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Albert Cim

Le petit Léveillé



BeQ

Albert Cim

1845-1924


Le petit Léveillé
roman


La Bibliothèque électronique du Québec

Collection À tous les vents

Volume 978 : version 1.0

Du même auteur, à la Bibliothèque :


Contes et souvenirs de mon pays

Histoire d’un baiser

Albert Cim (1845-1924), de son vrai nom Albert Cimochowski, était le fils d’un officier polonais et d’une mère française. Il naquit à Bar-le-Duc en 1845. Il a été fonctionnaire des Postes et des Télégraphes à Paris, mais son activité d’homme de lettres lui valu d’être cinq fois lauréat de l’Académie Française. Il resta très attaché à sa ville natale qu’il évoqua dans plusieurs de ses écrits.

Le petit Léveillé

Édition de référence :

Paris, Librairie Hachette et Cie, 1910.

Numérisation : Serge Pilon.

À Pierre Boehler

Un ami de son père.

Albert Cim.

I



L’oncle Justin.


Césaire Léveillé venait de descendre au jardin, par cette radieuse matinée de mai, et il s’amusait à secouer les arbres pour en faire choir les hannetons blottis sous les feuilles, quand la voix de son grand-oncle, de « l’oncle Justin », retentit derrière lui, sur le seuil de la maison.

« Césaire ! Césaire ! »

En même temps, M. Justin Léveillé s’avançait dans l’allée centrale bordée de buis, qui coupait perpendiculairement en son milieu une seconde allée, et partageait ainsi le jardin en quatre carreaux d’égale superficie. Il ne tarda pas à rejoindre son neveu.

« Le facteur vient de passer, dit-il, et il m’a remis une lettre de Cambournac. Nous partirons demain.

– Oh ! déjà ? fit Césaire avec un douloureux étonnement et une sorte d’effroi.

– Oui, mon enfant. Cambournac nous attend, et il ne faut pas différer davantage.

– Ah, mon oncle !

– C’est dans ton intérêt. Tu marches sur tes treize ans, et je me reprocherais de retarder plus longtemps ton entrée en apprentissage. Je ne voudrais pas quitter ce monde sans avoir assuré ton sort, sans te voir établi... Tu ne peux compter que sur toi, mon fi, sur ton travail, ton application, ta bonne conduite. Ce que je te laisserai sera peu de chose, puisque ma pension de service militaire expire avec moi ; mais enfin ce peu, s’il ne te suffit pas pour acquérir plus tard un fonds de commerce d’horlogerie et de bijouterie, soit ici, à Verdun, soit ailleurs, te facilitera du moins cette acquisition et t’aidera à l’installer. Mon ami Cambournac sera là, du reste, pour te guider, dans le cas où je manquerais... Eh ! Eh ! J’ai soixante-dix ans, et, à cet âge-là...

– Je t’en prie ! s’écria Césaire en se suspendant, tout ému et en larmes, au cou de son oncle.

– Je sais que tu m’aimes bien, mon trésor !

– Comment ne t’aimerais-je pas ? Tu m’as élevé, tu m’as tenu lieu de père et de mère... Je n’ai que toi ! Quelle reconnaissance ne te dois-je pas ? Oh ! oui, je t’aime bien ! »

Et Césaire serra de nouveau son oncle dans ses bras et l’étreignit longuement.

« Mais, mon enfant, ce que j’ai fait pour toi, reprit l’oncle Justin après s’être dégagé de cette affectueuse étreinte, quelqu’un l’avait précédemment fait pour moi... Toi, à ton tour, tu le feras pour un autre, pour quelque orphelin, quelque parent qui réclamera ton aide. C’est la vie, cela ! J’ai été comme toi, élevé par un de mes oncles, un oncle de ma mère, bien qu’elle vécût encore, ainsi que mon père ; mais tous deux étaient très pauvres, chargés de famille, et, pour leur venir en aide, mon oncle Lantenois... – Ah ! cela ne date pas d’hier, ce que je te conte-là ! Il s’agit de plus d’un demi-siècle ! – Mon oncle Lantenois me prit avec lui, se chargea de mon entretien et de mon instruction, et comme un jour je le remerciais, ainsi que tu viens de me remercier toi-même il y a un instant, il m’interrompit : « Ce que tu crois me devoir, me dit-il, tu le rendras plus tard à un autre, qui s’acquittera de même envers toi, en secourant et soulageant un de ses semblables. » Cher oncle Lantenois ! Comme il était bon ! Quelle délicatesse était la sienne ! Une délicatesse qui n’avait d’égale que sa générosité. De son vivant, je ne lui ai pas témoigné, il me le semble du moins, ma gratitude autant que je l’aurais dû, comme il le méritait ; ce n’est que plus tard que j’ai compris combien grande était ma dette ; mais je n’ai jamais cessé de penser à lui et de le bénir. En souvenir de moi, par affection pour moi, mon petit Césaire, n’oublie pas non plus l’oncle Lantenois et tout le bien qu’il m’a fait.

