Du même auteur, à la Bibliothèque








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Trop tard !


Le docteur Geoffrin ayant constaté que Césaire n’avait plus de fièvre, déclara ne pas s’opposer à ce qu’il se levât et sortît, surtout en voiture.

« D’autant plus que ce n’est pas ce soir, ce n’est qu’après-demain que vous comptez effectuer ce voyage », ajouta-t-il, comme M. de Massonges le reconduisait et qu’ils traversaient le vestibule. « Notre convalescent ira encore mieux après-demain qu’aujourd’hui : tous les pronostics lui sont favorables.

– J’en suis ravi, docteur. Nous nous mettrons donc en route après-demain matin, et comme cet enfant désirera sans doute rester auprès de son oncle...

– Vous pourrez l’y laisser. Il sera bon néanmoins que je l’examine encore dans trois ou quatre jours, que je voie comment se comporte la cicatrice de sa blessure.

– Je le lui dirai, et je m’entendrai avec lui à ce sujet », répliqua le comte.

Le jour fixé, dès le fin matin, la voiture était attelée, et M. de Massonges et son « sauveur » y prenaient place. Bien qu’il eût encore le bras en écharpe et les jambes un peu molles, Césaire se sentait plein de vaillance et en excellentes dispositions. Il allait donc enfin revoir son oncle, se retrouver dans la petite maison qui lui rappelait tant de souvenirs et lui était si chère !

En passant devant la ferme de Blercourt, on s’arrêta : M. de Massonges avait diverses instructions à donner à son fermier, quelques renseignements à lui demander aussi, et, la conversation finie, vite, on se remit en marche.

« Nous arriverons vers onze heures et demie, dit M. de Massonges. Je laisserai mon cheval et ma voiture chez un de mes amis, qui demeure près de la porte de France, mon ami Gibraltar, surnommé « l’Armateur ». Tu ne le connais pas, par hasard ?

– Non, monsieur.

– Il est cependant célèbre à Verdun, et sûrement ton oncle doit le connaître, de nom tout au moins. On l’appelle « l’Armateur », bien qu’il ne se soit jamais occupé de fréter ni d’armer le moindre navire ; mais il a beaucoup voyagé et a gagné sa fortune dans les pays d’outre-mer, ce qui a fait croire sans doute à des affrètements et équipements de vaisseaux. C’est un de mes camarades d’enfance, acheva le comte ; nous étions tous les deux au collège de Verdun il y a... il y a cinquante ans, ma foi ! Ça ne me rajeunit pas... ni lui non plus ! »

M. Scipion Gibraltar était, en effet, de l’âge de M. de Massonges : il avait la soixantaine bien sonnée, – soixante-trois ans, pour préciser, – et, comme son ex-condisciple Guy-Saintin de Massonges, il possédait encore la taille droite, le jarret nerveux, bon pied et bon œil. Il occupait, entre la porte Saint-Paul et la porte de France, derrière la sous-préfecture et le palais de Justice, une spacieuse habitation, à laquelle attenait un joli jardin, en partie planté d’arbres exotiques, et toujours très soigneusement entretenu.

Dans sa vie mouvementée, au milieu de ses continuelles pérégrinations, M. Gibraltar n’avait jamais trouvé le loisir de se marier : vieux garçon, il avait conservé toute la bonne humeur de son jeune temps, toute sa vivacité d’esprit, sa verve et sa jovialité. La chasse était sa grande passion, et on le citait comme un des plus adroits et des plus infatigables nemrods de la contrée. Il était aussi réputé pour ses récits d’aventures, ses étranges et abracadabrantes historiettes. « À beau mentir qui vient de loin ! » Aussi, nombre de ses concitoyens l’accusaient-ils de trop enjoliver ses discours, de donner trop volontiers carrière à sa faconde et à son imagination.

M. Gibraltar procédait à sa toilette, il était en train de se raser devant une petite glace accrochée à sa fenêtre, quand il aperçut la voiture du châtelain de Clermont pénétrer dans sa cour. Une minute plus tard, on heurtait à sa porte, et ledit châtelain arrivait près de lui.

« Toi ! Quel bon vent t’amène ? s’exclama M. Gibraltar, en se retournant, son rasoir à la main, et la moitié d’une joue encore toute blanche de savon.

– Je suis venu à Verdun pour conduire chez son oncle un jeune garçon que j’ai laissé en bas, repartit M. de Massonges. Ta bonne m’ayant dit que tu t’habillais, je suis monté seul auprès de toi.

