Liste des sigles et des abréviations








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G.L’adaptation aux nouvelles revendications



      1. Les bouleversements de la population militante




Les événements de Mai 68 apportent un véritable sang neuf au Parti socialiste unifié transformant en partie son identité et implantant de nouveaux débats en son sein. De 11 599 adhérents en 1967286, il passe à 15 511 membres au 31 décembre 1968287.. Ce flot de nouvelles recrues transforme la modeste formation politique. Marc Heurgon affirme en juin 1968 que « le PSU n’a plus rien à voir avec ce qu’il était autrefois. (…) Les anciens adhérents sont en marge et les nouveaux adhérents prennent les décisions »288.

L’étude réalisée par Roland Cayrol et Yves Tavernier révèle le profond renouvellement du PSU en 1968 : près de 43 % des membres du PSU en 1969 ont adhéré après le mois de mai 1968289. Un nombre conséquent d’adhérents de longue date quitte le parti insatisfait de l’identité de la nouvelle population militante. Le parti subit donc un renouvellement générationnel. Il accueille environ 67 % d’adhérents âgés de moins de 29 ans290. D’autre part, il connaît une accentuation du caractère intellectuel de ses militants : aux enseignants qui représentent 25 %, il faut ajouter 11 % d’étudiants et 7 % de cadres291.

Dans une autre étude sur la sociologie du PSU réalisée en 1972 par Charles Fabrolle292, les chiffres avancés par Roland Cayrol sont nuancés. Le PSU est ici plus ouvrier et paysan qu’auparavant mais les travailleurs intellectuels occupent des responsabilités, ce qui tend à confirmer l’image d’un parti intellectuel. Cette nouvelle vague d’adhérents se distingue surtout par son identité politique. Charles Fabrolle voit en elle des militants « moins tributaires du passé (…) mais unis par un marxisme plus méthodologique »293. Les militants du PSU dans leur majorité aspirent à la construction d’une organisation de révolutionnaires professionnels. Il faut toutefois modérer cette analyse. D’une part, ce phénomène est sans aucun doute plus marqué dans la fédération de Paris que dans les fédérations de province. D’autre part, le PSU pâtit de la pression extérieure des maoïstes et des trotskistes de la LCR. Par le martèlement idéologique que ces derniers réalisent, ils tendent à attirer les militants du PSU. Enfin, tous les étudiants et ouvriers qui rejoignent le parti au lendemain de Mai n’ont pas tous une grande structuration idéologique. Jean-Pierre Biondi évoque des néo-libertaires « pour la plupart inorganisés auparavant, venus à l’anti-capitalisme par hostilité à l’autoritarisme et au bureaucratisme, férus de démocratie directe, d’autogestion, profondément méfiants à l’égard de toute structure et de tout endoctrinement et refusant surtout la « politique des sommets » et les appareils monolithiques des partis traditionnels 294. Combatives, ces personnes ont choisi le Parti socialiste unifié pour ses positions durant le conflit mais aussi parce qu’il leur apparaît comme n’ayant encore jamais été compromis par le pouvoir.

Mai 68 représente incontestablement une date charnière dans l’histoire du PSU. Le parti subit une mutation très profonde au sein de ses militants. Jean-François Kesler en conclut à l’existence de deux PSU : le premier est « celui du front socialiste et du contre-plan » et le second héritier de Mai 68 est à ses yeux moins novateur et « adopte les idées ambiantes »295.
      1. De nouvelles références idéologiques