– Non, mon oncle, je te le promets, et je te promets aussi de m’efforcer de te prouver ma reconnaissance et ma tendresse par mon bon travail chez M. Cambournac, mon zèle et mon obéissance envers lui.

– J’y compte, mon enfant, et je suis persuadé que tu la tiendras, cette promesse. D’ailleurs, Cambournac est un excellent homme, l’obligeance, l’indulgence et la douceur mêmes, tu t’en apercevras vite. Je le connais bien, j’ai eu tout loisir d’apprécier ses qualités durant les vingt-deux ans que nous avons été ensemble au régiment. »

C’était, en effet, dans un régiment de ligne, et dans la musique de ce régiment, que M. Justin Léveillé et M. Tiburce Cambournac s’étaient connus. Placé par son oncle Lantenois dans une maison de commerce, une importante maison de laines, M. Justin Léveillé, qui avait la passion de la musique et s’était de bonne heure acquis, à force d’étude et d’exercice, un remarquable talent de clarinettiste et de flûtiste, avait, peu après la mort de son oncle, abandonné le commerce, pour entrer au 159e de ligne, où il venait d’être reçu au concours premier soliste de clarinette. Quelques mois plus tard arrivait dans ce même régiment le piston Cambournac, de quelques années plus jeune que Justin Léveillé, et bientôt entre eux deux se nouait une cordiale et vive amitié.

Aux approches de la quarantaine, Tiburce s’était marié, puis avait presque aussitôt quitté la vie militaire pour reprendre son ancien état d’horloger. Il était allé s’établir à Paris, où il avait bien mené sa barque et gagné en quinze ou vingt ans plusieurs milliers de francs de rente, de quoi finir ses jours modestement, mais tranquillement.

Justin lui, n’avait pris sa retraite que longtemps après le départ de son ami Tiburce. Sur ses modiques ressources et minimes économies, il était parvenu à acquérir dans son pays natal, à Verdun-sur-Meuse, à l’extrémité de la rue Saint-Sauveur, une proprette maisonnette d’un étage, avec un tiers d’hectare, autrement dit cent verges de jardin derrière.

« C’est ici que je me retirerai, se plaisait-il à se répéter ; c’est dans ce verdoyant petit coin que je mangerai ma pension de retraite. »

Le moment vint de mettre à exécution ce projet, d’aller prendre possession de la maisonnette, jusqu’alors louée à quelque officier de la garnison ou quelque employé de l’enregistrement ou de la poste. Comme un seigneur dans son domaine, M. Justin Léveillé s’installa sous cet humble toit, et savoura le plaisir d’être chez lui et d’être son maître. Partageant son temps entre le jardinage et la pêche à la ligne, la musique, qu’il n’avait garde de délaisser, et la mise en ordre et la contemplation de ses vieilles gravures, – une autre de ses passions, – variant ainsi on ne peut mieux ses passe-temps et jouissances, il était plus heureux qu’un roi et goûtait tout le bonheur réservé au sage, quand un soir une singulière nouvelle lui arriva.

Le maire d’une petite commune des Vosges l’informait, qu’une de ses parentes, une nièce à lui et portant son nom, était près de mourir et le réclamait instamment.

De nièce, il ne s’en connaissait pas : ses deux frères et ses deux sœurs étaient depuis longtemps décédés, et n’avaient, à son su, laissé aucune descendance encore existante.

Il avait pour femme de ménage une vieille voisine, native comme lui de Verdun, mais qui n’était jamais sortie de cette ville et avait gardé mémoire de la plupart des anciens habitants. C’était la mère Fauquignon, – Léocadie, de son prénom. Il s’entretint avec elle de cette prétendue nièce.

« Serait-ce une bru de mon frère Henri ? Il était père de deux garçons, dont l’un est mort sans s’être marié ; quant au second, Octave, il n’a jamais donné de ses nouvelles, mais je le croyais mort aussi...

– Effectivement, répliqua la vieille femme, je me souviens très bien de votre frère Henri et de ses deux garçons ; je me souviens également de votre frère Georges, qui a eu un fils...

– Un fils qui est mort avant lui, à l’âge de dix-huit ans.

– C’est cela. Je me rappelle aussi parfaitement vos deux sœurs, mesdemoiselles Jeanne et Clairette... Je les revois encore à leurs noces ; elles se sont mariées le même jour...

– Oui, et elles sont mortes à quelques semaines d’intervalle sans laisser de progéniture.