– Dans un instant j’aurai fini. Nous déjeunons ensemble, hein ? demanda M. Gibraltar.

– Parfaitement. Le temps de conduire mon petit bonhomme chez son oncle, et je reviens partager avec toi le pain et le sel.

– Et aussi une superbe truite, dont on m’a fait cadeau ce matin, et dont nous nous régalerons, mon vieux ! Mais, reprit M. Scipion Gibraltar, tu ne me dis pas pourquoi et comment tu t’es chargé de conduire cet enfant dans sa famille ?

– Chaque chose a son temps, et je ne puis tout te raconter à la fois. J’ai été dernièrement victime d’une agression : un voleur s’est élancé sur moi, le revolver au poing...

– Bah !

– Oui. Je revenais de ma ferme de Longval et j’avais fait monter dans ma voiture un pauvre petit gars, que je voyais traîner le pied à côté de moi, sur la route, tout essoufflé, haletant et fourbu ; et c’est grâce à ce gamin, qui même a été blessé en me défendant, que je n’ai pas été massacré par ces bandits.

– Comment cela ?

– Je te l’expliquerai...

– Ces bandits ? Ils étaient donc plusieurs ? objecta encore M. Gibraltar. Tu me parlais d’un seul tout à l’heure.

– L’autre avait saisi la bride de mon cheval et le maintenait...

– Ah bien !

– Mais je t’achèverai ce récit en déjeunant, poursuivit M. de Massonges. Mon petit compagnon a hâte de revoir son oncle, et je tiens à l’y mener moi-même. Il habite rue Saint-Sauveur.

– Pardon ! interrompit M. Gibraltar, qui était près de nouer sa cravate, et s’arrêta tout à coup à ces derniers mots. Tu dis rue Saint-Sauveur ? Quel est donc son nom, de cet oncle ?

– Léveillé, M. Justin Léveillé.

– Ah ! mon pauvre ami ! s’écria M. Gibraltar en levant les bras au ciel.

– Quoi donc ?

– Il y a juste aujourd’hui huit jours, à cette heure-ci, que nous avons enterré M. Justin Léveillé...

– Mon Dieu !

– Il n’a cessé, durant ses derniers moments, de réclamer son petit-neveu, de l’appeler près de lui, avec une insistance...

– Oh !

– Il avait écrit à Paris pour le prévenir, et il se désolait de ne pas le voir arriver !

– Et ce pauvre petit qui affectionnait tant son oncle !

– M. Léveillé sortait peu, je ne le voyais plus beaucoup. Il souffrait depuis longtemps de douleurs rhumatismales. La dernière fois que je l’ai rencontré, c’est à la fin de décembre, sur la Digue ; il allait alors un peu mieux. Il m’a invité à venir visiter sa collection de gravures du XVIIIe siècle, que je connaissais déjà ; il avait fait, m’expliqua-t-il, de nouvelles et importantes acquisitions, déniché des merveilles... Je me proposais de me rendre à son invitation, lorsque j’appris qu’il était retombé malade, qu’il ne pouvait plus se lever de son fauteuil ou même de son lit ; j’ai craint de le déranger, de le fatiguer, et j’attendais une amélioration dans son état pour aller chez lui, quand on m’annonça brusquement sa mort la semaine dernière. Il avait succombé à un étouffement, son rhumatisme lui était, comme on dit, remonté au cœur. Pauvre Léveillé ! Il devait se douter de la gravité de son mal, sentir la mort approcher, puisqu’il ne cessait, ainsi qu’on me l’a conté et que je te le répète, de réclamer à cor et à cri son petit-neveu.

– Hélas !

– C’était un bien brave et bien digne homme, que tout le monde ici estimait et vénérait, acheva M. Gibraltar.

– Comment apprendre une telle nouvelle à cet enfant, qui vient d’être blessé, qui relève de maladie ? murmura M. de Massonges. Il doit être inquiet déjà, se demander ce que je fais auprès de toi, pourquoi je ne descends pas... Lui qui avait tant de hâte... Ah ! Seigneur ! Quel coup pour lui !

– Nous allons le faire monter, dit M. Gibraltar. Nous causerons avec lui, et peu à peu...

– Ah ! le pauvre enfant ! » soupira encore M. de Massonges.

Quand Césaire, escorté de la domestique, entra dans la chambre de M. Gibraltar, il remarqua tout de suite l’air anxieux et bouleversé du comte de Massonges.

« Que se passe-t-il ? Il y a quelque chose ! »

Cette pensée surgit en lui aussitôt.

