Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, psychologue diplômé d’état, professeur émérite en épistémologie et psychologie clinique à








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Émile Jalley Ancien élève de l’École normale supérieure, agrégé de philosophie, psychologue diplômé d’état, professeur émérite en épistémologie et psychologie clinique à l’Université Paris Nord.

La psychanalyse et les neurosciences sont-elles (in)compatibles ?

Intervention lors de la journée de réflexion sur le thème : « Le psychologue clinicien, Une invention, Un devenir », organisée le mardi 13 octobre 2009 par le Collège des psychologues du Centre Hospitalier Spécialisé de la Sarthe à l’Amphithéâtre de l’IFSI Centre Hospitalier Spécialisé de la Sarthe 20 avenue du 19 Mars 1962, 72700, Allonnes - Le Mans.
Je suis venu ici prendre la parole en faveur de la psychanalyse, qui me paraît en avoir bien besoin, en dépit des protestations ordinaires de sa nomenklatura qui la présentent la plupart du temps au public comme en excellente santé.

Une argumentation qui court partout aujourd’hui consiste à user d’un schéma rudimentaire de la pensée sauvage contemporaine : « Si les neurosciences sont vraies, alors la psychanalyse est fausse ».

Cet argument est rustique, grossier, opportuniste, démagogique, à visée politique.

Les difficultés que rencontrent aujourd’hui la psychanalyse dans le contexte français tiennent à des raisons d’ordre à la fois pratique et théorique.

Au point de vue de la pratique clinique, la proportion des structures intermédiaires, ou états limites, dont l’un des symptômes est le caractère « inanalysable », tend à croître beaucoup dans la population pathologique des consultants, déjà 50 % environ d’après Anzieu dans le Moi-peau voici plus de vingt ans (1987).

Il n’est pas pour autant prouvé que la nouvelle psychiatrie chimiothérapique puisse mieux s’en sortir dans les complexités de la nouvelle névrose collective contemporaine, par exemple touchant la question des vagues de suicides actuelles dans les prisons ou dans les entreprises.

Je n’ai pas eu à me plaindre personnellement de la psychanalyse. J’ai subi une analyse d’une quinzaine d’années, sans me presser, en ayant eu la chance de rencontrer deux psychanalystes de très grand talent, quoique d’écoles opposées. Ce que m’a apporté la psychanalyse, c’est le gommage progressif d’une structure dépressive grave, peut-être « constitutionnelle », comme ils disent. Je dis que ce résultat profond et à long terme ne peut en aucun être atteint par la voie chimique.

Je suis partisan du pluralisme en matière de psychothérapie. Que les gens qui le souhaitent se soignent donc avec la chimie. Mais que l’on cesse de nous accabler avec le programme de torture de l’évaluation pseudo-scientifique continuelle de la psychanalyse. J’ai moi-même évalué dans mes deux volumes de 2004 les productions de certains de ces évaluateurs français recrutés dans ces années-là, et je sais que leur niveau intellectuel et scientifique est loin d’être à la hauteur de leur prétention de pouvoir sur les carrières de leurs collègues. C’en est même consternant.

Laissons cela pour aborder les questions théoriques.

Je commence par balayer le plancher en disant que les querelles entre lacaniens et non-lacaniens, etc. n’ont plus pour moi un intérêt essentiel. Je ne fais plus par ailleurs de distinguo entre les expressions naguère en concurrence de psychanalyse, psychologie clinique, psychopathologie clinique, psychologie pathologique, etc. C’est le fouillis au plan théorique. Pour moi, il y a le camp de la psychanalyse, avec des différences ou oppositions malgré tout compatibles. Il y a certainement des différences de positions sociales entre psychanalystes et psychologues cliniciens. Mais cela, c’est autre chose, c’est de la sociologie politique.

Ici je mets déjà en jeu l’attitude de type dialectique dont je vais reparler dans un moment, et qui consiste dans le traitement opportun des contradictions. Je vais y insister.

