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Chapitre V




Le management comme casuistique

et concrétisation de la « trahison

chrématistique »


En casuistique, on ajoute des cas à des cas. L’économie est devenue une immense accumulation de cas particuliers.

Bernard Maris
Tout ce qui a un prix n'a pas de valeur.

Friedrich Nietzsche
À voir les qualités qu'on exige des serviteurs, combien de maîtres seraient capables d'être des valets ?

Pierre-Augustin de Beaumarchais

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Après avoir parcouru d'une manière un peu particulière, en quelque sorte, comme dirait J. K. Galbraith, « le temps économique dans ses relations au management », je propose que l'on voyage, dans ce chapitre, un peu plus au cœur du « temps managérial » lui-même, pour vérifier pourquoi et comment on peut ne voir au fond, dans ce « temps du management » et de son expansion, que l'expression d'une autre vaste mystification : ce que j'appelle la scolastique et la casuistique managériale.
Écoutons tout d'abord un économiste lui-même, Richard Langlois, exprimer son indignation et son désarroi devant ce qu'est devenue l'économie aujourd'hui :
On entend plus parler que d'économie. Si au moins l'économisme ambiant — cette subordination d'à peu près toutes les sphères de la vie humaine à la logique comptable — soulageait la misère et les inégalités, on pourrait considérer la déshumanisation qui en résulte comme un moindre mal, une sorte de prix à payer. Mais on observe le contraire. Le discours économique dominant cautionne plutôt l'enrichissement des riches et l'appauvrissement des pauvres. Piètre caution d'ailleurs, puisque la science économique n'est qu'une sorte d'astrologie revue et corrigée par une caste sélecte de nouveaux gourous jaloux de leur pouvoir. N'êtes-vous pas fatigués de vous faire rouler par les économistes ? C'est un économiste qui vous le demande 1.
Le management traditionnel et les écoles de gestion seront donc l'objet du présent chapitre, dans la mesure où ils sont le lieu de systématisation, de légitimation, de justification pratique et d'application concrète de cette « science du cautionnement de l'enrichissement infini des plus riches ». À cet égard, bien plus que l'économisme lui-même, c'est le management, dans sa forme américaine et tel qu'enseigné dans les écoles de gestion, qui serait pour moi le plus directement coupable de ce cautionnement, que ce soit à l'échelle des individus, des entreprises ou des nations, puisqu'il a, avec la même idéologie de base, autant déferlé sur la planète, sinon plus, que la pensée issue de l'économisme libéral et néolibéral.
Comment, dans le managérialisme, ce domaine de concrétisation par excellence de l'économisme (souvent encore plus dogmatique puisque s'embarrassant peu des précautions épistémologiques et méthodologiques que prennent tout de même certains économistes du courant dominant), a-t-on pris en charge ce cautionnement ?
Le premier point que j'aimerais soumettre à la réflexion concerne la prise en charge par le management de ce glissement qui, déjà dans les écrits d'Aristote, était présenté comme un danger mortel pour la survie de la communauté humaine en tant que communauté.
Le second point, lui, touchera aux méthodes et aux orientations de l'enseignement en management, en particulier, et à une méthode hautement privilégiée dans tout enseignement en management qui se respecte depuis l'exemple de Harvard : la sempiternelle et incontournable méthode des cas. Nous verrons également que le management a tout à fait repris à son compte la fuite dans le mathématisme de la science économique.
Enfin, dans un troisième point, nous nous demanderons si, en relation avec tout ce qui précède, il n'y aurait pas intérêt à voir dans l'actuelle vogue de la qualité totale, et ses nombreux échecs retentissants, une conséquence de la trop grande importance accordée (par l'attitude chrématistique) à la valeur d'échange au détriment de la valeur d'usage (le contraire n'étant envisageable qu'avec une attitude réellement « économique »).
Rappelons qu'Aristote posait que de sa vertu physique naturelle, tout produit humain, jusque-là destiné à un usage économique, glisserait inéluctablement vers un usage chrématistique avec l'envahissement de la monnaie et du fétichisme dont elle menace de faire l'objet. Et il mettait en garde contre la disparition, ce faisant, du lien rattachant les activités de production à la communauté et à l’oïkos.
Les débats philosophiques et théologiques reprendront tout au long des siècles un questionnement dont les premières bases étaient posées par Aristote. On se demandera si la monnaie peut produire la monnaie ; on se posera la question de la légitimité de l'usure, de toute forme de prêt à intérêt, de toute forme de spéculation, et aussi de la réalisation, du taux et de la destination du profit...
