Premier épisode








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LXXXVI


Roger Laroque avait dit au fidèle James : « Je vous laisse seul à Maison-Blanche, tenez-vous sur vos gardes ; ayez soin de conserver à votre portée un fusil chargé. »

Le patron exagérait un peu la solitude de son valet de chambre. En dehors de son Yankee intelligent et toujours éveillé, il y avait M. Plantureau, estimable cocher de bonne maison. Mais ce dernier qui habitait une chambre située au-dessus de l’écurie, s’y enfermait chaque nuit à double tour pour pouvoir y dormir à poings fermés sans être sujet aux cauchemars.

Plantureau jouissait d’un appétit et d’un sommeil qui avaient le don d’exaspérer le pauvre James, en proie à une gastrite et à une insomnie chroniques.

Pour être sûr de se lever à l’heure du premier repas de ses deux chevaux, le cocher s’était fait fabriquer à Genève un réveille-matin d’une précision et d’un tapage exceptionnels. Il l’accrochait dans la ruelle de son lit, à hauteur de l’oreille gauche. À cinq heures en été, à six heures en hiver, dès que l’effroyable sonnerie battait son plein, Plantureau, arraché douloureusement à un sommeil voisin du néant, se jetait en bas de sa couche. L’appétit naissant achevait de secouer ses esprits engourdis, et comme la veille, il vaquait à son travail, faisait quatre repas, buvait ses trois litres sans qu’il y parût, et se replongeait, après le souper, dans la douce quiétude qui accompagne la digestion.

Roger n’avait donc pas eu tout à fait tort de commander à James la prudence.

Il y avait encore la cuisinière, Mlle Sidonie. Celle-là s’enfermait également à clé dans sa chambre. Rendue à moitié folle par la lecture des faits divers du journal quotidien, elle aurait, en cas d’invasion de Maison-Blanche par les cambrioleurs, laissé égorger toute la maisonnée plutôt que de crier au secours.

Quant au chien de garde, Turc, respectable bouledogue, la somnolence de Plantureau qui lui donnait trop à manger et avec qui il était intime, l’avait gagné peu à peu. Il n’aboyait plus guère qu’en rêvant. Toujours à l’attache, la pauvre bête n’avait que deux objectifs en ce monde : la pâtée et la niche.

Aussi bien cette nuit-là, par un beau clair de lune, le fidèle James était-il enchanté d’avoir un excellent prétexte pour veiller en buvant force petits verres de rhum et en fumant force cigarettes, dans sa chambre voisine de celle de Sidonie. De sa fenêtre, dont il avait laissé les persiennes entrouvertes, il dominait la grande allée conduisant de la grille d’entrée au perron de la façade.

Parfaitement convaincu d’ailleurs qu’il n’aurait affaire à aucun briseur de portes – James ne lisait jamais les journaux –, il profitait de l’absence de son maître pour chasser les rares lapins qui, sortant d’un petit bois enclavé dans le parc du domaine, se permettaient de venir souper de nuit sur la pelouse.

Ce grand éveillé d’Américain attendait l’occasion de fusiller le premier rongeur dont il apercevrait les oreilles tremblotantes. Excellente farce à faire à Mlle Sidonie qu’il convaincrait le lendemain d’avoir rêvé bataille.

Vers trois heures du matin, James engourdi par l’alcool, commençait à s’assoupir, lorsque soudain, il crut entendre au loin le galop d’un ou deux chevaux. « Tiens ! se dit-il ; est-ce que le patron reviendrait de nuit ? Il prit une lorgnette marine que son premier maître, capitaine de vaisseau en retraite, lui avait donnée pour faire la traversée de l’Océan au service de William Farney. À cinq cents mètres de distance, il vit distinctement deux individus qui arrivaient à cheval, droit sur Maison-Blanche. Ils ne tardèrent pas à prendre le petit trot, puis ils s’arrêtèrent et attachèrent leurs montures à un arbre.

James était doué d’une vue et d’une sûreté de coup d’œil qui lui avaient valu d’absorber maintes bouteilles d’ale pariées à coup sûr. Il reconnut d’Andrimaud à sa tournure. Quant à l’autre, le plus grand, il pensait bien ne l’avoir jamais vu.

Un gros nuage qui s’était approché lentement du fond de l’horizon plongea tout le paysage dans une obscurité opaque.

