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M. Scipion Gibraltar


M Gibraltar était un des habitués du château de Clermont ; souvent même il accompagnait à Beaulieu son ami Massonges ou allait l’y rejoindre. Mais ce n’était ni la splendide vue dont on jouit de ce sommet, ni le souvenir des studieux Bénédictins, anciens hôtes du monastère, ni les essais et perfectionnements mis en pratique à la ferme du Prieur, qui l’attiraient dans ces parages. Non. M. Gibraltar n’effectuait cette excursion que pour rendre visite au père Jacquet, l’aubergiste de l’endroit, dont il appréciait tout particulièrement la cuisine et la cave. Le père Jacquet possédait les meilleurs crus de la contrée, et son petit vin gris ou pelure d’oignon, aussi bien que ses omelettes agrémentées de fines rondelles de saucisson, jouissaient, dans toute l’Argonne, tout le Verdunois et tout le Barrois, voire même au-delà, d’une réputation absolument justifiée.

Assis à l’extrémité de la claire salle à manger de l’auberge, contre la fenêtre, qui donnait sur un étroit meix (jardin) et d’où l’œil plongeait sur la vallée de l’Aire, ayant devant soi, tout près, trois hautes collines isolées, arrondies en cônes et boisées de la base au sommet, Sérimont, le Pain-de-Sucre et Saint-Maxe, M. Gibraltar ne se lassait pas, tout en trinquant avec son vieux camarade Massonges, de lui rappeler force aventures de leur jeune temps, de lui conter maintes historiettes, qui parfois les faisaient tous les deux rire aux éclats, et que Césaire ne pouvait écouter non plus sans se dérider.

M. Scipion Gibraltar dit « l’Armateur » avait eu une existence très mouvementée, très orageuse, avait passé par bien des épreuves et bien des crises, dont il ne s’était tiré qu’à force de bonne humeur et de bon sens, « deux qualités essentiellement françaises », ajoutait-il. C’était un bon vivant, dans toute l’acception du terme, c’est-à-dire non seulement un homme d’un caractère facile et gai, mais aussi d’une obligeance extrême et d’une libéralité infatigable, un homme toujours prêt à rendre service. Césaire en avait eu la preuve dès sa première rencontre avec lui. Le décès de son oncle et la question d’hoirie qui en résultait avaient entraîné l’obligation juridique de nommer un tuteur et un subrogé tuteur au jeune orphelin. Le comte de Massonges s’était trouvé tout naturellement désigné pour le premier de ces titres, qu’il avait d’ailleurs revendiqué. M. Scipion Gibraltar réclama pour lui le second, le titre de subrogé tuteur de Césaire, et se chargea de toutes les démarches, assuma toute la besogne nécessitée par la liquidation de cette succession.

« J’habite Verdun, je suis donc tout porté, dit-il à M. de Massonges. Toi, il te faudrait chaque fois prendre le train ou faire atteler ton cheval à ta voiture, venir à la ville tout exprès... Laisse-moi donc arranger cela, et ne t’inquiète pas. J’aurai soin des intérêts de ton sauveur, comme s’il m’avait sauvé la vie à moi-même, je t’en réponds ! »

Fils d’un gros industriel de Verdun, M. Scipion Gibraltar, qui pouvait compter sur une fortune de plus d’un million, s’était trouvé ruiné de très bonne heure, presque à sa sortie du collège, par d’imprudentes spéculations engagées par son père. Pour se rattraper, il résolut de s’expatrier, et alla tenter la fortune à Gênes d’abord, puis à Naples, au Caire ensuite, enfin dans l’Amérique du Sud.

À Gênes, il se mit à apprendre le métier de confiseur et de pâtissier, et, s’étant établi à son compte, il imagina un singulier procédé pour attirer les clients.

Il existait alors – il y a une cinquantaine d’années – de petites pièces de cinq francs en or. Trois fois par semaine, les mardi, jeudi et samedi, Scipion Gibraltar glissait une de ces piécettes dans une des brioches qu’il fabriquait. La chose se savait, car, bien entendu, il avait eu soin de l’annoncer, de la trompeter et tambouriner le plus possible, et, ces trois jours-là, c’était par centaines d’abord, puis par milliers qu’il débitait ses brioches. Il avait organisé ainsi une véritable loterie dont tout chacun, moyennant due soldi, deux sous, voulait avoir un billet, – un billet qui n’était jamais perdu, puisqu’on avait toujours la ressource de le croquer et de s’en régaler.

