelle, échec majeur du gouvernement, ouvre véritablement la phase politique de la crise durant ces quatre jours où, pour reprendre l’expression de Laurent Joffrin, la France est prise de « vertige »101. Une fois encore, le hasard joue en faveur du PSU et lui permet de tenter de donner une issue politique au mouvement.
La coïncidence des calendriers permet au Parti socialiste unifié de proposer une alternative à ce pouvoir qui semble vacant, dans les heures suivant l’échec des accords de Grenelle. Au soir du 25 mai, Jacques Sauvageot, après une déclaration fulminante à la radio, appelle à une nouvelle manifestation pour le lendemain à 15 heures102. Cette décision heurte Michel Rocard et une partie de la direction du PSU : à Paris, « dans un climat explosif et avec un service d’ordre malmené par les violences de la nuit du 24, le risque est trop grand de déraper vers l’affrontement meurtrier »103. Michel Rocard précise cependant que l’annulation de cette manifestation et son remplacement par une rencontre dans un lieu fixe ne se joue qu’à « une voix »104. C’est dire quelle est l’importance des divergences de vues au sein de la direction du parti. L’idée se dégage d’un grand meeting dans un lieu clos : le PSU réserve pour l’après-midi du lundi 27 mai, le stade Charléty dans le XIIIème arrondissement. D’après Marc Heurgon, c’est le trésorier du parti, Jean Arthuis qui aurait trouvé ce lieu et orchestré l’organisation105. Par contre, Michel Rocard décrit ce choix comme un choix imposé puisque c’est le seul endroit que l’on ait accepté de leur louer106. Il nous est impossible de savoir lequel des deux garde le souvenir le plus exact de cet épisode car aucun document n’a été rédigé à cette occasion, tout s’est fait oralement.

Cette manifestation, au cours de laquelle ne prennent la parole que des syndicalistes, est en fait le fruit d’une préparation politique. Elle est organisée par le bureau national du PSU dans la nuit du dimanche au lundi au domicile d’un médecin parisien, Marcel-Francis Kahn. En plus de l’état-major du PSU, cette rencontre est élargie à quelques personnalités de divers horizons, membres du parti ou proches de lui. Parmi les participants, outre Michel Rocard, Marc Heurgon et Gilles Martinet, on compte Jacques Sauvageot, Robert Cottave, cadre de Force ouvrière, minoritaire moderniste dans sa confédération, André Barjonet, qui vient de démissionner avec fracas de ses responsabilités à la tête du centre d’études économiques et sociales de la CGT, Marcel Gonin et Edmond Maire, cadres de la CFDT. Si les deux premiers syndicalistes ouvriers se situent, l’un à la marge, l’autre en dehors de leur organisation, les deux militants cédétistes, quels que soient les liens personnels et politiques qui les unissent aux organisateurs de la rencontre, incarnent une sensibilité largement présente au sein de leur syndicat. Leur démarche demeure toutefois strictement personnelle et ils n’ont aucun mandat de la direction confédérale qui n’a, semble-t-il, pas été tenue au courant de leur démarche107.

Cette réunion revêt une importance toute particulière : « c’était l’idée d’y retrouver un certain nombre de gens comme Barjonet, Mendès France, pour définir des débouchés politiques »108. Assurément, il s’agit pour la direction du PSU de persuader Pierre Mendès France de se poser en recours. L’ancien Président du Conseil est depuis plusieurs jours l’objet de sollicitations venues de milieux très divers mais il reste hésitant. La réunion du dimanche soir, à en croire les témoignages concordants des participants, ne contribue guère à le convaincre. De son côté, Jacques Sauvageot est hostile à une solution légaliste et croit à une situation révolutionnaire. Même Michel Rocard et ses proches, bien décidés à pousser Mendès France à prendre la tête d’un « gouvernement de transition »109 vers le socialisme, ne parviennent qu’à l’effarer davantage lorsqu’ils essaient d’ébaucher un programme pour ce gouvernement. Comme le constate Gilles Martinet, ce projet juxtapose mesures « conservatoires » financières et monétaires, héritage de l’esprit de Grenoble et du contre-plan et des propositions révolutionnaires forgées dans l’exaltation des journées de mai ouvrant immédiatement la voie à l’autogestion socialiste et au pouvoir « démocratique » de « comités populaires à tous les échelons »110. Pour l’homme de la « République moderne », aussi ouvert qu’il soit aux aspirations étudiantes et ouvrières, ce programme est inacceptable : « ils avaient tous quarante degrés de fièvre ! », commentera-t-il plus tard111.

