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À Vélizy.


De temps à autre, généralement deux fois par an, au mois de mai et à l’automne, M. et Mme Cambournac invitaient la famille Martin à venir passer une journée de dimanche dans leur propriété de Vélizy. Ils s’efforçaient par là de maintenir et de resserrer leurs bonnes relations avec M. Martin, habile ouvrier, aussi exact que consciencieux, qui leur était extrêmement utile. Trop occupé pour pouvoir suffire seul à tous les réglages et rhabillages de montres ou de pendules que sa clientèle réclamait de lui, M. Cambournac était bien obligé de se faire suppléer, et il tenait d’autant plus à M. Martin qu’aucun des nombreux aides et suppléants auxquels il s’était jusqu’alors adressé n’avait réussi comme lui à le satisfaire.

« Non, je n’en ai jamais rencontré et je n’en rencontrerai jamais un meilleur ! disait-il. On peut absolument et de toute façon compter sur lui. Aussi il faut le ménager, il faut nous l’attacher. »

Par ce radieux dimanche de septembre, vers les neuf heures du matin, M. Cambournac et Césaire, qui étaient partis, comme de coutume, en compagnie de Mme Cambournac, la veille au soir, après la fermeture de la boutique, se disposaient à aller à travers le bois au-devant des Martin, quand Césaire s’entendit appeler par sa patronne.

« Petit ! Petit ! Attends un peu ! Ne l’emmène pas, Tiburce ! ajouta-t-elle en se tournant vers son mari. J’ai besoin de lui, tu comprends bien ! J’ai beau avoir Mme Montgobert avec moi, je ne puis suffire à tout, un jour comme celui-ci particulièrement, un jour où nous avons du monde !

– En effet, Colombe, c’est vrai, je ne réfléchissais pas, répondit l’horloger avec sa mansuétude habituelle.

– Tu ne réfléchis jamais à rien, toi ! Pendant que nous dresserons le couvert, le petit s’occupera de la cuisine, il surveillera le gigot, tout en épluchant la salade ; il y aura le café à moudre ensuite. Puis je voudrais bien que les plates-bandes qui longent le mur fussent arrosées ; elles ne l’ont pas été hier soir, et elles ont soif. Tiens, petit, commence par là, amuse-toi à arroser les plates-bandes. »

« Amuse-toi à arroser... Amuse-toi à bêcher... Amuse-toi à faire ceci... Amuse-toi à faire cela... » : c’était l’aimable et fallacieuse locution que se plaisait à employer Mme Colombe Cambournac pour donner ses ordres à son apprenti et lui imposer quelque bonne grosse et lourde corvée.

« Tu sais où est l’arrosoir, petit ? Il est dans le cellier...

– Oui, madame, je sais. »

Certes, oui, il le savait, le « petit », où se trouvait l’arrosoir, puisque lui seul s’en servait, lui seul, – sauf Mme Montgobert, qui remplaçait en leur absence les maîtres de la villa, – arrosait tout le jardin. Arroser, sarcler, écheniller, bêcher, ratisser, voilà à quoi il était exclusivement occupé tous les dimanches, à part deux ou trois intermèdes de cornet à pistons. Grâce à ses dispositions naturelles et à ses précédentes études musicales, il avait fait de rapides progrès dans la connaissance de cet instrument et y montrait même déjà un réel talent. C’était, avec les notions culinaires et ménagères et les cours du marché, les prix des diverses denrées alimentaires, tout ce qu’il avait appris, depuis trois mois qu’il vivait sous le toit et la tutelle des époux Cambournac.

À force de fréquenter ce marché de la rue de l’Abbé-Grégoire où s’approvisionnait Mme Cambournac, il avait fini par se familiariser plus ou moins avec quelques-uns des fournisseurs, et il avait amplement ouï parler de sa patronne, narrer sur elle de bien amusantes et bien caractéristiques anecdotes.

Un jour, par exemple, elle se vantait d’avoir découvert un infaillible moyen pour empêcher son mari et l’apprenti de ce dernier, – un prédécesseur de Césaire, – de trop manger ; et comme la marchande, la fruitière, devant qui elle se targuait de la sorte, l’interrogeait curieusement :

« Quel peut bien être ce moyen ?