La police finit par s’émouvoir de la chose, et défense fut faite à Scipion Gibraltar d’insérer désormais quoi que ce soit dans ses pâtisseries, sauf la fève traditionnelle du jour des Rois. Un seul jour par année, c’était vraiment trop peu, et Scipion Gibraltar, que le succès avait enhardi et mis en appétit, préféra quitter Gênes et aller s’installer dans une autre ville, où les jeux de hasard fussent également en vogue, où le lotto, la loterie, en particulier, possédât de très nombreux et fervents adeptes. Il choisit Naples, qui, à cette époque, faisait partie d’un gouvernement autre que celui de Gênes, loua une boutique sur le quai Santa Lucia, et recommença à insérer ses petites pièces de cinq francs dans ses brioches.

Là, son trafic prospéra si vite et si bien, que, dix-huit mois plus tard, l’industrieux Scipion partait pour l’Égypte avec un fort magot et allait fonder au Caire une grande maison de pâtisserie et confiserie, à laquelle il ne tarda pas d’adjoindre plusieurs autres commerces : épicerie, parfumerie, mercerie, articles de Paris, etc.

Il s’était transformé en commissionnaire-importateur. Il resta en Égypte près de dix ans ; puis, ayant appris et reconnu que l’Amérique du Sud lui offrirait de meilleurs débouchés, il s’embarqua pour Buenos-Aires, où il se remit de plus belle à importer et s’occupa aussi d’exporter à peu près tous les produits imaginables.

Scipion Gibraltar aimait l’activité, le va-et-vient et le brouhaha des affaires ; il avait besoin de se mouvoir, de se secouer et se trémousser : c’était sa vie. Plus il était surchargé de travail et surmené, plus il se trouvait heureux, mieux il se portait.

« À la bonne heure ! On n’a pas le temps de s’ennuyer au moins, pas le temps de se rouiller ! »

Aussi, l’esprit toujours en éveil, toujours à l’affût des améliorations possibles, toujours projetant quelque ingénieux système, caressant quelque invention nouvelle, il réussit à donner tort au proverbe : « Pierre qui roule n’amasse pas mousse ».

Il roula beaucoup, parcourut presque le globe entier, et, grâce à son opiniâtre labeur, à sa vive et féconde intelligence, à sa perspicacité et à son flair, à sa rondeur et à sa gaieté aussi, à toutes ses brillantes et séduisantes qualités, il sut remplir son escarcelle, amasser de la mousse ou du foin plein ses bottes.

À cinquante-six ans, il se trouvait à la tête d’une fortune supérieure à celle que son père pensait lui transmettre et avait si soudainement perdue.

C’est alors que M. Gibraltar songea à regagner le pays natal et à y finir ses jours. Il ne s’en était, du reste, jamais complètement détaché ; il avait toujours entretenu correspondance avec les quelques amis qu’il y avait laissés, avec son ex-condisciple Guy de Massonges notamment. C’est par lui qu’il avait été informé certain jour que la maison de la rue des Capucins, construite jadis par son père et abandonnée par celui-ci à ses créanciers, était à vendre, et il s’était empressé de la racheter. C’est là qu’il se retira à son retour en France. Le comte de Massonges devint naturellement aussitôt un des familiers de cette demeure, tout comme M. Gibraltar du château de Clermont : il ne se passait guère de semaine sans qu’on se rendît visite et qu’on rompît le pain ensemble.

D’autres amis d’enfance, M. Scipion Gibraltar n’en comptait plus guère à Verdun ; beaucoup d’entre eux étaient morts, beaucoup aussi avaient quitté la ville, et leurs traces s’étaient perdues.

Quoique M. Justin Léveillé, le grand-oncle de Césaire, n’eût pas été autrefois le camarade de classe de M. Gibraltar, et qu’il existât entre eux une notable différence de condition, comme ils étaient à peu près du même âge et s’étaient connus dans leur jeune temps, ils se serrèrent la main et se traitèrent presque familièrement dès qu’ils se retrouvèrent.