Nous sommes aujourd’hui en présence de deux partenaires principaux, la psychanalyse et la neuroscience, que je préfère appeler au singulier, car elle est pour moi en partie seulement de la science, mais pour une autre part aussi une idéologie ou doctrine, et même une sorte de nouvelle philosophie matérialiste.

Il y a tout de même un troisième partenaire, dont l’importance tient surtout à son poids important dans le pouvoir universitaire, dont il tend à représenter depuis une cinquantaine d’années environ les 2/3 contre seulement 1/3 à la psychanalyse. Et c’est là un trop gros hic, qui est à peu près constamment refoulé dans toutes les formes de débat, interne comme externe à l’université. Il s’agit de la psychologie cognitive.

La tendance idéologico-scientifique actuelle, dans le domaine des sciences du psychique, consiste dans une tentative de réduction des deux niveaux supérieurs au niveau de base, d’une sorte d’effondrement par explosif de la barre HLM. Tout tombe en poussière au niveau du sol.

La réduction de la psychanalyse à la psychologie cognitive est en cours dans le cadre de l’espace universitaire depuis vingt à trente ans à peu près. Elle prend la forme en particulier d’une sorte de psychopathologie cognitive, voire de ce que l’on appelle aussi une psychologie de la santé.

Mais la psychologie cognitive, dont les réalisations françaises ont été d’une pauvreté extrême depuis les années 1980, tend à être dévorée elle-même par la neuroscience. C’est ce qui se passe avec des auteurs d’un talent incontestable comme Changeux et Dehaene au Collège de France.

En apparence, la neuroscience a déjà cause gagnée. En partie parce que la psychanalyse se défend mal. Si un Lacan, un Anzieu, un Laplanche étaient encore là, dans la force de l’âge, je ne pense pas que les choses se passeraient tout à fait de cette manière. Alors la psychanalyse, Athéna, la déesse aux yeux de chouette tout brillants de sagesse - « Athéna glaucopis » comme dit Homère - recule devant l’adversaire, opposant simplement son bouclier aux coups de plus en plus violents des barbares, dont elle espère un armistice improbable obtenu par une négociation en position de faiblesse. C’est une histoire très française, rappelez-vous, celle de Pétain.

Alors, quelle est notre réponse à notre question initiale : on voit que celle-ci est formulée de manière à permettre éventuellement le oui et non, plutôt que d’éviter le coinçage dans le oui ou non.

La psychanalyse et la neuroscience sont incompatibles dans la mesure où ces deux branches du savoir ne s’occupent pas du tout du même objet.

La psychanalyse à affaire à l’appareil psychique, étant entendu que celui-ci est spécifié par sa dynamique pulsionnelle inconsciente. Plus personne ne nie aujourd’hui qu’il existe des processus inconscients, ni non plus des pulsions érotiques et agressives. Il y en a du matin au soir, et d’un bout de l’année à l’autre, plein les journaux et plein la télévision. La violence des débats autour de l’affaire Clearstream le montre bien en ce moment.

La neuroscience a affaire au versant psychobiologique de la vie mentale, étant entendu que celle-ci s’enchâsse dans un corps humain, saisi comme machine vivante, disons un homme-machine, dont il y a désaccord entre les chercheurs en ce domaine touchant l’évaluation de son degré de proximité ou d’éloignement à l’égard des actuelles machines informatiques. Personne ne devrait sérieusement nier qu’il existe un vaste aspect machinal, non toujours ni directement pulsionnel en tant que tel, de la vie mentale, grosso modo tout ce que Freud appelait le préconscient-conscient.

La différence de perspective entre la neuroscience et la psychologie cognitive a été anticipée depuis longtemps, dès les années 50 et même avant, dans celle entre psychobiologie et psychologie expérimentale. Personne alors ne se mélangeait les pieds à ce sujet. Les deux niveaux se respectaient encore l’un et l’autre.