D’après le témoignage d’Edmond Maire112, il semble que les deux syndicalistes de la CFDT partagent la même analyse que Mendès France. Pour eux, rien n’indique qu’un processus de conquête du pouvoir est enclenché. Ainsi, ni Maire, ni Gonin, deux des personnalités de la CFDT « les plus sensibles à la dimension culturelle et politique du conflit »113, ne partagent, à ce moment, l’illusion que la révolution est au bout du mouvement populaire. Le seul résultat concret de cette réunion confuse est la certitude que Pierre Mendès France se rendra à Charléty mais en refusant de prendre la parole. « Embarrassés » par cette réponse, les dirigeants du bureau national décident de se « taire également »114. Ainsi, s’achève cette réunion qui « est amicale, mais révèle très vite des divergences profondes, difficilement surmontables »115.

Le 27116 en fin d’après-midi, une foule jeune et hétéroclite de plusieurs dizaines de milliers de personnes, partie de la place d’Italie, envahit les pelouses et les tribunes du stade. Ouvriers, étudiants, militants et curieux se pressent dans une ambiance de fête révolutionnaire où se côtoient drapeaux rouges et noirs des « groupuscules » et des banderoles d’entreprises en grève dont la CFDT de Renault-Flins117. La FEN, seule grande organisation syndicale nationale à avoir appelé à la manifestation après l’UNEF et le SNESup, a mandaté Louis Astre pour prendre la parole118. Pour FO, seules deux fédérations, celle de la chimie et celle des transports, ont délégué Maurice Labi. Quant à la CFDT, elle décide de ne pas appeler à Charléty parce qu’elle craint une manipulation du PSU qui « pourrait mettre en péril la solidité de l’organisation »119. Six de ses fédérations décident toutefois d’y participer. Il s’agit du Rhône, de l’Isère, de la Loire, de la Loire-Atlantique, du Maine-et-Loire et du Nord120. Leur représentant, Frédo Krumnow, intervient immédiatement après Jacques Sauvageot121. Puis, avec l’intervention d’André Barjonet, qui vient d’adhérer au PSU, la manifestation prend un ton nettement anti-cégétiste et anti-communiste laissant présager l’illusion du « tout est possible ». Spectateur silencieux mais remarqué dans les tribunes, Pierre Mendès France apparaît à de nombreux observateurs comme l’homme susceptible de canaliser et peut-être de conduire au pouvoir cette force neuve qui se cherche encore. Désormais, la priorité est au politique.

Certes, le PSU sort fortifié de ce grand rassemblement. Il est apparu comme l’unique parti capable de donner une issue politique révolutionnaire au mouvement de Mai. Cependant, il est pris en quelque sorte par le vertige de son succès dont témoigne par exemple le ralliement du cégétiste André Barjonet au PSU le 25 mai. De plus, comme le montre le refus de la CFDT de participer à Charléty, le parti est désormais contesté par des alliés qui jusqu’à cette date ont suivi l’UNEF et donc le PSU. Au sein même du parti, il est devenu difficile d’ignorer le clivage que le mois de Mai a formé entre les partisans de Pierre Mendès France et la direction. Qui plus est, à en croire Pierre Viansson-Ponté, le PSU et Pierre Mendès France « incarnent une nouvelle force politique immense et dévastatrice, du parti de la révolution, avec un chef qui n’est pas un ‘enragé’ mais n’en ai peut-être que plus dangereux [qui] résonneront longtemps, effrayants, traumatisants et contribueront à renforcer le parti de la peur »122.
Alors même que l’impression de vacance du pouvoir est accentuée durant les deux jours qui suivent la rencontre de Charléty, le PSU entame déjà la décrue du mouvement en s’isolant un peu plus du reste de la gauche traditionnelle.

