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Chapitre I




L’économisme moderne,

entre arguments d'autorité et faux-fuyants


On ne peut déduire des axiomes toutes les vérités mathématiques ; et l'arithmétique ne démontrera jamais la consistance de l'arithmétique.

Bernard Maris
À l'étude de l'Histoire, à l'analyse approfondie des erreurs passées, on n'a eu que trop tendance à substituer de simples affirmations, trop souvent appuyées sur de purs sophismes, sur des modèles mathématiques irréalistes et sur des analyses superficielles des circonstances du moment.

Maurice Allais, Prix Nobel d'économie

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Les économistes néolibéraux prétendent démontrer qu'en dehors de l'ouverture totale des frontières et des marchés mondiaux, il ne saurait y avoir de salut pour quiconque. Et des gouvernements entiers — et non des moindres — leur emboîtent le pas, et s'accrochent à leurs prédictions et prévisions comme les anciens princes et rois s'accrochaient aux oracles et aux astrologues.
Et pourtant, l'univers que nous a forgé la pensée économique moderne dominante justifie plus que jamais les divers et nombreux pessimismes, sinon catastrophismes, que son analyse suscite depuis Malthus, en passant par Karl Marx, jusqu'aux Dumont, Galbraith, Jacquard, Forrester, Club de Rome ou Groupe de Lisbonne.
Les économistes du néolibéralisme se font bien discrets et silencieux devant les attaques acerbes dont ils sont l'objet par des analystes de tous horizons, que l'on songe aux nombreux livres qui les mettent en cause — par exemple, J'accuse l'économie triomphante d'Albert Jacquard, L’Horreur économique et Une étrange dictature de Viviane Forrester, Pour en finir avec l'économisme de Richard Langlois, La mondialisation de la pauvreté de Michel Chossudovski, Lettre ouverte aux gourous de l'économie qui nous prennent pour des imbéciles de Bernard Maris, etc. —, ou à des événements tout récents qui devraient pourtant secouer nombre de leurs certitudes, tels que l'attribution du prix Nobel à un anti-conservateur et violent critique de l'idéologie du marché comme Amartya Sen ; la dénonciation virulente des politiques du Fonds monétaire international (FMI) de la part d'un magazine américain aussi bien-pensant que le Business Week ; la même dénonciation de la part de personnages aussi inattendus que Henry Kissinger 1 ou le président de la Banque mondiale. La gigantesque faillite de la firme financière LTCM (lancée et conseillée par les Prix Nobel ultraconservateurs Merton et Scholes et « indemnisée » sur fonds publics), ne semble pas beaucoup les émouvoir non plus 2.
Lorsqu'ils sortent de leur silence, ces économistes ne manquent cependant pas de culot. Ainsi voit-on leurs penseurs en chef, les patrons du FMI et de la Banque mondiale, déclarer que « les instruments d'analyse de la science économique sont dorénavant déréglés », ou encore que « la crise du Mexique était incompréhensible parce que portant les caractéristiques d'une « crise du XXIe siècle » ! Quand on sait qu'elle est directement consécutive aux premiers effets de l'Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), fin des années 1990, c'est là, convenons-en, se moquer un peu du monde ! On a également droit à de récurrents « mieux vaut des chiffres et des modèles approximatifs que rien », et autres « demandons-nous ce qui serait arrivé sans les mesures d'ajustement du FMI » ou « sans les zones de libre échange », inévitables faux-fuyants d'une pensée dont l'échec est jour après jour démontré au cœur de la réalité.
Le plus souvent, cependant, les économistes du néolibéralisme invoquent la scientificité de leur discours avec un grand aplomb pour tuer dans l'œuf tout débat. Ils usent et abusent ainsi de ce que je nomme les « arguments d'autorité », qui se couvrent de l'apparat de la science — mathématique, biologique, psychologique — pour se présenter sous le jour d'une vérité irréfutable. En voici quelques exemples. Mentionnons d'abord cet abracadabrant modèle économétrique comportant 77 000 équations, présenté par les experts américains lors des négociations de l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce (GATT) (aujourd'hui l'Organisation mondiale du commerce [OMC]) dites du cycle de l'Uruguay (1986-1993), afin de démontrer les inéluctables bienfaits futurs de l'ouverture mondiale des marchés. Quel cerveau humain peut bien être capable d'imaginer ce que signifie un modèle à 77 000 équations ?
