Chapitre premier








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Chapitre premier



Les coups de feu résonnèrent dans mes oreilles, tandis que le sergent accroupi à mes côtés hurlait de triomphe en voyant sa cible s’écrouler.

— Z’aviez raison, m’dame, me dit-il. Ils tombent comme des mouches si on les atteint au front.

J’acquiesçai, ravie de constater qu’il m’avait écoutée. Car ce n’était pas le cas de tout le monde.

Mon chef, Vayl, et moi terminions à peine de décharger nos affaires avec l’aide des trois autres personnes de notre équipe. On regardait notre hélico Chinook disparaître dans la nuit, quand les monstres étaient passés à l’attaque.

La situation s’annonçait désastreuse. On se tenait à une centaine de mètres de la minuscule ferme où l’on devait retrouver les soldats d’élite censés nous aider dans notre prochaine mission. La majeure partie de notre matériel était encore emballée, y compris les armes high-tech que Bergman avait apportées pour les gars des Forces spéciales… lesquelles nous auraient été sacrement utiles.

Chagrin, le Walther PPK que Bergman avait modifié pour moi afin de pouvoir éliminer les humains comme les vampires, se trouvait dans mon holster. Je portais aussi mon habituel arsenal de secours. Une seringue d’eau bénite nichée dans l’étui sanglé à mon poignet droit. J’avais glissé trois couteaux de lancer dans ma manche gauche, au cas où… et le bolo philippin hérité de mon arrière-arrière-grand-père dans une poche en cuir le long de ma cuisse droite. Tout le reste était dans mon vieux sac à dos noir. Autrement dit… inaccessible.

Vayl tenait la canne qu’il gardait toujours en main, une merveille artisanale dissimulant une épée aussi fatale que son possesseur. Même s’il semblait bien plus vulnérable que moi de prime abord, les apparences ne trompaient jamais bien longtemps ses adversaires. Le vampire élancé et large d’épaules qui était mon chef depuis huit mois et mon sverhamin depuis deux mois disposait d’une puissance telle qu’il avait pu survivre depuis près de trois cents ans, dont quatre-vingts à la solde de la CIA. Ce qui rendait mes quatre années de service un peu minables. Encore qu’on pouvait les multiplier par sept, comme pour les chiens, compte tenu de tout ce que j’avais accompli en si peu de temps.

En tant que consultants, Bergman et Cassandra n’étaient pas armés ; on les protégeait donc en les gardant au cœur de notre petit groupe, récemment complété par notre nouvelle recrue. Cole Bemont avait en effet rejoint nos rangs après l’incendie ayant détruit son cabinet de détective privé, conséquence directe de sa participation à l’une de nos missions. Dans cette affaire, Vayl et moi nous nous étions drôlement investis physiquement, Bergman nous fournissant toute l’assistance technologique nécessaire, mais Cole témoigna d’un Don pour les langues qu’aucun parmi nous ne pouvait égaler. Outre sa Sensitivité, il avait acquis cette faculté dans sa jeunesse après une noyade dans les eaux glacées de l’étang familial, quand les pompiers l’avaient ranimé au bout de longues minutes.

Son Don l’avait rendu indispensable pour notre dernière mission, car aucun d’entre nous ne parlait chinois, et pour celle-là, car personne ne connaissait un mot de farsi. Autre atout non négligeable : Cole tirait avec la précision et le calme imperturbable d’un sniper. Son arme de prédilection était un Beretta Storm 9 mm qu’il avait à présent dégainé et tenait avec fermeté dans la main gauche. Son Parker-Haie M85 n’avait pas quitté sa housse de transport, sanglée à son dos.

— Vision nocturne ! lui avais-je crié, quand les créatures avaient surgi de la noirceur du désert pour se ruer sur nous, leur rugissement et la brusquerie de leur attaque les faisant ressembler à une armée d’envahisseurs.

Tandis que Cole obtempérait, je plissai moi-même les paupières pour activer les lentilles spéciales que Bergman nous avait concoctées. Elles corrigeaient nos problèmes de vue à distance, de près ou dans l’obscurité. Par ailleurs, comme j’avais donné mon sang à Vayl à deux occasions, mon acuité visuelle s’était depuis lors renforcée, si bien que j’avais désormais sous les yeux un spectacle qui me faisait froid dans le dos.

Une bonne vingtaine d’hommes nous encerclèrent, leurs tuniques en lambeaux et leurs cheveux maculés de sable flottant dans leur sillage. Je sus aussitôt à qui j’avais affaire en repérant le liseré noir qui délimitait chacune de leurs silhouettes, de même que le troisième œil qui clignait farouchement au milieu de leur front. Une partie de moi lâcha un juron en tapant du pied : Je rêve ou quoi ? Ils sont déjà là ?

— Des Pillards ! hurlai-je, trop heureuse d’avoir enfoui mes boucles sous un foulard noir afin de ne pas gêner ma vision. Visez le front !

À notre atterrissage, la plupart des membres des Forces spéciales nous attendaient à l’extérieur de la ferme. Ils s’étaient avancés vers nous pendant qu’on déchargeait, et deux d’entre eux se trouvaient à dix mètres lorsque l’attaque débuta. Ils réagirent avec une promptitude remarquable et criblèrent l’ennemi de balles de M4. Ils semblaient m’avoir écoutée, mais je compris rapidement qu’ils ne visaient pas assez haut et touchaient les cibles entre les oreilles. Logique… quand on n’a pas affaire à des Pillards, qui reculaient à peine sous l’assaut, sans même tomber à terre.

