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Convalescence


La mort de l’oncle Justin avait plongé Césaire dans une invincible prostration, et sa guérison complète, que pronostiquait avec tant d’assurance et à si bref délai le docteur Geoffrin, se trouva indéfiniment retardée par ce cruel deuil. La fièvre l’avait ressaisi ; de nouveau l’appétit s’en était allé ; ses jambes, veules et cotonneuses, ne le portaient plus ; ses forces l’abandonnaient : il restait tout abasourdi, brisé et comme anéanti par ce coup aussi terrible qu’imprévu.

Ah ! le jovial M. Gibraltar avait beau dire et beau prêcher : les grandes douleurs ne se dissipent pas à commandement, et ne surmonte pas qui veut ses ennuis et ses peines.

« Si je ne m’étais pas sauvé de chez M. Cambournac, j’aurais reçu des nouvelles de mon oncle, j’aurais été prévenu de la gravité de sa maladie, je serais retourné près de lui, je l’aurais revu avant sa mort... Tandis qu’il est parti sans que je l’aie embrassé une dernière fois ! Ah ! ce sera le regret de toute ma vie, le remords qui ne cessera de me ronger le cœur ! »

Le comte et la comtesse de Massonges étaient là, heureusement, pour prendre soin de lui, et tous les deux s’efforçaient à qui mieux mieux de le distraire, de le consoler et de le remettre sur pied. Selon une réflexion de M. Scipion Gibraltar, Césaire, dans son infortune, avait eu une chance, une aubaine insigne et inappréciable, celle de rencontrer le comte de Massonges, de devenir son « sauveur », et de trouver ainsi près de lui un refuge et un appui, de se créer, sans y penser et par suite des événements eux-mêmes, au moment où l’oncle Justin allait disparaître et lui manquer, un nouveau bienfaiteur et une seconde famille.

« Ce qui prouve bien, concluait l’intrépide optimiste, qu’on ne doit jamais désespérer tant qu’on est sur terre. Presque toujours le remède est à côté du mal, le salut ou la compensation auprès de la perte, la victoire à quelques pas de la défaite, comme le Capitole qui confinait si judicieusement à la roche Tarpéienne. Il n’y a qu’à patienter un peu et se laisser vivre.

Dès que Césaire recommença à se lever et put sortir, M. de Massonges fit de lui son compagnon dans ses quotidiennes visites à ses fermes et dans ses courses à travers la forêt de l’Argonne. Il lui enseigna à se guider dans ce dédale immense, au milieu de ces laies et layons, sentes, tranchées et dessertes, qui zigzaguent en plein taillis sur la crête du plateau ou en dévalant les pentes, presque toutes abruptes et déchiquetées, de l’un et de l’autre versant. Il lui montra les parages curieux, les points saillants, tous les sites ravissants de cette contrée : tantôt l’agreste et imposante abbaye de la Chalade, et l’ancienne voie romaine de la Haute-Chevauchée, qui serpente du nord au sud dans toute la partie supérieure de la forêt ; tantôt, dans la partie méridionale et derrière Clermont, la rustique chapelle de Sainte-Anne, et l’esplanade de l’ancien château, la charmante combe de Beauchamp, la Gorge-le-Diable ou de Belle fontaine, l’ermitage de Saint-Rouin, les Six Frères : six chênes énormes poussés sur la même souche ; le carrefour du Beau-Charme, la Grosse-Tête, etc.

La ferme du Prieur, « le Prieuré », cachée et comme enfouie dans une étroite gorge, – la Gorge-le-Prieur, – au pied des contreforts de Beaulieu, et dont les plantureuses prairies, entrecoupées de haies vives ou de landrages (barrières faites avec des poteaux et des perches), sont arrosées par un large ruisseau, était surtout l’objet des excursions du comte et de Césaire. La région, très accidentée, avec toutes ses hauteurs couronnées de bois, offre un aspect des plus pittoresques, qui a depuis longtemps attiré l’attention et provoqué l’admiration : le nom de Beaulieu – comme d’ailleurs ceux de Beauchamp, de Bellefontaine, etc., – l’indique bien.