Les positions d'Aristote sont, elles, bien tranchées : l'usure et le prêt à intérêt sont « contre nature » (ils seront plus tard des péchés) 1. Ouvrons ici une parenthèse qui mérite le détour : l'usure n'est-elle pas, somme toute, le mode archaïque de production de richesse sur le mode capitaliste ? Ne serait-elle pas, même, une première phase nécessaire du mode de production capitaliste, puisqu'il nécessite une accumulation antérieure (primitive) de capital ? On comprend, en connaissant l'influence qu'a eue Aristote sur la pensée des théologiens, autant musulmans que chrétiens (pour ces derniers à partir de saint Thomas d'Aquin qui a repris en bonne proportion les commentaires du philosophe musulman Averroès), le stigmate millénaire frappant l'acte de faire se reproduire et d'accumuler l'argent et sa si longue culpabilisation. Prenons l'exemple du Québec, où la tradition et le poids de l'Église ont subsisté très tardivement, et où il est fréquent d'entendre ou de lire que « jusqu'à la Révolution tranquille (les années 1960) il était courant de se sentir coupable de faire de l'argent ». Et pour cause ! Par le relais de saint Thomas d'Aquin, le Québec a entretenu jusqu'à la postmodernité le sentiment de culpabilité devant la trahison chrématistique de l'économique 1 contre laquelle mettait en garde Aristote.
Quant au profit, le poids particulier accordé par Aristote, et plus largement la société grecque antique, aux notions d'oikonomike et d'oikonomia, lui interdit de fait, de droit et de morale d'être maximaliste ou égoïste. L’archétype de l'entrepreneur économique, dans le langage aristotélicien lui-même, c'est le chef de famille, il ne peut donc agir autrement qu'en pater familias vis-à-vis de sa maison (et par extension, à travers la notion d'oïkos, vis-à-vis de la communauté). Car à côté de droits indiscutables, cet entrepreneur pater familias est soumis à toute une série de contraintes et d'obligations envers les membres de la communauté, dans un cadre très strict de solidarité et d'entraide indéfectibles. Le vrai problème, en fait, n'a jamais été (cf. Aristote, saint Thomas, Luther, l'histoire de l'affairiste et riche première épouse du prophète Mahomet dans l'islam) l'acte de faire de l'argent en soi, mais la façon de faire et la façon d'user de l'argent produit.
C'est ici, et dans l'attitude équivalente du confucianisme (l'extension à l'ensemble de la société des relations de solidarité, d'entraide et de respect qui fondent l'institution familiale), qu'il convient de voir les bases du fonctionnement de « l'autre capitalisme », celui des pays germano-scandinaves (amplement luthériens) et du Sud-Est asiatique.
L’immense renforcement de la puissance et du pouvoir de ceux qui pouvaient battre monnaie —palais et temples — passera par cette capacité d'amasser rapidement des fortunes par un effet boule de neige providentiel (même au prix de quelques entorses aux séculaires codes d'éthique de l’oikonomia et du marché non anonyme).
Ce furent, avant les protestants calvinistes, les juifs qui profitèrent de cette possibilité décuplée de s'enrichir en faisant faire de l'argent à l'argent, par la pratique de l'intérêt et de l'usure (ce que leur foi, suivant une affirmation du Deutéronome, ne leur interdisait pas dans la mesure où c'était pratiqué à l'endroit d'« ennemis » non juifs).
Mais la chrétienté ne sera pas longtemps en reste puisque dès le XVIe siècle, avec un certain moine Jean Calvin, les milieux d'affaires chrétiens — d'abord des régions de Genève et de Lyon — trouvèrent à leur tour la possibilité de concilier enrichissement individuel par l'usure et conscience religieuse 1.
C'est, par ailleurs, l'extension conjuguée de l'usage de la monnaie et de la comptabilité à partie double (recours à une forme de comptabilité qui permet la distinction entre le débit et le crédit, le compte de bilan et la « calculabilité » de l'acte humain afin d'en faire un acte salarié et intégrable à la logique du compte de bénéfice, contrairement à la comptabilité à partie simple, qui, jusqu'au XVe siècle, n'était que « comptabilité de caisse », indiquant simplement les débours et les recettes), comme le montrera le génie de Max Weber dans son monumental Économie et Société 2. C'est là, à mon sens, une des conséquences de la position calviniste sur l'intérêt, parmi celles qui ont permis l'essor de la révolution industrielle. Car cette forme de comptabilité y était nécessaire pour l'ensemble du processus d'accumulation du capital (par l'usage des comptes de bilan et de bénéfices) et pour la rémunération du travailleur en système de salariat. Max Weber montre 3 comment tout cela s'est construit sur une soi-disant libération du travailleur, devenu, par le déclin du système féodal et le passage du cadre de vie et de production familial/artisanal au cadre de production industriel (la manufacture), une sorte de réserve anonyme et interchangeable d'actes calculables (pour être salarié, alors qu'auparavant sa rétribution était assurée sous forme de partages, socialement codifiés, du fruit de l'effort collectif).
Cette généralisation de la monnaie, combinée à l'extension de la comptabilité à partie double, a donc provoqué, d'une part, la déstructuration de la communauté domestique du Moyen Âge (sorte de survivance d'organisation familiale équivalente à l'antique oikos) grâce à la calculabilité des actes humains, et, d'autre part, la possibilité d'une séparation — du fait de l'avènement de l'acte salarié — de la sphère de vie domestique par rapport à celle de la production et du commerce, sphères qui étaient traditionnellement intimement reliées, sinon symbiotiques et monolithiques.
Le gigantesque glissement, pluriséculaire, de l'économique vers la chrématistique allait connaître une accélération fulgurante, par la voie d'abord d'une certaine sanction théologique, comme nous l'avons vu, puis par voies idéologiques et théoriques.