— Ils ont un bouclier ! criai-je. Leur seul point faible, c’est leur troisième œil !

Puis je fus trop occupée pour me soucier des soldats. Les Pillards grouillaient de toutes parts. Je compris alors ce que devait éprouver une rock star assaillie par ses fans. Ils allaient nous piétiner. Nous étouffer. Sauf que ce public-là n’était pas avide d’autographes… mais de sang !

Je pris une profonde inspiration. Pas le temps d’avoir peur quand chaque coup de feu comptait. Je tirai balle après balle sur ces monstres qui nous attaquaient, l’arme de Cole faisant écho à la mienne, tandis que Vayl maniait l’épée avec une telle rapidité que ses mains se fondaient en une masse confuse. Derrière moi, Cassandra se tenait à genoux, son abaya se déployant autour d’elle comme une minimarée noire. Est-ce qu’elle priait ? Après tout, elle avait été oracle autrefois. S’il lui restait la moindre influence, ce serait le moment ou jamais de faire appel à ses dons divinatoires. Auprès d’elle, Bergman agrippait ses cheveux bruns et raides à deux mains, et sa barbe clairsemée parut trembler quand il hurla :

— Donnez-moi une arme, bordel ! Une pierre ! Un tournevis ! N’importe quoi !

Soudain les gars des Forces spéciales se retrouvèrent à nos côtés, repoussant les Pillards qu’ils ne parvenaient pas à éliminer.

— On se replie ! lança leur chef, dont la voix m’était si familière que je dus m’efforcer de ne pas me retourner pour regarder.

Un Black massif s’agenouilla devant moi et se mit à tirer ; j’en profitai pour recharger et tendre mon couteau à Bergman.

Lentement, sans cesser de mitrailler, on recula jusque dans la ferme. À un moment donné, je me rendis compte que deux hommes placés à l’avant étaient soutenus par leurs camarades. Deux autres avaient également reçu des blessures. Tous avaient les bras et la poitrine ravagés par les griffes des Pillards, mais le gilet pare-balles qu’ils portaient sous leur djellaba claire leur avait épargné le pire.

Pendant que le toubib s’occupait d’eux, chacun de nous prit position à une fenêtre ou à la porte. Les Pillards bombardaient la maison sans se soucier de tout le plomb dont on les criblait. Toutefois ils se mirent à tomber comme des mouches dès que je répétai en beuglant :

— Visez le troisième œil !

À mes côtés, le sergent abattit un nouveau Pillard en gloussant de plaisir :

— J’adore mon boulot !

Sans doute guère plus âgé que moi, ce gars n’accusait pas encore la trentaine et carburait à l’adrénaline ; il avait hérité de ses ancêtres asiatiques une beauté exotique soulignant à merveille sa mâchoire carrée à l’américaine.

— Moi aussi, mon pote, dis-je en tirant à mon tour par la fenêtre.

Il ne restait que deux ou trois Pillards à abattre. Je décidai de les laisser aux autres. Je n’avais apporté qu’une quantité limitée de munitions et j’étais loin de chez moi. Tandis que je rechargeais, mon voisin se présenta :

— Don Hardin, dit-il en me tendant la main, mais tu peux m’appeler Jet.

Je serrai sa main, certaine qu’aucune des dix personnes de son unité ne devait avoir une poigne molle.

— Ravie de faire ta connaissance. Moi, c’est Jaz Parks.

Vous savez qu’on prétend que le silence est d’or ? Eh bien, pas toujours. Sur le moment, je dirais qu’il prenait une nuance orangée. Comme ces feux qui signalent des travaux sur la nationale et vous demandent de freiner avant de renverser le pauvre diable qui tient le panneau de stop.

Le dernier coup de feu retentit. Et l’ultime Pillard s’écroula au moment où je prononçais mon nom et où le silence envahissait la ferme. Je regardai autour de moi. Aucune lumière dans l’unique pièce en murs de pierre. Les soldats portaient leurs lunettes à infrarouge. Vayl voyait très bien dans le noir. Et les autres membres de notre groupe étaient équipés avec les lentilles de Bergman. Tout à coup je compris qu’il nous fallait à tout prix voir le visage de notre interlocuteur, afin de percevoir ses sentiments ou ses éventuelles ruses de langage.

— Couvrez les fenêtres. Éclaire-nous, Cam, ordonna le chef de sa voix bourrue que j’étais sûre d’avoir reconnue tout à l’heure.

On procéda tous aux ajustements techniques nécessaires afin de ne pas être aveuglés, tandis qu’une femme carrée d’épaules fermait la porte et obturait les ouvertures à l’aide de couvertures, et que l’un des gars à l’autre bout de la pièce soulevait la housse de protection d’une lanterne incroyablement lumineuse.

Je battis des paupières, tandis que le chef s’avançait vers moi d’un air menaçant, comme Albert mon père avait coutume de le faire avant de m’envoyer dans la cour, notamment quand j’avais ouvert ma gueule alors que j’aurais dû la boucler. Une fois dehors, j’étais censée faire des tours de piste jusqu’à nouvel ordre. À chaque déménagement, il devait regazonner l’allée autour de la maison, puisque je jugeais en général ma punition méritée, mon frère Dave aussi, et que notre sœur Evie courait avec nous pour nous tenir compagnie.