Aujourd’hui la psychologie cognitive tend à se représenter les phénomènes qu’elle étudie d’après le modèle privilégié de la machine informatique, dans le cadre du modèle d’ailleurs en crise de l’intelligence artificielle. Alors que les neuroscientifiques sont rarement d’accord avec cette assimilation qu’ils jugent naïve (Edelman) du fonctionnement neurocérébral à celui de l’ordinateur. Mais il existe toutes sortes de positions composites et intermédiaires entres ces deux grands paradigmes : la machine technologique et inorganique, et la machine vivante et téléologique. Disons qu’il existe deux versions de cet homme-machine, en partie contradictoires, l’homme-machine neuronal et l’homme-machine informatique.

D’un autre côté, on peut envisager que la psychanalyse et la neuroscience ne soient pas incompatibles, soient même compatibles, s’il est vrai que ces deux objets, l’homme-machine et son appareil psychique puisse s’ajuster l’un à l’autre d’une manière dont le mode problématique est à envisager.

D’un côté, il est incontestable que l’homme est une machine, et même une machine fort compliquée, puisque c’est une machine à fabriquer d’autres machines. Le fait que l’homme soit une machine est rendu évident par le fait même de toutes les formes d’exploitation, antique, féodale puis capitaliste. On n’exploite pas simplement les capacités de travail d’un pur esprit, d’une âme immortelle, d’un simple sujet de désir. C’est même une supposition absurde. Le plus formidable outil, comme le soulignait fort bien Leroi-Gourhan, c’est la main humaine, instrument non spécialisé, donc apte à tout faire, sorte de pince universelle.

Seulement cette machine est si compliquée qu’elle comporte l’éventualité de dysfonction-nements, pour des raisons qui restent tout de même à élucider, du côté du maniement de l’agression et du déploiement de l’érotisme, disons de la fonction reproductive. Leroi-Gourhan disait que l’homme est le plus redoutable des prédateurs, ce que n’est pas une machine ordinaire, un primate ajoutait-il qui conserve un problème particulier avec l’agression. Le problème écologique de la destruction de la planète le rend clair au-delà de toute discussion. Par ailleurs, la sexualité de la bête humaine est une fonction fragile qui tend à dysfonctionner, à s’enrayer, à déborder, à divaguer. On l’a su bien avant Freud.

Une telle illustration de cet état de choses est, dans Les Contes d’Hoffmann d’Offenbach, l’histoire de la poupée Olympia, dont le mécanisme, remonté par son inventeur Spalanzani, marche à la perfection jusqu’à ce qu’il se mette à grincer effroyablement.

On rencontre ici le problème archaïque des rapports de l’âme et du corps, de l’esprit et de la matière, de la psyché et du cerveau. Toutes sortes de modèles en ont été données au cours de l’histoire de la philosophie, ceci dès même l’antiquité grecque : interactionnisme, réductionnisme, parallélisme.

Les deux dernières catégories se retrouvent en neurosciences contemporaines : élimination-nisme de Churchland, parallélisme relatif d’Edelman. Des doctrines parallélistes se retrouvent aussi en psychologie cognitive : modèle des trois niveaux de Marr. On ne peut pas entrer dans le détail ici. Ce qu’il faut savoir, c’est qu’avec ce bric-à-brac, au sein de cette espèce de caravansérail, on n’est pas du tout dans la science rigoureuse, mais en plein dans la philosophie, et pas de la meilleure. On dirait même qu’on rame en pleine idéologie. Le mind serait le software dont le hardware serait le brain : c’est du bavardage, mais qui s’écoute avec beaucoup de faveur, de plaisir même.

On ne peut pas dire que la psychanalyse ne s’est jamais intéressée au problème des rapports de la psyché avec le corps : celui-ci est absolument central depuis le début avec la question clinique de l’hystérie, celle aussi de la psychosomatique.

Freud sent très bien dès le début de son œuvre qu’une doctrine de la machine cérébrale est capable de s’articuler avec un modèle clinique en partie contradictoire de l’appareil psychique. C’est en effet la même année, en 1895, qu’il écrit l’Esquisse pour une psychologie scientifique et les Etudes sur l’hystérie, ouvrages qui représentent l’un après l’autre ces deux points de vue.