C.Décrue et retour à l’ordre




Jusqu’au discours du 30 mai du général de Gaulle, la succession au pouvoir semble ouverte. Dès le mardi 28, François Mitterrand, président de la FGDS, préconise la formation d’un gouvernement provisoire placé sous la direction de Pierre Mendès France. Lui-même se déclare candidat à la présidence de la République. Le 29, Mendès France fait savoir qu’il se tient prêt à exercer un mandat proposé par la gauche dans sa totalité123. Quant au Parti communiste, il rejette le lendemain ces propositions : « Nous ne permettrons pas que la classe populaire soit frustrée et dupée »124. Lors de sa réunion du 28 mai, le bureau politique proclame « la nécessité d’un gouvernement populaire et d’union démocratique avec la participation des communistes »125. Il appelle également au renforcement de la grève et appuie la grande manifestation de la CGT à Paris le 29 mai126. Par contre, la CFDT, par l’intermédiaire de son secrétaire général, Eugène Descamps, fait savoir qu’elle prend position pour Pierre Mendès France127. Le PSU se trouve de fait complètement isolé. Quelle orientation choisir ? Stopper définitivement toute relation avec un de ses membres les plus éminents qu’il avait crû un temps « utiliser » pour instaurer le « socialisme » ou se rallier à la gauche non-communiste et donc se couper de sa branche radicale qui a mené le mouvement étudiant ces dernières semaines ? Au soir du 29 mai, le Parti socialiste unifié se décide à faire un communiqué à la presse. Il se déclare de manière ambiguë pour « la mise en place de structures gouvernementales provisoires » ajoutant tout de même que l’objectif de cette démarche est « l’instauration d’un régime de transition vers le socialisme, rompant avec les structures de l’État capitaliste »128. Quelques heures plus tard, le secrétariat national des ESU réplique en refusant d’admettre que « le combat soit confisqué par les tenants du rétablissement de la démocratie parlementaire et bourgeoise, Mendès France ou Mitterrand » qui ne vise que « la gestion loyale des intérêts de la bourgeoisie » ; ils opposent à cette solution le développement des comités d’action129. Ainsi, les ESU sautent le pas, rejetant ouvertement et nommément Pierre Mendès France, ce que le PSU en tant que tel ne fait pas. Toutefois, de manière sous-entendue, Michel Rocard abonde dans ce sens dans un communiqué de presse daté du 30 mai après le discours du général de Gaulle. En effet, il promet d’ « immenses manifestations » et la « paralysie » que peuvent opérer les « pouvoirs autonomes notamment au niveau des municipalités »130. Une comparaison du communiqué paru dans Le Monde avec le communiqué original trouvé dans les archives du PSU131 nous permet de constater que le quotidien du soir a coupé le dernier paragraphe de cette déclaration qui évoque le contexte de quasi-guerre civile et préconise toujours la formation d’un gouvernement provisoire. Raymond Barrillon, journaliste politique et Pierre Viansson-Ponté, chef du service politique du journal peuvent d’autant plus facilement critiquer cette preuve de l’irresponsabilité du PSU. Par contre, la gauche du PSU, co-dirigeante du parti en Mai 68, représentée par la plume de Manuel Bridier132, cache en page quinze de son étude d’autres passages de ce même communiqué jugés, semble-t-il, de tonalité trop responsable. Manuel Bridier ne dit pas que dans cette déclaration Michel Rocard parle d’une candidature unique de la gauche dans chaque circonscription, candidature qui doit y représenter la « totalité »133 de cette gauche.

Ainsi, une lecture minutieuse révèle des différences fondamentales entre ceux qui composent l’arc de Mai. L’échec du mouvement devient de plus en plus inéluctable. La voie est ouverte au retour à la normale.
Le coup de grâce est donné au mouvement le 30 mai à 16h30 lorsque le général de Gaulle parle à la radio. Le pouvoir est de retour. Par un discours choc, il réaffirme de l’autorité du Président de la République et de son Premier Ministre, déplace la crise sur le terrain de la démocratie parlementaire par la dissolution de l’Assemblée nationale et la tenue de nouvelles élections législatives. Le Général n’hésite pas à dénoncer le « communisme totalitaire » comme un danger immédiat et menace du recours à la force légale en vertu de l’article 16 de la Constitution134. L’appel est entendu : plusieurs centaines de milliers de personnes envahissent les Champs-Élysées et défilent au son de La Marseillaise, sous la bannière tricolore135. En quelques heures, la situation est retournée et l’espoir caressé par les manifestants tout au long de ces fiévreuses journées est mort.