Dave avait grandi depuis, et je ne l’avais jamais revu en si grande forme. Mais je n’allais pas m’extasier sur ses incroyables abdos devant son unité, je ne crois pas qu’il aurait apprécié. Mes soupçons se confirmèrent lorsqu’il me demanda d’un air insistant et un poil agacé :

— Qu’est-ce que tu fais là ?

Bravo la CIA ! Même pas fichue de te prévenir de l’arrivée des renforts avant que ces derniers soient sur place.

J’étais tentée de prendre une pose théâtrale, les mains sur les hanches, cheveux flottant dans la brise qui se lèverait à point nommé, tandis que j’aurais répondu :

— On est venus vaincre le Magicien !

Mais personne n’aurait l’air interloqué si je réagissais comme ça. À en croire les porte-parole du Pentagone qui nous avaient briefés, ces gars poursuivaient ce salopard depuis un an. Mais il tuait depuis bien plus longtemps.

Dans la dernière décennie, le Magicien avait causé plus de pertes parmi les soldats US et alliés que des pays entiers lors de conflits armés. Il avait assassiné des milliers d’innocents au cours d’attaques terroristes… aussi bien parmi son peuple que parmi le nôtre. Il ne faisait pas dans le détail. Quiconque reniait son dieu, Angra Mainyu, comme étant le Grand Kahuna, devenait aussitôt une cible potentielle. Quant au Magicien, même s’il n’était pas vraiment à tu et à toi avec Angra Mainyu, c’est ce qu’il laissait entendre. Franchement, on avait parfois l’impression qu’il bénéficiait d’une certaine assistance divine. Il avait esquivé tant de pièges que les gens du cru affirmaient qu’il avalait l’ombre et absorbait la lumière.

Par ailleurs, il faisait marcher les morts.

Ce qui signifiait que notre entraînement pour cette mission avait inclus une formation intensive à la nécromancie qui m’avait collé une nausée à faire gerber un ver de terre. Cassandra (qui l’eût cru ?) avait joué les profs. Pete nous avait installés dans une salle de réunion vide, autour d’une table éraflée sur laquelle elle avait posé en douceur l’Enkyklios. De la taille d’un vanity-case, l’engin renfermait des siècles d’histoires et de connaissances rassemblées par les voyantes du monde entier. Même si je l’avais vu fonctionner plusieurs fois auparavant, je restais émerveillée par son pouvoir invisible qui déplaçait ses billes de verre aux couleurs de l’arc-en-ciel. Du genre de celles que les bourgeoises branchées déposent au fond des vases. Ne me demandez pas pourquoi. Je n’ai jamais été une fondue de la déco.

Bergman était encore enfermé dans son labo, si bien que seuls Cole, Vayl et moi assistions à la séance, tandis que Cassandra murmurait : « Enkyklios occsallio vera proma » et que les sphères se déplaçaient, s’agençaient différemment, avant de révéler les secrets de la création des zombies.

Un groupe de billes en forme de cloche produisit alors un hologramme si lumineux que j’eus envie de tendre la main pour effleurer la femme en pleurs dans sa robe à l’imprimé fleuri délavé. Elle marchait sur un chemin de terre, ses grosses chaussures soulevant de petits nuages de poussière à chaque pas. Sur sa nuque, son chignon de cheveux blonds comme les blés se défaisait, et des mèches flottaient sur ses épaules en retombant sur la fillette qu’elle tenait dans ses bras.

Elle se dirigeait vers une masure au toit de chaume, dont le jardin se révélait si sombre et si sauvage qu’il semblait sortir tout droit d’un tableau de Van Gogh. Lorsqu’elle parvint à la porte, elle y flanqua deux coups de pied :

— Laissez-moi entrer, madame Otis ! lâcha-t-elle avec un fort accent cockney. J’ai besoin de votre aide ! J’ai de quoi payer !

Après qu’elle eut shooté deux ou trois fois dans la porte, celle-ci s’ouvrit à la volée.

— Qu’est-ce que… ? (Une femme à la tignasse filandreuse lorgna la visiteuse en plissant les yeux et croisa les bras.) Rentrez chez vous et enterrez la petite, déclara-t-elle tout net.

— C’est mon unique enfant, reprit la mère, la voix brisée par le désespoir. Je sais que vous pouvez la ramener à la vie.

L’autre femme cracha dans l’enchevêtrement d’herbes folles et de roses trémières proches de l’entrée.

— Pas question.

On échangea des regards intrigués autour de la table. Elle ne « voulait pas », mais le « pouvait ». Mme Otis était nécromancienne.

— J’ai besoin d’elle ! gémit la mère. Je ne peux vivre sans elle ! Vous n’avez pas idée de mon chagrin !

— Quel est ton nom, femme ? s’enquit Mme Otis.

— Hilda Barnaby, et voici Mira, ajouta-t-elle en désignant son fardeau d’un hochement de tête.

— Comme si vous étiez la première mère accablée par la perte d’un enfant ! rétorqua Mme Otis, sarcastique. Ce que vous me demandez engendrera des horreurs qui dépassent l’entendement. Enveloppez cette petite dans un linceul, surmontez votre chagrin et allez de l’avant. Parce que, croyez-moi, vous ne sauriez la retrouver en ce bas monde sans susciter davantage de douleur et un infini regret.