Et quand M. Gibraltar prit la parole et lui dit :

« J’ai tenu à te voir, mon ami, pour t’informer que ton oncle... ton oncle que je connais bien... avait été malade...

– Mais, monsieur, que je ne m’attarde pas alors ! interrompit Césaire. Je cours chez nous...

– Non, fit M. Gibraltar, en se plaçant devant la porte. Attends ! Ton oncle...

– Quoi donc, monsieur ?

– Mon cher petit, il y a un grand vide dans la maison...

– La maison... de... de mon oncle ?

– Oui, dit M. Gibraltar en courbant la tête.

– Un vide ? Comment... Ah ! ! ! »

Et Césaire comprit tout à coup, devina ce « quelque chose » qu’il avait senti planer sur lui et le menacer dès son entrée dans la chambre. Et ses yeux s’écarquillèrent, puis se voilèrent comme d’une buée : – telle une vitre qu’une vapeur recouvre soudainement et obscurcit ; le monde extérieur cessa d’être visible et d’exister pour lui ; sa gorge instantanément se contracta et se dessécha : impossible d’articuler un mot, de jeter un cri ou un soupir. Assommé comme par un coup de massue, il serait tombé à la renverse, sans M. de Massonges, qui s’était approché de lui et le retint dans ses bras.

Au bout de quelques instants de cette défaillance, un flot de larmes inonda son visage, des sanglots gonflèrent sa poitrine, puis éclatèrent, le secouèrent convulsivement.

« Pauvre petit ! Pauvre petit ! » murmurait M. de Massonges, en appuyant doucement et sans relâche son mouchoir sur les yeux de Césaire. « Voyons, du courage, mon enfant ! »

Et il l’embrassait, s’efforçait de le consoler par des baisers et des caresses.

« Ah monsieur !... Ah ! ! ! râlait Césaire, toujours sanglotant et suffoquant.

– Remets-toi... Voyons !

– Ah ! si... si seulement je... je l’avais revu ! Moi qui me... me réjouissais tant !... »

Et les pleurs de redoubler, les soupirs et les gémissements de retentir plus fort.

« Écoute, mon petit ami, écoute-moi, dit M. Gibraltar, qui cherchait à faire diversion à cette poignante scène. Malgré ta douleur... ta douleur que nous comprenons bien, que nous partageons... tu as des devoirs à remplir. Il faut y penser, mon enfant... Il faut te préparer à aller t’agenouiller sur la tombe de ton oncle...

– Oh ! oui... oui, monsieur !

– Nous t’y conduirons cette après-midi. Puis nous irons dans la maison qui t’appartient maintenant, et qui est confiée à la garde de la femme de ménage... Léocadie, n’est-ce pas ?

– Oui, monsieur... C’est la... la mère Fauquignon.

– C’est cela ! La mère Fauquignon, autrement dite, par son nom de baptême, la Léocadie. Eh bien, tu la reverras, tu causeras avec elle ; elle te parlera des derniers instants de ton oncle, et te transmettra les suprêmes recommandations qu’il a pu lui faire à ton sujet.

– J’irai... oh ! tout de suite, monsieur...

– Auparavant, il faut prendre des forces, mon enfant, il faut manger, et tu vas te mettre à table avec nous, poursuivit M. Gibraltar d’un ton ferme et résolu, qui s’imposait. Je sais... oui, je me doute bien... Tu n’as pas faim, tu es trop accablé de tristesse ; mais il faut manger tout de même, mon petit. Nous ne voulons pas te voir tomber en faiblesse au cimetière.

– Ah monsieur !

– La vie, continua M. Gibraltar avec la même impérieuse conviction, n’est pas toujours drôle, non ! Tu t’en apercevras de plus en plus, et pas n’est besoin pour cela d’atteindre l’âge que nous avons, M. de Massonges et moi. Mais, quelle qu’elle soit, mon ami, notre devoir est de la supporter vaillamment, de nous y comporter, non pas seulement avec résignation, mais avec bravoure, avec sagesse et dignité, en hommes, pour tout dire en un mot, en hommes, dans la plus haute acception de ce terme. J’ai conscience qu’en te parlant ainsi, je suis l’écho des propres sentiments de celui que tu pleures, de ton grand-oncle, et nous ne saurions mieux honorer sa mémoire qu’en mettant ses principes en pratique. Du courage, mon enfant ! M. de Massonges te le disait tout à l’heure, et je te le répète : du courage ! Il en faut à tous ceux qui cheminent sur terre, et c’est dès les premiers pas qu’il faut en acquérir et en faire provision. »

X



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