Du même auteur, à la Bibliothèque








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Un coup de tête.


M. Justin Léveillé ne put, ainsi qu’il l’espérait, venir à Paris avant l’hiver embrasser son neveu, et constater comment il se trouvait, quels progrès il avait faits dans son apprentissage. Les rhumatismes dont il souffrait, sa sciatique particulièrement, s’étaient aggravés avec les premiers froids de l’automne, au point qu’il était dans l’impossibilité de se mouvoir, restait nuit et jour cloué sur son lit ou dans son fauteuil, et qu’il avait dû prendre à demeure, pour le servir et le soigner, sa femme de ménage, la mère Fauquignon, dite Léocadie,

Ce fut un gros crève-cœur, un affreux chagrin pour Césaire, et de tristes et lamentables journées commencèrent pour lui.

Tant qu’il avait eu l’espoir de voir arriver son oncle, il avait pris son mal en patience.

« Dans un mois, dans quinze jours, dans dix jours, dans huit jours, il sera là ; je n’aurai qu’à parler : il m’emmènera... Encore un peu de patience ! »

Et voilà qu’il lui fallait passer tout l’hiver enchaîné à cette même geôle, courbé sous ce même faix, sans changement à prévoir.

Tiraillé par des sentiments également profonds et puissants : par son amour pour son oncle, d’un côté, et, de l’autre, par la nostalgie, le mal du pays, auquel il ne cessait d’être en proie, par les ennuis et les continuelles tribulations qui lui venaient de Mme Cambournac, il ne savait à quel parti se résoudre. Écrire à l’oncle Justin et lui révéler la vérité, c’était lui causer une grande peine, ajouter à ses douleurs physiques une douleur morale non moins cuisante ; continuer à garder le silence sur le sort qu’il subissait, c’était continuer à subir ce sort, et il en était excédé, n’en pouvait plus.

Dans cette cruelle alternative, Césaire s’avisa d’un moyen terme : il écrivit à son oncle, mais, au lieu de lui exposer les choses comme elles étaient, exactement et dans leur intégralité, il les atténua, en sorte que M. Léveillé ne put se rendre suffisamment compte de la réelle gravité de la situation. Il comprit seulement que Césaire s’ennuyait, que Mme Cambournac lui faisait faire un peu trop souvent ses commissions ; mais, mon Dieu ! Quel est l’apprenti à qui sa patronne n’a jamais réclamé, voire imposé de ces menus services ?

« Oui, cet enfant s’ennuie : voilà ce qu’il y a de plus clair ! » conclut l’oncle Justin.

Et il répondit à son cher petit Césaire une lettre bien tendre, bien affectueuse, dans laquelle il avait mis tout son cœur, et où il exhortait l’enfant à prendre courage et à patienter jusqu’au printemps.

« Alors, au lieu que ce soit moi qui aille te voir, c’est toi qui viendras près de moi, mon chéri. Sans la mauvaise saison qui commence et la brièveté des jours, je te dirais bien de venir dès à présent, mais tu ne pourrais profiter de ce congé comme il convient ; ce serait de l’argent et du temps perdus. Aussi je fais encore une fois appel à ton bon cœur et à ton bon sens, je te supplie encore une fois, mon cher enfant, d’être raisonnable. »

Césaire se résigna et dévora ses larmes en silence. À mesure que se prolongeait son séjour chez Mme Cambournac, celle-ci, qui n’avait jamais gardé un apprenti aussi longtemps, devenait tout naturellement plus libre avec lui, tout à fait sans gêne, et ne mettait plus de bornes à ses exigences.

Non contente de lui faire laver chaque soir la vaisselle, elle s’était avisée, d’abord comme par hasard, accidentellement, de lui faire décrotter et cirer ses bottines et les chaussures de son mari ; puis cette nouvelle corvée était passée en règle et elle figurait maintenant dans le programme.

Le froid survenant, on avait dû s’occuper du chauffage, et c’était encore à Césaire qu’incombait la tâche de descendre à la cave pour y puiser le charbon et de préparer les feux. C’était lui d’ailleurs qui continuait à balayer, cirer et frotter l’appartement, à battre les tapis, à épousseter ou essuyer les meubles, à aller aux provisions au marché de la rue de l’Abbé-Grégoire ou dans les boutiques environnantes, en sorte que ses journées étaient bien remplies, – mais remplies par tout autre chose que ce qu’on devait lui enseigner.