Les deux femmes se défièrent mutuellement du regard. Presque au même moment, les yeux de Hilda parurent découvrir quelque chose, et l’on comprit que Mme Otis avait éprouvé une perte semblable et eu le même genre de réaction. À une différence près. Elle était devenue nécromancienne… de sorte qu’elle pouvait ressusciter ses propres morts. Cette expérience cauchemardesque se lisait encore sur son visage, mais on devinait qu’elle remontait à plusieurs décennies.

L’image se dissipa dans une sorte de brouillard, tandis que la voix de Hilda nous parvenait toujours, monotone et inexorable.

— J’ai fini par convaincre Mme Otis de faire revivre Mira. Il m’en a coûté tout ce que je possédais. Ce qui me paraissait peu. Même si Mme Otis m’a expliqué que Mira ne serait jamais comme avant, je ne m’en souciais guère. Ma petite fille allait de nouveau marcher et s’exprimer. Je pourrais la serrer dans mes bras. Préparer ses repas. Assister un jour à son mariage. (Rire amer.) Je ne pouvais me tromper davantage.

Une nouvelle image à ce moment… Celle de Mira allongée sur un lit de pétales de rose, dans le salon en désordre de Mme Otis. La tâche qui semblait incomber à Hilda consistait à alimenter le poêle à bois. Toutes les deux ou trois minutes, elle ouvrait la porte en fer forgé noir pour y jeter une bûchette d’érable. Hilda reprit la parole :

— Avec le recul, je pense que c’était uniquement pour détourner mon attention. Le plus important se déroulait à côté, et même si je ne pouvais pas comprendre de quoi il retournait, j’aurais dû tout arrêter dès le début.

Je faillis tomber à la renverse quand Mme Otis s’agenouilla auprès de Mira et se mit à prononcer les paroles que Raoul m’avait apprises.

— Je reconnais cette psalmodie ! m’exclamai-je. Elle va sortir de son corps !

Quelques instants plus tard, elle me donna raison, même si j’étais la seule à la voir s’élever, tandis qu’un poignard rouge translucide tacheté de noir planait au-dessus de son corps inerte et imperturbable. Un hurlement surnaturel m’écorcha les oreilles, comme si le premier violon du New York Philarmonic s’était mis à scier les cordes de son instrument, alors qu’un infime fragment se détachait de l’âme de Mme Otis pour transpercer aussitôt le corps de Mira qui convulsa.

Hilda poussa un cri et se précipita vers sa fille dont elle prit la main indolente.

— Mira, mon bébé ! Parle-moi ! Parle-moi !

Mme Otis se ressaisit rapidement et eut une grimace atroce quand son corps et son esprit fusionnèrent de nouveau. Elle resta courbée une bonne trentaine de secondes avant de se redresser. L’expression de son visage, quand elle se releva enfin, me fit tressaillir. Je la reconnus… pour avoir vu certains de mes adversaires l’afficher lorsqu’ils pensaient m’avoir prise au piège. Le triomphe du mal à l’état pur.

— C’est mon enfant désormais, Hilda. Sortez de chez moi avant que je décide qu’elle doit vous étrangler.

Elle décocha un regard malveillant à Hilda qui tressaillit et s’accroupit. Mais elle n’avait pas l’intention d’abandonner. Pas en voyant sa fille chérie rouvrir ses adorables yeux bleus. Même s’ils étaient… disons…

— Mira, ma petite Mira à moi. Viens à la maison maintenant. Nous avons tant de choses à faire.

Mais la Mira à laquelle Hilda tenait était déjà loin. Celle qui restait avait choisi une voie différente, celle d’un nouveau maître. Mira ouvrit la bouche en grand et planta ses dents dans le poignet de Hilda… qu’elle se mit à dévorer. Hilda hurla et tenta de se libérer de son emprise, tandis que le sang giclait déjà de sa profonde blessure.

Mira grogna d’un air agacé, comme sa mère la repoussait. Elle lâcha le poignet pour mieux se jeter sur sa proie. Hilda recula, mais pas assez vite. Cette fois Mira s’attaqua à sa main. Je baissai les yeux sur les miennes, à jamais marquées par les griffes d’un Pillard en colère. Je commençai alors de prendre vraiment parti pour la plus faible.

Après une brève lutte acharnée, ponctuée par les grognements de Mira, les cris de Hilda et les gloussements ravis de Mme Otis, Hilda parvint à se libérer. Elle s’enfuit de la chaumière en laissant une traînée sanglante dans son sillage. De nouveau l’image s’évanouit.

— Dès ce jour-là, j’occupai tout mon temps à me documenter sur la nécromancie, nous dit la voix monocorde de Hilda. J’ai découvert que les morts pouvaient être ranimés par les énergies du nécromancien, à condition que celui-ci se montre parcimonieux dans ses choix. Parce que si l’âme a quitté le corps, il en reste toujours une parcelle. Une ombre qui peut se révéler difficile à manipuler en fonction de la manière dont la personne a vécu. Ainsi, les enfants et les gens ayant eu des obsessions dans la vie sont les plus faciles à contrôler, tant que le nécromancien garde un contact visuel avec ses sujets. Je viens de découvrir qu’il existerait une méthode plus insidieuse pour contrôler les défunts. Toutefois celle-ci requiert davantage de sacrifices de la part du nécromancien, car l’âme est prise au piège dans le corps de la victime. On a donc rarement recours à cette méthode.

Une nouvelle voix, plus énergique, remplaça soudain celle de Hilda :

— Avant que Hilda puisse achever ses recherches, elle fut assassinée. Consulter le témoignage de Letitia Greeley.

