Doc. 1 – Innovation, invention, découverte








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SOCIOLOGIE DE L'INNOVATION

DOCUMENTS COMPLEMENTAIRES

Doc. 1 – Innovation, invention, découverte
(…)

Pouvons-nous nous entendre, tout d’abord, sur le sens des mots ? Si la découverte montre ce qui n’était pas connu, mais qui existe déjà dans la nature ou comme objet logico-mathématique (celle de l’Amérique par exemple, ou des gènes), l’invention qui seule se brevète crée quelque chose de nouveau par la combinaison menée de façon nouvelle de conditions connues. (…)

Le génie d’invention « se fait une route là où personne n’a marché avant lui » (Voltaire).

L’innovation, quant à elle, est dans le domaine de la vie sociale et politique ce que l’invention est dans celui de la technique : un bouleversement de ce qui était tenu pour acquis, en principe non réversible. C’est « un processus d’influence qui conduit au changement social et dont l’effet consiste à rejeter les normes sociales existantes et à en proposer de nouvelles » (Larousse). L’innovation remplace un régime ancien dans un domaine quelconque par un régime nouveau qui va progressivement devenir dominant par l’acceptation commune des hommes et des sociétés.

L’invention technique n’est pas l’innovation même si elle en est la condition.

Bien des processus techniques que nous considérons comme innovants ne sont rien d’autre que des raffinements sans cesse proposés pour l’amélioration d’inventions connues de longue date. Ils aident à mieux vivre dans le cadre d’une culture partagée ; ils peuvent susciter l’émerveillement ; ils ne sont pas nécessairement innovants s’ils ne peuvent, avec un minimum de recul, être considérés comme inscrits dans le patrimoine des idées nécessaires de l’humanité.

La novation est cependant la condition de l’innovation certes mais l’acceptation et la diffusion d’une idée peuvent être découplées du moment même où l’invention a eu lieu. Ce fut le cas par exemple pour l’invention de la poudre à canon, en Chine, utilisée pour des usages pyrotechniques exclusivement, avant que l’usage s’en répande dans d’autres domaines moins honorifiques et ludiques dans les sociétés européennes du Moyen-Age. L’innovation ici n’est pas nécessairement bonne. L’invention, neutre, portait en elle cependant ces possibilités qui ont bouleversé l’art de la guerre et l’équilibre des nations mais cette utilisation stratégique innovante n’a été ni voulue ni sans doute perçue par le génie propre des Chinois inventeurs. Il leur manquait l'intuition capitale si maléfique de ce que la maîtrise de la poudre pouvait apporter au contrôle des Etats et des populations.

On sait aussi que les Aztèques connaissaient la roue, s’ils ne s’en servaient pas comme d’un instrument efficace de portage et de transport. Elle apparaît sur des jouets d’enfants exclusivement. On peut s’interroger sur les moyens de portage et de levage utilisés par cette civilisation en l’absence d’animaux porteurs de grande force et de systèmes d’utilisation des énergies naturelles, il reste que la roue, innovation qui est devenue partie certaine du socle dur des idées nécessaires de l’humanité, n’a pas été, alors même qu’elle était connue en son principe logique, considérée par eux comme un facteur nécessaire de développement. Parce qu’ils plaçaient leurs efforts de maîtrise et de compréhension de l’univers dans d’autres domaines tandis que la main d’œuvre humaine et servile suffisait à l’accomplissement de leurs grands desseins.

Car il ne s’agit pas en effet d’aveuglement, mais d’une orientation différente du grand dessein général d’une société donnée.

On peut prendre des exemples plus proches de notre culture de cet aveuglement spécifique. Il s’agit là d’une donnée d’observation. Il a fallu attendre Galilée pour que soit analysée mathématiquement la parabole que décrit le jet d’eau ou celle que décrit la course d’un boulet de canon. Avant Galilée, la mathématique rendait compte de l’effet d’une force ascendante rectiligne continue qui se brisait net en un point, ce qui entraînait une chute verticale également rectiligne de l’eau ou de l’obus. Et pourtant, comme Francastel l’a noté, les peintres qui reproduisaient ce qu’ils voyaient de leurs yeux, figuraient la course du jet d’eau sous une forme parabolique. Il n’y a pas eu de découverte puisque la chose était là, artificiellement étalée aux yeux par la peinture, mais le dessillement de l’œil de l’intelligence des choses a été plus tardif que celui de la pure constatation empirique et de la reproduction.

