Premier épisode








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III


Deux mois après, ils étaient à Paris et descendaient à l’hôtel Scribe, au-dessus du Jockey-Club, un hôtel affectionné par les étrangers riches et où Laroque savait trouver des Américains.

Il voulait établir tout de suite quelques relations dont il aurait usé pour éloigner de lui les soupçons si des soupçons avaient pu l’atteindre.

Il redoutait peu de choses, en somme.

Il était connu, par les principales maisons de banque de Paris, comme l’inventeur des procédés nouveaux qui avaient fait la fortune des grandes aciéries de New York.

Bien qu’il ne fût pas en nom, on le savait associé.

C’est donc un terrain solide qu’il sentait sous ses pieds : si Roger Laroque était un forçat, William Farney, en revanche, était un gentleman honoré, bien posé, d’une intelligence supérieure, et, par-dessus tout et ce qui ne gâte rien, extrêmement riche, possesseur d’une fortune dont chacun pouvait connaître la source.

Puis le pauvre homme était sûr de pouvoir passer devant tous ceux qui avaient été mêlés à son affaire autrefois sans qu’ils le reconnussent.

Roger Laroque, possesseur d’une grosse fortune, légitime récompense en somme du travail persévérant, n’était-il pas libre d’en jouir paisiblement ? Mais non ! Comment se prélasser sur un lit de millions quand on porte un nom déshonoré par une erreur de la justice des hommes ?

Grâce à l’or gagné en Amérique, Roger Laroque possédait le levier le plus puissant pour arriver secrètement à la fin d’une enquête qui devait rendre au nom de Roger Laroque toute son honorabilité.

Il lui semblait qu’une volonté supérieure avait présidé à la préparation de sa revanche. Est-ce que l’accident d’où il était sorti défiguré n’était pas une œuvre de la Providence ? Tout ne dépendait plus que de lui maintenant, de son énergie, de son désir de réhabilitation. Il voulait rendre à sa fille le nom de Laroque ; celui de Farney ne pouvait être qu’un subterfuge, bon pour un coupable, inacceptable pour un honnête homme, encore plus pour l’enfant de cet honnête homme.

Ce qui lui coûterait le plus dans ce grand Paris transformé pour lui en désert, ce serait de ne pas revoir Guerrier, le brave garçon qu’il avait tiré de l’ornière, dont il avait fait un homme et qui, seul, alors que tout le monde croyait Roger coupable d’un crime, n’avait jamais douté de son bienfaiteur. Quand on a de grandes choses à faire, on a besoin de s’appuyer sur quelqu’un, de lui confier ses résolutions, de lui demander conseils et encouragements.

Pour retrouver Guerrier, il alla rue Saint-Maur et, au concierge – qu’il ne connaissait pas – le pauvre homme n’hésita pas à poser à tout hasard une question.

– Pardon, dit-il, avec un fort accent anglais, est-ce que monsieur Guerrier est toujours employé ici ?

– Qui ça, Guerrier ? le caissier de Roger-la-Honte ?

– Roger-la... ? demanda l’inconnu, d’une voix indignée.

– Eh oui, Roger Laroque, l’assassin de Larouette.

Laroque, blême de fureur, ne put réprimer un mouvement de brusquerie. Il saisit le bras du bavard et le lui serra avec une telle force qu’il lui coupa net les ailes de son éloquence.

– Aïe ! cria le pauvre diable. Qu’est-ce qui vous prend ? Vous m’avez fait un bleu.

– Voilà pour le soigner, dit Laroque en lui glissant quarante sous dans la main. Je suis étranger et je ne connais rien à vos histoires de brigands. J’ai besoin de voir monsieur Guerrier, qu’on a recommandé à un de mes amis pour une place vacante de caissier. Où demeure-t-il ?

– Rue de Châteaudun, 18. Il est employé à la banque Terrenoire et Compagnie, boulevard Haussmann, une bonne maison. Encore un rude jobard, votre Guerrier ! Il vient parfois ici pour serrer la main à d’anciens camarades et quand on lui parle de son ancien patron, il se fâche si on a l’air de douter de l’innocence de ce scélérat.

Fort heureusement, Roger Laroque n’entendit pas le dernier mot. Il avait déjà sauté dans un fiacre en disant au cocher :

– Rue de Châteaudun, 18.