Le renouvellement des adhérents a pour conséquence première une profonde mutation idéologique du parti. D’après Jean-François Kesler, à partir de Mai 68, le PSU « renie sa propre doctrine ; il n’a plus œuvré pour le renouveau socialiste mais pour la révolution socialiste »296. Jean-Pierre Biondi abonde dans le même sens en précisant que le centre de gravité du PSU avec Mai 68 s’est déplacé vers le gauchisme, « vers un avant-gardisme lyrique »297. Dans un premier temps, la mutation s’opère dans la revendication plus inconditionnelle de l’attachement au marxisme et à la révolution. Si le marxisme semblait une « référence commune nullement obligatoire et fort vague »298, il devient une « idéologie officielle et fort contraignante »299. Il est vrai que Jean-François Kesler, lui-même ancien membre du PSU, développe un avis subjectif. Cependant, les nouveaux militants semblent soutenir un discours marxiste plus rigoureux, plus emprunté. Les débats sur l’authenticité du caractère révolutionnaire inondent le Parti socialiste unifié et les oppositions se font entre réformisme et révolution. La mobilisation des grévistes et des étudiants ajoutée à l’arrivée, au sein du parti de transfuges de la CGT n’acceptant pas la fin du conflit300, réussissent à convaincre le parti de l’imminence d’importants bouleversements politiques de nature révolutionnaire. Ces nouveaux venus réveillent un anti-capitalisme plus intransigeant et portent le discrédit sur la position que tenait le PSU en 1967 à savoir « qu’il était possible d’avancer sur la voie du socialisme grâce à des réformes de structures. »

Le centre d’intérêt du parti se tourne désormais plus en direction des luttes sociales et à leur politisation. À la fin du mois de juillet 1968, la direction nationale du PSU revendique sa capacité à utiliser à la fois « toutes les formes de l’action institutionnelle et électorale pour avancer des propositions précises allant dans le sens d’une société socialiste » et à « donner leur traduction politique aux mouvements populaires chaque fois qu’ils se produisent »301. En outre, le changement ne passe plus exclusivement par la voie électorale et par les réformes structurelles, il peut être le fruit de la conjugaison de « méthodes légales et extra-légales »302. Le PSU affiche donc une nouvelle identité teintée de spontanéisme. Son action politique est, par conséquent, remise en cause : sans attacher une importance exceptionnelle aux élections, le courant dit « unitaire » souhaite rejoindre la FGDS, parti institutionnel dont les buts électoraux sont explicites.

Deux conclusions peuvent être tirées de cette profonde mutation de l’action politique du Parti socialiste unifié. Tout d’abord, le parti a intégré les thèses de Serge Mallet qui affirment le caractère révolutionnaire de la classe ouvrière303 dans la mesure où celle-ci est capable de formuler une stratégie offensive : celle de la remise en cause du statut hiérarchique de l’industrie et de la reconquête au niveau collectif de l’autonomie professionnelle. Si le rôle central de la classe ouvrière dans les transformations socialistes du pays n’est pas une idée nouvelle304, le PSU avant Mai 1968 paraît peu investit dans les mouvements sociaux et surtout ne tient pas de discours spécifiquement ouvriériste. D’après Michel Rocard, le PSU avant 1967 s’intéresse peu au secteur productif305. Cette nouvelle orientation politique fondée à la fois sur des pratiques institutionnelles et sur des mouvements populaires est l’esquisse d’un nouveau schéma de société inspiré des thèmes autogestionnaires. Le PSU met en valeur de nouvelles formes d’expression qui relativisent la légitimité de la représentation politique traditionnelle appelant implicitement à une participation avancée.
Si le PSU est réservé quant à la promotion de l’autogestion, la question suscite de réels débats au sein du parti. Ces échanges montrent largement les difficultés du parti au lendemain du mouvement de Mai à trouver son identité propre capable de rassembler des militants venus d’horizons divers.
        • L’autogestion révélatrice des divisions idéologiques ?




Le PSU est confronté à une nouvelle tâche : trouver une formulation politique aux aspirations exprimées tout au long des événements de Mai. Au-delà de la discussion sur le fer de lance du mouvement306, sur l’ampleur des revendications gestionnaires, Le PSU doit prendre en considération les mutations d’une partie des conflits sociaux à partir de Mai 68. Les mouvements portant sur la dignité humaine, les conditions de travail, la remise en cause de la hiérarchie sont plus nombreux. Le parti croit voir dans cette tendance la généralisation des revendications gestionnaires. Le secteur « entreprise » du PSU cherche à « donner à ce phénomène un contenu politique »307 : de quelques cas isolés, il va extraire une théorie politique. Lors de ses journées nationales des 19 et 20 octobre 1968, naît une réflexion sur le débouché politique du mouvement social de Mai308.