Et que penser des hallucinants travaux d'un Prix Nobel d'économie comme Gary Becker, qui prétend — sans rire — modéliser, expliquer et prévoir, par équations de maximisation de fonctions d'utilités interposées, autant les boursicotages que les comportements amoureux, la demande en mariage que la déviance ou la criminalité ?
Lors d'un congrès au Québec auquel j'assistais, portant sur la dévastation de la forêt québécoise par les pluies acides en provenance des industries et des charbonnages du nord-est des États-Unis, le conférencier délégué par les États américains concernés (économiste orthodoxe 1 et gouverneur d'un État limitrophe du Canada) asséna à un auditoire abasourdi un argument aussi inattendu et absurde qu'insultant : si l'on considérait les taux de pollution per capita, affirmait-il, on constaterait que le Québec est infiniment plus polluant et pollué que les régions américaines incriminées dans l'émission des anhydrides sulfureux, donc, concluait-il, s'il y a un lieu où il faut réglementer d'urgence et lancer des actions de protection de l'environnement, c'est au Québec et au Canada plutôt qu'aux États-Unis !
C'est là une forme de sophisme d'une espèce encore inconnue... Que peuvent bien signifier, sinon l'inanité intellectuelle de leurs auteurs, des formulations telles que taux de pollution per capita ? Est-ce à dire que le lieu le plus pollué de la planète serait le cœur du Sahara ou du pôle Nord — puisque n'importe quel chiffre, aussi petit soit-il, divisé par zéro (il n'y a presque pas de population au Sahara et au pôle Nord) tendrait vers l'infini ? Ou encore que le lieu le moins pollué de la terre serait le cœur des quartiers les plus insalubres de Mexico ou de Calcutta — puisque n'importe quel chiffre, aussi grand soit-il, divisé par un chiffre qui tend vers l'infini (dans ce cas, une densité de population parmi les plus élevées) tendrait vers zéro ?
Comme si la seule façon de penser juste et scientifiquement était de mathématiser jusqu'à l'absurde la réflexion. Et qu'il fallait par conséquent former des générations de véritables calculatrices, de machines à « résolution de problème » (que sont souvent aujourd'hui les économistes, économètres et diplômés en management) doctement conditionnées à confondre analyser-calculer avec penser-réfléchir, et vitesse de calcul ou d'application de formules avec intelligence.
Nul, je crois, n'aura vu plus juste que Max Weber quant aux conséquences de la montée du rationalisme instrumental dans la civilisation occidentale. Nous sommes encombrés de techniques et d'instruments (d'analyse et d'action) plus « rationnels » et plus sophistiqués que jamais dans l'histoire de l'humanité, mais notre capacité de compréhension réelle et de réponse pertinente face à la complexité qui la défie n'aura, à l'inverse, jamais été aussi pauvre.
Tout compte fait, les économistes s'acharnent à justifier la géniale formule de Jean Cocteau : « Toutes ces choses nous dépassent, mais faisons semblant d'en être les organisateurs ! »
N'est-il pas criminel de persévérer dans un tel entêtement, quand on sait les conséquences ravageuses de décisions prises sur les bases des finasseries abstraites et désincarnées de l'économisme-management ?
À titre d'illustration d'arguments d'autorité à saveur cette fois nettement béhavioriste, je rapporte une autre conférence, plus ancienne, mais non moins édifiante. C'était au début des grandes percées fraîchement friedmaniennes et néo-smithiennes. Un économiste du sérail prétendait démontrer, en amphithéâtre montréalais, comment la libre accumulation individuelle, délivrée de toute entrave étatique et sociale, pivot du capitalisme et de sa réussite, était non seulement d'une logique scientifique implacable, mais se trouvait partout dans la nature et était voulue par elle. Notre orateur martela alors, poings sur la table : « L’ours accumule ! l'écureuil accumule ! l'abeille accumule ! » Selon les propos de ce monsieur, ces braves animaux — exemples parmi tant d'autres — passeraient leur vie à accumuler avec acharnement, le plus possible et chacun pour soi, tout ce que la nature, conçue évidemment comme un simple « stock de biens », aurait expressément prévu à cette fin. Mais, à ma connaissance, on n'a encore jamais vu d'ours, d'écureuils ou d'abeilles accumuler la moindre portion excédant le nécessaire à leur survie, un hiver à la fois. Encore moins les a-t-on vu hériter de l'accumulation de leurs parents, constituer des banques de miel ou de noisettes à intérêts composés, ou accumuler pour leur compte personnel en en faisant travailler pour eux !