Donc, Jean Guerrier, n’avait pas plus douté, après qu’avant, de l’honneur de son patron. Donc, Roger pouvait se fier à lui.

Le nom de Terrenoire réveilla en Laroque un souvenir douloureux. Ah ! l’affreuse journée où celle où l’usinier aux abois avait contracté chez ce banquier un emprunt inespéré, sans autre recommandation que l’éloquence persuasive de Jean.

Roger revoyait la physionomie à la fois douce et sombre de M. de Terrenoire, l’air sévère, presque sinistre, de son associé, M. de Mussidan, et il s’étonnait encore de leur facilité à obliger un homme qu’ils ne connaissaient pas.

Le cocher venait d’arrêter Roger rue de Châteaudun.

Le voyageur descendit, paya et s’arrêta sur le pas de la porte.

Voilà maintenant qu’il hésitait à venir troubler la tranquillité de son ancien protégé. Il se faisait scrupule de l’associer à son malheur, de le compromettre peut-être en l’associant à de vaines recherches où, au lieu de trouver l’assassin de Larouette, on risquait de se heurter à la police.

Non, il n’irait pas voir Guerrier. Laroque était bien mort pour le passé.

Il n’y avait plus que William Farney, riche étranger dont les dollars lui permettraient de se créer en France les plus hautes relations, si bon lui semblait.

Et, le cœur tout gonflé par le chagrin de son isolement, Laroque traversa la rue.

En face le 18, se trouve une librairie-papeterie où les journaux illustrés sont accrochés à la devanture, Roger s’arrêta à regarder machinalement les gravures.

De temps à autre, il jetait un coup d’œil furtif sur la porte de la maison de Guerrier. Il aurait tant voulu revoir le jeune homme ; mais à coup sûr, il ne lui parlerait pas.

Soudain, Laroque se sent frapper légèrement à l’épaule. Il se retourne.

C’est Guerrier !

– Tais-toi, enfant. Je suis perdu, puisque tu m’as reconnu.

– Vous, patron ! Est-il possible ! Oh ! c’est bien vous ! Mon Dieu ! que vous êtes changé ! Un accident ? Vous êtes tombé dans le feu, ou bien...

Laroque arrêta un fiacre, y monta et ne se crut en sûreté que lorsqu’il eut baissé les stores. Il était très pâle ; un tremblement convulsif l’agitait.

– C’est curieux, murmura-t-il, je ne croyais pas qu’on pouvait avoir peur quand on n’est pas coupable.

– Peur ! répéta Guerrier. Vous êtes sauvé, puisque j’ai eu le bonheur de vous rencontrer. Personne n’aura jamais l’idée de venir vous chercher chez moi.

– Me cacher ? Jamais ! Je ne suis pas venu en France pour y vivre en malfaiteur impuni. Me voilà riche, très riche, et tout ce que je possède, je le consacrerai à trouver l’assassin de Larouette ! Mais comment m’as-tu reconnu ?

L’ancien caissier de Laroque lui prit les mains et les lui serrant affectueusement :

– Il n’y a rien dans ce fait qui puisse vous inquiéter. Écoutez-moi bien : en toute autre circonstance, jamais je n’aurais retrouvé dans votre visage les traits de mon bienfaiteur. Mais songez que, depuis l’année fatale, je n’ai jamais passé un seul jour sans penser à vous, sans espérer vous revoir. Il me suffisait de fermer les yeux pour vous évoquer, tel que je vous voyais autrefois. Or, tout à l’heure, au moment où j’allais rentrer chez moi, je songeais à vos malheurs et je me disais : « Monsieur Laroque doit être mort, puisqu’il n’a pas trouvé le moyen d’envoyer de ses nouvelles à Jean Guerrier. Il ne souffre plus. » Et cependant, tout en me répétant ces tristes choses, un pressentiment me faisait battre le cœur. L’espoir renaissait en moi, et je m’écriai sans souci des passants qui pourraient me prendre pour un fou : « Il vit, je le reverrai ! » À peine avais-je prononcé ces paroles que mes regards s’arrêtaient sur vous. Je ne vous voyais que de profil et je vous ai reconnu au premier coup. Il y a dans la tournure d’un homme que l’on connaît bien, dont le souvenir remplit votre cœur, un je-ne-sais-quoi auquel on ne se trompe pas. Le corps a sa physionomie comme le visage. Votre façon de pencher la tête, certains gestes qui vous sont familiers vous ont désigné du premier coup à un homme qui, à cet instant même, concentrait toutes ses pensées sur l’absent. Monsieur Laroque, personne autre que moi ne saurait vous reconnaître. Votre visage, qu’un cruel accident...