Au début du mois de juin, le Parti socialiste unifié n’est pas encore complètement coupé de la gauche traditionnelle mais ses liens sont très précaires. En effet, l’UNEF organise, le 1er juin, une manifestation allant de la gare Montparnasse à la gare d’Austerlitz136, manifestation à laquelle la confédération d’Eugène Descamps se garde bien de participer. Les manifestants défilent au rythme des slogans « Élections, trahison ! » ou « Ce n’est qu’un début, continuons le combat »137. La CFDT se place désormais dans la perspective électorale et ne veut rien faire qui puisse entraver le bon déroulement de la campagne. Elle souhaite néanmoins une riposte massive au discours du chef de l’État et multiplie donc les contacts en ce sens avec les autres organisations syndicales, l’UNEF y comprise. Le refus de FO, conjugué à la vision diamétralement opposée de la CGT et des responsables étudiants de la situation – la première veut intégrer cette manifestation à une action commune entre syndicats et partis dans la perspective des élections alors que les seconds condamnent sans appel les « élections-trahison » –, rendent impossible une action unitaire138. Si la CFDT refuse de défiler aux côtés du syndicat étudiant, elle n’en rejette pas moins en ce même 1er juin, l’alternative électorale entre de Gaulle et « la gauche de François Mitterrand et Waldeck Rochet » souhaitant que « le grand courant de rénovation » animé par les étudiants et les ouvriers parvienne à trouver son expression politique dans l’action de la gauche139. Ce refus à l’égard de François Mitterrand tombe le 4 juin140, date à partir de laquellle la CFDT reprend sa place dans « la gauche non-communiste » et n’attaque plus que l’alternative « de Gaulle/Waldeck Rochet »141. Toutefois, si elle admet pendant toute la période le principe d’une réunion de toute la gauche, elle refuse, comme le PSU – c’est le seul lien qui leur reste – un programme commun et des comités de vigilance communs, ces derniers ne s’imposant dit-elle qu’« en cas de menace fasciste »142. Le PSU conserve donc encore quelques liens avec la gauche classique via la CFDT. Cependant, devant le gauchissement qu’opèrent la direction de l’UNEF et les comités d’action jusqu’au 11 juin, le PSU doit s’impliquer dans cette surenchère. En outre, les élections placent le parti en porte-à-faux. Quelle ligne politique doit-il suivre pour aborder ces élections législatives qui se profilent pour les 23 et 30 juin ?


D.Le raz-de-marée gaulliste




En décidant d’élections anticipées, le pouvoir gaulliste stoppe les ambitions des révolutionnaires. Les syndicats et les partis se lancent dans la bataille électorale du jour au lendemain et font en sorte d’éviter tout mouvement qui entraverait le bon déroulement d’une campagne électorale démocratique. Le PSU est contraint de composer avec cette nouvelle donne politique. De plus, l’effilage du mouvement n’est pas uniquement dû au discours ferme du Général. La lassitude gagne petit-à-petit la population.

Le reflux est pourtant net mais l’UNEF-PSU s’efforce de relancer la dynamique en appelant à la lutte et en affichant son désintérêt pour les élections au cours d’une conférence de presse le 5 juin143. Cet appel à l’organisation d’une grande manifestation intersyndicale est vain. Elle doit finalement s’incliner après l’interdiction gouvernementale de toute manifestation datée du 12 juin, qui fait suite à la manifestation du 11 organisée par l’UNEF contre la répression policière et qui a dégénéré en émeute144. En outre, les étudiants et le PSU ont perdu le soutien de la population qui ne comprend plus pourquoi ils s’acharnent alors qu’une réforme de l’université est en préparation. Quand Syrius – alias Hubert Beuve-Méry – condamne dans Le Monde les excès et les fautes du mouvement étudiant145, quand Girod de l’Ain décrit dans le même journal « le bateau ivre » qu’est devenue la Sorbonne146, ils ne participent pas à la contre-offensive du parti de l’ordre et ne cherchent pas à justifier la répression, ils disent refléter le sentiment de la majorité des Français au même moment. L’isolement et l’échec de la manifestation du 11 juin montrent que le Parti socialiste unifié n’a pas réussi à protéger le mouvement étudiant qui était son but premier. Le bureau national de l’UNEF se résout le 17 juin, à déconseiller les manifestations étudiantes « seules »147. La manifestation de rue avait pourtant été le moyen d’action privilégié de l’UNEF tout au long du mois de mai. En même temps, nous ne trouvons plus aucune allusion aux élections dans les déclarations du syndicat. De même, les ESU qui à l’instar de l’UNEF, se taisent pendant la campagne, font par contre l’éloge – dans leur journal qui ne s’intitule plus Tribune étudiante mais Lutte socialiste – de la lutte et de la spontanéité ouvrières qui se déploient « sans attendre les consignes »148. Ces thèmes qu’ils qualifient de « mouvement politique de masse »149, sont promu par la gauche du PSU personnalisée par Marc Heurgon. En comparant les discours, les textes de Marc Heurgon et de Michel Rocard au cours de cette période électorale, on s’aperçoit que deux visions s’opposent au sein de la direction du parti.