J’en viens à un second point :

Le moment serait peut-être venu aujourd’hui de s’essayer à mettre en doute la notion de vérité expérimentale et publique dans le champ des sciences, celui de certaines des sciences de la nature peut-être, en tout cas celui des sciences humaines et sociales, des sciences de l’esprit comme disaient les allemands, des sciences morales comme on a dit à un certain moment en France, et dont certains des procédés pourraient bien être franchement immoraux.

Le scepticisme à l’égard du savoir scientifique n’est pas une attitude nouvelle, c’est plutôt une forme de geste qui a jalonné par étapes toute l’histoire des idées.

Lors de la récente crise financière, on a vu mettre à mal une doctrine économique néolibérale usant depuis 30 ans de l’image de la main invisible œuvrant de manière magique et automatique à l’autorégulation de la circulation financière. Ces économistes américains nobélisés n’avaient rien anticipé de la catastrophe récente que l’on connaît. On devrait ne plus jamais les croire, mais cette aventure devrait servir en plus de leçon à tous les sciences humaines et sociales, sociologie, sciences cognitives et probablement neurosciences.

Descartes dit qu’il ne faut plus jamais faire confiance à qui vous a trompé, ne fût-ce qu’une seule fois.

Il y a lieu de distinguer à cet égard entre la technologie et la science. L’efficacité des technologies, ce que l’on pourrait appeler leur vérité pratique, n’est pas à mettre en doute. Elles produisent toutes sortes d’utilités dont nous nous félicitons, mais aussi pas mal d’effets pervers qui commencent à inquiéter l’humanité. Les technologies sont à bien distinguer de la science fondamentale, dont la base est fréquemment un appareil mathématique de haut niveau, mais aussi de ce que l’on appelle couramment « la science », c’est-à-dire le discours public, qui relaie, commente, amplifie, glorifie et diffuse les résultats et les bienfaits de la technologie, un discours de nature pour beaucoup médiatique, qui se développe avant tout comme un phénomène d’opinion, et parfois comme un bavardage destiné à flatter le public, quand ce n’est pas à lui faire acheter de nouveaux produits.

Les élections présidentielles françaises de 2007 ont été marquées en particulier par un usage de plus en plus tendancieux, désinvolte, non critique, abusif et même souvent dévoyé des techniques de questionnaire, d’enquête, de sondage, comme jamais on ne l’avait vu auparavant, et dont la manipulation par une certaine espèce de magiciens atteint un haut degré de sophistication.

Ce que l’on appelle la science, c’est pour moitié l’efficacité technologique, et pour l’autre moitié du discours public, du commentaire médiatique. Tout n’est pas mauvais dans la vulgarisation, il en existe de haut niveau, mais la vulgarisation n’est pas parole d’évangile, ce n’est pas le savoir absolu, ce sont des paroles plutôt même que du savoir, c’est de l’opinion, ce que Platon appelait de la « doxa ».

Platon pensait qu’en dehors des mathématiques, et peut-être encore, le reste des savoirs n’est que de l’opinion, de la doxa donc, étant entendu qu’il peut y avoir de l’opinion droite, plus ou moins digne de confiance, ce que l’on appelle aujourd’hui de la probabilité, mais pas plus. C’est à peu près là que j’en serais aujourd’hui, à certaines nuances près.

Examinons à présent la dialectique d’illusion qui marque le développement de la « cognition » dans l’histoire des sciences moderne entre le XVIIe et le XIXe siècle en Europe. Il s’agit de la double impasse – on dit aussi une aporie - qui marque le développement des sciences de la nature, à partir du paradigme cartésien jusqu’à celui des sciences de l’esprit, des sciences humaines et sociales, qui s’exerce sous l’égide de ce l’on appellera le paradigme hégélien. De ce point de vue, Newton fait transition entre Descartes et Hegel.

