Du même auteur, à la Bibliothèque








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Autres rencontres sur la grande route.


La première chose que Césaire aperçut le lendemain en quittant son gîte « princier », ce fut le cadavre du loup, étalé sur une dalle, dans la cour de la ferme.

Comme il était en train de le considérer de près, avec une bien légitime curiosité et un léger effroi, d’insurmontables petits frissons :

« Le voilà, ton camarade ! lui dit l’homme vers qui il était accouru la veille en lui annonçant qu’un loup le suivait. Tu le reconnais ?

– Oui, monsieur.

– Tu aimes mieux le voir étendu là que trottinant à quatre pattes sur tes talons, hein ?

– Pour sûr, monsieur !

– Et si tu n’avais pas eu ton instrument... C’est un cornet à pistons ?

– Oui, monsieur.

– Tu aurais pu passer un vilain quart d’heure. C’est grâce à ta musique... Nous ne savions, Médéric et moi, qui sonnait cette fanfare et faisait ce tapage au milieu des champs et au cœur de la nuit. Nous en étions tout surpris, tout chanchus... N’empêche, mon garçon, que tu m’as fait gagner cent francs !

– Moi, monsieur ? Comment cela ?

– La loi accorde une prime de cent francs par tête de loup, et de quarante francs par fête de louveteau. Or, c’est un vrai loup, âgé de quatre à cinq ans, que tu m’as procuré l’occasion de tuer. C’est le quatrième que j’abats depuis le commencement de l’hiver ; aussi je connais les taxes !

– Vous devez gagner beaucoup d’argent à ce métier ? conclut Césaire.

– Eh ! malheureusement, ça se dépeuple, l’espèce disparaît ! soupira d’un air navré l’interlocuteur, qui était le tenancier de la ferme. L’an passé, reprit-il, j’en ai tué six dans ma saison ; il y a deux ans, neuf. Cela va toujours en diminuant. Du vivant de mon grand-père, à ce que j’ai ouï conter, c’était par bandes de vingt et de trente qu’on rencontrait ces bêtes-là. C’était le bon temps ! Cela valait vraiment la peine ! Il y avait de l’argent à gagner alors !

– Mais aussi, remarqua judicieusement Césaire, vous aviez sans doute bien des moutons d’enlevés et de dévorés ?

– Ah ! cela, c’était le revers de la médaille !

– Et vous ne deviez guère oser sortir le soir sans fusil ?

– Autre inconvénient ! Et puis, j’oublie une chose, j’oublie que jadis les primes étaient moins élevées, qu’on payait bien moins par tête de loup. Je me souviens des chiffres que citait mon grand-père... Les recettes d’à présent doivent balancer à peu de chose près celles d’autrefois.

– De sorte que vous avez en fin de compte du bénéfice, repartit Césaire. Les loups que vous tuez vous sont actuellement payés plus cher qu’on ne les payait anciennement, et, comme il y en a moins, vous avez moins de moutons de mangés.

– C’est vrai, tu as raison : nous avons encore du bénéfice... Mais, avant de t’en aller, tu vas déjeuner avec nous, mon ami : c’est bien le moins que je t’offre cela. Tu nous joueras ensuite un ou deux petits airs sur ton piston : que je t’entende encore, car tu es d’une jolie force ! Le ménétrier de notre canton, qui conduit les noces en raclant du crincrin, joue aussi du piston, mais ce n’est qu’un apprenti auprès de toi, de la petite bière !

– Vous êtes trop aimable.

– Non, je dis la pure vérité. Tu viens de Châlons ? reprit le fermier.

– Oui, monsieur.

– Et tu vas ?

– Je m’en vais à Verdun, où habite mon oncle.

– En couchant ce soir aux Islettes, tu peux arriver demain.

– C’est ce que je calcule aussi. Mais maintenant je ne voyagerai plus de nuit.

– Je le comprends. Cette rencontre t’a servi de leçon.

– Oh ! oui, monsieur !