Le 13 juin, le PSU prend quelques distances avec certaines orientations des organisations d’extrême gauche dissoutes la veille et préconise de « nouvelles formes de combat »150 alors que Marc Heurgon dénonce, à la faculté de droit de Paris, la « duperie » des élections et des discussions au parlement151, tout en étant lui-même candidat dans le Vème arrondissement de Paris contre le candidat du Parti socialiste unifié de 1967, l’ancien député Robert Verdier, qui vient de rejoindre la FGDS152. C’est donc dans un climat d’oppositions idéologiques internes que le PSU s’engage dans la bataille électorale.

Le PSU est plus que jamais candidat. Dès le 2 juin, le bureau national du PSU décide « la présentation de candidats du PSU ou soutenus par le PSU, sans cumul d’investitures, dans toutes les circonscriptions de France »153, décision que confirme le comité politique national du parti dans un communiqué publié le 6 juin154. Trois jours plus tard, il fait connaître une liste de trois-cent-soixante candidatures. Finalement, il ne présente que trois-cent-dix-sept prétendants à la députation au lieu de cent-cinq en 1967, apparaissant pour la première fois dans des départements comme la Corse et la Vendée155. Sa stratégie est fondée sur un positionnement en tant qu’héritier du mouvement de Mai. Le PSU se présente comme « une nécessité »156 puisqu’il a été une partie constituante d’une lutte qui a fondamentalement mis en cause les structures de la société. Qui plus est, « le comportement des parlementaires de la gauche au cours de cette crise »157 impose au PSU de se présenter dans toutes les circonscriptions pour offrir une force de changement aux électeurs. Mais la direction du PSU reconnaît le retournement défavorable de la conjoncture politique : le bureau national du parti déclare le 17 qu’il faut s’unir contre la répression. Michel Rocard, le 18 juin, sur les ondes, insiste sur une transition au socialisme, certes, par des occupations mais sans violence, il exalte le pouvoir syndical cher à la CFDT et non pas le pouvoir ouvrier comme c’était le cas le 20 mai158. Il se réclame aussi de Pierre Mendès France et du programme électoral de 1967159. Enfin, il réserve son fiel au PC « autoritaire » et « réformiste »160. La réponse du Parti communiste ne se fait évidemment pas attendre : le lendemain dans les colones de L’Humanité, Louis Luc répond que « M. Rocard se veut socialiste et unitaire, mais il est apparu sous son vrai jour : comme un agitateur dont l’objectif est de diviser les forces de gauche, les forces démocratiques (…) les pêcheurs en eau trouble, dont Rocard s’est fait le porte-parole rendent un service inestimable au régime gaulliste »161. Ces critiques renforcent un peu l’unité du parti : pendant tous ces événements, il y a un consensus sur ce point dans le PSU d’autant plus que les attaques du PCF à son endroit se font de plus en plus fréquentes. Cela n’empêche pourtant pas les tiraillements d’autres natures au sein du parti pendant la campagne. En effet, la gauche du PSU symbolisée par Marc Heurgon mais aussi par André Barjonet se radicalise : Barjonet qui s’engage beaucoup dans cette campagne en tant que symbole vivant du mouvement de Mai accuse le PCF non seulement de « soutenir le régime » mais de soutenir « la bourgeoisie »162. Le 19 juin, à la Mutualité, il en appelle au développement de « comités d’action révolutionnaires » et non plus seulement « populaires » et à la constitution de « groupes d’autodéfense »163. Ensuite, Marc Heurgon promet que les occupations d’université reprendront systématiquement dès leur évacuation : « Chaque fois que le gouvernement évacura une université nous nous y réinstallerons le lendemain »164. Par contre, Michel Rocard parle d’« un palier, d’une étape » atteints dans la lutte, et explique que le combat doit se poursuivre sur deux plans : par un appui constant aux luttes en cours mais également par l’action électorale. Les élections ne peuvent pas donner la majorité aux révolutionnaires mais elles permettent « l’explication inlassable des objectifs du mouvement socialiste »165. Le lendemain, dans Syndicalisme CFDT, André Jeanson évoque lui aussi, « une étape », soutenant à la fois le PSU et la FGDS166 en laquelle Michel Rocard avait la veille, refusé de voir une formation ayant « quelque chose à voir avec le socialisme »167.