Descartes pose que le savoir scientifique procède des parties vers le tout. Hegel au contraire que la démarche scientifique authentique va du tout vers les parties. Bien entendu, ils ont tous les deux raison d’une certaine manière, mais limitée et relative. Remarquez qu’en psychologie, c’est grosso modo le débat entre le béhaviorisme et la psychologie de la forme, celui aussi entre la psychologie expérimentale et la psychologie clinique, celui peut-être entre la psychologie cognitive et la neuroscience, disons entre l’homme-machine informatique et l’homme-machine neuronal.

Donc la dialectique du savoir scientifique moderne se développerait de la manière suivante.

Avec Descartes, le sujet savant se met en dehors et à distance d’une partie de l’univers, c’est-à-dire de l’objet total, du tout. Cependant, il s’avère que la connaissance approfondie des parties implique la saisie complémentaire du tout - première contradiction - dont d’ailleurs le sujet savant fait lui-même partie - deuxième contradiction. Une partie du tout peut difficilement entrer en rapport de connaissance avec d’autres parties, voire avec le système des parties du tout.

Avec Hegel et son cycle de l’histoire universelle, mais déjà avec le système solaire de Newton, le sujet se place en dehors de l’objet total, alors qu’il est déjà dedans - troisième contra-diction.

L’agencement d’une telle contradiction est illustré dans l’histoire des mathématiques modernes par ce que l’on appelle le paradoxe de Russell, mathématicien anglais, communiste au surplus (1903) : il ne peut y avoir d’ensemble de tous les ensembles, car cet ensemble englobant les autres ensembles serait lui-même, en tant qu’ensemble, une partie de cet ensemble, donc une partie de lui-même.

Cet argument est déjà exprimé dans le Parménide de Platon. Disons qu’on a ici généralisé l’argument de Russell du plan de la mathématique à celui de l’épistémologie générale.

Le sujet savant, en tant que totalisant, ne saurait se placer à distance et en dehors du tout, en tant qu’objet total, car il est déjà lui-même une partie du tout.

Si l’on suit le détail du discours de Hegel, comme déjà celui de Newton, il est visible que chacun d’eux se perçoit, de façon contradictoire, à la fois comme en dehors et comme en dedans de l’objet total de son discours. Le discours de Newton se pose à la fois comme en dehors du système solaire, comme Dieu, et comme à l’intérieur de celui-ci, assis dans son fauteuil à Oxford. Le principe de la relativité généralisée formulé par Einstein partira en fait de cette situation de Newton où interfèrent l’universel et le singulier. Chez Hegel, c’est même cette contradiction entre le sujet dehors et le sujet dedans qui pousse en avant tout son discours sur le mouvement de l’histoire universelle.

C’est ici qu’intervient la généralisation du théorème de Gödel, qui du reste reprend à certains égards la découverte de l’antinomie kantienne.

Dans l’univers de la physique newtonienne, Kant identifie déjà un certain nombre de contradictions, qui ont ceci de particulier, voire de monstrueux, que la thèse comme l’antithèse y donnent lieu à des démonstrations également valides : l’espace et le temps sont à la fois finis et infinis, tout intervenant causal y est à la fois autonome et hétéronome, etc.

Autrement dit, il n’y a pas d’expérience antithétique qui puisse en droit falsifier la thèse, qui demeure valable en tout état de cause. Si deux propositions contradictoires peuvent être vraies, ce qui n’est pas toujours le cas, alors le principe de la falsification poppérienne est déjà caduc depuis la Critique de la raison pure (1782).

Le théorème de Gödel nous dit qu’avec les moyens de l’arithmétique, et à l’intérieur de ce champ, on ne peut pas y démontrer la non-contradiction. C’est-à-dire que l’on ne peut pas prouver que des propositions contradictoires ne peuvent pas y être démontrées. Il pourrait éventuellement s’y trouver des paires de propositions contradictoires également démontrables. C’est à propos de l’arithmétique exactement ce que Kant disait déjà de la physique de Newton.

La généralisation de ce théorème de Gödel à l’épistémologie générale est très intéressante : elle permet de penser que tout système à l’intérieur duquel se trouve le sujet savant, et ils le sont tous, présente des paires de propositions contradictoires également valides, ce qui veut encore dire que chacune étant vraie, elle n’est en réalité ni vraie en fausse, qu’elle est seulement indécidable, autrement dit rien que probable, donc pas autre chose que de la doxa, comme disait déjà Platon.

