Et l'intérieur de la chine








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Julien de ROCHECHOUART

PÉKIN

et l'intérieur de

LA CHINE




à partir de :

PÉKIN

ET l'INTÉRIEUR DE LA CHINE
par Julien de ROCHECHOUART (1830-1879)
Plon, Paris, 1878, pages 105-358 de 358 pages.


[Le comte de Rochechouart fut ministre plénipotentiaire de France en Cihine de 1868 à 1872.]
[c.a. : Nous laisserons l'auteur prendre le bateau à Marseille et arriver à bon port à Hong-kong avant de lire ses souvenirs.]

Édition en format texte par

Pierre Palpant

www.chineancienne.fr

novembre 2012

TABLE DES MATIÈRES

III. — Hong-kong et Canton.

IV. — De Hong-kong à Pékin.

V. — Pékin et ses environs.

VI. — La Mongolie, le Chansi, le Bouddha vivant.

VII. — Ta-yuen-fou, Ho-kien-fou, retour.

VIII. — Le Yang-tze-kiang, le lac Po-yang, Han-kow.

III

HONG-KONG ET CANTON

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p.105 Nous arrivons encore le soir à Hong-kong. Seulement, cette fois, nous ne sommes pas obligés de stopper en-dehors du port où l'on peut entrer à toute heure du jour ou de la nuit. Il fait très obscur, et l'on ne distingue rien que les feux des navires mouillés à côté de nous et la lumière scintillante des becs de gaz dessinant les rues. Il est trop tard pour songer à descendre à terre ; à demain donc la visite de la ville. Nous nous couchons avec la satisfaction de gens qui ont accompli une longue tâche, car nous entrevoyons la fin de cet interminable voyage. Hongkong est encore loin de Pékin, mais enfin c'est déjà la Chine.

Le lendemain, de grand matin, car on est matinal p.106 dans les pays chauds, le navire est assailli par les visiteurs. Le Dupleix devant rester douze jours au bassin pour nettoyer sa coque, les passagers furent transbordés sur le Phase. Quant à nous, horriblement fatigués par cette terrible traversée, nous nous décidons à suivre la fortune du Dupleix et à employer ces douze jours à visiter Hong-kong, Canton et les environs. Nous assistons au départ de nos compagnons, dont nous voyons les malles transbordées avec un fracas peu rassurant pour leur contenu. On ne saurait dire tout ce que contient un grand steamer ; pendant une douzaine d'heures tout l'équipage fut occupé à manœuvrer le treuil à vapeur et à sortir du ventre du bâtiment des monceaux de marchandises.

Notre première matinée à Hong-kong se passa à recevoir la visite de ceux qui avaient à faire à nous : consuls, évêques, négociants se succédèrent, et quand tout fut fini, nous nous installons dans une de ces barques chinoises appelées sampan, sur laquelle et de laquelle vit toute une famille chinoise. Les habitants de Hong-kong, j'entends les Chinois, ont la plus triste réputation ; ils passent pour être les premiers pillards du monde, et l'on nous avait farci la tête d'anecdotes plus ou moins effrayantes.

— Ne sortez jamais sans vos revolvers nous disaient les uns ; voyez plutôt ce qui est arrivé à M. C... pour avoir négligé cette précaution ; arrêté par des p.107 malfaiteurs aux environs de la ville, il fut, n'ayant aucun moyen de défense, terrassé et dépouillé de tout ce qu'il avait sur lui. Prenez garde aux sampans si vous revenez le soir à bord du Dupleix, et ne souffrez jamais un Chinois au gouvernail ; il vous assommera par derrière et jettera votre cadavre à la mer après l'avoir dépouillé.

— Pourquoi vous embarrasser d'armes ? répondaient les autres. Avez-vous donc oublié l'histoire de cet officier de marine sorti en plein jour et en uniforme pour faire visite à son consul, arrêté dans une rue de Hong-kong ? On lui prit ses armes, ses épaulettes, sa bourse, sa montre, et cela avant qu'il eut eu le temps de pousser un cri.