À l’origine, l’analyse du PSU montre que si le mot d’ordre de pouvoir ouvrier était opportun en Mai 68, période de vacance du pouvoir patronal, il est désormais caduc et dans le système capitaliste actuel il est impensable d’imaginer des systèmes d’autogestion au niveau de quelques entreprises. Une prise du pouvoir central instituant des structures socialistes dans l’économie semble être l’étape préalable indispensable. Abraham Béhar est le premier à souligner le caractère inopportun du développement de l’autogestion dans les entreprises et les dérives possibles de participation avec le patronat que cela pourrait entraîner :
« Revendiquer le pouvoir dans ce contexte n’a pas de sens car, ou bien cette autogestion est réelle, et elle sera étouffée par la force ou par les secteurs économiques capitalistes (il n’y a pas d’exemples historiques d’une survivance d’îlots socialistes en pays capitalistes), ou bien il s’agit de cogérer les affaires avec le patronat, participer en somme, c’est-à-dire trahir la classe ouvrière. »309
Aux journées nationales « entreprise », l’avis d’Abraham Béhar semble peser. Les délégués ne retiennent pas le mot d’ordre d’autogestion mais ils reconnaissent l’opportunité du combat pour le contrôle ouvrier. Cet antagonisme entre les deux termes que soutient Abraham Béhar doit être nuancé310. Les termes sont en fait mal maîtrisés et décrivent encore aux yeux des idéologues du PSU des réalités floues. Qui plus est, l’engagement timide du parti sur le terrain de l’autogestion vient de la crainte qu’une fois les luttes de Mai retombées, l’autogestion devienne simplement une forme de participation telle que le général de Gaulle la conçoit311. C’est la raison pour laquelle l’aile gauche du Parti socialiste unifié incarnée en partie par Abraham Béhar et Manuel Bridier qualifie ce concept de « confusionniste »312 dans la mesure « où le rapport des forces n’est plus celui qui existait quand les usines étaient occupées »313.
Au-delà de la polémique qu’engendre ce débat, il met en évidence les divergences idéologiques qui minent le PSU une fois retombée la fièvre de Mai. Le conflit sur l’autogestion sert de révélateur voire d’exutoire aux oppositions. Michel Rocard voit dans ce concept le dépassement du problème de la propriété sociale, alors que les mendésistes restent attachés aux changements par voie parlementaire et que les gauchistes sont animés par des objectifs prioritairement révolutionnaires. La direction elle-même oscille et hésite entre les diverses orientations à prendre. Quand certains stigmatisent avec véhémence la cogestion qualifiée de « trahison de la classe ouvrière »314 et estiment que « la lutte pour le pouvoir syndical dans l’entreprise ne représente pas un objectif anticapitaliste »315, l’hebdomadaire du parti, Tribune socialiste, publie de nouveau le 7 novembre le programme rédigé en 1967 qui prône une certaine forme de participation.

Pour Gilles Martinet, l’existence de deux PSU est bien réelle : le premier « se veut réformiste, raisonnable, moderne, tout en ayant en vue la transformation de la société dans un sens socialiste comportant la socialisation des pôles de domination économique » et le second « libertaire, antiétatiste, socialisateur »316. Ce clivage reste formel et imparfait. Il ne recoupe que partiellement les divisions générationnelles et néglige le courant rocardien déjà animé d’un certain réalisme politique mais encore sensible aux thèmes libertaires et antiétatistes317.
L’adoption du mot d’ordre « contrôle ouvrier » peut-il fédérer ces divergences ? Quels fondements idéologiques, le concept d’origine léniniste recouvre-t-il ? En quoi se distingue-t-il de l’autogestion, s’y oppose-t-il pour ensuite s’intégrer dans le schéma socialiste autogestionnaire que conçoit le PSU ?


H.La quête d’une identité plus ouvriériste




Les bouleversements de la population militante du Parti socialiste unifié dus à Mai 68 s’accompagnent d’une radicalisation idéologique. Surpris par l’ampleur du mouvement social et de la contestation, le PSU ravive un discours teinté d’un marxisme plus rigoureux affirmant l’hégémonie du monde ouvrier. Si l’on accepte la définition usuelle du terme ouvriérisme à savoir « un système selon lequel le mouvement syndical, la gestion socialiste de l’économie, doivent être dirigés par les mouvements ouvriers »318, alors les longs débats sur la dictature du prolétariat figurent incontestablement un nouvel ouvriérisme. Certes, le PSU ne réclame pas toujours explicitement une gestion de l’économie par les ouvriers, toutefois, ces derniers sont sans aucun doute considérés comme le fer de lance de la contestation de la société capitaliste.