– Elle t’a mis ce qu’on appelle la puce à l’oreille ! »

On prit place à table, et, après un copieux déjeuner, principalement composé de boudin, de fricadelles et de grillades, reliefs d’un porc tué l’avant-veille, Césaire emboucha son instrument et régala l’assistance des meilleurs morceaux de son répertoire. Puis, ayant souhaité au fermier de tuer beaucoup de loups – comme au bon temps ! – afin de toucher de nombreuses primes, il dit adieu à cette hospitalière demeure et à ses habitants et se remit en route.

Vers les quatre heures de l’après-midi, il avait dépassé Sainte-Menehould, et, commençant à courber l’échine sous le poids de son sac et à tirer le pied, il montait la côte de Crève-cœur, qui mène au hameau de la Grange-aux-Bois et au gros village des Islettes. Il connaissait cette contrée et avait déjà suivi ce chemin, durant une excursion faite, quelques années auparavant, en compagnie de son oncle.

Le froid continuait à piquer, la bise à se déchaîner et cingler, surtout sur ces hauteurs, et, tout en marchant, Césaire se disait qu’il serait plus prudent de ne pas pousser ce soir jusqu’aux Islettes, qu’il coucherait à la Grange-aux-Bois, et que cela ne l’empêcherait pas d’arriver demain chez son oncle.

« Je partirai de meilleure heure, voilà tout ! » songeait-il.

Son courage et sa force de résistance semblaient augmenter à mesure qu’il approchait du but, et, si harassé qu’il fût, il allait, cheminait vaillamment.

« Oui, je m’arrêterai à la Grange-aux-Bois ; mais il faut que je sois demain à Verdun, il le faut ! »

C’était là son idée fixe, sa ferme et ardente volonté.

Une voiture, une sorte de cabriolet à ample capote de cuir, gravissait en même temps que lui cette dure côte de Crève-cœur, et, pour l’instant, les pas du cheval, lents et paisibles, accompagnaient et scandaient les siens. Le conducteur, le fouet au repos, les guides flottantes, laissait souffler sa bête.

« Veux-tu monter, petit ? »

Césaire tourna la tête : c’était bien à lui que s’adressait le conducteur de la voiture, un « monsieur » d’une soixantaine d’années, au visage méticuleusement rasé, à l’œil bleu, vif et souriant, à la physionomie ouverte et accorte, coiffé d’un chapeau de feutre mou de couleur grise, et chaudement enveloppé dans un pardessus à col de fourrure.

« Je te demande si tu veux monter à côté de moi, reprit le voyageur. Tu as l’air fatigué. »

Césaire, qui n’avait pas d’abord clairement entendu la question, s’empressa d’accepter, et, une seconde après, il était assis dans la voiture, à la gauche du vieillard.

Celui-ci de lui poser alors les questions de rigueur en la circonstance :

« Tu viens de loin ? Jusqu’où vas-tu ? »

Et, quand il apprit que Césaire se rendait à Verdun et comptait passer la nuit à la Grange-aux-Bois :

« Eh bien, dit-il, je te ferai gagner du temps, je te conduirai au-delà des Islettes, jusqu’à Clermont.

– Je vous remercie bien, monsieur. »

Mais le balancement de la voiture poussait Césaire à clore les yeux et à s’endormir. Il avait peine, avec son extrême lassitude, à lutter contre le sommeil. Le vieillard s’en aperçut.

« Oh ! oh ! Nous avons du sable dans les yeux !

– C’est vrai, monsieur.

– Tu n’en peux plus. Mets-toi donc dans le fond... tiens, là, petit, derrière moi, et étends-toi bien : tu seras plus à l’aise pour faire un somme. »

Il y avait divers objets, une boîte en fer blanc, deux bouteilles, une clef anglaise, des tenailles, à l’endroit indiqué à Césaire.

« Repousse tout cela, ne t’inquiète pas, dit le vieillard. Attends, pendant que tu t’installes, je vais allumer ma lanterne : voici la nuit qui tombe. »

La lanterne allumée, il fouetta son cheval, et l’on fila grand train.

On traversa la Grange-aux-Bois sans s’arrêter, on dévala l’autre versant, la côte de Biesme, correspondant à celle de Crève-cœur, et la nuit était tout à fait venue lorsqu’on atteignit les maisons des Islettes, échelonnées de chaque côté de la route, sur une longueur de plus d’un kilomètre.

