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Le comte de Massonges.


Le château du comte de Massonges s’élevait à l’entrée de Clermont-en-Argonne, du côté des Islettes, tandis que le docteur Geoffrin habitait à l’extrémité opposée, sur le versant de la vallée de l’Aire.

En moins d’une demi-heure, Landry effectua ce trajet et revint au château avec le docteur. Celui-ci, après avoir examiné le blessé et procédé à un pansement sommaire, annonça au comte qu’il tenterait le lendemain matin l’extraction de la balle.

« Je ne crois pas qu’elle soit bien loin, ajouta-t-il, et la plaie, sauf des complications impossibles à prévoir, ne me paraît pas dangereuse. Mais, reprit le docteur, quel est donc cet enfant ? Je ne le connais pas. »

M. de Massonges raconta au docteur Geoffrin comment il avait fait la rencontre de Césaire et l’avait invité à monter dans sa voiture, et comment des malfaiteurs les avaient attaqués. « Ils me croyaient seuls, poursuivit le comte ; ils avaient sans doute appris que j’allais régulièrement dans les derniers jours de la semaine à ma ferme de Longval, pour encaisser certaines recettes, et que j’en revenais à la nuit tombante, mon argent en poche : sans cet enfant, je me serais certainement trouvé dans une mauvaise passe. Il s’est bravement jeté sur le brigand qui me tenait à la gorge, et c’est en le frappant, en me défendant, qu’il a reçu ce coup de feu. Je serais désespéré que ce pauvre petit payât de sa vie ou de la perte de son bras la présence d’esprit et le dévouement dont il a fait preuve envers moi.

– Je vous le répète, monsieur le comte, à moins de complications imprévues, la blessure ne me semble pas très grave.

– Tant mieux, docteur ! J’avais hâte de vous voir, hâte de savoir à quoi m’en tenir. Il est bien heureux que ce misérable n’ait pas eu le temps de se servir de nouveau de son revolver. Ni son acolyte, qui s’était agrippé à mon cheval, ni lui, ne se sont doutés que mon compagnon était si jeune, n’était qu’un enfant, sans cela !... Il faisait nuit, et il était impossible de distinguer qui se trouvait derrière moi, dans le fond de la voiture.

– De même pour vous sans doute : vous n’avez pu distinguer les traits de votre agresseur ? Vous ne pourriez le reconnaître ?

– Cela me serait difficile, en effet, répliqua le comte.

– Et cependant nous savons et la gendarmerie sait de quel côté chercher. Depuis que l’extraction des phosphates a pris un aussi grand développement, toute la contrée est infestée de vauriens, de coquins, c’est le cas de le dire. »

Ces noyaux ou nodules de phosphate de chaux, scientifiquement appelés coprolithes, qu’on rencontre par couches dans certains terrains, à des profondeurs variables, et qu’on utilise en agriculture comme engrais, portent le nom de coquins dans le langage du pays : de là le jeu de mot du docteur. L’exploitation de ces terrains, entreprise depuis quelques années seulement, avait amené aux alentours des Islettes une nombreuse population étrangère, des nomades, dont la conduite n’était pas toujours à l’abri de reproches, et qui finissaient même par être la terreur de la contrée. Aussi les soupçons du docteur Geoffrin se portaient-ils de ce côté : c’était parmi les « tireurs de coquins », – les coquins, comme on disait par métonymie et abréviation, – que les coupables devaient se trouver.

Pourtant si quelqu’un méritait d’être à l’abri des injures et des violences, si un homme était digne d’estime, de respect et d’affection, c’était bien M. de Massonges, dont les bonnes œuvres ne se comptaient plus, et qui était le vrai bienfaiteur de toute cette région de l’Argonne.

À l’âge de trente-deux ans, le comte Guy-Saintin de Massonges, capitaine de dragons, avait quitté le régiment pour s’installer dans le château de Clermont, où venait de mourir son père, et y continuer la vaste exploitation agricole créée par celui-ci. Trois fermes importantes, où l’on s’occupait surtout d’élevage, de laiterie et de fromagerie, relevaient du château, dont elles étaient distantes de quelques kilomètres. C’était la ferme de Blercourt, située à l’est de Clermont, sur la route de Verdun ; celle du Prieur ou « le Prieuré », dont les vastes prairies s’étalaient au pied des hauteurs boisées de Beaulieu, dans un site délicieux ; et celle de Longval, près de Sainte-Menehould, sur les bords de l’Aisne, d’où revenait M. de Massonges lorsqu’il avait rencontré Césaire.

Marié à une femme aussi belle que bonne et en tout point digne de lui, une femme intelligente, sérieuse et judicieuse, accomplie, qui le secondait on ne peut mieux dans tous ses travaux, le comte de Massonges consacrait son temps à la surveillance de ses trois fermes, allant sans cesse de l’une à l’autre, passionné pour les études agronomiques, se tenant soigneusement au courant de tous les progrès effectués dans cette science, et s’efforçant de les réaliser autour de lui.