      1. Le discours sur le contrôle ouvrier




Le mouvement de Mai 68, comme nous avons pu l’observer, a convaincu le PSU de l’actualité des revendications gestionnaires au sein de la classe ouvrière. Le parti se persuade du développement d’une conscience de classe chez les ouvriers et d’une volonté nouvelle de s’attaquer au pouvoir patronal. Mai 68 aurait donc permis à la classe ouvrière de manifester une certaine maturité et de dépasser les revendications matérielles et quantitatives pour exprimer des vélléités de pouvoir. Le régime gaulliste a laissé voir qu’il n’était pas immuable confirmant ainsi la foi dans la fragilité du capitalisme. L’autogestion est alors apparue comme un élément décisif dans la chute de ce type de régime. Au sein du PSU, les plus radicaux sont rétifs à louer ce concept, par contre le thème du contrôle ouvrier jugé plus opportun suscite un réel engouement qui se contaste dans les productions des cadres du PSU. Il fait l’objet d’une résolution décisive lors des journées nationales « entreprise » tenues les 19 et 20 octobre 1968. Il occasionne une importante réfexion, qui cherche à le doter de fondements idéologiques forts, publiée régulièrement dans la presse du parti. Au cours de l’automne 1969, dans le prolongement des discussions du Congrès de Dijon, la direction nationale puis le conseil national adoptent presque à l’unanimité le mot d’ordre de contrôle ouvrier319.

Le contrôle ouvrier résulte du postulat idéologique de l’impossibilité de partager le pouvoir320. Le texte fondateur321 adopté lors des journées nationales « entreprise » est catégorique : aucun compromis n’est possible avec le pouvoir patronal. Le PSU propose « à tous les travailleurs » de le contester « radicalement », de se battre contre lui. Le pouvoir est difficile à obtenir et la classe dirigeante ne le cède pas facilement : il ne se négocie pas, il se prend comme l’exprime la formule récurrente de nombreux slogans322. C’est un combat féroce dans lequel ni la négociation ni le partage n’ont leur place. Le contrôle ouvrier semble donc être la traduction offensive et combative des revendications gestionnaires de Mai 68 et le rempart à toute orientation cogestionnaire.

Le contrôle ouvrier est défini par son contexte, ses acteurs, son domaine de prérogatives. De prime abord, il ne peut se réaliser que dans un contexte de montée des luttes. Il intervient dans une « période de déséquilibre et de crise de l’hégémonie bourgeoise »323. Aux syndicats imcombe la tâche de mobiliser la partie « la plus consciente des travailleurs de l’entreprise » qui dirige le « collectif des travailleurs » :
« Le syndicat reste le canal naturel par où peut s’exercer le contrôle ouvrier. Il nous semble, en tout état de cause, que la tactique du contrôle ouvrier est liée d’abord à l’engagement syndical des militants du courant socialiste et au renforcement du pouvoir syndical de l’entreprise. »324
Enfin, la résolution d’octobre 1968 explique que le contrôle ouvrier s’effectue sur « le droit au travail, les conditions de travail, la formation professionnelle et le recyclage »325. Le PSU souligne le caractère formateur de cette stratégie : elle se propose d’être « une forme de démocratie à l’intérieur de la classe ouvrière ». Le contrôle ouvrier est alors un apprentissage de la démocratie ouvrière.

Il doit s’exercer sur l’enseignement technique, la formation professionnelle, les cadences, les conditions de travail. Quelle est alors la frontière entre la participation, que le PSU soutenait implicitement dans le programme de 1967, et le contrôle ouvrier ? Les objectifs convergent : l’amélioration des conditions de travail et une meilleure gestion par les ouvriers de leur instrument de travail. Les deux résultent de revendications gestionnaires exprimées par les travailleurs et ont pour objectif d’ouvrir à la démocratie les portes de l’entreprise326. À première vue, la participation et le contrôle ouvrier ne se différencient que sur les moyens qu’ils utilisent : dans le premier cas, la négociation et l’engagement et dans l’autre la primauté d’une lutte politique combative et intransigeante contre le pouvoir patronal.