Du sommet de cette colline escarpée, promontoire ou éperon de la chaîne de l’Argonne, l’œil embrasse un immense panorama, une double plaine sans fin, où courent et se déploient deux rivières d’importance, l’Aisne, déjà forte, quoique peu distante de sa source, et l’Aire, son affluent, plus large et plus puissante ; où, à travers le lacis des branches, l’eau des étangs miroite comme une nappe d’argent ; d’où émergent de toutes parts quantité de clochers, jusqu’à celui de Saint-Étienne de la ville haute de Bar-le-Duc, situé à dix lieues de là ; et que bariolent et égayent les toits de tuiles ou d’ardoises d’une multitude de villages, de hameaux et de fermes, les blancs lisérés d’une infinité de routes et de chemins, les bistres nuancés des champs, le vert des prairies, l’or des colzas, le bronze des forêts lointaines.

Il y avait là, au moyen âge, sur cette pointe de l’Argonne, une célèbre abbaye de Bénédictins, originairement fondée par saint Rodingue, – Saint-Rouin, selon l’appellation vulgaire, – dont l’ermitage se voit encore aux alentours, au centre d’une des plus gracieuses combes des bois de Beaulieu. Une partie des bâtiments de ce monastère, qui était placé sous l’invocation de saint Maurice, est restée debout et abrite, derrière ses tourelles à demi ruinées et sa longue façade en briques, nombre d’habitants du village : les cellules se sont transformées en chambres, et de braves paysans, gais vignerons et délurés forestiers, rétameurs ou « fondeurs » ambulants, revenus de leurs estivales pérégrinations à travers nos départements du nord, ont remplacé les savants moines d’autrefois.

Le comte de Massonges, qui connaissait mieux que personne l’histoire de sa contrée et les antiques mœurs et usages de l’Argonne et du Clermontois, racontait à Césaire les luttes sanglantes que ces religieux avaient eu à subir, tantôt contre les comtes de Bar, tantôt contre les rois de France, – placés qu’ils étaient entre cette enclume et ce marteau. Plusieurs fois, notamment dans le courant du XIVe siècle, l’abbaye fut saccagée, l’église incendiée, et les moines de Beaulieu, qui n’étaient plus qu’une dizaine lors de la Révolution, furent dispersés à cette époque. Les caveaux et souterrains, qu’on aperçoit encore et dont de simples planches ou quelques pierres masquent aujourd’hui l’ouverture à ras du sol, passent pour avoir, durant cette orageuse période, servi de retraite à plus d’un suspect. Sur tout ce passé, d’ailleurs, les anciens du village possèdent quantité de récits et de traditions, nombre de légendes surtout, les unes terrifiantes, d’autres facétieuses et goguenardes, qu’ils se plaisent à narrer dans les veillées d’hiver. À tel carrefour, non loin de cette rangée de sapins qui conduit au village, cette stèle brisée rappelle la mort d’une pauvre bûcheronne surprise un soir par une tempête de neige ; là, au bord de ce sentier, dans cette étroite excavation en forme de niche, ces croix rustiques marquent la tombe des derniers ermites de Saint-Rouin ; ici, cet effondrement que vous voyez dans la roche, c’est le Saut du boulanger : poursuivi jadis – il y a bien longtemps ! – par la foule à qui il avait vendu de mauvais pain, un boulanger du couvent tâchait de s’enfuir ; il courait, courait... ; arrivé sur le bord du précipice, il voulut sauter, il s’élança, en effet ; mais, s’il échappa à la vengeance des hommes, il ne put éviter la colère divine : il s’élança, mais en même temps il disparut, enlevé par le Diable.