Possesseur d’une grande fortune patrimoniale, qu’il avait augmentée et qu’il augmentait chaque jour par les produits de ses terres et de son bétail, il employait cet argent à perfectionner l’installation et l’outillage de ses fermiers, à améliorer leur condition, à adoucir le sort de tous ceux qui l’approchaient, à répandre autour de lui le plus de bien matériel et moral possible. Le comte de Massonges et sa compagne, sa constante et infatigable collaboratrice, étaient bien tous les deux la providence de ce coin de province, un des plus pittoresques, des plus verdoyants et des plus ravissants de notre France.

Heureux, M. et Mme de Massonges devaient l’être, et ils l’étaient sans doute. Ils avaient, en tout cas, tous les droits possibles au bonheur, – s’il est permis toutefois de parler de droits en telle conjoncture et telle contingence. Malgré leurs soixante ans sonnés, ils avaient l’un et l’autre une imperturbable et admirable santé, et, grâce probablement à la vie active qu’ils menaient, à l’air salubre et vivifiant qu’ils respiraient, n’avaient jamais connu ni maladies ni indispositions même. La noble et franche physionomie du comte, aussi bien d’ailleurs que la douce, aimable et gracieuse figure de la comtesse, respiraient la quiétude et la paix, resplendissaient de cette joie sereine, inappréciable, que procure l’accomplissement du devoir.

Tous les deux cependant portaient une plaie au cœur ; tous les deux souffraient d’un mal intime, persistant et tenace. Ils n’avaient pas d’enfants, n’avaient pas même de famille, personne qui se rattachât à eux par les liens du sang. Ils étaient comme isolés sur terre. À l’époque de son mariage, Mme de Massonges, née Antoinette-Clorinde de Grigny, était déjà orpheline ; il ne lui restait qu’un oncle, vieux garçon, l’oncle Roger, décédé quelques années plus tard, et une petite-cousine, Clarisse de Senades, veuve d’un officier sans fortune, et qui vivait très chétivement à Vouziers, dans les Ardennes. Cette cousine, à peu près de l’âge de Mme de Massonges, avait été très liée avec elle jadis, et sa fille, une charmante blondinette du nom de Germaine, avait grandi au château de Clermont. Le comte et la comtesse témoignaient à cette petite, qui était du reste la filleule de Mme de Massonges, la plus vive affection : ils la considéraient comme leur fille adoptive, leur propre enfant ; et brusquement ce lien s’était brisé, toutes relations entre M. et Mme de Massonges et Mme et Mlle de Senades s’étaient trouvées rompues.

Un mariage, une mésalliance, avait causé cette rupture.

La comtesse de Massonges aurait voulu garder sa filleule près d’elle et la marier à son gré ; Mme de Senades ayant accordé la main de sa fille à un roturier, qui ne possédait d’autres ressources que ses appointements de voyageur de commerce et quelques milliers de francs d’économie, M. et Mme de Massonges se formalisèrent de cette décision, à propos de laquelle ils n’avaient même pas été consultés. Il y avait là, estimaient-ils, un manque d’égards flagrant, une véritable ingratitude. En vain Mme de Senades objecta-t-elle que sa fille désirait cette union, et qu’elle n’avait cherché, elle, dans sa tendresse de mère, qu’à assurer le bonheur de son enfant, le comte et surtout la comtesse s’obstinèrent dans leur mécontentement et leur dépit.

« Nous serions pour vous des étrangers que vous ne nous auriez pas traités avec plus de désinvolture ! » ne se lassait de maugréer Mme de Massonges.

Bref, on cessa de se voir. Entre les meilleures gens, il survient ainsi parfois de ces déplorables querelles de famille, d’autant plus tenaces peut-être, plus acharnées et irrémédiables, qu’on s’est aimé davantage les uns les autres, aimé jalousement, sans partage, et que cette exclusive affection survit à la rupture et vous tient toujours profondément au cœur.

Germaine, mariée, quitta le pays ; Mme de Senades mourut peu de temps après : le comte et la comtesse de Massonges se trouvèrent réduits à eux-mêmes, destitués de toute famille, n’ayant plus autour d’eux que leurs serviteurs, leurs fermiers, tout le personnel de leurs exploitations agricoles, – et aussi tous les indigents, qu’ils se faisaient un devoir de secourir, tous les malheureux, qu’ils se plaisaient à aider, à soutenir et réconforter.

Le docteur Geoffrin, ainsi qu’il l’avait annoncé à M. de Massonges, revint le lendemain matin visiter le jeune blessé, et entreprit l’extraction de la balle, plantée dans l’épaule gauche, près de l’aisselle.