Dans un premier temps, ces deux concepts semblent stigmatiser un des principaux antagonismes qui oppose les réformistes aux révolutionnaires ou plus précisément le « premier PSU » au « second ». À la réflexion, il apparaît que si le contrôle est sans conteste l’expression de la radicalisation du PSU et que la gauche « réformiste » est réticente à ce nouveau mot d’ordre, rien ne nous permet d’affirmer l’existence d’un tel clivage entre le « premier » et le « second » PSU sur les méthodes à déployer face au patronat. La plupart des théoriciens du contrôle ouvrier ne sont pas des nouveaux venus dans le parti tel Abraham Béhar. Il semble au premier abord que les nouveaux adhérents sont à l’origine de la radicalisation du PSU. Toutefois, l’étude de Charles Stewart Hauss démontre l’absence de corrélation directe entre le changement d’identité du parti et le renouvellement générationnel. Son travail met en valeur le conservatisme des membres arrivés après Mai 68, les plus radicaux étant ceux qui ont adhéré entre 1961 et 1967.

L’adoption de ce mot d’ordre semble avoir été facilitée par son caractère équivoque et ambigu. Un acteur du PSU n’hésite d’ailleurs pas à qualifier le contrôle ouvrier d’« auberge espagnole »327. Le terme suscite en effet trois lectures différentes :

  • Une interprétation cogestionnaire : le contrôle ouvrier est la possibilité pour les travailleurs, en régime capitaliste, d’intervenir dans les décisions concernant la conduite et le fonctionnement de l’entreprise et l’édification d’institutions – comités mixtes, comités paritaires – concrétisant cette possibilité.

  • Une interprétation en terme de contre-pouvoir : le contrôle ouvrier un embryon de pouvoir ouvrier qui s’exerce sur un point précis, pendant un temps limité pour imposer une amélioration des conditions de travail. L’objectif est de montrer qu’une autre forme de pouvoir est possible dans l’entreprise.

  • Une interprétation en terme de précepteur politique : le contrôle ouvrier a avant tout un rôle de formation politique. L’essentiel est moins l’exercice du contrôle ouvrier que les luttes visant à son établissement, moins le contrôle que sa conquête. Il devient un outil politique pour mobiliser les travailleurs.

Les différentes définitions pouvant être avancées se révèlent être un habile moyen de concilier deux courant aux méthodes et aux objectifs divergeants mais tous deux animés par les revendications gestionnaires de la classe ouvrière. La venue de militants qualifiés de « gauchistes » en Mai 68 creusent un plus le fossé entre l’aile gauche du PSU et les mendésistes. Les premiers évoquent la destruction du patronat et une forme de dictature du prolétariat328 alors que les seconds se réfèrent encore à l’idéal de planification démocratique de la rencontre socialiste de Grenoble. Quelques militants révolutionnaires accueillis de fraîche date au PSU s’attachent à dénoncer avec véhémence329 l’incompatibilité des orientations et l’incohérence d’une « direction inchangée qui prend les initiatives les plus contradictoires au gré des événements »330. Malgré le caractère marginal de ces prises de position331, le contrôle ouvrier devient involontairement un moyen de réaliser la synthèse, de fédérer des opinions bien souvent contradictoires.
L’adoption de ce nouveau mot d’ordre pose des questions théoriques et stratégiques : à quels objectifs de contrôle sont sensibles les travailleurs ? Quelles sont les extensions possibles du contrôle. Le problème de l’efficacité est lui aussi soulevé : peut-on se limiter à une guérilla sociale où chaque contrôle arraché soit logiquement suivi d’un retrait, ce qui finalement serait peu couteux pour le capitalisme ? Enfin, la mise en œuvre d’un tel mot d’ordre laisse de grandes incertitudes au parti : quelles formes de démocratie ouvrière peuvent permettre d’éviter l’intégration d’un contrôle qui deviendrait durable ? Dans l’hypothèse d’un développement du mot d’ordre et des luttes pour le contrôle, vers quel type de gestion d’entreprise s’oriente-t-on ? La tâche du conseil national de Rouen des 27 et 28 juin 1970332 est de répondre à ces questions et de définir une ligne idéologique précise.