L’argumentation néolibérale, quelle qu'elle soit, a généralement pour but de faire accepter l'inacceptable, de nous faire admettre comme normales, économiquement optimales, rationnelles, managérialement intelligentes toute une série d'absurdités et même d'ignominies dans le monde actuel. On veut nous faire croire ainsi :

— Que d'opulentes multinationales comme la United Brands agissent rationnellement lorsqu'elles ont l'innommable cynisme de licencier 18 000 Honduriens une semaine après le passage de l'ouragan Mitch en 1998, en invoquant le fait que l'exploitation de la banane du Honduras n'est plus rentable 1.
— Que Bill Gates est l'exemple d'une réussite à démultiplier, quand sa fortune est basée sur un monopole mondial de fait et qu'il arrive qu'elle augmente de 9 milliards de dollars en deux semaines, comme cela s'est passé fin janvier 1999... Or on peut facilement démontrer que, puisque l'argent n'est que de la marchandise, des services, donc du travail « cristallisé », et que son accumulation n'est que transferts entre vases communicants, 100 Bill Gates signifieraient la misère sur la quasi-totalité de la planète et, à terme, la misère pour eux-mêmes. Pour mesurer tout ce qui est perdu dans cette concentration, notons que le dixième de cette fortune (estimée entre 80 et 100 milliards de dollars, selon les époques) suffirait pour reconstruire l'ensemble des routes et des maisons d'un pays comme le Honduras.
— Que l'on peut continuer à exploiter à outrance une forêt boréale canadienne déjà exsangue (même les zones déclarées « réserves » sont aujourd'hui ouvertes aux papetières), et l'on invoque à l'appui des modélisations mathématiques informatisées qui « garantissent », sur la base d'horizons temporels de 150 ans, la régénération et l'exploitabilité à perpétuité 1. Cela, au nom de l'emploi et des profits des multinationales.
— Que l'ennemi du chômeur — ou du travailleur précaire — n'est autre que l'autre travailleur (qui refuse égoïstement de prendre sa retraite ou de partager son travail) ou le chômeur qui ose se prévaloir de ses allocations ; que l'ennemi du jeune, c'est le plus vieux ; celui du non-retraité, le voisin qui jouit d'une retraite...
— Que bien des peuples ont trop longtemps vécu « au-dessus de leurs moyens ». Il s'agit, plus précisément, quand on invoque cet argument, des salariés — en particulier les syndiqués —, mais surtout pas de ceux qui jouissent de fortunes qui dépassent tout entendement, qui ne paient pratiquement plus d'impôts, ou des multinationales qui paient des salaires d'esclaves en échange de profits titanesques.
— Que l'État dit providence ne peut plus survivre, essoufflé par les rapines des innombrables parasites qui en abusent. Alors qu'on peut aisément montrer, on le verra plus loin, que ceux qui reviennent le plus cher aux États, et qui en abusent réellement, ce sont les plus riches, et surtout pas les plus pauvres.
— Que la paupérisation du plus grand nombre est due à la rareté des capitaux, que l'on invoque pour justifier le chômage, les diminutions de services publics et les inégalités dans la répartition des ressources financières — alors que ces ressources n'ont, en fait, jamais été aussi abondantes, mais jamais aussi concentrées, par ailleurs.
— Que les lois économiques et les progrès technologiques expliquent pourquoi il est normal et nécessaire que, par exemple, le PNB de la France se soit multiplié par quatre entre les années 1970 et 1990, pendant que le nombre de chômeurs, lui, se multipliait par 10 1.
— Que l'« imperfection pratique » — largement acceptée et admise — du marché ne met aucunement en cause les théories qui postulent la perfection du marché et de ses lois et qui contribuent à lui donner forme.