Pourtant, lorsque Cassandra essaya d’interroger ce compte, l’Enkyklios se contenta d’offrir un nom : sœur Doshomi.

— Ça veut dire quoi ? s’enquit Cole en faisant claquer une bulle de chewing-gum bleue.

— L’histoire de Letitia Greeley est référencée dans son Enkyklios à elle, répondit Cassandra. Je vais devoir entrer en contact avec elle, pour voir si elle peut m’envoyer une copie.

— Sans rire ? s’émerveilla Cole. Il existe plusieurs trucs comme ça dans le monde ? Enfin, je veux dire… je pensais que le vôtre était la base de données.

Cassandra secoua la tête.

— Même l’Enkyklios est limité. Si nous devions perdre une seule parcelle de son contenu, et sans sauvegarde, nous serions sans doute anéanties. Et malgré ce que vous pouvez penser, ce n’est guère facile, ou même recommandé, qu’une personne possédant un Enkyklios sillonne le globe en consignant des histoires. Aussi, ajouta-t-elle avec un haussement d’épaules, nous devons parfois partager des informations à l’ancienne.

— Par téléphone ? hasarda Cole.

Cassandra leva les yeux au ciel :

— Non, idiot, par e-mail !

Pourtant elle avait eu du mal à localiser sœur Doshomi. En fait, celle-ci faisait de l’escalade quand Cassandra avait essayé de la contacter, et elle ne rentrerait qu’après notre départ de l’Ohio.

Si on avait démarré notre mission en n’étant qu’à moitié renseignés sur l’art et la manière de ressusciter les morts, les gars des Forces spéciales nous avaient en revanche livré une info tout ce qu’il y a de sûr à propos d’une réunion à laquelle allait participer notre nécromancien. Ils connaissaient l’horaire, le lieu… et avaient même piqué une photo de leur adversaire. Un coup de maître sans précédent pour l’équipe de Dave. Il s’en vanterait sans doute encore, s’il n’avait pas découvert au même moment qu’une taupe s’était glissée dans son unité. Seul à nourrir des soupçons, Dave avait tenté de communiquer les coordonnées de la réunion, et de confier l’extermination du Magicien à une autre unité. Au lieu de quoi la direction des opérations spéciales, en accord avec le ministère de la Défense, avait demandé qu’on fasse équipe avec le groupe de Dave.

Ils savaient que la CIA disposait d’un consultant possédant des infos capitales sur le Magicien. Ils avaient entendu dire que notre service particulier servait de couverture à une équipe d’assassins qui ne manquaient jamais leur cible. Et ils se disaient que seules des personnes extérieures comme nous pourraient débusquer une taupe, tout en gardant intact le reste d’un groupe très bien entraîné et d’une valeur inestimable.

Le problème, c’est que ces types étaient tendus. Je sentais bien que notre présence les dérangeait, surtout depuis qu’on nous avait appelés pour venir terminer le boulot qu’ils avaient commencé. Si on se plantait, si Bergman piquait sa crise ou si Cassandra effrayait quelqu’un avec une de ses visions, ou encore si Cole lâchait une vanne franchement pas marrante… Bref, tant de choses pouvaient aller de travers que je doutais vraiment qu’on parvienne au terme de cette mission sans essuyer le moindre tir « ami ».

Je jouais franc-jeu en espérant que toutes les personnes présentes dans la pièce s’en rendraient compte. Comme je fixais mon regard sur les yeux verts de mon frère – la seule partie de lui qui me donne l’impression de regarder mon double -, je déclarai d’un ton grave :

— Je sais que tu es surpris de me voir. Mais c’est parfois de cette manière que l’Agence fonctionne. Le secret est la clé du succès. T’es bien placé pour le savoir.

Il blêmit légèrement et je me giflai en pensée. Ça faisait moins de dix minutes qu’on s’était retrouvés et je me débrouillais déjà pour lui rappeler la plus pénible des tragédies de notre existence. Comme elle avait presque failli détruire notre relation, on n’avait jamais pu l’aborder de front. C’est un truc que je peux gérer plus ou moins à distance. Pas vraiment en privé. J’allais devoir y aller mollo si je voulais garder mon frère, une fois cette mission achevée. Bon sang ! à force de marcher sur des œufs, j’ai déjà la plante des pieds en feu !

— Quoi qu’il en soit, repris-je, je fais équipe avec Vayl depuis environ huit mois.

— Alors… t’es un assassin ? demanda Dave, incrédule.

— Pourquoi j’ai l’impression que t’emploies le même ton que si je venais d’avouer que j’étais strip-teaseuse ? répliquai-je.

— Désolé, s’excusa-t-il aussitôt. Je suis juste un peu étonné, c’est tout.

— Je suis très douée dans mon domaine.

Dave acquiesça, puis haussa les épaules :

— Ils ont dit qu’ils nous envoyaient les meilleurs.

— Ben, tu vois…

Sur ces entrefaites, toute mon équipe s’était rassemblée autour de moi : Vayl à ma droite, Cole à ma gauche, Cassandra et Bergman derrière nous, leur tête émergeant entre nos épaules. Je n’aimais pas trop cette formation. Ça évoquait trop une barrière de défense. Mais c’est de cette manière que les gens se répartissent dès lors qu’une nouvelle situation se présente à eux. Les membres de la meute se rassemblent au cas où les lions leur bondiraient dessus.