La ligne dure du PSU s’attire les foudres du Monde qui critique « l’intolérance » des partisans d’Heurgon comme « l’irresponsabilité » et « l’anti-unitarisme » du PSU en mai-juin alors que ce même journal est favorable à Pierre Mendès France168. Il est intéressant de constater que deux ans après le déroulement de ces événements, le journaliste Pierre Viansson-Ponté explique dans un livre que les propos tenus dans Le Monde sur l’attitude de la gauche du PSU ne réflétaient que ce que pensait l’opinion publique. Pas une fois, il nuance les articles de ses collègues dans un ouvrage où il tente de relater les faits de manière « historique ». L’évolution pro-Mendès France voire pro-FGDS et anti-PSU du Monde complique la tâche de Michel Rocard. Certes, la plate-forme électorale du bureau national du parti, publiée dans Le Monde du 23-24 juin 1968, représente un exemple intéressant de concrétisation de l’esprit de Mai : « mettre l’économie au service des travailleurs », « transformer l’université », « libérer la culture », « assurer la liberté de l’information », « préparer l’établissement de la démocratie directe à tous les échelons »169. Le tract du parti pour ces élections propose les trois pouvoirs scandés au mois de mai : « pouvoir ouvrier, pouvoir paysan, pouvoir étudiant »170. Toutefois, l’électoralisme ambiant oblige plus prosaïquement Michel Rocard à promettre les voix du PSU aux candidats anti-UDR au deuxième tour :
« La priorité absolue doit être donnée à la lutte contre le système capitaliste et tous ceux qui le représentent. C’est pourquoi le PSU soutient au deuxième tour chacun des candidats de gauche qui continuent cette lutte, même s’ils le font avec des méthodes que nous avons discutées. Le désistement de nos candidats est systématique et sans marchandage : c’est un problème de clarté politique »171
Il récuse cependant les centristes qui pourtant bénéficient du soutien de la gauche non-communiste toute entière, en les accusant d’être les « alliés »172 du gaullisme et les « défenseurs acharnés d’un système économique et social périmé »173.