— Que lorsque la réalité ne fonctionne pas comme l'ont prévu et édicté les modèles économiques, ce sont les gens, les peuples, les gouvernements qui n'ont pas su appliquer correctement les prescriptions théoriques, et non les modèles qui sont inadéquats.
— Que les délocalisations, c'est-à-dire le déplacement des activités de production de biens et de services vers les pays pauvres, à la main-d'œuvre infiniment exploitable, aux gouvernements très coulants (régimes corrompus et corruptibles), aux lois sur le respect des populations et de l'environnement inexistantes, constituent l'une des solutions miracles pour l'avenir, autant du Nord que du Sud.
— Que les réingénieries et autres benchmarkings et downsizings ne sont absolument pas une spirale infernale de fabrication de chômeurs (et une conséquence des plus logiques de la fameuse loi marxienne de baisse tendancielle des taux de profit), mais une légitime et saine restructuration de l'économie.
— Que la démentielle multiplication de chômeurs à laquelle nous assistons, transformée en coûts sociaux encore en partie pris en charge par certains États, est tout, sauf une subvention indirecte des États au maintien, et même à l'augmentation, des profits privés.
— Que la dévaluation systématique des monnaies des pays les plus faibles et les plus endettés est le meilleur moyen de stimuler leur ardeur à rembourser leurs dettes. Alors que le bon sens le plus élémentaire nous enseigne que c'est surtout la meilleure façon de faire monter en flèche inflation et coût de la vie, c'est-à-dire d'aggraver toujours plus la crise, localement et globalement, et d'empêcher l'épargne collective nécessaire au remboursement (c'est cette spirale qui a successivement terrassé l'Afrique de l'Ouest, le Cameroun, le Nigeria, puis le Mexique, la Thaïlande, l'Indonésie, la Russie — dont le rouble atteint des abysses inimaginables —, le Brésil au début de 1990, et pour finir, l'Argentine en 2002).
— Que la surproduction de matières premières et de produits de base, sans aucune valeur ajoutée locale sinon par et pour les multinationales, est la voie la plus directe pour honorer au plus vite dette et service de la dette, par l'augmentation des exportations, quand le simple bon sens montre que c'est la meilleure façon de faire chuter les prix de ces produits, donc les revenus réels, et par conséquent, forcément, la capacité effective de rembourser la dette.
— Que l'ouverture des marchés et des frontières ne pénalisera en rien les producteurs du tiers-monde, tout d'un coup mis en concurrence avec les géants de l'industrie et de l'agro-industrie transnationales, qui peuvent, du jour au lendemain, déverser n'importe où des tonnes de produits, venant de n'importe quel bout du monde et défiant tous les prix locaux.
— Que le miracle américain est à mettre au bénéfice du libéralisme économique, alors qu'il bénéficie grandement de la combinaison de coûts de production scandaleusement bas et de pratiques protectionnistes, suivant lesquelles tous les produits — finis, semi-finis, intrants — en provenance de Chine, d'Amérique du Sud, des pays du tiers-monde en général, subissent des hausses automatiques de plusieurs fois leur prix d'achat aux producteurs, dès leur entrée sur le sol américain. Cela permet aux États-Unis d'obtenir de tous ces pays qu'ils vendent en dessous des coûts réels et plient leur monnaie sous le dollar — et a pour effet de transformer des pans entiers de l'économie américaine en économie de rente (position qui consiste à prélever unilatéralement, par simple rapport de force, une part de valeur ajoutée à laquelle on n'a nullement contribué).
— Que seuls les salaires (toujours à réduire) et les prix (toujours à confier au jeu du marché) 1 sont objets légitimes de mesures d'ajustement et autres thérapies de choc de la part des États, visant à les faire se rapprocher d'une supposée vérité des prix et des salaires (véritable formule incantatoire mondiale).
— Que, bien entendu, les fortunes privées, les revenus des dirigeants et présidents-directeurs généraux (PDG), les profits privés (en particulier les astronomiques surplus cumulés des grandes multinationales et des banques) ne sauraient être, eux, objets d'aucune vérité, ni, encore moins, de mesures de contrôle ou de sacrifices.