James arma son deux-coups et descendit au salon. « Si ces gens-là, s’était-il dit, viennent pour le secrétaire, ils trouveront à qui parler. »

James n’était pas homme à parlementer avec des briseurs de portes. Il avait lynché dans sa jeunesse un malfaiteur pris sur le fait aux environs de San Francisco, et il s’en vantait comme d’un exploit qui honore un citoyen de la libre Amérique.

À l’affût devant le précieux meuble confié à sa garde, le Yankee attendit.

Il se pouvait que d’Andrimaud fût venu à Maison-Blanche, pour affaire pressée, et qu’il sonnât. En ce cas, James remonterait à son observatoire et, usant d’un porte-voix, autre cadeau de son premier maître, il se contenterait d’avertir les visiteurs que le patron n’était pas là. Son instinct lui disait que ces gens-là ne sonneraient pas.

Au bout d’une demi-heure, il entendit un faible aboiement. C’était Turc qui avait dû percevoir un bruit insolite, et qui, furieux d’être dérangé dans sa digestion, manifestait entre deux sommes son impatience légitime.

« Turc a failli se fâcher, pensa James. C’est grave. Et dire que Plantureau, qui est un colosse, ronfle en ce moment à côté de son réveille-matin. »

James se rassura en se disant qu’il n’aurait affaire qu’à deux hommes. Il avait bourré de cartouches supplémentaires la poche droite de son veston ; mais il espérait bien que deux coups de fusil suffiraient à la tâche.

James ne s’était pas trompé. C’était au bien du patron qu’on en voulait. Déjà l’un des volets avait été ouvert. Le Yankee entendit le bruit sec que fait un diamant sur la vitre. Une main légère passa du dehors et tourna l’espagnolette. Juste à ce moment, la lune, se glissant entre deux nuages, illumina soudain la campagne. Un coup de feu retentit, suivi d’un cri de rage et de détresse. James venait de tirer sur Luversan qui, atteint au ventre, se roulait par terre dans d’affreuses souffrances.

Le Yankee s’élança dans le jardin. D’Andrimaud qui courait à toutes jambes vers la grille s’arrêta net, cloué par la terreur, en se voyant couché en joue. L’escroc crut bon d’user du subterfuge employé par la plupart des êtres animés qui se sentent dans la main d’un plus fort qu’eux. Il ne fit pas le mort, mais il se jeta à genoux et indiqua, par une mimique expressive son désir de se rendre à discrétion.

– C’est ça, criait James sans désarmer. Reste à genoux. Fais ta prière. Ta dernière minute est venue. Recommande ton âme à Dieu !

D’Andrimaud crut peut-être à une mauvaise plaisanterie de la part du vainqueur.

– Je vais compter jusqu’à cinquante, cria encore James, le temps de te réconcilier avec le Créateur. Après quoi, je tire !

Et il articula nettement : « Un... deux... trois... » jusqu’à cinquante. Un second coup de feu retentit. D’Andrimaud tomba foudroyé.

James se retourna. Le premier blessé gisait inanimé au bord de la fenêtre. Près de sa main droite se trouvait un revolver dont il s’était armé par un dernier effort de sa volonté.

Le Yankee, tout entier à la joie légitime d’un domestique qui a bien défendu la propriété de son maître, alla réveiller Plantureau à grands coups de crosse de fusil dans sa porte.

– Je viens de tuer deux voleurs, lui cria-t-il. Gardez la maison pendant que j’irai prévenir la gendarmerie.

Il ne fallut pas moins de cinq minutes pour faire entrer toutes ces péripéties dans l’intellect du cocher. Quant à Mlle Sidonie, elle poussait des cris affreux dans sa chambre, mais elle se refusa à ouvrir à ses deux collègues. Turc réclamait sa pâtée par de joyeux aboiements.

Les gendarmes, avertis par James, accoururent. L’appariteur de Chevreuse, prévenu également, eut l’idée de requérir le vétérinaire, un M. Duplessis, fort entendu dans sa partie. Arrivé à Maison-Blanche, ce dernier constata que d’Andrimaud jouissait du repos éternel, mais que Luversan vivait encore.

– Cet homme, dit-il, expirera d’ici sept ou huit heures au plus. On le ranimera, si on peut, quand la justice sera venue.

James se proposa pour envoyer une dépêche de Saint-Rémi à Sceaux. De cette façon, le parquet de Paris serait avisé dès l’aube.

Les gendarmes voulaient s’en tenir à la police locale ; mais Duplessis, qui avait suivi dans tous ses détails les enquêtes concernant le crime de Ville-d’Avray et le double assassinat du château des Mouettes, insista pour que le Yankee partît à cheval à Saint-Rémi.