– Je m’en vais vous dire... lui glissa-t-elle à mi-voix et en clignant de l’œil, comme pour souligner la malice. Je fais mauvais ! Oui, au lieu de bonne cuisine, dont on se régalerait, dont on mangerait trop, par conséquent, j’en fais de la mauvaise. Je prends de préférence de bas morceaux, des légumes pas frais, qui commencent à se piquer... et puis je sale ou je poivre trop, en sorte qu’on se retient, on n’a nulle envie de retourner au plat. »

Ébahie, la fruitière la considérait, bouche béante, paupières écarquillées, comme en extase et admiration.

« Eh bien, vrai, m’ame Cambournac, vous en avez, un aplomb ! Il n’y a que vous pour avoir des idées semblables !

– N’est-ce pas ?

– Ah, dam ! oui ! Il n’est pas donné à tout le monde d’imaginer de telles roueries ! »

Mais, dans une autre occurrence, elle avait rencontré plus rusé qu’elle.

Toujours par esprit d’économie, elle avait contracté l’habitude de n’acheter jamais que du pain rassis, du pain cuit la veille ou même l’avant-veille : le pain tendre se mange si vite et fait si peu de profit ! Or, quelques années auparavant, M. Cambournac avait eu pour élève un jeune Berrichon, qui était malin comme un singe et éprouvait pour le pain dur la plus vive répugnance. Comment dissuader la patronne de lui en servir ? Faisant contre fortune bon cœur, il s’était mis à dévorer de ce pain tant qu’il avait pu, et un dimanche, dans le jardin de Vélizy, Mme Cambournac l’avait surpris en train de couper en fines tranches le quignon qu’il venait de recevoir, et d’étaler au soleil ces minces languettes.

« Qu’est-ce que vous faites donc, Pierre ?

– Madame, je fais sécher mon pain.

– Sécher votre pain ?

– Oui, madame. Plus il est sec, plus je l’aime, plus je le mange avec appétit. Je ne peux souffrir le pain tendre : il m’agace les dents, m’est désagréable au possible. »

À dater de ce jour, Mme Cambournac cessa de s’approvisionner de pain rassis, et le jeune Berrichon, tout en ayant l’air de maugréer et de faire la grimace, put se régaler de pain tendre tout à son aise.

En quittant, quelques semaines plus tard, la maison Cambournac, – où les apprentis ne séjournaient jamais longtemps, ne faisaient que passer, en quelque sorte, ainsi que Césaire l’entendit bientôt répéter de toutes parts, – le susdit Berrichon ne manqua pas de confier l’aventure aux dames du marché, qui en firent des gorges chaudes. Toutes, du reste, étaient pertinemment édifiées sur le compte de l’horlogère, de sa cupidité et de son extrême et féroce ladrerie.

« Pas étonnant qu’elle soit parvenue à mettre de l’argent de côté ! – Pas malin de faire si vite fortune, avec des rubriques de ce genre ! Certes, non ! » marmonnaient-elles souvent entre elles.

Césaire attendait avec impatience le mois d’octobre pour voir arriver l’oncle Justin et lui dévoiler la critique situation où il se trouvait. Il s’était décidé à ne pas la lui exposer par lettre : il craignait de lui faire de la peine, à lui qu’il aimait tant et dont il se savait si aimé ; il craignait de l’inquiéter et de l’effrayer ; les choses s’expliqueraient mieux de vive voix, il le pressentait, en était convaincu.

À ces ennuis et ces vexations, résultat de sa fausse position chez M. Cambournac, s’ajoutait un cuisant regret de la contrée où il avait grandi et qui était comme son pays natal, une nostalgie qu’il avait commencé à ressentir peu de jours après son arrivée à Paris et qui devenait de plus en plus accablante, de plus en plus douloureuse.

« Par moments, je n’y résiste plus ! Il me semble que je vais tomber malade, que je vais être obligé de rester au lit Je ne me sens plus de forces ! »

Voilà ce qu’il avouait à Antoinette, cette après-midi de dimanche, en se promenant avec elle dans la grande allée qui court sur la lisière du bois, – le Cordon de Vélizy, – et longe la ferme de la Grange-Dame-Rose.

M. et Mme Cambournac et M. et Mme Martin suivaient à petits pas, tandis que M. Kiki, qui était aussi de la fête, gambadait sans relâche, sautait les fossés, plongeait dans les taillis, pourchassait les oiseaux, s’en donnait à cœur joie.

Ah ! il était vraiment amusant à la campagne, M. Kiki, et vous témoignait son plaisir et son ravissement de maintes façons, par toutes sortes de tours et de farces.