Mme Martin n’avait pu se retenir de parler à Mme Cambournac de sa conduite envers l’apprenti confié aux soins de son mari. Elle avait profité d’une occasion, née d’elle-même dans un entretien, pour insinuer à l’horlogère qu’elle abusait peut-être un peu trop de cet enfant et lui causait un réel préjudice, essayer de faire appel à sa conscience et à sa probité.

Malgré son aménité naturelle et tous les détours de langage et artifices oratoires auxquels elle avait eu recours dans la circonstance, toutes les précautions dont elle s’était entourée, Mme Martin n’avait réussi qu’à s’attirer une catégorique fin de non-recevoir et une sèche et irrévocable remise en place.

Mme Colombe Cambournac savait ce qu’elle avait à faire, et n’entendait pas qu’on vînt contrôler ses actes et fourrer le nez dans son ménage.

« Je ne m’occupe pas de vous, madame Martin ; je ne vais pas voir comment vous gouvernez votre intérieur, ce que vous achetez ni ce que vous mangez ; eh bien, je désire que vous agissiez de même à mon égard. Chacun chez soi, n’est-ce pas ? »

Il en résultait quelque fraîcheur dans les relations entre les Cambournac et les Martin, et peu s’en était fallu même qu’on ne se brouillât tout à fait.

Les choses en étaient là, quand un samedi de février, dans l’après-midi, M. Cambournac chargea Césaire de porter d’urgence à M. Martin une montre à réparer.

« C’est une bonne et belle montre, ajouta-t-il ; tu recommanderas de ma part à M. Martin de soigner tout spécialement ce travail. Elle appartient à un de nos voisins, un chef de bureau du Crédit Foncier ; je la lui ai promise pour lundi soir : n’oublie pas !

– Non, monsieur. »

Mme Cambournac intervint :

« Au lieu, dit-elle, de revenir ici en sortant de chez ton ouvrier, le petit pourrait prendre le train à la gare de ceinture, qui est toute proche, et nous rejoindre à Vélizy. »

Malgré l’hiver, en effet, les Cambournac continuaient à aller volontiers passer le dimanche dans leur maison de campagne, à partir même le samedi soir et à ne rentrer que le lundi matin, surtout lorsqu’il ne tombait ni neige ni pluie, et que la température était aussi clémente que ce jour-là.

« Tu as raison, Colombe », répondit l’horloger. – C’était là, du reste, sa locution habituelle, son invariable aveu, lorsqu’il conversait avec sa femme.

« Comme toujours, Tiburce ! riposta celle-ci aussitôt, et sans sourciller, le plus sérieusement du monde.

– Oui, c’est vrai, se hâta d’avouer servilement M. Cambournac. Comme cela, poursuivit-il, nous ne serons pas obligés d’attendre le retour du petit. Je fermerai la devanture ; nous partirons de notre côté, lui du sien, et nous nous retrouverons tous les trois là-bas. Tu as de l’argent pour prendre ton billet ? ajouta-t-il en s’adressant à Césaire.

– Oui, monsieur, j’ai une trentaine de sous.

– Oh ! tu es riche alors ! Nous réglerons ensuite...

– Qu’il n’oublie pas son sac ! interrompit la patronne.

– Oui, puisque tu ne dois pas revenir, emporte ton cornet à pistons.

– J’ai aussi à lui confier différentes choses », dit Mme Cambournac.

Et, comme Césaire venait de glisser sur son épaule la bretelle soutenant le sac de cuir, l’espèce de gibecière, où il renfermait son cornet à pistons lorsqu’il allait à Vélizy, Mme Cambournac introduisit dans un des compartiments ou pochettes du sac une tranche de jambon, un peloton de ficelle, une boîte d’allumettes, de la bougie, et autres menus objets, dont, de cette façon, elle n’aurait pas la peine de s’embarrasser. C’était toujours au pauvre Césaire, au « petit », qu’incombaient naturellement tout fardeau et toute corvée.

Il se mit en marche, et, comme il atteignait l’angle de l’avenue de Montsouris et de la rue d’Alésia et allait pénétrer chez M. Martin, il plongea la main dans sa poche pour en retirer la montre.

Elle n’y était plus.

« Cependant c’est là »

M. Cambournac avait enveloppé la montre dans un fragment de papier de soie, l’avait insérée devant lui dans une petite boîte de carton, qu’il lui avait remise, remise en mains propres.

« Je l’ai bien reçue, bien prise, j’en suis sûr ! Je l’ai bien placée là, dans la poche gauche de mon pantalon : je me le rappelle à n’en pouvoir douter ! »

Il s’empressa de fouiller néanmoins dans ses autres poches, passa de même en revue les compartiments de son sac... Rien !