Il n’y a peut être pas d’innovation en ce cas particulier encore que le regard ait définitivement changé sur un certain nombre d’éléments naturels et donc sur la capacité de leur manipulation. Mais il illustre comme les autres le fait de ce que j’ai appelé cet « aveuglement » qu’ont toutes les cultures sur des points précis qui, développés par la suite par d’autres cultures ou par les mêmes en une autre temporalité, ont conduit à de grandes innovations reprises par l’humanité toute entière.

Pour qu’il y ait innovation en effet, avec l’acceptation d’une nouvelle donne par l’humanité, il faut un certain nombre de conditions. Pour que l’invention technique ou la découverte suscite l’innovation, soit réalisable en quelque sorte, il ne suffit pas qu’elle soit possible, que ce soit dans un idéal logico-mathématique ou dans le registre matériel de la combinaison de formes, il faut surtout qu’elle soit pensable, c’est-à-dire qu’elle soit acceptable par l’esprit de ceux à qui elle est proposée. (…)
Une situation carrément inverse se rencontre et même fréquemment : des choses peuvent être pensables et pensées par l’homme avant même que la réalisation technique soit envisageable. Le possible est là, il est pensable, sans être réalisable autrement que sous la forme de combinaisons institutionnelles ou d’ersatz techniques voués à l’échec. Le rêve d’Icare conduit à l’échec d’une possibilité pensée mais pas encore réalisable. Il fallait qu’Icare ait le désir d’échapper à sa condition de marcheur et surtout qu’il ne voit pas d’incompatibilité majeure entre la marche et le vol, pour qu’il s’invente des ailes artificielles en prolongement de ses bras au risque de se brûler, mais il faudra attendre que soient mieux connus les principes de la résistance de l’air et de sa portabilité pour que l’aviation prenne son essor.

Prenons un autre domaine : la procréation médicalement assistée est entrée dans les mœurs du monde, même si c’est de façon inégalement partagée. Pour la fécondation in vitro avec transfert d’embryons (FIVETE), qui est une opération lourde, il a fallu maîtriser les techniques de la maturation accélérée des ovules, de leur extraction, de la fécondation in vitro par des procédés de plus en plus raffinés comme l’ICSI, puis de la réimplantation avec aménagement hormonal des chances de succès, pour que l’usage devienne courant et qu’on puisse parler d’innovation devant l’acceptation sociale qui en est faite. Mais la chose était pensable et pensée bien avant, dans toutes les régions du monde et il y avait des ersatz de réalisation par le biais d’institutions reconnues par diverses cultures : par exemple, la possibilité pour des femmes ménopausées ou stériles d’avoir des enfants par le mariage entre femmes où l’une qui est l’époux obtient les enfants légitimes qu’elle n’a pu mettre au monde, par la femme qu’elle épouse légalement et qu’elle fait engrosser par un serviteur ; ou encore le prêt d’utérus qui existait à Rome, entre amis intimes, l’un prêtant sa femme féconde à l’autre le temps de lui faire un enfant ; ou encore la possibilité pour un mort d’avoir post mortem des enfants légitimes qui lui soient reconnus ; ou encore le prêt ou le placement d’enfants, règle commune en Océanie. Le pensable et le réalisable par voies institutionnelles existent avant même que l’invention technique vienne rendre les choses biologiquement possibles.
Nous dirons donc que l’innovation relève profondément de l’acceptation socio-culturelle. Par là-même elle touche tous les aspects de la vie, du gouvernement des hommes et de la pensée. De ce simple fait, son champ d’application est universel, quel que soit le temps que prend l’innovation pour devenir cette part inhérente du patrimoine de l’humanité dont nous avons parlé. C’est cette exigence qui oblige à constater que toute invention n’est pas source d’innovation et que bien des prouesses techniques modernes n’ont pas de caractère innovant, révolutionnaire, dans la mesure où elles se contentent d’ajouter quelque chose de plus à ce qui existe déjà. Les grands miroirs des observatoires modernes sont certes l’effet de prouesses étonnantes mais ce n’est rien d’autre qu’un raffinement de plus en plus grand sur l’invention des lentilles et du microscope, qui fut, elle, à la source d’une considérable innovation, puisqu’elle a donné à l’homme l’accès à l’infiniment petit et à l’infiniment grand de l’espace.