Pour Popper, rien ne peut être démontré vrai, mais seulement que le contraire du présumé vrai est faux. Le contraire du faux est confirmé par la fausseté du faux. Mais s’il n’y a pas de vrai, s’il n’y a que du quasi-vrai, du presque vrai, du jamais tout à fait vrai, il n’y a pas non plus de faux, de contraire du vrai, ni non plus de contraire du faux, de faux du faux. Cette doctrine de la falsifiabilité est logiquement contradictoire, s’agissant de la contradiction non dialectique, donc stérile et portant condamnation de ce qui est contredit.

Popper nous dit que le vrai n’est pas en soi démontrable, n’est donc que du provisoire, du probable, du plausible. Mais alors pourquoi le confirmer, le « solidifier » en montrant l’impossibilité d’un contradictoire qui n’est lui-même que du probable ? En quoi du probable peut-il être rendu falsifiable par du probable ? Dans ce système, il n’y a plus n’y vrai ni faux, rien que du probable. Il est stupide de démontrer que du probable n’est pas faux, ou tout aussi bien faux, car il ne peut pas être vrai non plus. Ni vrai ni faux : s’il ne peut pas être vrai, il ne peut pas davantage n’être pas faux. Encore une fois, s’il n’y a pas vraiment de vrai, alors il n’y a ni faux, ni faux du faux. C’est la double idée même de falsifiabilité et d’infalsifiabilité qui tombe à l’eau.

La doctrine de Popper est une forme de pédantisme à visée idéologique, et même politique. On n’a jamais demandé aux économistes américains nobélisés de produire un dispositif falsifiable de leur théorie de la régulation du marché monétaire par la « main invisible ». Eux n’ont pas besoin de passeport.

On ne saurait oublier ici, à propos de la psychologie, le fameux argument d’Auguste Comte, soit disant contre l’introspection, mais auquel tout ce que nous avons dit jusqu’ici donne tout de même un bon coup de cirage. Auguste Comte dit ceci : « le sujet ne saurait s’observer du dedans comme s’il se voyait du dehors », ce qui est très remarquable, et dont Auguste Comte conclut que la psychologie comme analyse de la conscience est impossible, mais seulement la biologie d’un côté, et la sociologie de l’autre, avec le vide au milieu. Or justement le vide au milieu, c’est peut-être ce que l’on a aujourd’hui après 150 ans de psychologie expérimentale puis cognitive.

Malgré tout, la psychanalyse comme approche de l’inconscient serait-elle un savoir dont la condition de possibilité soit envisageable ? Dans un tel cas, il ne semble pas que joue l’antinomie touchant le dedans et le dehors à propos de la position du sujet.

Pour ce qui est de l’appareil psychique tel que l’envisage la psychanalyse, la difficulté peut se lever de manière suivante : le sujet clinicien n’observe pas l’inconscient comme un objet extérieur, mais justement de l’intérieur et comme déjà à l’intérieur de celui-ci. Que s’énoncent alors des propositions contradictoires et complémentaires - pulsions de vie et pulsion de mort, etc. - cela ne gêne en aucune manière la psychanalyse, bien au contraire. Toute la structure de l’appareil psychique est fondée sur un feuilletage de contradictions : entre conscient et inconscient, moi et ça, moi et surmoi, ça et surmoi, vie et mort comme on vient de dire. Lagache disait que la psychanalyse est une forme de pensée dialectique. La contradiction ne porte pas condamnation de la psychanalyse, celle-ci en tire au contraire sa vie.