Le conseil national de Rouen dans sa résolution sur le contrôle ouvrier333 met principalement en valeur le rôle politique de l’« assemblée des travailleurs », terme qui revient comme un leitmotiv dans le texte d’une demi-page. L’objectif premier du contrôle ouvrier est de créer ce type d’assemblées afin que les ouvriers prennent des décisions et alimentent les débats. On retrouve ici un des héritages les plus marquants de Mai 68 à savoir l’importance accordée aux assemblées générales quotidiennes. Le contrôle ouvrier est censé détenir un caractère formateur sans remettre en cause la nécessité pour le PSU d’une prise du pouvoir central et la destruction des appareils capitalistes. Les limites sont clairement définies :
« Le contrôle ouvrier est un aspect précis de l’organisation patronale dans l’entreprise, il est transitoire et constitue un moyen de pression, mais aussi l’apprentissage des décisions unilatérales et des obstacles violents qu’elle rencontre. Cet apprentissage est un outil pour élever la conscience politique des travailleurs. »334
En développant implicitement la théorie du contrôle ouvrier, le PSU affirme l’insuffisance de la conquête de l’appareil d’État par une avant-garde. Aux ouvriers lénifiés par l’atomisation des tâches et le poids écrasant de la hiérarchie, le contrôle ouvrier et les nouvelles formes de lutte qu’il propose doivent pouvoir apprendre la démocratie prolétarienne de masse. Les « gauchistes » attachés au développement de la conscience politique du monde ouvrier deviennent de fervents partisans du contrôle ouvrier.

Le second axe de la résolution est le refus péremptoire du compromis, la condamnation catégorique de toute participation. « Il ne peut en aucun cas améliorer le système. C’est donc un axe de lutte qui est le contraire de la cogestion et de la participation et qui s’oppose aux contrats de progrès »335. Le vocabulaire employé ici est pour le moins combatif. Le contrôle ouvrier est un « axe de lutte », il s’inscrit sur un « fond anticapitaliste » sur lequel les travailleurs rencontreront des « obstacles violents », il se veut une « arme » pour « se battre », pour « contester radicalement le pouvoir patronal ». L’adoption de ce nouvel « axe de lutte » par l’instance législative du PSU, le conseil national, est, par conséquent, l’occasion de rappeler l’impossible intégration au capitalisme. Désormais la lutte combative prime sur la négociation et les propositions. Cette nouvelle intransigeance participe de la radicalisation du PSU. Le texte affiche clairement un langage de classe dénonçant « l’appareil d’État » ou « l’organisation patronale » et appelant la « classe ouvrière » à remettre en cause l’idéologie justifiant le système capitaliste336. Quelques plumes du Parti socialiste unifié associent même implicitement la participation à la collaboration337. Cette résolution révèle un discours marxiste plus méthodique que met en valeur Charles Fabrolle338.
Le changement avec le Parti socialiste unifié d’avant Mai est considérable. Le parti avait auparavant un profil plutôt moderniste. L’élaboration du contre-plan et la rencontre socialiste de Grenoble ne sont pas des modèles de refus catégorique de la participation. Le second chapitre du programme de 1967, que le PSU réédite en 1968, prône une « extension des pouvoirs et des comités d’entreprises »339 et détaille la décentralisation du secteur public en exigeant la « participation » des salariés aux tâches de gestion. Après le printemps 1968, le Parti socialiste unifié manifeste une réelle volonté de s’intégrer dans les mouvements sociaux. Il met en valeur les expériences autogestionnaires de 1968 et développe l’idée de la revendication de pouvoir dans la classe ouvrière. Le mot d’ordre de contrôle ouvrier peut paraître moins gestionnaire que combatif mais incontestablement le discours des cadres du PSU connaît une véritable inflation ouvriériste. Il est donc légitime de s’interroger sur les aspirations réelles des destinataires de ce discours.


      1. La réalité des revendications




Les expériences autogestionnaires avant et même après 1968 conservent un caractère exceptionnel. Une enquête340 diligentée sur cent-quatre-vingt-deux entreprises du Nord montre, que contrairement à la légende du débordement par la base, les trois quarts des mouvements ont été déclenchés à l’appel des syndicats. Seul le quart des entreprises a connu des discussions sur l’autogestion. Les expériences ont concerné 2 % d’entre elles341. Les débats et surtout les tentatives autogestionnaires sont en fait très minoritaires voire exceptionnels.