(…)

Retenons, pour que l’innovation existe, la présence nécessaire de plusieurs facteurs. Le premier est celui, connu en anthropologie, sous le label des « possibilités limitées d’émergence ». Homo erectus est apparu il y a plus de 900 000 ans et a conquis la plus grande partie de la planète puisqu’on trouve ses traces à Java, en Chine, en Afrique de l’Est et du Nord. Il a découvert le feu il y a 500 000 ans dans ces différents endroits. A cette date apparaît l’homme de Néanderthal, qui révolutionne l’industrie lithique, avec un système de taille qui implique une idée de l’objet à obtenir avant même sa fabrication. Vers – 35 000 apparaît homo sapiens. Durant tout le paléolithique, l’homme chasse et cueille avant qu’apparaisse dans les parties occidentales de la Méditerranée la troisième grande innovation après l’usage du feu et celle de l’outil taillé, à savoir la domestication des plantes, au néolithique. Or force est de constater à la fois l’universalité et la quasi contemporanéité de ces grandes et nécessaires innovations sur le capital desquelles nous vivons toujours. (…) Mais de manière plus empirique, il est certain que les mêmes observations de phénomènes naturels qui sont autant de possibilités limitées d’émergence, canalisent l’expérience et expliquent l’apparition simultanée de mêmes techniques comme l’émergence de systèmes de pensées fondés sur ces toutes premières observations constantes, que l’on peut dire scientifiques et rationnelles eu égard aux moyens d’observation dont nos ancêtres disposaient.

Les possibilités limitées d’émergence sont aussi des constantes d’ordre logique : il peut y avoir différentes formes de flèches mais elles doivent toutes être perforantes ; différentes formes de récipients, mais ils sont tous creux, etc…

Aux possibilités limitées d’émergence (même si le nombre des occurrences possibles est très grand), il faut ajouter d’autres facteurs pour que l’innovation ait lieu. Citons : la coopération par emprunt et diffusion ; la coopération par cumul des connaissances ; l’expérimentation volontaire par essais et erreurs.

On n’emprunte bien que ce qui est déjà là, c’est-à-dire qui peut être immédiatement retenu comme pensable (peut-être déjà pensé) et donc intégrable. Ainsi quand les Espagnols débarquèrent aux Amériques, ils apportèrent avec eux des conceptions des plantes et des conceptions médicales héritées de Galien et d’Avicenne, faisant du rapport du chaud et du froid un élément essentiel de compréhension du monde. Ce système fut immédiatement accepté, et considéré plus tard par certains observateurs comme importé et imposé par la pensée religieuse chrétienne et européenne. En fait, les sociétés indiennes avaient de la même manière élaboré des conceptions du monde, du corps, de la santé et de la maladie fondées sur la maîtrise du rapport du chaud et du froid. Parce que les idées importées étaient pensables, elles furent aussi acceptables et acceptées bien que provenant de la puissance dominante.