— Que sabrer à bras raccourcis dans les programmes sociaux n'est pas une autre façon d'aider au maintien du profit privé et à la sauvegarde des intérêts de la haute finance, au détriment du contribuable le plus démuni : en fait un simple transfert d'argent public vers des poches privées via toutes les interminables exemptions, baisses de charges, dont bénéficient les entreprises.
— Que l'institution la plus autocratique et la plus totalitaire des temps modernes, l'entreprise privée — où, de fait, le patron-PDG détient entre ses mains les trois pouvoirs dont le cumul a toujours constitué les totalitarismes et les absolutismes tyranniques : le législatif, le judiciaire et l'exécutif 1 — serait le modèle sur lequel fonder des sociétés libres, républicaines et démocratiques !
— Que l'économique est une science qui rend compte de choix rationnels libres, faits par des individus libres, en concurrence libre... Alors qu'il n'a jamais été aussi évident que la science économique, en particulier néolibérale, est surtout une théorie destinée à cautionner l'enrichissement infini des plus riches (et donc l'appauvrissement des plus pauvres), à justifier l'accumulation illimitée au détriment de la nature et des plus faibles.
— Que l'on doit, pour s'en sortir comme nation, diminuer toujours davantage le soutien fourni par l'État aux plus faibles, aux démunis, aux vieux, aux jeunes, aux malades, aux pays pauvres ou sinistrés, désignés de plus en plus directement comme les ennemis de la santé économique globale.
— Qu'il va de soi que seul le travail doive se partager ou soit « partageable » ; mais surtout pas, en vertu de je ne sais quel tabou inviolable, le profit, le capital, les fortunes transmises par héritage, les rentes de toutes sortes, les fiducies familiales, les gigantesques évasions fiscales, les mirifiques salaires des PDG-Maharadjahs.
— Que c'est « en toute rationalité » que les indices boursiers piquent du nez (portant ainsi la menace d'une sous-capitalisation des entreprises) dès qu'une relance de l'économie — et donc, logiquement, de l'emploi — est en vue, et grimpent en flèche dès que s'annoncent des mises à pied massives. Comme si « naturellement » milieux d'affaires et relance économique réelle étaient ennemis radicaux.
— Que l'humanité, d'abord selon la ligne de fracture Nord/Sud, mais aussi de plus en plus au sein même des populations du Nord, est pratiquement divisée en deux catégories : les faiseurs d'argent d'un côté, et les bons à rien (éternels parasites des premiers) de l'autre, qui peuplent les pays du tiers-monde, les mauvaises banlieues et les bidonvilles, s'agglutinant autour des entreprises, espérant arracher un emploi à ceux qui travaillent dur pour en créer, par pure philanthropie ou presque, laisse-t-on pratiquement entendre.
— Que l'ensemble de ce qui constitue la planète (et déjà même le cosmos), vivant ou non, n'est à peu près rien d'autre qu'un ensemble de « stocks », mis à la disposition des entrepreneurs qui n'ont qu'à se servir, sans retenue ni limites. C'est ainsi qu'on parle, très officiellement, de « stocks de poissons », de « stocks de pétrole », de « stocks forestiers », si ce n'est pas de « stocks de main-d'œuvre ».
On veut nous faire admettre, mais cela, on se garde bien de l'argumenter explicitement :
— Que se dépensent annuellement, au niveau mondial, autour de 2 000 milliards de dollars en publicité, alors que 140 milliards par an, d'après les calculs de l'Organisation des Nations Unies (ONU) 1, suffiraient pratiquement à éradiquer la pauvreté.
— Que des millions d'enfants soient, de nos jours, silencieusement et sauvagement exploités par l'ordre industriel mondial et les multinationales. Que des gamins d'Haïti, du Pakistan, des Philippines, d'Afrique du Sud, s'arrachent yeux et doigts à confectionner, pour quelques sous la pièce, des balles de base-ball, des ballons de football, des jeans, des t-shirts et des chaussures de marques telles que Nike, Levis, Reebock ou Walt Disney, lesquelles « grandes marques » seront vendues en Occident avec des bénéfices insensés 2.