Mais tous les narrateurs finissaient leurs histoires par une critique sévère de la police locale, dont ils blâmaient la trop grande douceur. Les autorités, afin d'attirer les Chinois, ont fait un système de la tolérance, à ce point qu'un boulanger chinois qui a voulu, il y a quelques années, empoisonner toute la colonie en mélangeant de l'arsenic à sa farine, fut acquitté, parce que, dirent les juges, il était impossible de trouver des témoins affirmant avoir vu opérer le mélange, certain du reste, puisque le pain soumis à l'analyse chimique contenait de fortes doses d'arsenic.

Les malfaiteurs chinois sont traités par les autorités chinoises avec la plus excessive rigueur et condamnés aux supplices les plus atroces. Les légistes p.108 chinois partent de ce principe que les souffrances physiques sont le seul moyen efficace d'arrêter et d'effrayer leurs concitoyens, et de les empêcher de tuer une femme pour lui voler ses boucles d'oreilles. La législation anglaise a les tendances opposées et préfère les travaux forcés à la peine capitale. Les bandits chinois, sûrs d'éviter la mort et la souffrance, n'hésitent plus à commettre un crime qui les fait conduire aux galères. Bien nourris, bien logés, vêtus convenablement et soumis à un travail régulier, mais en somme très bénin, ces individus préfèrent presque le bagne à la liberté. Les Chinois ne connaissent pas le point d'honneur ; ils ne conçoivent même pas ce sentiment, et rien, excepté les coups, ne les arrête sur la pente du crime ; de telle sorte que la peine des travaux forcés telle que nous l'appliquons, étant bien plus redoutable par l'infamie qu'elle inflige que par la souffrance physique, n'exerce aucune terreur sur l'esprit des Chinois et ne saurait les détourner du crime.

La rade de Hong-kong est superbe. La mer est bleue comme la Méditerranée, le ciel clair et lumineux, et les côtes élevées, agrestes et pittoresques ; on sent qu'on s'éloigne des parages équatoriaux. La ville s'élève en amphithéâtre sur une colline aride et pierreuse, où naguère il ne poussait pas un brin d'herbe ; aujourd'hui, les pentes adoucies permettent la circulation des voitures, et partout des p.109 maisons, qui sont des palais, se sont élevées comme par enchantement ; un grand boulevard part du quai et monte en lacets jusqu'au sommet de la montagne. La première partie de cette voie, qui porte, si je m'en souviens bien, le nom de Victoria road, est entièrement occupée par des magasins de toutes sortes ; l'aspect des étalages et le prix du moindre objet donnent une haute idée du luxe de cette colonie. Cependant il est utile de noter que le bon marché de la main-d'œuvre chinoise se fait sentir d'une façon sensible, et quelquefois il y a un écart de 50 pour 100 entre deux objets identiques, l'un fabriqué en Europe, l'autre imité en Chine. Quant au bibelot chinois connu sous le nom d'article de Canton ou de chinoiserie de pacotille, il est d'un bon marché surprenant, et l'on a beau marchander, on obtient toujours un rabais même sur le prix offert.

Le climat de Hong-kong est chaud, très chaud même pendant l'été, qui commence dès avril ; aussi est-il impossible de circuler à pied durant le jour ; d'un autre côté, les rues ne sont pas toutes carrossables, et quelques-unes sont de véritables escaliers ; on a donc recours aux chaises à porteurs ; pour un dollar par jour, deux hommes vous portent depuis le matin jusqu'à l'heure du coucher, et s'estiment heureux de ce salaire, car, malgré le bon marché de la main-d'œuvre, la population est p.110 si dense en Chine que beaucoup de bras restent inoccupés.

Énumérer les monuments de Hong-kong serait assez difficile, car, à proprement parler, il n'y a pas de monuments, mais seulement des établissements particuliers. Les plus beaux sont ceux de la maison Jardine Mattheson, et ceux qui appartenaient à cette célèbre maison John Dent, dont la fin a été aussi bruyante que la vie.