M. Gibraltar était d’ailleurs l’homme le moins fier de la terre, et, à l’encontre de tant de parvenus qui font continuellement sonner leurs pistoles, il témoignait à chacun, indigent ou rentier, bourgeois, artisan ou campagnard, la même courtoisie et la même cordialité. Sa franche et souriante figure, ses grands yeux clairs et vifs, à la fois doux et malicieux, non moins que ses manières simples et engageantes et sa rondeur d’allures, lui attiraient d’emblée la sympathie de tous ceux qui l’approchaient.

Le vulgaire, toujours prêt à exagérer, le croyait bien plus riche encore qu’il ne l’était. Volontiers on le traitait de Crésus et de nabab ; et ce surnom de « l’Armateur », que beaucoup d’habitants de cette ville terrienne, où toutes les professions navales et toutes les choses maritimes sont lettres closes, lui donnaient, évoquait dans leur esprit des images mystérieuses et éblouissantes, de gigantesques opérations merveilleusement productives, des flots d’or, un Pactole étincelant et intarissable, où cet heureux concitoyen n’avait eu et n’avait encore qu’à puiser.

Quel que fût du reste le chiffre exact de sa fortune, et si relativement modeste et sans prétention que fût son train de vie, M. Scipion Gibraltar avait la main large et ne comptait pas, dès qu’il s’agissait d’œuvres de bienfaisance. Les dames de charité, lorsqu’elles faisaient leurs quêtes à domicile, tablaient spécialement sur la munificence de « l’Armateur », et ce calcul n’était jamais suivi de déceptions.

Les deux amis, le comte de Massonges et M. Scipion Gibraltar, étaient, en un mot, tout à fait dignes l’un de l’autre, et créés à souhait pour s’entendre et se suppléer.

C’est ainsi qu’afin d’épargner au comte une suite de dérangements, M. Gibraltar, devenu le subrogé tuteur de Césaire, s’était spécialement chargé de surveiller, au nom de l’orphelin, la liquidation de la succession de M. Léveillé ; et, quand il ajoutait : « J’aurai soin des intérêts de ton sauveur, comme s’il était le mien propre », on pouvait le croire sur parole, et pas n’était besoin même de cette déclaration.

Un point embarrassait M. Gibraltar et le préoccupait vivement...

Quoique n’étant pas un des intimes de M. Justin Léveillé, il l’avait suffisamment connu pour savoir qu’il possédait, outre sa pension de retraite d’ancien militaire, un certain pécule, dont les revenus venaient grossir les trimestres de cette pension. Ce pécule, ces économies amassées peu à peu et de longue date par l’oncle Justin, et qui pouvaient s’élever, selon les supputations et conjectures de M. Gibraltar, à trente ou quarante mille francs, on n’en trouvait nulle trace chez le défunt. Sa succession, qui revenait tout entière à son petit-neveu, son seul parent, se composait uniquement de la maison avec jardin sise rue Saint-Sauveur et du mobilier qu’elle contenait.

« C’est étrange ! marmonnait M. Gibraltar. Il m’a cependant parlé à deux reprises de titres qu’il avait achetés, d’obligations de la ville de Paris notamment. Il n’était pas homme à mentir, certes non ! Et pourquoi d’ailleurs m’aurait-il conté cela, si le fait n’était pas exact ? Que sont-elles donc devenues, ces obligations ? Les aurait-il vendues dans ses derniers jours ? Mais alors on retrouverait trace de ces opérations, trace de l’argent produit par cette vente ! »

Il fut impossible à M. Gibraltar de découvrir les numéros de ces valeurs ; mais il acquit la certitude que M. Léveillé ne s’était défait d’aucune d’elles durant les derniers temps de sa vie.

« Alors où sont-elles ? »

Il s’en ouvrit au juge de paix qui avait apposé, puis levé, les scellés ; mais celui-ci ne sut que lui répondre.

« Vous avez vu vous-même ce que nous avons trouvé dans le secrétaire, dans les tiroirs du bureau et dans ceux des commodes ? Des lettres, des factures, des papiers de toutes sortes ; mais de titres, point.

– Je suis cependant certain qu’il y en avait, qu’il doit en exister quelque part ! se récria M. Gibraltar.

– Où ? repartit le juge de paix. Nous avons fouillé dans tous les coins.

– C’est vrai.

– Remarquez, en outre, que, si ces valeurs avaient été déposées chez un banquier ou expédiées à un agent de change, il y aurait un récépissé...

– À moins que ce récépissé ne se soit égaré ?