Pour être bref, disons que les voies idéologiques seront alimentées par les singulières interprétations successivement faites des pensées d'Adam Smith, de Charles Darwin et de Herbert Spencer. Ces penseurs ont apporté à point nommé, chacun à leur façon et sûrement malgré eux, de quoi soutenir le tout nouvel individualisme (jusque-là péché et tare sociale) désormais promu au rang de vertu cardinale propre à une nouvelle race d'hommes, les commerçants affairistes et les financiers-entrepreneurs industriels. Cette vertu est dorénavant réputée voulue par Dieu (prédestination, non-nécessité du vicariat, et interprétation de la réussite personnelle matérielle sur Terre comme un signe d'élection 1) ; justifiée par le marché (qui ne se porte au mieux que lorsque chacun pousse de toute son énergie dans le sens de son égoïsme et de son enrichissement exclusif) ; confirmée par les lois de la nature (qui sélectionne les plus entreprenants, les plus forts, les plus intelligents) ; et enfin ardemment appelée par le progrès et la civilisation (puisqu'elle est indispensable au passage des sociétés humaines d'un état inférieur vers un état supérieur2.
Voilà, à mon sens, le socle fondamental sur lequel va progressivement se faire la substitution de l'esprit chrématistique à celui de l'économique. Cette substitution va largement trouver appui et complément dans trois superbes confusions :
1. La confusion entre individualisme et libertés individuelles ;
2. La confusion entre production et redistribution des richesses (l’économique), d'une part et accroissement infini et accaparement de ces mêmes richesses (la chrématistique), d'autre part ;
3. La confusion entre juxtaposition d'individus entrepreneurs « libres de diriger leurs entreprises comme bon leur semble », « marché libre » et « démocratie ».
Voyons à présent comment et en quoi le management a été un des vecteurs — sinon le vecteur par excellence — de consolidation et d'expansion de l'esprit chrématistique, tout en prétendant faire œuvre économique.
Rappelons, cela n'est pas sans importance, que l'entreprise capitaliste industrielle, dans sa forme moderne, est née physiquement en Angleterre au XVIIIe siècle, et qu'elle s'est, pour ainsi dire, épanouie sur le plan doctrinal et théorique aux États-Unis d'Amérique, tout au long du XIXe siècle et de la première moitié du XXe siècle. C'est, bien entendu, dans cette « terre de liberté » que l'amalgame idéologique dont nous parlions plus haut a trouvé le terrain d'application rêvé. Massivement importé depuis cette Angleterre de la nouvelle liberté individuelle d'entreprendre et de s'enrichir, sous la sainte bénédiction de l'anglicano-calvinisme 1, du marché, de la sélection naturelle, il ne lui manquait plus que le célèbre time is money du premier grand idéologue du Nouveau Monde, Benjamin Franklin.
Le management, comme théorie et comme idéologie-praxis, s'est amplement abreuvé à ces sources tout en en intégrant goulûment deux autres : l'école de l'économie néoclassique, née vers la fin du XIXe siècle, et la vision rationaliste (instrumentale) et positiviste, héritée des Newton, Bacon, Laplace, Auguste Comte.
Notons en passant que cette vision, combinée au fonctionnalisme utilitariste (qui constitue l'assise épistémologique de toute la pensée de l'économisme dominant et du management à l'américaine), a contribué à développer la curieuse conception dite humaine des organisations, véritable credo behavioriste, bien connue sous les théories de l'organizational behavior, du leadership et de la motivation 2.
Mais c'est bien plus l'influence de l'économie néoclassique qui intéresse notre présent propos. Rappelons que le management, dans ses racines fondatrices, est né quasi simultanément sur les deux rives de l'Atlantique (Taylor, 1911 et Fayol, 1916), comme la science de l'organisation du travail visant une productivité optimale.
Par ailleurs, en introduisant la théorie de la valeur marché (en lieu et place de la valeur travail) par le libre jeu de l'offre et de la demande, la science économique s'est, avec les néoclassiques, affranchie d'un bien lourd fardeau, ce dont profitera allègrement la doctrine managériale naissante : la valeur des marchandises ne proviendrait plus du travail (social) qui y est incorporé, comme le prétendaient d'une façon ou d'une autre les classiques, mais d'une sorte de mouvement de subjectivité (calculée) de la part d'une abstraction (solvable) dénommée consommateur, qui offre un prix maximisant ou optimisant, sous certaines conditions, une certaine fonction d'utilité...
On sait à quel point l'univers technico-économique dans lequel est formé le lauréat des écoles de gestion est un univers encadré, sur les plans théorique et idéologique, par les présupposés de l'économisme dominant. Ne retenant de l'immensité et de la diversité de la pensée économique universelle qu'une infime partie d'une non moins infime école, l'école néoclassique, la doctrine managériale a imposé (à travers l'expansion prosélytiste et séductrice du modèle américain) une vision du processus et de la finalité de la production des richesses totalement en rupture avec tout ce qui peut ressembler à
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