Le groupe de Dave, supérieur au nôtre aussi bien en nombre qu’en armement, resta dispersé dans la pièce, même si aucun de ses membres ne perdait une miette de notre conversation, même les blessés. La toubib, une solide brune à la peau mate et habile de ses mains, avait rafistolé deux de ses patients et se préparait à en recoudre un autre, pendant qu’un quatrième pressait un pansement contre son biceps pour stopper le saignement. C’était le géant qui m’avait sauvée pendant la fusillade ; il m’adressa un regard bienveillant, pencha la tête de côté en souriant, et me fit un clin d’œil. Je ne pus m’empêcher de penser qu’on allait devenir copains.

Je n’eus pas le temps de m’attarder sur l’autre moitié de l’unité de Dave. Une nouvelle contrariété venait de lui traverser l’esprit. À ce compte-là, même si la fée Clochette lui lançait une grosse poignée de poudre magique, il aurait quand même trouvé à redire…

— Il y a un truc bizarre dans toute cette affaire. Deux personnes qui se sont à peine parlé depuis plus d’un an…

— Seize mois, rectifiai-je en l’interrompant.

— … ne se retrouvent pas sur la même mission en sautant de joie. Surtout quand il s’agit de jumeaux !

Ce dernier détail capta l’attention de son groupe. Je parcourus les visages du regard. Tous trahissaient la stupéfaction.

Merde alors… Il n’avait rien dit de moi à part mon prénom ? Enfin, quoi… aller jusqu’à faire abstraction du fait qu’on a une sœur jumelle ? Faut avoir sacrement les boules, non ?

Je connaissais la réponse, j’imagine.

Le gars qui avait découvert la lanterne s’approcha d’un pas nonchalant, tout en faisant rouler dans sa bouche le cure-dent qu’il mâchouillait. Cole s’agitait tellement qu’il se cogna contre moi. Un coup d’œil dans sa direction m’indiqua qu’il se mordait la lèvre. Tiens donc… Notre interprète souffrait d’une fixation orale qu’il apaisait d’habitude en mastiquant du chewing-gum aux parfums divers et variés. Malheureusement, il avait éclusé tout son stock pendant le voyage. Je croisai les bras et j’en profitai pour lui flanquer un coup de coude dans les côtes.

Monsieur Cure-dent s’arrêta à côté de Dave et le contempla en hochant la tête, tandis qu’un grand sourire illuminait son visage large et marqué. Lui aussi me fut aussitôt sympathique, ce qui n’allait guère me faciliter la tâche pour débusquer la taupe. Allons, Jaz, t’es censée rester neutre. Mais ce gars-là, il suffisait de le regarder pour comprendre qu’il en avait vu de toutes les couleurs. Si l’acné n’avait pas été tendre avec lui, les éclats d’obus ne l’avaient pas épargné non plus, et lui avaient laissé des tas de cicatrices sur le front, les joues et le cou, que la barbe et la moustache ne dissimulaient qu’en partie. Je remarquai aussi un léger bourrelet devant son oreille et je me demandai si on n’avait pas dû la lui recoudre à un moment donné. Et pourtant ses yeux noisette pétillaient d’un humour qui attendait le bon moment pour s’exprimer.

Comme nous tous, il arborait une tenue moyen-orientale traditionnelle et paraissait à l’aise dans sa vaste djellaba blanche et son pantalon salwar assorti, avec un kufi bordeaux vissé sur sa tignasse brune. On allait porter ce genre de vêtements seulement pour traverser la bordure est de l’Irak, puis le nord-ouest de l’Iran. Une fois dans Téhéran, on enfilerait les tenues occidentales couramment portées en ville. Chemise boutonnée et pantalon en toile pour les mecs. Hidjab et tailleur-pantalon pour les filles, à savoir tunique boutonnée jusqu’aux genoux et pantalon à taille élastique, recouvert d’un tchador ou d’une sorte de cape… les deux sombres et informes. Personne ne risquait de venir nous observer de près. Pour des raisons évidentes, Vayl et moi nous déplaçons la nuit. Heureusement pour nous, l’unité de Dave avait les mêmes préférences.

— Cam ? reprit Dave comme son sergent continuait à nocher la tête d’un air amusé.

— Ouais ?

— T’as un truc à dire ?

— Ouais, chef, au nom de tous les gens ici présents, aimerais bien savoir si elle est aussi chiante que toi. Car si c’est le cas, on va demander un doublement de la prime de risque et une semaine de permission supplémentaire, une fois cette mission remplie.

Toute l’équipe de Dave se mit à glousser en chœur. Notre père, le marine, aurait fait une attaque devant un tel manquement au protocole militaire. Mais celui-ci ne s’appliquait pas chez des gens si chevronnés ne travaillant que sur des missions top niveau, où ils se retrouvaient dans la merde jusqu’au cou, et n’en réchappaient que de justesse. En fait, le protocole entravait leur boulot. Toutefois, puisque le gars avait mis Dave dans une situation délicate, je pris la parole :

— C’est dur de répondre à ta question, Cam. En tant que frère et sœur, on a un esprit de compétition très développé. Ce qui signifie qu’on pourrait sans doute en discuter toute la nuit, sans jamais parvenir à une conclusion satisfaisante. À vrai dire, si t’avais rencontré notre père, tu serais probablement d’accord avec nous pour lui attribuer l’oscar de l’emmerdeur le plus tyrannique et le plus arrogant du siècle.