– L’hypothèse n’est guère probable. M. Léveillé avait beaucoup d’ordre, était très soigneux...

– J’en conviens ; cependant...

– Je suis tout disposé à recommencer les recherches, si vous le désirez, monsieur Gibraltar ?

– Volontiers ! »

Bien que plus minutieuses et plus étendues que les précédentes, ces nouvelles perquisitions n’amenèrent pas de résultat meilleur.

En s’en allant, le juge de paix interrogea la femme de ménage du défunt, Mme Fauquignon, « la Léocadie », qui avait la garde de l’immeuble, mais elle ne put fournir aucun renseignement.

De plus en plus perplexe, quoique toujours aussi convaincu de l’existence de ces titres, M. Gibraltar s’en revint chez lui en se répétant encore :

« Où sont-ils ? Où a-t-il bien pu les cacher ? »

L’idée lui vint, – il n’en manquait jamais, d’idées, M. Scipion Gibraltar, – avant de sonder les planchers et d’inspecter les murailles, d’effectuer discrètement une enquête sur le compte de Mme Fauquignon, sur sa probité tout particulièrement, et il découvrit que cette probité n’avait pas toujours été à l’abri de tout reproche. En même temps, il constata que ladite gardienne venait de faire certaines dépenses quelque peu exagérées pour ses ressources habituelles.

« Décidément, se dit-il, c’est de ce côté qu’il faut chercher ! »

Il retourna chez le juge de paix, et lui exposa ses soupçons.

Ce magistrat de lui répondre aussitôt en secouant la tête que c’était là une question fort délicate, qu’il faudrait des preuves, des preuves palpables, irréfragables...

« Je vous en fournirai, répliqua M. Gibraltar, et pas plus tard que demain matin ! Vous verrez ! »

Et, prenant congé de son interlocuteur, il retourna rue Saint-Sauveur, où il trouva Mme Fauquignon assise sur le seuil de sa porte.

« Vous êtes diantrement heureuse de pouvoir vous reposer, Léocadie ! s’exclama-t-il dès l’abord.

– Comment cela, monsieur Gibraltar ?

– Nous n’en dormons pas, M. le juge de paix ni moi ! Cette succession de M. Léveillé présente de telles complications, de telles bizarreries !

– Ah !

– Elle nous donne un tel tintouin ! Mais nous nous obstinerons... nous ne lâcherons pas pied, ah dame non ! Et forcément nous arriverons à découvrir le pot aux roses !

– Le ?...

– Le pot aux roses ! Je peux bien vous avouer cela, à vous. Léocadie, que votre maître a toujours tenue en si haute estime...

– Oh ! mais oui, monsieur ! Pour sûr !

– Qui méritez toute confiance...

– Ah certes !

– Qui jouissez de la considération générale...

– Et si quelqu’un en est digne, je puis m’en vanter...

– C’est bien vous. Il n’y a, en effet, dans toute la ville, qu’une voix sur votre chapitre. Aussi, je ne crains pas de vous faire part de nos tracas, à M. le juge de paix et à moi, de l’étrange perplexité où nous nous trouvons... Mais nous perquisitionnerons encore demain, encore après-demain, s’il le faut, et nous continuerons nos recherches au dehors, chez les banquiers, chez les changeurs, chez tous les commerçants...

– Quelles... quelles recherches, monsieur ? demanda Léocadie, toute pâle.

– Les recherches des titres, spécialement des obligations de la ville de Paris, composant la fortune de M. Léveillé. Nous n’avons encore rien trouvé, ma pauvre Léocadie !

– Oh !

– Rien que le testament !

– Ah ! il y a...

– Oui, il y a un testament, et nous l’avons. Et le pire... je vous le dis tout à fait entre nous : n’allez pas le répéter !

– Soyez sans crainte, monsieur, je vous promets...

– Le pire, c’est pour vous...

– Pour moi ?

– Hélas, ma pauvre Léocadie ! C’est vous qui êtes frustrée...

– Moi ?

– Oui. Ce testament est fait en partie en votre faveur...

– En ma ?...

– En votre faveur, oui, et il se trouve nul pour vous ; c’est comme s’il n’existait pas, puisque le legs qui vous est fait ne correspond à rien, n’est représenté par rien.

– Je... je ne comprends pas, balbutia Léocadie.