Le nouveau venu en Chine, s'il n'a déjà entendu parler de ces factoreries, est stupéfait du luxe étalé par les Européens établis dans les ports du céleste empire. Pendant les dernières années, avant la guerre de 1858 et pendant celles qui ont suivi 1860, il suffisait d'entreprendre une opération commerciale quelconque pour la réussir et réaliser des bénéfices considérables. Cette facilité de gagner de l'argent a engendré des phénomènes analogues à ceux qui se sont produits en France à l'époque de Law. Des gens arrivés en guenilles se réveillaient le lendemain possesseurs de millions, et cela par le seul fait d'une spéculation heureuse sur un terrain ou sur un lot d'opium. L'ivresse suivait le succès ; rien n'était assez beau, assez cher pour ces nouveaux enrichis ; de là des folies à peine croyables. L'un bâtissait un palais somptueux, l'autre faisait venir des chevaux de course d'Angleterre ; celui-ci mettait sa maison sur un tel pied de luxe qu'il pouvait sans p.111 ridicule dire : « Le jour où je serai obligé de regarder à deux cent mille francs près les dépenses de ma maison, je quitterai la Chine, car alors la vie y sera insoutenable. » On parlait de whist à cinq cents francs la fiche, de fauteuils d'orchestre à cent vingt-cinq francs et de souscriptions de charité constituant à une veuve une fortune que son mari eût mis quarante ans à gagner à Londres ou à Marseille.

Hong-kong est la ville de Chine qui est le plus en contact avec l'Europe ; c'est donc là surtout qu'il faut étudier la vie des Européens en Chine. Pendant longtemps Hong-kong a été la résidence de tous les chefs de ces énormes maisons de commerce que l'on appelait les « prince merchants ». L'ouverture des ports, la concurrence allemande, le besoin de surveiller de plus près ses intérêts ont changé cet état de choses, et aujourd'hui, en 1877, il ne reste plus à Hong-kong que le dépôt des matières d'or et d'argent appartenant aux grandes banques qui préfèrent avoir leur capital à l'abri d'un coup de main et sous la protection des canons anglais.

De tout ce luxe d'autrefois on ne voit plus que les ruines. Presque toutes ces grandes maisons ont sauté les unes après les autres, entraînant avec elles des pertes irréparables, et les quelques firms qui ont résisté ont dû changer leur manière de faire et rompre avec les habitudes fastueuses du passé ; cependant un de ces luxes a survécu, celui de p.112 l'hospitalité. Nulle part on ne l'exerce sur une plus grande échelle ni avec plus de tact et de bonhomie ; votre hôte vous met tout de suite à l'aise ; il vous indique une chambre, vous apprend l'heure des repas, vous montre les domestiques chargés de votre service, et tout est dit, il ne s'occupe plus de vous, il va à ses affaires et vous aux vôtres. En dehors de cet hôte, tous les autres membres de la colonie sont aux petits soins pour le guest ; ce ne sont que dîners, pique-niques, amusements de toutes sortes. Pendant notre séjour dans les différents ports, il n'y a pas de chose qu'on n'ait essayée pour nous distraire : loges aux théâtres, courses en bateau, chasses à tir, promenades en voiture, représentations de saltimbanques japonais, qui depuis ont fait les délices de Paris avec leurs papillons de papier voltigeant au gré du souffle d'un éventail, et leurs toupies dansant sur la corde.

La seule ombre au tableau, c'est le dîner anglais : d'abord il est mauvais, à notre point de vue du moins ; ensuite il est interminable, et le désespoir est complet quand, après avoir subi un défilé de dix-huit ou vingt plats, au lieu de pouvoir se lever et respirer l'air, commence la cérémonie du pass wine qui dure encore deux heures.