En ce qui concerne la psychologie objective dite scientifique, il semble que ce soit Auguste Comte qui en fin de compte ait eu raison. Le sujet observateur ne peut évidemment pas traiter le système psychique comme un objet extérieur à lui. Car le sujet savant, en tant qu’être psychique, est situé lui-même à l’intérieur de ce système psychique qu’il ne peut alors prétendre étudier du dehors. Mais s’il est pris dans le système en question, il ne peut donc formuler sur ce système que des couples de propositions contradictoires. Or, cette situation est très gênante pour le type de savoir qu’il cherche, et qui exclut a priori toute forme de contradiction, alors que la psychanalyse au contraire la recherche et en tire sa dynamique et sa vie.

Ce qu’observe et théorise à la rigueur la psychologie scientifique, ce n’est pas le psychique en tant que tel, c’est du comportement qui accompagne ou qu’accompagne de la réalité psychique.

Ce qu’observe et théorise à la rigueur la neuroscience, ce n’est pas non plus le psychique en tant que tel, c’est le concomitant neuronal d’une activité psychique. Quand on dit que les nouvelles techniques de l’imagerie mentale permettent de lire à même la pensée, et à crâne ouvert, ce n’est qu’une métaphore à laquelle quiconque le veut peut croire. Ce qu’on voit et qui est très intéressant, c’est le cortège des phénomènes neuroniques qui se produisent à l’occasion de l’activité mentale, dont on ne voit pas a priori pourquoi cela ne pourrait pas être par exemple le représentant-représentation freudien.

Ce que l’on vient de dire ici relève d’une doctrine qui s’est appelée tout au cours du XIXe siècle le parallélisme psychophysiologique, dont les sources remontent à Spinoza ainsi qu’à Leibniz, et qui a compté surtout au XIXe donc de nombreux représentants. Il se pourrait qu’il soit sage d’en rester là, au moins si l’on souhaite la coopération des disciplines dans l’interdisciplinarité, en évitant le fléau du réductionnisme.

Tout irait bien si chacun acceptait de rester à sa place. Mais les choses se compliquent avec la visée impérialiste dont s’accompagne toute exploration sectorielle particulière. Il est dans la nature de toute forme délimitée de savoir de se dépasser vers une vision totalisante, et à la limite totalitaire : Kant appelait cela l’illusion transcendantale. Mais à l’époque moderne, les choses se compliquent encore du fait de la dépendance financière de la recherche à l’égard du pouvoir politique ou économique. Les disciplines scientifiques tendent vers la dominance politique et le contrôle du pouvoir sur leurs voisines. C’est surtout faute de culture humaniste que les collègues manquent de modération et aspirent à se transformer en gestionnaires et en tyrans.

La psychologie cognitive prétendrait peut-être à bon droit, et en général les sciences cognitives, explorer un objet envisagé sous le jour d’un homme-machine du genre informatique - l’homme est peut-être en partie cela. Mais elle a tort d’y ajouter la restriction d’un « ne… que ». De poser que l’homme ne serait qu’une machine. Ce qui est inquiétant tout de même, c’est son manque de réalisations durables, sous forme d’acquis scientifique incontestable. La psychologie cognitive, cela a toujours été, depuis cinquante ans, le défilé des grands couturiers, avec des réalisations de plus en plus tristes. On ferait la même observation, touchant le « ne… que », à propos de la neuroscience, qui envisage l’étude d’un homme-machine du genre neuronal, lequel du reste n’est pas tout à fait le même que le précédent, et dont ne saurait dire davantage que l’être humain se réduirait à cela.

On a toujours opposé la formule aristotélicienne de la « science du général » à une forme d’approche qui serait celle du singulier, dont le propre par exemple serait l’approche clinique ou psychanalytique, ce qui revient, avec les meilleures intentions du monde, comme toujours, à coincer la psychanalyse dans une voie sans impasse. L’affirmation que la seule connaissance authentique est celle du singulier, aux dépens d’une stérile connaissance par les universaux, appartient à une riche tradition qui traverse toute l’histoire de la philosophie occidentale : cette doctrine, particulièrement illustrée à l’époque médiévale, et même encore bien après, s’appelait le nominalisme.