– Il n’y a que le plus jeune fils de votre frère Henri, votre neveu Octave, dont je ne saurais que dire non plus, reprit Léocadie. Il a de bonne heure quitté le pays. Il a dû se marier quelque part, et ce ne peut être que sa femme qui vous réclame aujourd’hui. »

En tout cas, il n’y avait pas de temps à perdre, et quelques heures après avoir reçu la dépêche du maire de Nayemont, M. Justin Léveillé montait en wagon et faisait route vers Saint-Dié, gare la plus proche de ce village de Nayemont.

Quand il y arriva, le lendemain, dans la matinée, cette nièce inconnue de lui avait cessé de vivre ; il ne put que constater son identité : c’était bien la veuve de son neveu Octave Léveillé. Celui-ci, qui travaillait dans une scierie de la contrée, était mort accidentellement peu auparavant ; maintenant c’était le tour de sa femme.

L’oncle Justin apprit en même temps pourquoi la défunte l’avait avec tant d’instance mandé près d’elle : elle était mère d’un petit garçon de quatre ans, et sa dernière parole avait encore été une anxieuse et ardente prière à l’adresse de l’oncle Justin, un suprême appel à sa bonté et à sa pitié.

« Qu’il n’abandonne pas mon enfant ! Dites-lui bien que c’est le vœu d’une mourante, que je l’en conjure par tout ce qu’il y a de plus sacré ! »

Et c’est ainsi que l’oncle Justin se trouva nanti d’un pupille et reçut charge d’âme.

Il emmena le petit Césaire à Verdun, le garda près de lui, dans sa gaie maisonnette de la rue Saint-Sauveur ; l’éleva lui-même, avec l’aide de Mme Fauquignon, lui enseigna l’alphabet et l’écriture, puis la grammaire, l’arithmétique, les généralités de l’histoire et de la géographie, ainsi que des notions courantes de physique, de chimie et d’histoire naturelle. Il n’oublia pas la musique, pour laquelle il était passionné, et inspira cette même passion à son élève. À douze ans, Césaire était un excellent flûtiste, et ne rêvait pas d’autre profession que celle-là. Mais l’oncle Justin était un homme circonspect et expérimenté.

« Non, mon enfant, répondait-il à Césaire, pas de profession uniquement artistique ! C’est trop incertain et aléatoire, trop dangereux. Sois musicien amateur tant que tu voudras, et même le plus que tu pourras, mais possède un métier matériel et d’utilité constante, un gagne-pain pratique assuré. C’est parce que je t’aime, parce que je te veux heureux plus tard, que je combats aujourd’hui ton désir, si vil qu’il soit. Vois-tu, mon petit Césaire, l’Art est peut-être ce qu’il y a de plus beau sur terre, de plus grand et de meilleur avec la Bonté ; mais ce dieu exige un culte désintéressé. Chercher à trafiquer de lui, à lui faire produire de l’argent, à vivre de cet autel, c’est bien chimérique d’abord, ou tout au moins très risqué ; puis peut-être, à mon humble sens, n’est-ce pas tout à fait digne. Mieux vaut, crois-moi, lui rester foncièrement et immuablement fidèle, mais se créer des ressources en dehors de lui. C’est ce qu’a fait mon ami Cambournac, dont je t’ai maintes fois parlé, un zélé et fervent adepte de la musique, lui aussi, mais qui n’a pas dédaigné d’apprendre l’état d’horloger, de s’établir tout simplement et prosaïquement horloger-bijoutier, et qui n’a pas à se repentir de cette décision, qui s’est en une quinzaine d’années, amassé une gentille aisance. J’y ai bien réfléchi, et j’ai, acquis la conviction que je ne saurais mieux te placer qu’auprès de lui. Cambournac est un de mes vieux camarades, le plus ancien et je puis même dire le seul qui me reste à l’heure qu’il est. Tu auras affaire à un patron d’humeur égale et douce, indulgent et bienveillant, un brave et digne homme dans toute l’acception du mot, et un homme qui a fait ses preuves dans son métier, qui y a réussi : c’est quelque chose. En outre, et comme un comble de chance, Cambournac a justement pour l’art musical le même goût que toi et que moi. Tu es donc sûr auprès de lui de n’être pas détourné de ce penchant, au contraire. En vérité, mon enfant, plus j’y songe, plus je ne découvre qu’avantages pour toi dans cette situation.

– Je crois aussi, mon oncle, que tout se rencontre pour que je m’y plaise. Et cependant... Cela me fait tant de peine de te quitter !

– T’imagines-tu, cher enfant, que cette séparation ne me coûte pas ? Mais je me dis que c’est dans ton intérêt, pour ton avenir... Et puis, Verdun n’est pas tellement éloigné de Paris qu’on ne puisse aller se voir deux ou trois fois l’an. Allons, essuie tes larmes, mon petit Césaire Léocadie va m’aider à préparer ta malle... Il faut que nous soyons demain soir chez Cambournac. »

II



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