L’opération s’effectua sans encombre ; mais elle fut suivie d’une fièvre violente, accompagnée de longs accès de délire, qui retint Césaire pendant douze jours insensible et étranger à tout ce qui l’entourait, comme annihilé.

Le comte profita de la première éclaircie qui se produisit dans le cerveau du malade, pour causer avec lui et l’interroger sur son identité et ses antécédents. Il lui tardait de savoir quel était cet enfant, – « mon sauveur », comme il l’appelait volontiers en souriant, mais sérieusement, – d’où il venait exactement et ce qu’il allait faire à Verdun.

« Ce n’est pas un vagabond, cela se voit tout de suite, disait-il à la comtesse et au docteur. Il a l’air bien élevé, paraît convenable, gentil tout à fait. »

Et Mme de Massonges ainsi que le docteur Geoffrin confirmaient cette opinion et la partageaient entièrement.

« C’est vrai ! Oui, tout l’indique. Il doit appartenir à une honnête famille.

– Comment donc se fait-il, objectait le comte, qu’il traîne à son âge sur les grandes routes ? Il arrivait de Châlons et se rendait à Verdun, m’a-t-il dit.

– Et cet instrument de musique dans son sac ? interrompit la comtesse. Serait-ce un musicien ambulant ?

– On le croirait, répliqua M. de Massonges ; en tout cas, il serait bien jeune...

– Certes ! fit le docteur. Cependant...

– Cependant les apparences le font supposer », conclut M. de Massonges.

Aussitôt donc que Césaire eut recouvré connaissance et put soutenir une conversation, M. de Massonges vint s’asseoir à son chevet et entama l’entretien,

N’ayant rien à cacher, puisqu’il n’avait, en somme, rien fait de mal, sinon de quitter la maison où son oncle l’avait placé, le petit Léveillé n’hésita pas à narrer tous les détails de son odyssée, depuis la perte de la montre que lui avait confiée M. Cambournac, jusqu’à la rencontre du loup, la nuit, dans l’immense plaine champenoise.

« Mais, mon petit ami, objecta le comte de Massonges, tu n’as pas pensé qu’en te sauvant ainsi, tu allais être soupçonné par ton patron, ce monsieur Cambournac, d’avoir emporté avec toi, c’est-à-dire dérobé, la montre qu’il t’avait remise ?

– Non, monsieur. C’est, au contraire, parce que je l’ai perdue en chemin...

– J’entends bien ; mais M. Cambournac doit se demander ce qu’elle est devenue, cette montre. Il est allé naturellement la réclamer à son ouvrier, M. Martin, qui lui a répondu ne pas t’avoir vu. On doit croire, par conséquent, que la montre est en ta possession, que tu t’es sauvé avec. Il faut donc écrire sans retard à M. Cambournac pour l’instruire de ce qui s’est passé ; et, comme cela pourrait te fatiguer de tenir une plume, nous rédigerons cette lettre ensemble, et c’est moi qui te servirai de secrétaire, ajouta M. de Massonges, avec son aimable et bon sourire. Tu veux bien que je sois ton secrétaire ? »

À cette plaisante question, Césaire se mit à rire aussi et répondit par un timide « Oui, monsieur ».

« À présent, il va falloir songer à prévenir ton oncle, reprit M. de Massonges, lorsqu’il eut terminé la missive adressée à l’horloger de la rue d’Assas. Mais, au lieu de lui écrire, je préfère l’aller voir, de façon à ne pas l’alarmer à tort sur ton état de santé.

– C’est cela ! Oui, monsieur !

– D’autant plus que nous ne sommes qu’à quelques lieues de Verdun, et que c’est bientôt fait... Je pourrai m’y rendre après-demain.

– Ô monsieur ! Si vous vouliez m’emmener ! s’écria Césaire. Je voudrais tant embrasser mon oncle !

– Je comprends ton impatience, mon ami ; elle témoigne de ton bon cœur. Mais il est indispensable de consulter auparavant le docteur Geoffrin. Ce serait peut-être un peu tôt...

– Je me sens bien mieux, je vous le jure, monsieur ! Je puis me lever, et il n’y a aucun danger à ce que je vous accompagne.

– De mon côté, je serais très heureux de t’avoir avec moi dans cette visite, répondit M. de Massonges ; elle rassurerait ainsi complètement ton oncle, il n’y a rien de tel que de se voir...

– C’est pour cela, monsieur... Oh ! oui, emmenez-moi !

– Eh bien, nous en parlerons tout à l’heure au docteur, et nous nous en rapporterons à ses lumières, n’est-ce pas, mon enfant ? Quel que soit son verdict, nous nous y soumettrons sans protester ? Nous serons raisonnables ?

– Oui, monsieur, je vous le promets. »

IX



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