« Oh !... Ô mon Dieu ! » soupira-t-il, tout navré et consterné.

Il recommença ses perquisitions, et, comme il promenait les doigts dans cette poche de son pantalon, cette poche gauche où il avait la certitude absolue d’avoir mis la petite boîte, il rencontra un trou : le fond de ladite poche était décousu, et trois de ses doigts pouvaient passer dans l’ouverture.

« Ah ! tout s’explique ! »

Il rebroussa chemin bien vite, les regards obstinément fixés à terre, furetant et reluquant de tous côtés, sur le trottoir, dans le ruisseau, entre les pavés...

Peine perdue !

Il arriva rue d’Assas, devant la boutique, close depuis quelques instants seulement, et que venaient de quitter l’horloger et sa femme pour aller prendre, à la gare Montparnasse, le train de Chaville-Vélizy.

Que faire ?

Il revint sur ses pas, refit lentement et toujours tête baissée, toujours l’œil errant avidement sur le sol, – et toujours en vain, hélas ! – le trajet qu’il connaissait si bien, de la rue d’Assas à la rue d’Alésia ; il se retrouva devant la maison de M. Martin... Où aller ? Que devenir ?

Une montre à laquelle on tenait tant, que M. Cambournac lui avait si instamment recommandée !

Machinalement il se dirigea vers le parc de Montsouris, tout proche de cette section de la rue d’Alésia, et ses pas le conduisirent vers la partie inférieure, autour du lac.

Si le hasard l’avait poussé de l’autre côté, vers les hauteurs du parc, il y eût très probablement rencontré Mme Martin, qui avait profité de cette tiède après-dîner, avant-coureur du printemps, pour aller, avec Antoinette et Kiki, faire une courte promenade dans ces parages, et cette rencontre eût sans aucun doute modifié son état d’esprit, changé de fond en comble ses résolutions.

Tous ses déboires, toutes ses infortunes et ses tourments revenaient l’assaillir, et les plus amères pensées, les plus sombres réflexions avaient envahi son cerveau. Cet accident, la perte de cette montre, avait, pour ainsi dire, mis le comble à ses angoisses, fait déborder la coupe. Peu à peu même, il finit par n’y plus songer, à cette perte ; il pensait à sa déplorable condition chez M. Cambournac, à son apprentissage qui n’avançait pas, qui ne se faisait pas, à tout ce temps qui s’écoulait sans nul profit pour lui, aux viles besognes auxquelles il était astreint, à ce joug qui pesait sur lui et qu’il ne savait comment secouer, à son oncle surtout, son oncle qui devait venir et qui était tombé malade, qui souffrait encore et constamment de ses rhumatismes, son oncle qu’il n’avait pas vu depuis si longtemps, et qu’il serait si heureux, si heureux d’embrasser ! Oh ! lui tout raconter, ses ennuis, ses tribulations, cet affreux mal du pays qui ne le quittait pas, lui ouvrir tout entier son cœur et s’épancher en lui !

« Retire-moi de chez M. Cambournac, je t’en supplie ! Reprends-moi avec toi ! Reprenons notre bonne et douce vie d’autrefois, dans notre chère petite maison ! Ne puis-je faire mon apprentissage à Verdun aussi bien qu’à Paris ? Ou bien encore place-moi chez ces braves gens avec qui j’ai fait connaissance, chez M. Martin ! Je t’en conjure, mon oncle ! – Voilà ce que je lui dirais, s’il était ici, si je le voyais », se murmurait Césaire, qui s’était affalé sur un banc, à l’extrémité du lac, et rêvait, la tête appuyée sur son coude. Soudain il se redressa.

« Si je partais ?... Si j’allais le retrouver ?... »

Et cette idée s’empara de lui, l’enfiévra brusquement. Son cœur se mit à battre avec force, à coups précipités, ses mains tremblaient...

« Oui, si je partais ?... Alors plus de tracas ni de tourments ! Pas d’inquiétudes ni de reproches au sujet de cette montre ! Tout serait terminé, tout s’arrangerait »

Il se leva, et, d’un pas rapide et résolu, pressé d’en finir, il s’achemina vers la station du chemin de fer de ceinture toute voisine de là, mais, au lieu de prendre le train qui se dirigeait vers la ligne de l’Ouest-Montparnasse, c’est-à-dire vers Chaville et Vélizy, il monta dans celui qui allait à l’opposé, vers Belleville et la Villette.

Trois quarts d’heure plus tard, il suivait la rue d’Allemagne, et s’engageait sur la route de Pantin, qui en forme le prolongement.

VI



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