– C’est à vous... Encore une fois, motus ! reprit M. Gibraltar : attendez que M. le juge de paix vous ait lui-même communiqué ces dispositions testamentaires... C’est à vous, en reconnaissance des bons soins que vous n’avez cessé de lui donner, que M. Léveillé lègue sa fortune mobilière.

– Mobilière ?

– En d’autres termes, son argent, ses titres. La fortune immobilière, c’est-à-dire la maison et le jardin, est attribuée à son petit-neveu.

– Ah !

– Vous comprenez à présent ?

– Oui... oui, monsieur, balbutia Léocadie tout émue, le visage rayonnant de joie.

– Or, d’argent et de titres, pas l’ombre ! poursuivit M. Gibraltar. C’est inconcevable ! Les a-t-il enfouis dans un bas de placard ou sous une lame de parquet, les a-t-il mis en dépôt dans quelque banque, quelque établissement financier, ou bien, au contraire, les lui aurait-on dérobés ? Nous ne savons, nous cherchons... Mais ne vous lamentez pas, ne vous désespérez pas, Léocadie, nous les dénicherons, ces titres, M. le juge de paix est bien résolu à déployer tout le zèle possible dans cette enquête, à y mettre toute l’activité et toute la vigueur imaginables, une inlassable opiniâtreté, je vous en réponds ! »

Le lendemain matin, lorsque M. Gibraltar et le juge de paix rentrèrent dans la maison et renouvelèrent leurs investigations, ils n’eurent pas besoin de les prolonger beaucoup, pour les voir réussir. Dans un des premiers meubles qu’ils visitaient, un secrétaire qu’ils avaient déjà fouillé du haut en bas les jours précédents, tout au fond d’un tiroir, la main du juge de paix rencontra une épaisse liasse.

« Vous aviez raison, monsieur Gibraltar ! Voici des papiers qui n’étaient pas là hier... Je me souviens parfaitement : je suis certain d’avoir regardé dans ce tiroir... Mais comment vous y êtes-vous pris pour amener cette indigne femme à restituer son larcin ? »

M. Gibraltar conta au magistrat à quel artifice il avait eu recours dans la circonstance.

« Je me doutais bien, ajouta-t-il, qu’au lieu de conserver par devers elle les titres qu’elle avait soustraits, elle préférerait les remettre subrepticement en place, dès qu’elle saurait qu’ils lui ont été attribués par testament, et aurait la certitude d’en devenir la légitime propriétaire. Encore suis-je persuadé, monsieur le juge de paix, que nous n’avons pas tout, qu’un titre ou deux ont été déjà négociés par cette malhonnête gardienne et manquent à l’appel... C’est ce qui explique les dépenses qu’elle a faites dans ces derniers temps, dépenses peu en rapport avec ses ressources.

– C’est fort plausible, absolument vraisemblable, et vous avez, monsieur Gibraltar, il faut le reconnaître, un flair de policier...

– Vous me flattez, monsieur le juge de paix. Je ne fais ici que défendre les intérêts de mon pupille, et j’espère qu’en faveur de l’intention, il me pardonnera la ruse que j’ai dû employer. J’avais le devoir de ne pas le laisser dépouiller, de le faire rentrer en possession de son bien...

– Il est certain que c’est grâce à vous que son héritage lui arrive... lui arrive à peu près intact. Et, à propos, qu’allons-nous faire de cette peu scrupuleuse personne, cette femme Fauquignon ? Déposez-vous une plainte contre elle pour détournement des fonds dont elle avait la garde ? Si elle n’avait pas tout remis, par hasard, si elle avait conservé quelques bribes...

– Non, monsieur le juge de paix, elle n’a rien conservé, j’en suis sûr. Elle s’est dit qu’elle allait être déclarée propriétaire, légitime propriétaire, encore une fois, de cette fortune, et elle l’a intégralement restituée, – sauf les quelques cent francs déjà mangés.

– Mais alors ?

– Alors je les rembourserai de ma poche, j’indemniserai moi-même mon pupille. Mais pas de plainte judiciaire, pas de procès ! En agissant ainsi, avec cette mansuétude, je suis convaincu que je remplis les intentions du testateur, de ce bienveillant et clément M. Léveillé. Il aurait pardonné, j’en ai la certitude. Pourquoi nous montrer plus sévères que lui ? »

XIII



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