– Ne dis pas cruel, mais heureux. Sans cet accident, comment pourrais-je espérer affronter Paris sans retomber dans les griffes de mes bourreaux !

– Votre visage, dis-je, est absolument transformé. Vos cheveux blanchis avant l’âge achèvent l’illusion. Votre accent anglais me paraît tout à fait pur. À part quelques rectifications à faire dans votre attitude, je suis convaincu que pas un de nos anciens ouvriers, pas un des magistrats et des juges devant qui vous avez comparu, ne reconnaîtra Roger Laroque dans...

– William Farney. Tel est mon nouveau nom et je ne l’ai emprunté à personne. Ce nom, je le tiens d’un honnête homme qui me l’a légué en retour de mon dévouement pour sa fille que j’ai arrachée aux flammes. Je pouvais accepter ce don suprême, non pour moi, mais pour ma pauvre Suzanne !

– Mademoiselle Suzanne est revenue avec vous ? Elle doit être bien belle.

– Et toujours bonne.

– Est-ce que... ?

Jean s’arrêta sur cette interrogation. Il était très rouge et n’osait préciser sa pensée.

– Parle, mon enfant, dit-il. Ne crains pas de raviver en moi des souffrances auxquelles j’aurais succombé depuis longtemps, n’était l’espoir de la réhabilitation. Tu veux me demander, n’est-il pas vrai, si Suzanne a oublié la terrible scène du procès ? L’a-t-on assez torturée, la pauvre enfant ! Il lui a fallu toute l’énergie qu’elle tient de son père pour ne pas succomber à cette barre où un juge impitoyable n’avait pas craint de l’appeler. Elle en sortit vivante ; mais tu as dû le savoir, une fièvre violente s’empara d’elle. Elle fut de longs jours entre la vie et la mort. Enfin, on la sauva et maintenant elle fait toute ma joie, toute mon espérance. À la suite de cette nouvelle épreuve, conséquence des précédentes, Suzanne perdit la mémoire. Il fallut recommencer son instruction comme si elle n’avait jamais rien su. Tout autre que son père se serait désolé ! Moi je bénissais cette nuit qui avait envahi le cerveau de l’enfant. Je crois que Suzanne a oublié... Quoi qu’il en soit, elle n’a jamais fait la moindre allusion au drame qui a traversé son enfance.

Ils arrivèrent ainsi à l’extrémité des Champs-Élysées. Ils avaient tant de choses à se dire qu’ils ne savaient même pas où ils étaient. Le cocher frappa à la vitre, demandant des ordres.

Laroque se fit conduire au restaurant le plus proche. Ils s’y enfermèrent dans une salle à part, craignant d’être vus ensemble. Précaution utile : que de fois on avait demandé à Guerrier s’il savait ce qu’était devenu le forçat évadé ! Il y avait danger même pour William Farney de se trouver en public auprès de son ancien caissier.

C’est à peine s’ils touchèrent aux plats. Ils avaient hâte de reprendre la conversation interrompue.

– Et toi, mon enfant, demanda Laroque, tu ne me dis pas tout ce que tu as fait depuis notre séparation. Tu n’es pas marié ; sans quoi, je le saurais déjà. Aimes-tu quelqu’un ?

– J’aime quelqu’un, répondit franchement Guerrier, sans remarquer l’expression de désappointement que ces mots amenèrent subitement sur les traits du fugitif.

Roger Laroque avait pensé souvent à Guerrier en voyant Suzanne grandir et devenir chaque jour plus belle. Les pères s’imaginent toujours être assez forts pour préparer la destinée de leurs enfants. Ils comptent sans la fantaisie du hasard qui gouverne les cœurs tout aussi bien que les empires.