Il jouait à cache-cache avec sa jeune maîtresse, mais très bien, et tout comme aurait pu le faire une petite ou un petit camarade. Il s’embusquait derrière un arbre, un gros arbre, et avait soin de ne pas se montrer et de tourner autour, à mesure qu’on se dirigeait vers lui, de manière à être toujours masqué par le tronc de l’arbre.

Mieux que beaucoup de petites filles, il savait sauter à la corde ; et rien n’était plus comique que de le voir lever simultanément les quatre pattes, et activer ou ralentir ses mouvements, selon qu’on lui criait : « Vinaigre, Kiki ! Allons, vite ! » Ou : « De l’huile, Kiki, de l’huile ! »

Le jeu de ballon était encore un des grands amusements de Kiki. Vous lanciez le ballon vers lui, et il s’arrangeait de façon à le recevoir, à le ragager, sur son museau, et à le repousser, le relancer dans votre direction. Parfois aussi il y jouait tout seul, le projetant devant lui à coups de museau, puis courant après, le chassant plus loin, et ainsi de suite. Mais il préférait de beaucoup avoir un vis-à-vis qui lui renvoyât le ballon et avec qui il pût engager la partie.

Il y avait surtout un jeu auquel se plaisait M. Kiki, un jeu inventé par lui et où il semblait se moquer on ne peut mieux de son partenaire. Il suffisait de lui jeter une canne, un morceau de bois ou d’étoffe, un objet quelconque, pour qu’il s’élançât dessus, le saisit entre ses crocs, et l’emportât à quelques mètres de vous. Là, il le déposait à terre et se couchait à côté, les pattes allongées et le museau sur elles. Dès que vous approchiez, qu’il se doutait que vous alliez ramasser l’objet, il le happait de nouveau et s’empressait de le porter plus loin ; à cet endroit, il recommençait à s’étendre, l’œil sournoisement braqué sur vous, pour se sauver derechef à votre approche. Et, tout en effectuant ce manège, il avait l’air de vous railler et de vous rire au nez, de vous dire :

« Ah ! tu crois que tu l’attraperas ? Tu te figures comme ça bonnement que je vais te permettre de le prendre ? Ah ! mais non ! mais non ! »

Antoinette était en train d’expliquer à Césaire une des qualités les plus remarquables et les plus précieuses de cet étonnant petit chien : il avait la spécialité de retrouver les objets perdus.

« Ainsi, tiens, disait-elle, – car, à force de voir Césaire, que son patron expédiait trois ou quatre fois par semaine chez M. Martin, elle s’était suffisamment familiarisée avec lui pour le tutoyer, – il m’a retrouvé l’an dernier, à cette place même, dans cette cépée de noisetiers, un couteau auquel je tenais beaucoup. Je savais l’avoir égaré par ici plusieurs mois auparavant, ce couteau, et j’avais eu beau dire alors à Kiki : « Cherche ! Cherche le couteau à maîtresse ! » Il n’avait rien pu découvrir. Voilà que l’année dernière, en nous promenant et comme nous repassions en cet endroit, j’interpelle Kiki : « C’est cependant par ici que j’ai perdu mon couteau ! Oui, c’est bien là... Oh ! le vilain Kiki, qui ne sait rien retrouver, qui n’est plus bon à rien ! Oh ! le vilain ! » Aussitôt le voilà qui s’élance en grondant et aboyant, qui plonge tête baissée dans les noisetiers, se met à fouiller de tous côtés avec ses pattes et son museau, toujours grommelant et grondant ; puis, tout à coup, il ressort, accourt à moi triomphalement, mon couteau dans sa gueule Ah ! le bon Kiki ! » acheva Antoinette en caressant le dos de l’intelligent épagneul, qui dardait sur elle ses étincelants petits yeux noirs à reflets d’or, et se rendait certainement bien compte qu’on parlait de lui et qu’on faisait son éloge.

Mais, autant M. Kiki était joyeux, dégourdi et tapageur, lorsque ses maîtres l’emmenaient avec eux, autant il se montrait taciturne et renfrogné, dépité et accablé, quand on partait sans lui et qu’on l’enfermait à la maison. Au retour, on ne le trouvait plus : il restait blotti sous un meuble, lit ou canapé, et s’obstinait à n’en pas démarrer. Il boudait. Quelqu’un sonnait-il à la porte, il n’aboyait pas, ne bronchait pas, semblait se désintéresser de tout et ne plus faire partie de la famille. On avait beau l’appeler, l’exhorter : « Kiki, viens dire bonjour au monsieur ! Kiki, viens voir la dame ! Viens, mon Kiki, mon gentil Kiki ! » Rien ! Sourd à toute flatterie comme à toute sollicitation, Kiki demeurait muet et ne bougeait pas de son coin. II ne daignait s’amadouer et pardonner qu’après amende honorable, totale réparation de l’injure et des torts à lui causés, c’est-à-dire après une belle et longue promenade faite en sa compagnie et exprès pour lui.