— Que, selon bien des rapports du Fonds des Nations Unies pour l'enfance (UNICEF), du Programme des Nations Unies pour le développement (PNUD), de l'Organisation des Nations Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO), etc., des dizaines de millions d'enfants n'aient pour univers que les favelas, les rues et leurs nauséabonds ruisseaux, à travers à peu près toute l'Amérique latine, l'Afrique, l'Inde, le Bangladesh... Que des enfants se fassent descendre comme des lapins par les milices, les armées et les polices, sous prétexte de mesures de salubrité publique et de sécurité des commerces (commanditées par les marchands et hommes d'affaires).
— Que dans certains pays, bien des familles en soient réduites pour survivre à vendre leurs enfants à des cohortes de pédophiles déversées journellement par charters continus depuis les pays riches.
— Que, du fait des prix pratiqués (maintien des profits des multinationales pharmaceutiques oblige), seule une partie (la plus riche) de l'Occident puisse espérer recevoir les soins les plus efficaces contre des maladies comme le sida, tandis que les habitants de continents entiers comme l'Afrique sont d'ores et déjà condamnés à en mourir de façon massive, comme on mourait de la peste aux temps les plus obscurs du Moyen Âge — en plus de mourir de maladies pour lesquelles on ne fabrique plus de médicaments pour cause d'absence de marché solvable, telle la maladie du sommeil. Et ceci, sans parler des trafics auxquels cette inaccessibilité ouvre la voie : trafics de médicaments périmés, sous-dosés, non autorisés, qui se font sous l'aile de bien des laboratoires complaisants.
— Que les pays de l'OCDE (les 27 plus riches de la Terre) puissent totaliser plus de quarante millions de chômeurs, alors que le profit privé (notamment celui des banques et des spéculateurs) se porte de mieux en mieux, et pour cause !
— Que les flux nets de capitaux soient toujours en faveur du Nord, au détriment du Sud et que la parité des monnaies soit toujours, et de plus en plus, favorable aux pays nantis, et cela, souvent grâce aux mesures d'ajustement du FMI.
— Que les termes de l'échange entre le Nord et le Sud ne fassent que se dégrader, mettant de plus en plus de pays du tiers-monde au bord de la banqueroute (pour les produits courants, y compris l'énergie, une détérioration moyenne de 20 à 50 %, selon les matières considérées, a été observée au cours des 20 à 30 dernières années).
— Que les plus riches, aux échelles nationale et internationale, ne cessent de s'enrichir, tandis que les plus pauvres ne cessent de s'appauvrir.
— Que les « progrès » technologiques se retournent de plus en plus contre l'Homme (en tant qu'ils ne conduisent qu'à produire toujours plus avec toujours moins de main-d'œuvre).
— Qu'il est le « plus démocratique du monde » que 10 % des Américains possèdent 90 % des richesses des États-Unis, que 1 % des Américains possèdent 75 % des actions des entreprises de toute l'Amérique 1.
— Que 20 % des habitants de la planète se gavent de 83 % de ce que cette même planète produit.
C'est par un argumentaire cynique, dont l'outrecuidance ne cache souvent qu'un désarroi total, que les économistes du néolibéralisme ont réussi à nous faire admettre un tel état de choses et sont devenus la première caution d'un gâchis phénoménal de la nature et d'un mépris éhonté des démunis. Cette pensée, avant d'imposer sa loi dans presque tous les pays de la planète, par le biais des institutions économiques internationales, a inspiré un nombre toujours plus grand de politiciens en Occident, et a ruiné l'idée de solidarité — et de responsabilité — sociale qui était à la base des démocraties occidentales il n'y a pas si longtemps. Ce que traduisent, parmi tant d'autres, les propos d'un Ronald Reagan, selon lequel les sans-abri, les clochards, les chômeurs de New York, dont le nombre avait plus que doublé durant ses deux mandats, « méritaient leur sort parce qu'ils l'avaient choisi »... Ou encore, l'affirmation de Jim Bogler, premier ministre de Nouvelle-Zélande durant les années 1990 : « Chaque famille doit se suffire, chaque citoyen doit se suffire, chaque génération doit se suffire. » Cela résume fort bien le credo de l'économisme actuel.

C'est le « après moi le déluge » généralisé, dorénavant érigé en philosophie sociale.
Comment donc l'économie, issue de la noble philosophie sociale du XVIIIe siècle, et qui a donné tant de généreux théoriciens du bien-être général, en est-elle arrivée à de tels excès ?
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