Guerrier eut bientôt fait de résumer son histoire. La vente de l’usine l’avait mis d’abord sur le pavé. Il avait fait de vaines démarches pour retrouver une nouvelle situation ; personne ne voulait donner du travail à l’ancien caissier de Roger Laroque. Mais un matin, Jean avait reçu un billet laconique, et il était sorti de chez lui, plein d’espoir. Ce billet disait :

« Monsieur Guerrier,

« Vous êtes prié de vous présenter demain, à onze heures du matin, chez M. de Terrenoire, qui a une communication importante à vous faire. »

Or, Guerrier n’aurait jamais osé s’adresser à l’ancien ami de M. de Vaubernier. Il redoutait des reproches au sujet des 45 000 francs si généreusement prêtés en 1872 et dont la perte devait être sensible au banquier et à son commanditaire.

Était-ce au sujet de cette somme qu’on le mandait ? Qu’y pouvait-il ? Rien.

Ce fut avec les plus vives appréhensions qu’il se rendit à l’invitation.

Contrairement à cette attente, M. de Terrenoire le reçut avec la même bonne grâce que la première fois. Il lui remit sous les yeux la recommandation si pressante de son ancien camarade de collège, feu Vaubernier.

– Je vous avais offert, dit-il au jeune homme, de vous donner la succession de mon caissier dès qu’il prendrait sa retraite. Il part la semaine prochaine chez un de ses enfants qui réside en Bretagne. Il y finira tranquillement ses jours. Voulez-vous sa place, oui ou non ?

Guerrier accepta avec reconnaissance.

Des 45 000 francs, il n’en fut même pas question, encore moins de Roger Laroque. Ces bienfaits ne s’arrêtèrent pas là.

M. de Terrenoire ouvrit à Jean sa maison comme au protégé d’un ami dont on respecte la volonté.

À la fin de l’été, il l’emmenait chasser avec lui dans sa belle propriété de Sologne, à Lamotte-Beuvron. C’est là que, d’année en année, il vit s’épanouir la beauté merveilleuse de Marie-Louise, fille de M. Margival, l’employé principal de la banque de Terrenoire, vieillard que son patron n’aimait pas seulement pour sa probité, son zèle et son intelligence au travail, mais dont il avait fait son ami.

Au château comme à la ville, Marie-Louise était traitée par M. de Terrenoire avec une affection égale à celle qu’il portait à sa fille, Mlle Diane, si belle aussi et si bonne.

Guerrier aimait Marie-Louise, en était aimé, et, comble de bonheur, son amour était encouragé par le père et par l’ami du père.

– Et à quand le mariage ? interrompit Laroque en souriant.

Guerrier ne répondit pas. À la joie succédait une morne tristesse qui se peignait sur sa physionomie.

Roger lui prit les mains.

– Il y a des obstacles ? demanda-t-il ; du côté de la mère ?

– Monsieur Margival est veuf.

– Alors ?

– Alors... Non, je ne puis vous dire... c’est trop affreux.

– Dis-moi tout, au contraire, mon enfant. Les malheurs et l’âge m’ont donné une expérience dont tu pourras profiter. Un conseil de Roger Laroque en vaut un autre. D’où vient l’obstacle ?

– D’une femme.

– Ah ! fit Roger avec étonnement.

– Oh ! vous ne sauriez trouver. Cette femme n’est autre que...

Le nom ne pouvait sortir de la bouche du jeune homme. Roger insista et Jean, faisant effort sur lui-même, lui dit tout bas :

– La comtesse.

– Madame de Terrenoire ? Et pourquoi ?

– Elle m’aime.

– Ah ! Quel âge a-t-elle donc ?

– L’âge où la femme est dans l’éclat d’une beauté qu’elle sait condamnée à disparaître bientôt.

– L’âge terrible. Es-tu certain de n’avoir pas commis auprès de la comtesse une inconséquence qu’elle aura prise pour un témoignage d’amour ? N’as-tu pas éprouvé, ne fût-ce qu’un instant, quelque entraînement vers elle ? Parfois, la chair parle quand le cœur reste muet. Souviens-toi.

– Jamais ! Jamais ! J’avais pour madame de Terrenoire une affection pieuse. N’est-elle pas la femme de mon bienfaiteur ? Je ne lui ai jamais parlé qu’avec respect.