Ce fut alors que je compris que cette petite coïncidence n’avait rien d’anodin. Albert Parks était un préretraité consultant pour la CIA. Il était fichu d’avoir passé les bons coups de fil pour que ses deux gosses soient sur la même mission, s’il pensait qu’on pourrait l’un ou l’autre en tirer profit. Mais pour ce faire, Albert devait forcément savoir de quoi il retournait. Ouais, il avait pu le découvrir. J’ignorais comment au juste, mais avec ses relations, je pouvais quasiment voir la marque de ses pattes velues sur cet arrangement.

— Jaz ? s’enquit Dave. Ça va ?

Oh ! absolument, frérot chéri. Bon ! OK… j’ai une envie folle de cogner la tête de notre paternel à l’aide d’un gros objet contondant. Comme son ego, par exemple. Qu’est-ce qu’il essaie de prouver, bon sang ? Faut que ce vieux croûton se mêle de tout ! Mais à part ça, j’ai la pêche !

— Tout va bien, répondis-je. (Le ton de ma voix ne me trahissait pas. Parfait. Mais, histoire de me recentrer, et comme j’avais vraiment envie de voir sa réaction, j’ajoutai :) Je t’ai dit qu’Albert s’était offert une moto ?

Mon frère ouvrit si grand la bouche que j’aurais tenté de tirer au panier si j’avais eu une balle de ping-pong à portée de main.

— Tu te fous de moi ou quoi ?

— Non. Il a un casque violet assorti au réservoir, qui brille au soleil comme la vieille boule de bowling de maman… dixit lui-même. Il s’est aussi acheté la tenue complète en cuir. Je pense que Shelby… son nouvel infirmier, lui rappelai-je, doit l’asperger de Pam1 avant qu’il puisse se glisser dedans.

— Il la démarre comment ?

— En appuyant sur le bouton. Pas besoin de kick.

Ses genoux n’étaient plus aussi solides que par le passé.

Dave secoua la tête d’un air à la fois incrédule et horrifié, tout en se massant la nuque… un peu comme si notre père venait de lui coller une claque.

— Qu’est-ce qui a bien pu lui prendre ?

Je haussai les épaules.

— Il est devenu grand-père, voilà tout. Je suppose qu’il essaie d’oublier qu’il est vieux, même si tout prouve le contraire.

— Vous me mettez mal à l’aise, vous deux, objecta Jet. À la maison, le colonel Parks est quasiment considéré comme un dieu. Si mon père vous entendait parler de lui en ces termes, c’est moi qui prendrais une dérouillée !

Dave se tourna vers mon copain de tir.

— J’imagine qu’Albert a sauvé la vie de ton père à deux ou trois reprises. Tu connais la musique.

Moi, je la connaissais, en tout cas. Le père de Jet avait sans doute passé plus de temps que moi avec le mien. Encore maintenant, alors que j’étais adulte et autonome, je ne pouvais m’empêcher d’éprouver de la jalousie en songeant à leur relation. Ils ne lutteraient jamais pour essayer de se comprendre. Ne remettraient jamais en question leurs intentions respectives. Leur lien se révélait indestructible. Parfois je me demandais même s’il en existait un entre Albert et moi.

Je fourrai les mains dans mes poches. Mon index gauche effleura le souvenir que je gardais toujours sur moi. La bague de fiançailles que Matt m’avait offerte deux semaines avant de mourir… Et depuis peu de temps je prenais conscience que cette relation-là ne m’avait jamais rendue folle. Et seulement parce que j’acceptais enfin, seize mois après sa mort, que Matt souhaitait peut-être mon bonheur. Dommage que les hommes les plus proches de moi n’aient pas toujours voulu la même chose.

— Jaz ? T’es sûre que ça va ? répéta Dave.

— Oui.

Ferme ta gueule et fous-moi la paix.

Il tendit la main, abaissa mon hidjab et prit l’une des longues boucles qui encadraient la partie droite de mon visage. D’ordinaire elles sont d’un roux flamboyant. J’avais teint mes cheveux en noir pour cette mission. Sauf que…

— T’as eu un accident récemment ? insista-t-il.

— Pourquoi tu me demandes ça ?

Il tira sur la boucle pour la raidir et la placer devant mes yeux. La peur me dessécha la bouche.

— Qu’est-ce qui t’a fait blanchir ? demanda-t-il.

Je saisis aussitôt une autre mèche pour vérifier. Ouf ! elle était toujours noire. Seule cette boucle sur le côté avait blanchi. J’étais si soulagée que j’éclatai de rire. Pas mon équipe, en revanche.

Dans les instants qui suivirent où je bafouillai, confuse, à deux doigts de paniquer, je dus me rappeler que je ne venais pas de frôler la mort de près dans un accident de la route, ou que personne ne m’avait poignardée ou tiré dessus. On discutait simplement teinture… mais on n’aurait jamais cru ça en voyant la frénésie qui s’empara de mon groupe. Et ça risquait encore de me foutre en rogne !

— Oh ! la la ! quelqu’un s’en est pris à elle ! hurla Bergman en serrant ses poings osseux, comme si on allait le frapper. Elle a dû attraper une maladie atroce !

Il n’oubliait certes pas qu’on avait évité de justesse un virus appelé la Peste rouge, destiné à anéantir quatre-vingt-dix pour cent de ceux qui s’y exposaient. Il fila au fond de la pièce, malgré le fait qu’il se retrouvait quasi nez à nez avec la femme ayant bouché les fenêtres… une amazone d’un mètre quatre-vingt-cinq avec le visage d’une reine de beauté.