L'état du commerce occidental dans l'extrême Orient est assez singulier et mérite l'étude des économistes. L'importation et l'exportation des p.113 marchandises vont en augmentant chaque année, et cependant les faillites se succèdent avec une rapidité effrayante. On n'ose aborder une personne que l'on n'a pas vue depuis quelque temps, de peur d'apprendre sa ruine. Des syndics en ont été parfois réduits à offrir 1 pour 100 aux créanciers ; d'autres ont eu recours à des manœuvres blâmables pour donner aux créanciers européens le temps de se couvrir et de faire subir tout le désastre au commerce indigène. De là des troubles de toute nature, clameur des négociants qui rejettent sur l'impéritie de leurs consuls les fautes qu'ils ne devraient attribuer qu'à leurs propres erreurs ; clameur des Chinois qui crient qu'on les égorge ; clameur des consuls qui ne savent à qui entendre ; clameur des banques européennes qui ne savent plus à qui se fier. Tels sont les malheurs produits par une spéculation sans limite ni frein, et d'autant plus dangereuse qu'elle joue non sur des valeurs financières ou industrielles, mais sur des matières premières soumises à toutes sortes de fluctuations indépendantes des calculs humains.

Nous avions installé notre quartier général à la chancellerie du consulat de France ; c'est là que nous nous donnions rendez-vous et que nous nous attendions les uns les autres. Le chancelier avait un grand chien qui faisait notre joie ; jamais animal plus indépendant n'a existé ; il connaissait tous les p.114 amis de son maître et leur rendait des visites quotidiennes. Un matin, pendant que nous étions là, on lui apporte sa soupe qu'il refuse avec dédain, lorsque tout à coup son maître met sa casquette sur sa tête ; aussitôt le chien manifeste sa joie et se met à manger gloutonnement, persuadé qu'on n'attend que la fin de son repas pour le mener à la promenade.

Le lendemain, c'était une scène non moins originale, Cette fois, c'est un capitaine de navire marchand qui en est le héros ; il apporte une plainte contre son cuisinier. Il était impossible d'obtenir de cet artiste culinaire qu'il raclât le lard avant de le mettre dans la soupe, ce qui, ajoutait le capitaine, est très indigeste. Le chancelier eut toutes les peines du monde à lui faire comprendre que ce n'était pas là un délit qui tombât sous le coup de la loi.

Avant de quitter Hong-kong, parlons encore de son hôpital, bâti par les négociants. On y reçoit, moyennant rétribution, les malades européens de toutes les nationalités. Une circonstance malheureuse nous amena dans cet établissement : un de nos domestiques fut pris d'une ophthalmie si grave qu'il fallut renoncer à lui faire continuer le voyage. Dans cet hôpital, nous avons rencontré un jeune Américain devenu fou à la suite d'une insolation ; sa folie était horrible à voir ; ni jour, ni nuit il ne pouvait demeurer en place. Cette promenade p.115 incessante, nerveuse, était fatigante, même pour les spectateurs. Cet hôpital est magnifique, bien aéré, largement et solidement construit ; il ne lui manque qu'une chose, d'être un hôpital. Il n'est pas gratuit, et l'on n'y reçoit personne à moins de douze francs par jour ; c'est simplement une maison de santé. Une personne à qui je faisais part de cette observation me répondit : « Deux dollars par jour ou gratis, n'est- ce pas la même chose ? »

Derrière l'hôpital se trouve le cimetière, caché par un monticule. Le nombre de tombes que l'on y voit prouve que les débuts de la colonie ont été meurtriers. À côté de ce cimetière se trouve le champ de courses, l'un des plus jolis endroits de la Chine. Les Anglais sont incontestablement de vrais colons ; en quelques années la ville a changé d'aspect. Au lieu d'une montagne dénudée, aride, rocheuse, on voit une ville de palais. Les rues, les quais, les promenades ont été improvisés, et une population nombreuse et cosmopolite est venue s'abattre sur ce point, tandis que Macao, situé d'une façon plus avantageuse et jouissant d'un climat unique pour le sud de la Chine, décroit de jour en jour ; la population se disperse, et le commerce fuit ce port. Aujourd'hui, le marché de Macao n'est plus soutenu que par les opérations d'émigration, et aussitôt que ces cloaques auront été nettoyés, il ne restera plus aux Macaistes que l'expatriation ou la famine.