Je serai tenté de dire qu’il ne suffit pas de présenter l’approche clinique comme une étude concrète du cas singulier, ce qui court de nos jours dans tous les exposés. La psychanalyse est une véritable science : la science des lois universelles du cas singulier. Science de l’universel dans le singulier, ce qui définit, comme disait Hegel, la particularité (Besonderheit). J’ai dit ailleurs que la psychanalyse française avait représenté la seule forme « réelle » de psychologie depuis les années 1950. Une psychanalyste de grand talent, elle-même fille d’un grand psychanalyste français, me disait voici peu de temps que, d’après elle, comparé aux sottises des économistes américains nobélisés, c’est tout de même dans le champ de la clinique psychanalytique que se commettaient le moins d’erreurs, du moins quand le praticien est expérimenté.

Une représentation tout à fait nocive, à mon avis, est celle de la vulgate psychanalytique qui oppose l’homme comme sujet de désir à l’homme comportemental et neuronal, ceci dans le cadre d’une opposition entêtée et bloquée, en tout cas non dialectique. Freud a rarement parlé de sujet - quelquefois. Cette notion est adaptée par Lacan à partir d’une tradition idéaliste, qui part de Kant, passe par Hegel, puis Husserl, pour venir mourir aux pieds de Jakobson - Heidegger n’en veut même pas, qui lui préfère son Dasein, son « être-là », qui au fond n’est pas si mal, tout autant que le pour-soi de Sartre. Mon opinion et qu’il faudrait de faire le ménage avec tout cela, Lacan fut-il l’un des grands philosophes français de XXe siècle. « Sujet de désir », cela résonne presque à mes oreilles comme « âme immortelle ». Certes, j’ai été élève des jésuites que je n’ai jamais cessé d’admirer et je sais bien qu’il faut être tolérant. En tout cas, les pauvres gens qui se suicident en ce moment à France Télécom le font parce qu’on les a traités depuis toujours comme des hommes-machines, qu’ils sont bien déjà d’une certaine manière. On ne peut pas exploiter de manière aussi rentable, comme de parfaites machines, les chats ou les chiens, dont on pourrait dire à tout aussi bon escient qu’ils sont aussi des sujets de désir, ô combien.

Mon exposé représente un effort de dialogue de la psychanalyse en direction des disciplines connexes, la neuroscience et la psychologie cognitive. Je sais par expérience et depuis longtemps que ces efforts n’ont jamais servi à rien. Lorsque vous lui tendez la main, l’adversaire qui vous sait en position de faiblesse et de demande, vous rit en général au nez, quand il ne fait pas pire. La psychanalyse française s’obstine à commettre de graves erreurs. L’une de celles-ci consiste à ne pas revendiquer un nouveau partage à parts égales du territoire universitaire entre les deux psychologies, objectiviste et clinique. L’occasion s’offrait, qui ne se représentera jamais sous un jour si favorable, au cours de la grève illimitée de l’année universitaire 2008-2009, de modifier le rapport des forces existant. Au lieu de cela, on a laissé les membres de la nomenklatura objectiviste se donner le beau rôle, en leur laissant l’initiative de la lutte contre le pouvoir. On court su à l’ennemi extérieur, pour ne pas avoir à entamer la lutte à l’intérieur de la maison.

Une invention récente consiste à référer à l’oppression sarkozyste en particulier l’expansion d’une idéologie de l’évaluation des capacités de l’homme-machine. Sarkozy en a fait bien d’autres, mais pas cela en particulier. Il appuie seulement un peu plus sur le champignon, comme il fait du reste des autres aliénations existant avant lui. La tradition des grands tyrannosaures, pas seulement mais beaucoup dans le champ de la psychologie scientifique, a tout fait depuis les années 1950, y compris ceux qui avaient une réputation d’hommes de gauche, pour promouvoir une telle idéologie. Cela fait belle lurette qu’on mesure et qu’on évalue dans toutes les dimensions. Des personnalités comme Fraisse et Reuchlin ont beaucoup plus fait pour cela en France que Sarkozy qui n’en peut mais. C’est comme si on accusait le Shah de Perse de contrarier la migration des cigognes.
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