Au même moment, Cassandra se pencha et murmura d’une voix pressante :

— Je peux vous aider à combattre le mal qui vous possède.

Une offre tout ce qu’il y a de courageux, songeai-je, puisqu’elle subirait le même sort dès qu’elle me toucherait.

— Je ne suis pas malade ou possédée par je ne sais quel démon, dis-je.

Mais l’exclamation de Cole étouffa ma réponse.

— C’est cet endroit, non ? dit-il. Je t’ai dit que des tas de trucs mortels flottaient dans l’atmosphère par ici. Ça vient des essais nucléaires et de la guerre biologique et…

— Ça suffit ! aboya Vayl.

Le brusque silence fit bourdonner mes oreilles. Tu vois ce qui se passe quand on hausse rarement le ton ? Prends-en de la graine, Jaz, songeai-je, tout en sachant que je n’en tiendrais pas compte. Vayl me regarda :

— Est-ce que vous allez bien ?

— Oui.

— Avez-vous la moindre idée de ce qui a provoqué cette décoloration ?

Il enroula la mèche incriminée autour de son doigt, tout en effleurant mon visage. Un geste doux et électrisant qui me coupa le souffle.

— Oui.

— Voulez-vous en discuter ?

Je soupirai. Si je pouvais affirmer que ça n’avait aucun lien avec la mission, je serais tirée d’affaire. Mais ce n’était pas le cas. C’était même drôlement en rapport avec les quatre braves gars actuellement assis par terre.

Je croisai le regard de Vayl. Il était d’un bleu indigo qui trahissait sa profonde inquiétude. Je fis tourner Cirilai, la bague qu’il m’avait offerte, autour de mon annulaire droit. J’ignore si ce simple geste ou le pouvoir qu’elle renfermait me calmèrent, mais dès que j’y pensai et la touchai, je me détendis.

— Je me suis assoupie quand on était dans l’hélicoptère, dis-je.

— Oui, je sais.

Ah ! c’était donc sur son épaule que je m’étais appuyée pendant tout ce temps. Confortable, en tout cas.

— Raoul m’est apparu en rêve.

Une gravité quasi palpable envahit la pièce. Ça commença par Vayl, qui savait que Raoul m’avait ressuscitée à deux reprises. Ouais, comme dans : « Bon ! ça va, Lazare, cesse de jouer les macchabées. » À l’occasion, il m’avait aussi donné des conseils, la plupart du temps de sa voix qui grondait comme le tonnerre et me faisait regretter de ne pas avoir pris mes boules Quiès.

L’intensité ambiante gagna notre équipe lorsque chacun de ses membres comprit de qui je parlais, simplement en nous regardant Vayl et moi. Cassandra et Bergman avaient visionné un hologramme où Raoul réalisait son premier miracle sur ma personne. Puis ils en avaient informé Cole. Aucun des trois n’était près de l’oublier.

Dave aussi connaissait Raoul, et son équipe, qui respirait à l’unisson avec lui, répondit à sa réaction stupéfaite par une petite chorégraphie que je qualifierais de « sursaut en deux temps ». À savoir une série de regards entendus, accompagnés de changements de posture et de jeux de jambes, que des gens d’un groupe ultra-soudé utilisent pour se dire les uns aux autres qu’un événement capital est sur le point de se produire, et que tous doivent se rappeler leur mission. Je ne savais pas trop ce qu’ils attendaient de moi. Que je me métamorphose soudain en sirène mangeuse de cervelle ? Que je les mitraille tous avec l’AK-47 que je gardais planqué dans mes sous-vêtements ? Ou alors que je m’enflamme spontanément ?

Vayl, qui sentait la pression monter, tenta de lever la soupape de sécurité.

— Jasmine est une Sensitive, expliqua-t-il à la cantonade. Entre autres Dons, elle possède celui de pouvoir voyager en dehors de son corps. Raoul existe dans cette dimension et a déjà eu l’occasion de lui servir de Guide.

Dave haussa les épaules d’un air de dire : « OK, peu importe… » Je crus comprendre que Raoul et lui ne s’adressaient pas vraiment la parole. Notre relation avec Raoul était très différente selon moi parce que Vayl avait bu mon sang par deux fois en m’octroyant une partie de ses pouvoirs. Je disposais donc de facultés extrasensorielles que Raoul jugeait inestimables. En outre, Dave n’appréciait pas l’ingérence dans ses missions, quelle que soit la personne qui les lui confiait. S’il n’y avait pas eu de taupe dans l’équipe, Vayl et moi n’aurions sans doute pas été là.

— Allez-y, Jasmine, reprit mon chef, dites-nous ce qui s’est passé quand Raoul vous est apparu.

Je m’éclaircis la voix, puis parcourus l’auditoire du regard.

— Eh bien, il s’est pointé pendant que je prenais un bain moussant.

J’adore ce genre de voyage astral. Toujours tellement agréable et douillet que je me réveille toute ramollo. Raoul s’était introduit dans ma petite salle de bains blanche. Et j’ai eu tôt fait de repérer son camouflage vert et noir et ses épaules incroyablement carrées qui évoquaient davantage le carton de bouffe chinoise à emporter que la cuvette des toilettes, tandis qu’il m’annonçait de sa voix teintée d’accent espagnol : « Navré, Jasmine, mais il n’existe pas d’autre moyen de procéder. Je dois vous conduire en enfer. »
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