p.116 Mais si les Anglais sont bons colonisateurs, ils sont bien exclusifs, et je crois qu'aucune nation au monde ne professe plus complètement la doctrine qu'on est convenu d'appeler, en termes polis, la souveraineté du but ; tous les moyens leur sont bons, et s'ils rencontrent sur leur chemin des voisins assez forts pour les aider, ils sollicitent leur concours, quitte à se réserver tous les bénéfices de l'entreprise. Personne mieux qu'un Anglais ne sait, pour se servir d'une expression vulgaire, tirer à soi la couverture. S'agit-il d'organiser un service quelconque de douane, de navigation, de télégraphe, la composition du personnel est cosmopolite au début ; toutefois, on s'arrange de façon à ce que le chef soit Anglais, et que les meilleures places soient réservées par lui à des compatriotes. Quoi de plus naturel ? les Anglais ne sont-ils pas tout en Chine ? et puis c'est un hasard ; il est vrai que le même fait, se reproduisant toujours dans les mêmes circonstances, finit par ressembler à un parti pris ; mais à quoi bon être conséquent quand on ne vise que le but ?

J'ignore ce que l'avenir réserve à la Chine et si jamais l'Europe entamera ce bloc de trois cents millions d'âmes et pourra créer à cette population des besoins suffisants pour alimenter l'industrie occidentale ; mais ce que je puis affirmer, c'est que l'Angleterre mettra toute son énergie à garder le p.117 gâteau tout entier pour elle, et que la politique britannique sacrifiera tout à ce qu'elle croira être l'intérêt anglais ; je n'en veux pour preuve que les efforts qu'elle tente pour diminuer les droits appelés likin ou taxes intérieures qui, au fond, ne touchent sérieusement que les cotonnades. Le Foreign office aurait volontiers consenti à une augmentation des droits de sortie sur la soie, dont le commerce est plus spécialement entre les mains des Français, pour obtenir une concession sur les taxes intérieures, qui doublent le prix du grey shirting.

Le Dupleix nous remonta dans la rivière de Canton jusqu'à la ville de Wampou, station distante de Canton environ de quinze milles ; cette rivière, qu'on appelle indistinctement le fleuve des Perles, le Boca Tigris et la rivière de Canton, est une des plus belles du monde ; pour ceux qui n'ont vu que les fleuves d'Occident, même le bleu Danube, c'est un merveilleux spectacle. La rivière de Canton est navigable jusqu'à cette ville pour les navires du plus fort tonnage, et les flottes anglo-françaises purent, en 1858, remonter jusque sous les murs de la ville et la bombarder. Sitôt qu'on a franchi la barre qui se trouve à l'embouchure, on est en Chine. Le paysage ressemble à celui que l'on voit sur les vases, les éventails, les paravents chinois ; c'est cette teinte grise indéfinissable, qui tient de trois ou quatre nuances, teinte fausse, mais caractéristique du p.118 paysage que l'on a sous les yeux ; les montagnes sont des collines ; les rochers, des rocailles ; les arbres, des arbustes ; rien de simple, de naturel, de grand ; les montagnes sont couronnées de dentelures ridicules, les rochers artificiels ; quant aux arbres, plus ils sont biscornus, noueux, excentriques, plus ils plaisent aux Chinois ; dans ce paysage, tout est petit, contourné, rabougri, grotesque, et les pagodes, jetées çà et là, achèvent d'imprimer le cachet à cette nature. Quant aux villages, leur nombre est incalculable ; il semble que les routes soient des rues, tant les hameaux sont rapprochés les uns des autres. Ce coup d'œil sur la Chine vaut la peine d'être vu ; car, avant d'avoir jugé par ses propres yeux, il est impossible de se faire une idée de la Chine, ce qui serait cependant facile, si l'on voulait croire à la véracité des peintures chinoises. Les artistes du céleste empire ont étudié avec soin la nature de leur pays et l'ont reproduite dans leurs œuvres avec une exactitude admirable. Mais, malgré tout ce que les voyageurs ont pu dire à cet égard, on s'obstine à chercher dans la peinture chinoise ce qui n'y est pas, c'est-à-dire une débauche d'imagination, une fantaisie, une charge, une caricature, tandis qu'au contraire il n'y a pas d'art plus réaliste. Le Chinois peint ce qu'il voit comme il le voit ; aucun détail n'échappe à sa perspicacité et à sa patience ; il mettra un an, s'il le faut, à peindre un décor, mais ce sera p.119 si exact qu'on pourrait compter les fils des étoffes, les pétales des fleurs, les plumes des oiseaux.