– C’est une femme romanesque, sans doute ? Tu l’aurais vue triste, préoccupée. Tu auras cru bien faire en essayant, par de bonnes paroles, de chasser en elle les idées noires. Il n’en faut pas davantage pour qu’une femme romanesque, se trompant aux apparences, voie s’ébaucher le roman d’amour attendu et dans lequel elle se lancera à corps perdu, sans souci des malheurs qu’elle accumulera sur elle et autour d’elle. Tu ne dis pas non, enfant ; c’est donc que j’ai mis le doigt sur la plaie. Roger Laroque en sait long, vois-tu sur les hommes et sur les femmes aussi. Roger Laroque a vécu, trop longtemps vécu.

– Eh bien, oui, c’est vrai, dit enfin Guerrier, tout cela est de ma faute, et je m’en aperçois seulement aujourd’hui, ou plutôt c’est vous qui m’en faites apercevoir. J’ai commis l’imprudence de dire à la comtesse combien je souffrais de la voir souffrir d’un chagrin mystérieux que rien ne pouvait expliquer. Je me suis plu à lui retracer toutes les raisons qu’elle avait d’être heureuse. Je fis même un jour l’éloge de monsieur de Terrenoire, mais elle me coupa la parole en s’écriant : « Lui ! Vous ne voyez donc pas qu’il n’a d’yeux que pour ces Margival ! Au reste, peu m’importe, si j’ai un désir, c’est qu’il s’occupe plus de la Marie-Louise que de Diane ! Ah ! vous ne le connaissez pas ! » Ces paroles singulières me glacèrent le cœur. La comtesse me parut une énigme indéchiffrable.

– En effet, Dieu te préserve, mon enfant, d’aimer un de ces monstres féminins qui ne recherchent dans l’amour que l’âpre volupté du fruit défendu. Mais arrivons au fait : tu es bien sûr que la comtesse s’est éprise d’une belle passion pour ta personne ?

– Ne plaisantez pas, monsieur Laroque. Voici ce qui s’est passé, il y a trois mois. C’était un dimanche, je m’étais rendu, rue de Chanaleilles, à l’hôtel Terrenoire, dans l’espoir d’y rencontrer Marie-Louise. La comtesse était seule. Diane venait de sortir avec son père et monsieur de Mussidan. La comtesse me reçut dans son boudoir. Jamais je ne l’avais vue aussi abattue, aussi découragée de vivre. J’essayai de la distraire en lui parlant de toutes les banalités du jour. Elle ne m’écoutait pas, et soudain, je la vis pleurer. Alors, je me tus et à mon tour des larmes me vinrent aux yeux. Ce mouvement de sensibilité, comment l’interpréta-t-elle ? Son esprit s’égara. « Soyez franc, s’écria-t-elle en prenant mes mains dans les siennes, est-ce pour cette Margival ou pour moi que vous venez ici ? » Que répondre ? J’allais déclarer que j’aime Marie-Louise, que Marie-Louise est toute ma pensée. Comment dire ces choses à une folle dont la passion éclate dans les yeux et qui croit aux rêves qu’elle s’est forgés. J’allais me dégager lorsque ses lèvres vinrent se coller aux miennes. Ce baiser me brûla comme un fer rouge. « Ne réponds pas, dit-elle, je ne veux pas savoir. Je t’aime, moi, et je t’appartiens. Ne suis-je pas mille fois plus belle que Marie-Louise, une enfant qui commence à peine à bégayer l’amour ? » Alors seulement je la repoussai avec l’indignation que peut éprouver un honnête homme pour une créature aussi perverse, et je m’enfuis comme un fou. Rentré chez moi, je crus avoir rêvé ; mais non ! l’épouvantable réalité se dressait devant moi : j’étais aimé par la femme de mon bienfaiteur. Oh ! ce baiser infâme, il me soulève le cœur de dégoût.

Les deux hommes restèrent longtemps silencieux.

– T’es-tu expliqué enfin avec la comtesse ? demanda Roger.

– Jamais. Je l’évite autant que possible. Mon silence dédaigneux a relevé sa fierté. Mais je sens qu’elle m’aime encore. Lorsque mes regards s’attachent sur ceux de Marie-Louise, la comtesse se trouble, et la jalousie se peint sur sa physionomie. Bientôt cette femme me haïra autant qu’elle m’aura aimé ; mais je crains moins sa haine que son amour.

– Marie-Louise t’aime, dit Laroque. Tu es assuré du consentement de son père, de l’assentiment du comte, pourquoi retarder une solution qui te mettrait à l’abri de la comtesse ?