Au soir du premier tour, un constat s’impose : le PSU a progressé par rapport aux élections législatives de 1967. Le fait est largement remarqué par la presse au moment où l’ensemble de la gauche accuse un recul sensible. Le PSU améliore d’environ la moitié ses 2,13 % de voix de mars 1967174 : il obtient un pourcentage de voix de 4,01 %. Ces résultats doivent être nuancés par le fait que le PSU présentait presque trois fois plus de candidats qu’en 1967. Deux faits intéressants sont à noter : si le PSU progresse dans la région parisienne où il atteint un nombre de voix égal à celui de la FGDS, il ne réussit pas à percer dans les régions traditionnellement contrôlées par la SFIO. Ainsi, dans les Bouches-du-Rhône, fief de Gaston Defferre, tous ses candidats font moins de 3,35 % ; dans le Nord, le plus fort pourcentage obtenu est de 4,81 % ; dans le Pas-de-Calais, aucun PSU n’a dépassé 2,96 %. Sur le plan général, le PSU a du mal à passer la barrière des 5 % contrairement à 1967. En effet, si en 1967, 28 candidats sur 105 soit 26,6 %, n’atteignent pas 5 %, il y en a 170 sur 316, soit 53,8 % en 1968175. Autre constat, dans la région parisienne où pourtant le PSU obtient ses meilleurs résultats, il ne franchit les 10% que dans une seule circonscription, la quatrième des Yvelines où se présentait Michel Rocard176. Enfin, le PSU mord souvent sur l’électorat du Parti communiste177. Ces élections ne sont finalement pas une véritable victoire du Parti socialiste unifié. D’ailleurs, après le premier tour, le PSU visiblement déçu mais aussi soulagé, accroît ses réserves envers le parlementarisme. Par exemple, la XXème section du PSU parisien reprend alors une affiche de Mai qui montre des représentants de tout le peuple avec la légende : « la véritable majorité, c’est nous : avons-nous le pouvoir ? »178. Le 26 juin, à la faculté d’Assas, les ESU, Jacques Sauvageot et Manuel Bridier parlent de faire « rebondir » les luttes universitaires à la rentrée alors qu’Euvrard, représentant des ESU-Sorbonne, insiste sur la nécessité de se structurer en un « parti révolutionnaire véritable »179. Manuel Bridier qui préfère se référer à un « mouvement révolutionnaire » dont le PSU fait partie, évoque, pour combattre les tendances à l’abstention, la conjoncture difficile et la campagne de « notoriété » offerte par les élections180. Contrairement à Michel Rocard, il n’exclut pas la violence mais la veut réduite au minimum181. Pendant ce temps, Michel Rocard essaie à la télévision de convaincre les siens de ne pas s’abstenir face au gaullisme182. Le deuxième tour pénalise lourdement le PSU. Il n’a plus aucun représentant dans la nouvelle Assemblée nationale. Après les événements de Mai, après les déceptions dues aux flottements de la FGDS et à l’attitude du Parti communiste, il n’était pas invraisemblable que le Parti socialiste unifé bénéficiât d’une sorte de redistribution des suffrages de gauche. Mais Pierre Mendès France est battu à Grenoble face Jean-Marcel Jeanneney, Roger Prat est battu à Morlaix et Yves Le Foll à Saint-Brieuc. La victoire écrasante du camp gaulliste n’est pas un fait réellement politique, c’est la conséquence de la peur qu’éprouvent les électeurs face aux révolutionnaires. Cette élection montre que le PSU ne semble pas encore avoir trouvé sa juste place à gauche.

Quant éclate le mouvement étudiant, le Parti socialiste unifié est surpris comme tous ces homologues. Du 3 au 13 mai, la direction du PSU se contente de soutenir la lutte étudiante restant méfiante par rapport aux groupuscules gauchistes. Ce positionnement ne fait pas l’unanimité au sein du parti. Dès les premiers événements, la gauche du PSU se montre révolutionnaire et désapprouve la politique générale du parti. L’entrée en scène du milieu ouvrier donne l’occasion aux autres partis et syndicats, particulièrement le Parti communiste et son pendant syndical, la CGT, de tenter de prendre le mouvement en mains. Le PSU doit donc se démarquer d’eux. Il radicalise ses positions en soutenant l’idée d’un pouvoir ouvrier, étudiant et paysan. La lutte se durcit et vient le moment où le PSU pense pouvoir donner une issue politique au mouvement en organisant un grand rassemblement. Le meeting de Charléty est un succès au niveau numérique mais politiquement aucune issue favorable ne se dessine pour le mouvement : Pierre Mendès France que le PSU considère comme l’homme de la situation, refuse de prendre la parole. Il n’est plus en phase avec son parti.

La crise politique se solde par le retour en force du pouvoir gaulliste le 30 mai. La peur de la révolution, de l’anarchie s’est emparée de la population qui repousse désormais la gauche révolutionnaire. Les résultats des élections législatives anticipées de juin sont défavorables pour la gauche en général et mitigés pour le PSU. Ce dernier, reconnu unaniment comme le seul parti politique impliqué dans le mouvement de Mai, ne parvient pas au résultat escompté. Certes, il progresse mais ceci est dû au fait qu’il ait présenté des candidats dans chaque circonscription ce qui n’était pas le cas en 1967. En contre-partie, cette stratégie lui fait perdre tous ses mandats. Si d’un point de vue numérique, le PSU sort renforcé de ces événements, il doit faire face au sein de sa population militante à des bouleversements idéologiques hérités de Mai 1968.

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