Séduit par les analyses de Serge Mallet, le Parti socialiste unifié perçoit sans doute les évolutions de la classe ouvrière derrière un prisme déformant. Bien qu’il soit convaincu d’une certaine dichotomie du monde ouvrier, le parti surestime l’importance de cette nouvelle classe ouvrière animée par la volonté de « modifier fodamentalement les rapports sociaux existants »342 et considérée par Serge Mallet comme « l’avant-garde du mouvement révolutionnaire et socialiste »343.

Cette perception déformée s’explique peut-être par la connaissance partielle qu’a le PSU du monde ouvrier. Si en 1969, le parti compte près de 13 % d’ouvriers parmi344 ses militants, ceux-ci n’occupent qu’une faible place dans les instances dirigeantes et sont apparemment peu représentatifs du monde ouvrier. Ils sont souvent syndiqués à la CFDT et ainsi plus facilement acquis aux revendications gestionnaires. L’image qu’ils donnent est différente de la majorité du monde ouvrier. L’enquête de P. Dubois345 révèle une domination des revendications matérielles ou quantitatives. Interrogés sur les domaines d’élargissement du pouvoir dans l’entreprise, les ouvriers répondent dans l’ordre : les salaires, la durée du temps de travail et la répartition des bénéfices. Les problèmes touchant la hiérarchie dans l’entreprise – promotion, nomination de chef, discipline intérieure – ou la production – organisation des postes de travail – sont relégués en fin de tableau.

En réalité, un rejet général de l’univers de travail se fait sentir. L’aspiration à un quelconque contrôle ou à une forme de gestion particulière nécessite une certaine volonté de s’impliquer dans l’univers du travail. Cette hypothèse explique sans doute l’échec relatif des discours sur les problèmes de gestion. Le PSU fonde son idéologie sur la valeur du monde ouvrier affirmant que la classe ouvrière est la seule force de changement authentique. Ce mouvement ouvrier idéalisé est plus animé d’une révolte contre l’univers du travail que d’une aspiration au pouvoir. En développant un discours trop ouvriériste, le PSU néglige la révolte des ouvriers contre leur condition et leur identité. L’ouvrier également consommateur, citoyen, parent souhaite-t-il plus s’investir dans l’entreprise souvent symbole d’aliénation et surtout désire-t-il être constamment attaché à cette identité sociale forte ?

Peut-on alors parler d’une « nouvelle classe ouvrière » convaincue de l’importance des problèmes de pouvoir dans l’entreprise ? Dans son ouvrage principal Serge Mallet définit brièvement l’identité de cette nouvelle classe ouvrière : ce sont de jeunes ouvriers sortis depuis peu de l’école professionnelle et qui remettent en cause la « discipline industrielle », « l’autocratie des maîtres moins qualifiés qu’eux »346. Le critère dominant est moins le statut professionnel de chaque ouvrier dans l’entreprise que la position dans l’économie globale de l’entreprise. Le fer de lance du mouvement de Mai 68 a été les secteurs traditionnels de l’industrie de pointe : chaîne de montage automobile, industrie électronique.

L’enquête réalisée par Gérard Adam, Frédéric Bon, Jacques Capdevielle et René Mouriaux347 ne confirme que très partiellement les thèses de Serge Mallet. Dans la sensibilisation à l’idée autogestionnaire, le critère de la qualification est relativement discriminant : les manœuvres sont peu convaincus par l’importance de la revendication quand les ouvriers professionnels manifestent un plus grand intérêt348. L’étude détaillée à partir des revenus confirme cette tendance. L’autogestion rencontre un certain écho chez les travailleurs aux revenus relativement élevés en excluant la tranche supérieure. Dans ces tranches allant de 1 000 francs à 2 500 francs, la sensibilisation aux revendications gestionnaires est importante : plus de la moitié des salariés jugent l’autogestion importante contre moins du tiers dans les premières tranches de revenu349.