L’Argonne, que Dumouriez appelait les Thermopyles de la France, et dont on a si justement dit que « nulle autre part en France on ne trouve des bois plus drus et plus noirs, et où les loups résident encore en grand nombre »1, avec sa vie forestière si intense et si curieuse, était pour Césaire un continuel sujet d’étonnement et d’émerveillement. Il lui semblait, en causant avec M. de Massonges, ou plutôt en l’écoutant et en dévorant ses récits, voir s’ouvrir devant lui un monde nouveau, un monde mystérieux, étrange et féerique.

La première fois, par exemple, qu’en sortant du coquet vallon de Bellefontaine, aux abords de Futeau et de Courupt, il entendit des ouvriers verriers, à peine vêtus, tout harassés de leur dur labeur, mal en point et sordides, se traiter en seigneurs, s’appeler « chevaliers », et que M. de Massonges lui assura que ce n’était pas une plaisanterie, que ces ouvriers étaient vraiment nobles et avaient droit à ce titre, il demeura tout interloqué, tomba, comme on dit, de son haut.

« Les gentilshommes verriers appartiennent à une très ancienne noblesse de notre pays, mon enfant, repartit M. de Massonges. Dans les premières années du XIVe siècle, un édit de Philippe le Bel déclara que les nobles travaillant aux verreries ne dérogeaient pas ; et Henri III, Henri IV, Louis XIII, Louis XIV et Louis XV ont confirmé ce privilège, dont les gentilshommes verriers de l’Argonne, que nos paysans nomment par dérision les hâzis, c’est-à-dire les brûlés, ont toujours, été très fiers. En raison même de cette fierté, ils ne se marient qu’entre eux, ils n’ont d’autres successeurs que leurs enfants ou leurs parents, et forment ainsi une caste particulière et fermée.

– Pour quel motif, monsieur, les verriers sont-ils venus s’établir ici plutôt que dans de grandes villes ?

– Parce qu’ils trouvent ici en abondance et à portée de la main tout ce dont ils ont besoin pour leur industrie : le sable d’abord, le bois ensuite, et la fougère, qui leur fournit ou plutôt leur fournissait le carbonate de potasse nécessaire à la fonte du verre. En outre, ils sont ici placés à proximité de deux importants centres vinicoles, par conséquent de deux vastes débouchés pour leurs produits, leurs bouteilles : la Champagne, universellement célèbre, comme tu le sais, par ses vins ; et le Barrois, dont le vignoble de pineau, aujourd’hui bien déchu, jouissait jadis d’une grande et excellente réputation. Mais cette industrie du verre s’en va de chez nous, mon ami ; le chauffage à la houille a détrôné le chauffage au bois, et la plupart des verreries de notre vallée de la Biesme éteignent leurs feux. »

Puis il y avait les bûcherons, les brioleurs avec leurs mulets, qui, chargés de billes de bois, descendent les côtes les plus abruptes, et, souvent abandonnés à eux-mêmes, leurs sonnailles au cou, sans autre conducteur qu’un mulet plus âgé et expérimenté, regagnent par troupes, docilement et tintinnabulant, leur point de départ ; – les brintiers, qui vont cueillir dans la forêt des brins d’épine, de néflier ou de coudrier pour en façonner cannes et manches de fouet ; – les plantiers, la plupart véritables maraudeurs, qui, de l’automne au printemps, durant surtout les jours de dégel, de brouillard ou de pluie, se glissent dans le bois pour en extraire des plants vifs de diverses essences, charme, saule et bouleau, aune et frêne principalement, qu’ils vendent à des receleurs particuliers, et à très bon prix parfois.