Antoinette et Césaire avaient amplement pris part aux ébats de leur ami Kiki. Maintenant ils le laissaient se livrer tout seul à ses cabrioles et à sa folle gaieté, et ils devisaient en tête-à-tête, le long de cette ombreuse allée bordée de marronniers, de chênes et d’ormes, de ce « cordon » qui domine et contourne l’étroit vallon, la « cuvette », où vient aboutir le village de Chaville. Césaire était peu à peu retombé dans ses sombres pensées.

« Si tu savais combien j’ai hâte d’être au mois d’octobre ! soupirait-il. C’est au commencement de ce mois, vers le 8 ou le 10, que mon oncle arrivera : il me l’a écrit hier encore, et je compte les jours. Je m’ennuie tant ! Je n’apprends rien, rien du tout, chez M. Cambournac ! C’est moi qui vais aux provisions, qui fais le ménage, qui balaie, qui essuie, qui cire, qui frotte... Il y a trois semaines, Mme Cambournac s’est plainte d’être enrhumée, et m’a demandé de laver la vaisselle à sa place, et depuis je continue : tous les soirs, après le dîner, je lave les assiettes, je nettoie les couteaux et les casseroles, et je ne monte me coucher que quand tout cela est propre et remis en place. Je serais le domestique de la maison que ce ne serait pas pis.

– C’est aussi ce que maman remarquait l’autre jour, interrompit Antoinette. Je l’entendais dire à papa que Mme Cambournac avait fait de toi sa servante, sa bonne. « C’est honteux, a répliqué papa, et si je pouvais en toucher deux mots à Cambournac... On ne se conduit pas comme cela ! » Et maman a ajouté : « Ce n’est pas à Cambournac qu’il faudrait en parler, cela ne servirait à rien. Ton Cambournac, c’est un trembleur, une poule mouillée. Il se laisse mener au doigt et à l’œil par sa femme, qui a toute l’autorité, qui est tout dans la communauté. C’est à elle que je m’adresserai, moi ! – Oui, mais c’est bien délicat, a repris papa. Ne va pas me brouiller avec Cambournac ! – Laisse faire, je saisirai le moment propice et glisserai en douceur à sa compagne ce que j’ai à lui dire, ce que j’ai sur le cœur ; car, vraiment, c’est scandaleux ! C’est une exploitation en règle ! C’est indigne ! » s’écriait maman.

– Mais si, malgré ces précautions, Mme Cambournac se formalise des paroles de ta maman et se brouille avec elle, alors on ne m’enverra plus chez vous ! repartit soudain Césaire. Nous ne nous verrons plus !

– Écoute, répliqua Antoinette. Une idée m’est venue, que je veux te communiquer ; j’ai formé un plan... un plan qui serait, je crois, facile à exécuter

– Va ! Quel est-il, ce plan ?

– Il s’agirait, lorsque ton oncle sera à Paris, de le conduire chez nous.

– C’est bien mon intention.

– Papa et maman lui expliqueront dans quelles fâcheuses conditions tu te trouves auprès de M. Cambournac, lui démontreront que ton apprentissage d’horloger ne se fait pas, qu’on t’emploie à tout autre chose...

– Hélas !

– Et toi alors tu demanderas à ton oncle de te placer chez nous.

– Tiens, oui, c’est vrai ! Mais d’abord, reprit Césaire, je lui demanderai de me ramener un peu au pays, pour une huitaine ou une quinzaine de jours. J’ai tant besoin de me retremper là-bas ! Je ne sais ce que j’éprouve...

– Si tu étais chez nous, cela se passerait, affirma Antoinette. Nous te distrairions, maman et moi, nous te consolerions. N’est-ce pas que c’est une bonne idée ?

– Oh ! oui. Combien je te remercie, Antoinette ! Mais, poursuivit Césaire, es-tu sûre que tes parents consentiront à me recevoir ?

– Certainement ! D’abord maman t’aime beaucoup. Elle te trouve gentil, bien élevé, et te cite toujours comme exemple.