Les Chinois excellent surtout dans la représentation des fleurs ; cela tient à ce que la Chine est le pays du monde où l'on trouve les plus belles fleurs de serre et d'appartement.

Une navigation de quelques heures nous conduit à Canton, après avoir laissé le Dupleix à Wampou et terminé la route sur un steamer américain grand comme un trois-ponts et bondé de passagers chinois, que l'on a soin de garder dans un compartiment fermé par des grilles, car, à plusieurs reprises, des pirates, s'étant introduits comme passagers, ont commis des désordres et amené des catastrophes effroyables. Une fois, entre autres, ils ont tué tout l'équipage, et, après avoir échoué le navire à la côte, se sont emparés de l'argent et de l'opium qu'il contenait, puis ils s'enfoncèrent dans les terres, d'où on ne les revit plus jamais.

L'arrivée à Canton est remarquable par la quantité de jonques et de bateaux de toutes grandeurs que l'on est obligé de déranger pour se frayer un chemin. On n'a pas l'idée en Occident de quelque chose d'analogue à cette population qui, en Chine, vit sur l'eau ; on prétend que sur la seule rivière de Canton elle dépasse un million d'âmes. Je ne sais si ce chiffre est exact, mais le seul fait qu'il puisse être formulé indique la densité de ce peuple, dont p.120 l'existence entière s'écoule sur un bateau, dont l'unique cabine n'a pas plus de six pieds carrés ; il n'est pas rare qu'un sampan renferme une famille se composant du père, de plusieurs femmes et d'une dizaine d'enfants de tout âge. Le port de Canton est encombré, outre ces sampans, de jonques et de bâtiments européens ; les premières ont une forme antédiluvienne des plus réjouissantes ; elles portent sur le flanc un grand œil peint en noir, pour éviter la jettatura. Quant aux barques si connues en France sous le nom de bateaux de fleurs, il ne nous a pas été possible d'en visiter une seule ; pour quelques méfaits qu'il est facile d'imaginer, le vice-roi de Canton avait exilé toutes ces pécheresses ainsi que leurs cornacs. Nous en avons aperçu un de loin ; il ressemblait à ces bateaux de décoration que l'on voit dans les tableaux de Canaletti, ou mieux encore au char des blanchisseuses le jour de la mi-carême.

Malgré le pas gymnastique de nos porteurs de chaises, il nous fallut près de trois quarts d'heure pour gagner le consulat de France. Canton est la ville de la Chine du sud par excellence, et il est impossible de rien voir de plus chinois. C'est la plus populeuse des villes que j'ai visitées. Elle se compose d'un nombre infini de rues étroites, dallées avec de grands blocs de marbre brut. Toutes ces rues se ressemblent, et toutes les maisons qui les p.121 bordent sont identiques. Chacune possède deux boutiques sans devanture, contenant les produits de la Chine et séparées de leurs voisines par deux planches perpendiculaires et mobiles, peintes en noir et portant en caractères dorés une enseigne. On m'en traduit une assez pittoresque, qui décore la porte d'un rôtisseur : « Ici on trouve de la ficelle pour enfiler les sapèques. »


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