« Encore un commerce qui tend à disparaître, observait le comte de Massonges. Les plantiers, dont le métier est très fatigant et très dur, qui sont continuellement menacés et traqués par les gardes, deviennent – et heureusement ! car leurs déprédations causent à nos forêts des dommages considérables, – deviennent de plus en plus rares. On n’en rencontre pour ainsi dire plus dans la partie méridionale de l’Argonne ; il faut dépasser les Islettes, monter jusqu’à Boureuilles ou Varennes, jusqu’à Vienne-le-Château ou Binarville, pour en trouver, et encore en bien moins grande quantité que dans mon jeune temps. Il y a de vieux plantiers que cette disparition contriste. J’en ai entendu soupirer : « Les gars d’à présent ne valent pas ceux de jadis ! On craint méshui de se fatiguer ; on ne veut plus se donner de mal ; on aime ses aises, « son bien-être... ». C’est possible, et si la disparition de ces déplorables chapardeurs est due à ce sybaritisme, tant mieux, après tout, et bon débarras ! »

M. de Massonges expliquait aussi et surtout à Césaire le travail de la ferme, tout ce qui concernait l’élevage, l’entretien et l’exploitation du bétail, et les manipulations et transformations du lait. Escorté du père Garaudel, le fermier du Prieuré, il le promenait dans les étables, et lui démontrait les avantages ou les inconvénients de tel ou tel aménagement ; l’emmenait à travers prés, et lui enseignait les propriétés des herbes et des divers fourrages ; s’attardait avec lui dans la laiterie ou la fromagerie à considérer et à suivre toutes les opérations des filles de ferme.

Ces rustiques études, si nouvelles pour lui, intéressaient vivement Césaire, le passionnaient à un tel point qu’il ne pensait plus à l’horlogerie et négligeait la musique.

« Comme il ferait bon vivre ici ! » se disait-il parfois en laissant errer son regard sur les pentes escarpées de Beaulieu et la large hêtraie en hémicycle où s’adossait le Prieuré.

Le printemps était venu, et tout le paysage avait revêtu sa verdoyante livrée. L’influence de ce doux et reposant spectacle, de ce milieu si paisible et si salubre, aussi bien que de ce resplendissant renouveau, se faisait profondément sentir chez Césaire. Il avait recouvré ses forces et abandonné l’écharpe qui soutenait son bras. Sa blessure était complètement fermée ; il n’en restait plus d’autre trace qu’une mince viselle, une sorte de fossette. Il pouvait le mouvoir à son gré et comme auparavant, son bras, et le docteur Geoffrin avait assuré que « c’était fini », qu’il n’y avait plus d’accidents à redouter.

« Le grand air, les arômes et la vue de nos bois, voilà ce qu’il lui faut ! avait-il ajouté. Voilà ce qui achèvera de le remettre, au moral comme au physique. »

Et Césaire ne se lassait pas de le respirer, ce bon air, il en emplissait à plaisir ses poumons ; il ne se rassasiait pas de les contempler, ces épaisses frondaisons, il s’imprégnait et s’enivrait de tout ce charme sylvestre et de toute cette sève. Quant à l’autre blessure, celle que lui avait causée la mort de son oncle et qu’il portait au cœur, elle saignait toujours, celle-là, et il sentait bien qu’il n’en guérirait pas ; que toujours, toujours, dût le temps la cicatriser, elle serait prête à se rouvrir ; que, jusqu’à son dernier souffle, il se souviendrait, il pleurerait le bon et généreux vieillard qui lui avait tenu lieu de père et de mère, l’avait recueilli et élevé, et tant aimé. La pensée de son cher défunt ne le quittait pas, on peut le dire, d’un seul moment, et l’oncle Justin semblait l’accompagner partout, être sans cesse avec lui

« Ah ! dire qu’il n’est plus là, que je suis arrivé trop tard !... »

Et de grosses larmes – des larmes que surprenait parfois et que comprenait M. de Massonges – emplissaient ses yeux.

Non, hélas ! en dépit des philosophiques exhortations de M. Gibraltar, non, on ne guérit pas comme on veut, songeait Césaire ; on ne s’arrache pas du cœur à point nommé et à commandement tout ce qui y a germé, affections, regrets ou deuils ; il y a des sentiments trop pénétrants, trop puissants, qui défient toute sagesse, échappent à toute contrainte.

XII



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