James, autorisé à partir, fut bientôt en selle. À Saint-Rémi, il réveilla le chef de la gare, lui conta l’affaire. Le télégramme commença à manœuvrer. Bref, à huit heures du matin, le commissaire de police de Sceaux, le chef de la Sûreté et M. de Lignerolles arrivèrent par train spécial et se firent conduire à Maison-Blanche. Ils avaient amené avec eux le fameux docteur B..., médecin légiste.

À la vue de Luversan, toujours inanimé, M. de Lignerolles ne put retenir un cri de désappointement.

« Je n’aurai point, pensait-il, la satisfaction de réparer l’erreur judiciaire que j’ai commise, il y a seize ans, au préjudice de Roger Laroque. L’assassin de Larouette mourra sans avoir avoué ses crimes. »

Cependant, le docteur B... usait de toutes les ressources de la science pour rappeler le blessé à la vie.

Une heure se passa en efforts infructueux.

Soudain, la porte du salon s’ouvrit. Un homme parut sur le seuil. Il était horriblement pâle. C’était Roger Laroque.

– Je suis arrivé trop tard, dit-il à M. de Lignerolles.

Derrière lui se tenaient immobiles Tristot et Pivolot qu’il avait trouvés chez eux et qui étaient revenus de Cherbourg la veille.

– Attention ! fit le docteur B... le blessé se ranime... Peut-être pourra-t-il parler.

Luversan ouvrit les yeux. Ses regards s’arrêtèrent sur chacun des assistants. Quand il eut compris ce qu’on attendait de lui, un éclair de haine féroce passa dans ses yeux.

– Oui, dit-il, c’est moi qui... ai assassiné Larouette, mais... j’avais un complice, et... je tiens... à vous le nommer... ce complice... c’est... c’est...

Le greffier, installé au bureau, écrivait les aveux du mourant.

Roger Laroque voulut s’écrier : « Tais-toi, bandit, je te défends de nommer Julia de Noirville, mère de Raymond qui vient d’épouser ma fille ! » Il n’en eut pas besoin.

Brisé par ce dernier effort, Luversan poussa un sourd gémissement. Un peu de sang lui vint aux lèvres. L’assassin de Larouette, de Charles Boizard et du docteur Vignol venait de rendre le dernier soupir.

Épilogue


Trois mois après, Raymond et Suzanne revinrent d’Italie.

Le matin même était arrivée une lettre d’Afrique, envoyée par Pierre. Cette lettre fit pleurer Raymond. De tristes pressentiments l’assaillaient.

Or, le jour même de son mariage, à peu près à l’heure où Raymond avait conduit Suzanne à l’autel, toute blanche dans sa parure de mariée, Pierre se mourait de la fièvre, dans les solitudes désolées de l’enfer noir. Quand il se sentit atteint, il refusa de se soigner, acceptant comme une délivrance cette mort qu’il était venu chercher là et qu’il avait appelée de toutes ses espérances. Grâce à sa vigueur, il se débattit contre le mal pendant quelque temps.

Le cinquième mois, il rendit l’âme, souriant, là-bas, bien loin, sous le ciel torride, à l’image chaste de Suzanne, une dernière fois entrevue. Et ce qu’il dit, en mourant, parut résumer sa vie entière.

– Suzanne, Raymond, je vous ai bien aimés !

À New York, où leur père les avait emmenés, Raymond et Suzanne, délicieusement émus, ne pensaient plus qu’à eux-mêmes, oubliaient le reste du monde pour ne vivre que de leur amour.

Et Roger-la-Honte, – le sacrifié, – les considérait d’un regard attendri, ne regrettant plus rien, ne souhaitant plus rien, puisqu’il voyait là deux heureux.

La mort de Pierre ne fut connue qu’un an après. Cette nouvelle surprit Suzanne en couches ; elle venait de mettre au monde un garçon. Celui-ci reçut le nom de Pierre. Ainsi la vie se perpétue et se renouvelle sans cesse.

fin

Cet ouvrage est le 775e publié

dans la collection À tous les vents

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.



1 Menottes [NdE].

1 Le chapitre XXII est absent de l’édition de référence.

1 Le chapitre XXXIX est absent de l’édition de référence.

1 Pané : terme populaire pour « misérable » (Littré).

1 Alphonse Bertillon (1853-1914). Criminologue, il créa en 1879 un système d’identification des criminels, l’anthropométrie ou « bertillonnage », qu’il appliqua lui-même à partir de 1882 comme chef du service de l’Identité judiciaire de la Préfecture de police.

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