Au-delà de ce village, la route coupe la ligne du chemin de fer et s’engage dans un étroit vallon bordé par des prairies et par les massifs de la forêt d’Argonne.

La voiture, au fond de laquelle Césaire dormait du meilleur de son cœur, avait franchi la voie ferrée et venait de dépasser une allée de sapins conduisant à la ferme de la Thibaudette, quand un brusque arrêt le réveilla en sursaut.

Un homme s’était élancé sur le marchepied de la voiture, avait empoigné le vieillard au collet, et, brandissant un revolver dans son autre main :

« Ton argent ! hurlait-il. Donne ta bourse ! »

Debout près du brancard de gauche, un autre homme s’était emparé des guides et empêchait le cheval d’avancer.

« La bourse ou la vie, te dis-je ! répéta l’agresseur. Allons, vite, exécutons-nous !... Pas de temps à perdre !... »

Césaire saisit ce qui lui tomba sous les doigts, une grosse paire de tenailles en fer, et, surgissant de sa cachette, se précipita sur ce malandrin, le frappa au hasard et de toutes ses forces avec cette arme improvisée, non sans crier à pleins poumons :

« Au secours !... Au voleur !... Au secours !... »

Sous ce choc imprévu, l’homme se cabra, se renversa et roula au bas de la voiture ; mais il eut le temps auparavant de presser la détente de son revolver, et la balle atteignit Césaire à l’épaule.

Aussitôt débarrassé de l’étreinte qui paralysait ses mouvements, le vieillard cingla vigoureusement son cheval, que l’autre bandit, déconcerté par l’échec de son camarade et pris de peur, s’était empressé de lâcher, et la voiture partit à fond de train.

Au bout de quelques instants, le vieillard se retourna à demi vers Césaire :

« Tu es blessé ? demanda-t-il.

– Je... je crois que... oui... J’ai mal au bras...

– Encore un peu de courage : nous allons arriver. »

El il pressa son cheval plus vivement, redoubla les coups de fouet ; en même temps, il l’excitait de la voix :

« Hâtons-nous, le Roux ! Hâtons-nous, mon fi ! Hop ! Hop ! Presto ! »

De lui-même le cheval fit un détour sur la droite de la route, enfila une courte avenue et s’arrêta devant une haute grille d’aspect seigneurial.

Un domestique accourut.

« Landry ! J’ai quelqu’un avec moi... un blessé... Aidez-moi à le descendre... Et puis, au lieu de dételer le cheval, vous prendrez la voiture et vous irez tout de suite chercher le docteur Geoffrin.

– Oui, monsieur le comte... Vous avez eu un accident ?

– Des rôdeurs qui m’ont attaqué.

– Ah ! monsieur le comte ! C’était fatal ! On vous disait bien de prendre garde...

– Voyons, Landry, nous causerons plus tard Conduisons cet enfant dans une chambre.

– Une chambre du haut ?

– C’est cela. Et puis, vite, chez le docteur Geoffrin, que vous ramènerez ! »

Avec le secours du comte et de son domestique, Césaire, qui ne pouvait plus mouvoir son bras gauche et y ressentait une vive douleur, quitta la voiture, et il pénétra bientôt dans un large vestibule à dallage de carreaux de marbre alternativement noirs et blancs, qu’éclairait un artistique lustre de cuivre.

Une dame de taille élevée, de belle et imposante prestance, et dont les cheveux de neige formaient sur les tempes deux épaisses coques, apparut dans l’embrasure d’une porte.

« Qu’y a-t-il donc, mon ami ? » demanda-t-elle.

Le comte mit rapidement sa femme au courant de ce qui s’était passé ; puis, une servante étant survenue, Landry alla quérir le médecin, et on emmena Césaire dans une pièce du premier étage, où un lit était préparé.

Affaibli par la perte de son sang, qui avait taché toute sa manche et fini par se coaguler, Césaire était devenu tout blême et se sentait veule, sans force. La tête lui tournait.

Comme la servante s’ingéniait, avec toutes les précautions possibles, à lui retirer son paletot, ses yeux se voilèrent, et il s’évanouit.

VIII



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