Nous avons vu la place énorme qu’accordent Leiris et d’autres après lui, comme Lévi-Strauss, au contact, à l’emprunt et à la diffusion pour la constitution des connaissances, celle des cultures variées qui peuvent leur être associées, et ajouterai-je, pour l’acceptation de l’innovation. Prenons le cas du papier, innovation des temps historiques. On utilisait le bambou en Chine de – 400 à – 300. Vers 105, sous les Han, un fonctionnaire royal fabrique du papier avec du chanvre et des écorces de mûrier écrasées au pilon. Ensuite, on essaiera le lin, l’écorce de rotin, l’hibiscus. Beaucoup plus tard, on y inclut de l’amidon pour coller le papier et des baies de philodendron pour le protéger des insectes. Au IXème siècle, l’usage du papier est général en Chine. On diffuse alors des imprimés par xylographie. Le papier monnaie existe et porte le sceau impérial. Auparavant, l’invention a diffusé au Japon et en Corée au VIIème siècle. Puis elle suit la route de la soie et arrive à Antioche. Les royaumes arabes en lutte contre les Chinois les battent à Samarcande en 751. Ils font prisonniers des papetiers qui sont à l’origine d’une industrie florissante en milieu arabe où on découvre l’usage de la meule pour remplacer le mortier et le pilon. A Bagdad, on fabrique alors du papier de lin et de chanvre. En Egypte, au Fayoum, on commence à produire du papier de lin vers 801 et on abandonne définitivement le papyrus. Damas se met à exporter vers l’Europe où l’on utilisait toujours parchemins et vélins. Au XIème siècle, Fès devient un grand centre de production. On y améliore le papier en y ajoutant de la gomme et de l’amidon de riz. L’Espagne musulmane exporte en France et en Italie de 1150 à 1275. Puis c’est l’Italie qui devient centre de production à Fabriano, en utilisant désormais des arbres à cames et non des meules. Ce papier très cher arrive aux foires du Lendit en Champagne et Troyes ouvre alors son premier moulin en 1348. Mais c’est seulement à la fin du 17ème siècle qu’on utilisera couramment le papier en France.

On voit, par cet exemple détaillé, comment une invention capitale, passant de mains en mains, constamment améliorée dans ses ingrédients et dans le modus operandi, a pu s’intégrer en une dizaine de siècles au patrimoine de l’humanité, par une série d’ajouts et d’emprunts d’un capital de savoir non protégé par des brevets.

Il s’agit là de techniques, concernant une innovation importante. Mais la coopération par accumulation de connaissances est aussi le fait de la découverte et de l’invention scientifiques. Prenons un exemple plus près de nous. C’est Mendel qui découvre en 1865 les lois de l’hérédité, découverte si inattendue qu’elle passe totalement inaperçue. Trois chercheurs (Hugo de Vries, Carl Correns et Erich von Tschermak) les découvrent à nouveau en 1900 ; la découverte est immédiatement acceptée parce que le regard a changé : on y voit désormais l’explication de la transmission des variations qui sont le moteur de l’évolution des formes vivantes. Le terme de gènes n’apparaît pas à ce moment, parce que l’existence de cet objet n’était pas reconnue. Qu’il y ait des lois de transmission de caractères n’impliquait pas qu’il existât des particules matérielles responsables de cette transmission. C’est à d’autres biologistes travaillant à la fin du 19ème siècle sur la structure des cellules que revient le mérite de montrer l’importance des noyaux et des chromosomes dans la transmission héréditaire (August Weismann), grâce aux progrès des microscopes et lentilles. Puis Thomas Morgan montre en 1910 que les gènes sont portés par les chromosomes, structures visibles au microscope, mais le gène n’est toujours pas un objet autonome. C’est par la chimie que la matérialité du gène apparaît : Oswald Avery découvre en 1944 que le gène est une molécule d’acide désoxyribonucléique (ADN) dont on ignore la structure. La connaissance de cette structure viendra de la cristallographie cette fois grâce à Jim Watson et Francis Crick et l’utilisation d’une technique de diffraction des rayons X. C’est en 1961 et 1965 que la règle de correspondance entre gènes et protéines a été établie. Ainsi donc il a fallu un siècle et un passage de flambeau de généticiens à des biologistes, puis à des chimistes, puis à des cristallographes et à nouveau à des biologistes, pour parvenir à une notion floue et multiple, mais capable de circuler entre disciplines. Ce n’est pas un objet réel dévoilé par la science mais la construction d’un objet capable de rendre compte des observations expérimentales faites jusqu’ici. (…)
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