Les conclusions par rapport au critère de l’âge et de la position dans l’économie de l’entreprise sont partielles ou peu significatives. La revendication autogestionnaire touche insensiblement les différentes classes d’âge excepté les jeunes de15 à 19 ans et les personnes de 50 ans et plus.350. La nature du secteur et de la profession fournit des résultats contrastés. Si les professions en expansion semblent plus sensibles à l’autogestion, elles sont paradoxalement plus réticentes à une gestion par le personnel. Il semble donc difficile à la lecture de cette enquête de confirmer la dichotomie observée par Serge Mallet du moins pour ce qui est des revendications gestionnaires. Les frontières qu’il trace révèlent de réelles différences au cœur du monde ouvrier, toutefois, elles ne produisent pas de clivages marqués dans la sensibilisation à l’autogestion.
L’enquête des quatre sociologues relève le caractère flou de la revendication autogestionnaire. Les contradictions des travailleurs des secteurs en expansion à la fois convaincus de l’importance de l’autogestion et très attachés au mode de gestion actuel de leur entreprise en sont le meilleur exemple. Ce paradoxe est confirmé par le fait que seuls 62 % des personnes acquises à l’idée d’une gestion par le personnel jugent l’autogestion importante. Il règne une grande indifférence chez les travailleurs : interrogés sur l’importance de l’autogestion près du tiers des ouvriers ne se prononce pas, alors que pour les autres revendications le taux de sans réponse ne dépasse jamais 18 %351. Dans les catégories les moins intégrées au monde du travail, l’absence d’opinion est particulièrement forte : 47 % des femmes ne se prononcent pas sur l’autogestion et la proportion est semblable chez les plus jeunes, les monœuvres et les travailleurs vivant dans les communes rurales. L’absence d’opinion n’est jamais inférieure à 20 % quelle que soit la catégorie concernée. L’autogestion en juin 1969 reste en somme un thème imprécis pour la majorité des interrogés et la mobilisation pour cette idéologie ne déborde pas les cercles des organisations syndicales. Contrairement à la participation jugée importante par 74 % des interrogés, l’autogestion n’a pas acquis le statut de revendication à la base.

Ces contradictions et ces incertitudes sur l’autogestion mettent en lumière le manque d’informations sur ce thème. L’idée semble séduire une grande partie des travailleurs principalement ceux bénéficiant d’un statut élevé. Elle est symbole de modernité, de contestation de la hiérarchie et de l’ordre établi mais elle paraît être une utopie floue à laquelle on se réfère pour désigner le changement de l’ensemble des rapports sociaux. Quand le mot d’ordre séduit 44 % des travailleurs interrogés seulement 21 % s’expriment clairement pour une gestion des entreprises par le personnel et plus largement 48 % remettent en cause la gestion actuelle liant gestion et propriété. Incontestablement, les travailleurs les plus politisés ou syndiqués sont les plus sensibilisés à l’idéologie autogestionnaire. Ils manifestent plus d’opposition au mode de gestion par l’économie de marché. Les syndiqués les plus fervents à l’autogestion sont les membres de FO et de la CFDT. Les membres de FO sont plus nombreux mais plus réticents au changement du mode de gestion des entreprises352.

Il est difficile de conclure sur la popularité de l’autogestion en 1969. L’enquête étudiée ne représente qu’un millier d’ouvriers, cependant elle démontre de façon certaine l’embarras des ouvriers devant l’autogestion. Les ouvriers interrogés relativisent le problème de la propriété des entreprises : seuls 25 % d’entre eux estiment que la nationalisation des grands secteurs de production est une revendication très importante. L’enquête souligne des aspirations confuses à un changement dans les rapports avec le travail mais l’absence de traduction politique précise. Même les travailleurs qui se déclarent intéressés par la politique hésitent sur la notion d’autogestion et se divisent sur la question de la participation. Les auteurs de cette enquête expliquent cette confusion par le fait que l’opinion des ouvriers ne résulte pas d’analyses économiques ou politiques. « Leurs réponses rendent davantage compte d’attentes personnelles, conscientes ou inconscientes, nées de la vie du travail, que d’un ralliement au programme revendicatif de telle ou telle confédération »353.
Au lendemain de Mai 68, le PSU se radicalise. L’influence grandissante de tendances proches de l’extrême gauche oriente le parti vers de nouveaux débats théoriques. Ces débats teintés d’un marxisme dogmatique marginalisent le parti dans la vie politique institutionnelle.


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