– J’attends d’un jour à l’autre que Terrenoire m’encourage à parler.

– Pourquoi monsieur de Terrenoire ? C’est à monsieur Margival, au père, qu’il faut t’adresser.

– Non, vous ne savez pas tout : Margival a sacrifié toutes ses ressources pour donner à sa fille une éducation complète. Marie-Louise sera dotée par l’ami de son père. En m’adressant à ce dernier, j’aurais l’air de courir après cette dot. J’attends que mon patron veuille bien me dire : « Faites votre demande. » Je n’attendrai pas longtemps, c’est ma conviction.

Roger réfléchit un instant. Il résumait ses impressions.

– Et monsieur de Mussidan ? dit-il enfin. Est-il pour toi ? Cela importe peu, il est vrai, puisque c’est un étranger dans les deux familles. Néanmoins, son appui ne te serait pas inutile.

– Monsieur de Mussidan ? fit Guerrier. Il ne s’occupe guère de moi. Il n’a d’yeux que pour mademoiselle Diane de Terrenoire.

– Ah ! quel âge a-t-il donc ?

– C’est un de ces hommes bien conservés dont on ne saurait dire d’âge. À coup sûr, il a dépassé la cinquantaine, bien qu’au premier abord il paraisse à peine quarante ans. Correct, froid, un peu compassé, cet homme ne sort de son silence énigmatique que lorsque mademoiselle Diane est devant lui. Oh ! je compte bien peu pour lui. Il n’a ni à approuver ni à désapprouver mon mariage.

Roger Laroque eut un sourire étrange. Il aimait à se rendre compte de tout.

– Si au lieu d’aimer Marie-Louise, tu avais aimé mademoiselle de Terrenoire, aurais-tu pu espérer l’appui de l’ami de son père ?

– Jamais ! Diane est aimée d’un jeune homme, monsieur Robert de Vaunoise, je puis affirmer que ce jeune homme est détesté de monsieur de Mussidan. Mais ce sont là des choses qui ne nous regardent pas. Je n’ai rien à dire contre monsieur de Mussidan. Je le redoute, néanmoins, non pour moi, mais pour le comte. Le rôle que joue cet homme sombre dans la maison de mon bienfaiteur m’a donné souvent à réfléchir. Monsieur de Mussidan me paraît porter le malheur avec lui. Son regard m’effraie. Aime-t-il Diane ? A-t-il le dessein, malgré la disproportion d’âges de la demander en mariage ? Ce serait faire payer bien cher au comte l’appui matériel qu’il lui a prêté dans sa maison de banque ! Quoi qu’il en soit, il ne réussira pas, mademoiselle de Terrenoire aime Robert de Vaunoise, et si ce jeune homme, qu’on dit appartenir à une famille ruinée, osait se déclarer, il aurait le consentement du comte, qui, certes, est un honnête homme et laissera à sa fille le choix d’un parti tout à fait honorable d’ailleurs.

– Concluons, dit Laroque. Ton mariage se fera prochainement, je ne veux pas que tu doives ta fortune au comte. Que te faut-il pour monter une maison de banque ? Quatre ou cinq cent mille francs ? Je les tiens à ta disposition.

Disant cela, Roger souffrait intérieurement. Suzanne eût été si heureuse avec Jean.

– Nous parlerons de cela, s’écria le premier avec des larmes de reconnaissance dans la voix, quand la justice vous aura réhabilité : c’est de vous qu’il faut vous occuper. Tout ce que vous avez de ressources, d’énergie morale, de vouloir, vous avez à le consacrer à la découverte de l’assassin de Larouette. Quant à moi, dès que je pourrai vous être utile dans vos recherches, je serai prêt !

– Je sais où te trouver, dit Laroque. Bientôt, j’aurai besoin de toi. Mon grand chagrin sera de ne pas assister à ton mariage, qui, j’espère, ne tardera pas. Ce mariage accompli, la comtesse oubliera sa folie d’un jour et, s’il reste encore dans son cœur un bon sentiment, elle rougira d’avoir pensé à troubler un bonheur qu’elle aurait dû protéger.

Les deux hommes se séparèrent en se promettant un mutuel appui. Roger était heureux d’avoir pu, depuis tant d’années qu’il se cachait, parler à visage découvert devant un ami fidèle.
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