– Ah !

– Oui. Elle me conseille sans cesse de prendre modèle sur toi. « Vois le petit Léveillé : – c’est ainsi qu’elle te désigne, – comme il est poli, comme il est doux, comme il est réservé ! Ce n’est pas lui, me disait-elle encore ce matin, qui jacasserait des heures entières, à tort et à travers, comme une certaine petite demoiselle de ma connaissance. » Parce que... c’est moi, la petite demoiselle... Elle me reproche souvent de... d’être un peu trop... de trop causer.

– Comme je serais heureux d’être chez vous ! s’exclama Césaire. Oui, quel bonheur, si cela pouvait se faire ! Si ta maman m’aime bien, je t’assure, Antoinette, que je l’aime aussi de tout mon cœur, moi. Je n’oublierai jamais avec quelle affabilité elle m’a reçu la première fois que je suis allé vous voir : c’était le lendemain de mon entrée chez M. Cambournac. Tout de suite j’ai été gagné par ses attentions, son air si affectueux, son sourire, ses beaux yeux bleus si caressants et si bons. Oui, je l’aime bien, ta maman !

– Et toi, tu es, comme je le lui dis quelquefois, dans ses petits papiers. Aussi tu peux être convaincu qu’elle ne refusera pas de te prendre chez nous, si ton oncle lui en parle.

– Sûrement, que je le lui dirai, à mon oncle ! Oh, mais oui !

– Et je te garantis que chez nous tu ne laveras pas la vaisselle !

– Je ne demande pas mieux que de rendre service, répliqua Césaire. Seulement, n’est-ce pas ? Ce qu’on ferait par complaisance, on n’aime pas à le faire par ordre, comme si l’on y était obligé. Et je ne fais autant dire pas autre chose qu’obéir à Mme Cambournac ; je ne fais que travailler pour elle : cette semaine je ne me suis pas assis un seul jour à ma table, je n’ai pas touché un outil, je n’ai pas cessé un instant d’être occupé par la patronne. Il n’y a que la musique...

– Les séances de cornet à pistons dans la cave de M. Cambournac ?

– Oui.

– Je voudrais bien vous voir en train de souffler et trompeter tous les deux, côte à côte ou face à face ! Je donnerais bien quelque chose pour cela ! Vous devez être d’un comique ! »

Et Antoinette partit d’un franc et retentissant éclat de rire.

« Ce sont encore mes meilleurs moments, avec mes visites chez vous, répliqua Césaire, et il est heureusement rare que Mme Cambournac me prive de ma leçon ; il faut, pour cela, qu’elle ait quelque besogne très urgente...

– Elle a le respect de la musique ?

– Peut-être, comme son mari en a le culte.

– En sorte que, chez eux, tu as mieux appris le cornet à pistons que l’horlogerie ?

– Sans nulle comparaison ! Et, si je m’écoutais, si je n’avais pas mon oncle...

– Eh bien ?

– J’y pense quelquefois... Je tâcherais d’entrer dans un orchestre, un orchestre de théâtre ou de bal, comme flûtiste ou piston... Mais mon oncle ne veut pas : il dit que ce n’est pas une profession assez stable, suffisamment assurée... Il m’a toujours très vivement dissuadé d’essayer de faire de la musique un gagne-pain...

– Il a bien raison ! déclara nettement Antoinette.

– D’un autre côté, je ne réussirai jamais dans l’horlogerie, je sens cela. Quel goût puis-je avoir pour un métier qu’on m’enseigne si mal ?

– Mais chez nous, chez nous, on te l’enseignera convenablement, ce métier ! Viens chez nous, et tu verras ! repartit la fillette avec la plus persuasive énergie.

– Oh ! je n’en doute pas ; aussi ferai-je tout mon possible pour convaincre mon oncle.

– Il ne peut pas te laisser chez les Cambournac, ton oncle ! Ce n’est pas possible ! déclara de nouveau Antoinette d’un ton catégorique. Quand tu lui auras raconté ce que tu y fais et ce que tu endures, lorsque papa et maman lui auront confirmé tes paroles, il sera le premier à te retirer de cette galère, à te placer chez nous...

– Quelle joie !

– Jusqu’à Kiki qui se réjouit d’avance ! Regarde-le, Césaire, comme il tourne et sautille autour de toi ! On jurerait qu’il nous comprend, qu’il devine que tu vas demeurer près de lui, avec nous... Ah ! le bon Kiki ! le bon Kiki ! »

V



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