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Chapitre II




Une histoire hérétique de la pensée

économique dominante, ou comment on

est passé d'Aristote à Michael Porter


Walras croyait en la mécanique sociale, en la possibilité d'appliquer la physique à la vie de la société.

Bernard Maris

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Nous avons vu dans le premier chapitre que l'ordre économique actuel nous est présenté soit comme quelque chose contre quoi on ne peut rien, qui est intimement lié à la nature de l'homme ou qui est soumis à des lois internes objectives et indépassables, soit comme une étape menant à un ordre enviable, qui ne peut être que bon, d'où il découle qu'il faut travailler à éliminer les barrières qui l'entravent encore. En fait, c'est ce à quoi on nous, invite en nous exhortant sans cesse à éradiquer tout ce qui peut nuire au libre commerce, ce dont se charge avec un zèle tout particulier une institution telle que l'OMC.
Or, il s'agit là d'une perspective se basant sur une interprétation de l'histoire et une conception des affaires humaines fortement chargées idéologiquement. Nous nous proposons ici de retracer les chemins par lesquels cette vision s'est implantée, propagée, et semble en voie de dominer notre réalité presque tout entière, sous l'effet d'une sorte de colonisation de toutes les sphères d'activité humaine par le modèle de ce qui est devenu l'économie. Le fil directeur de cette histoire sera pour nous le passage de l'économique à la chrématistique, sur la base de la conceptualisation par Aristote de ces deux types de logique économique. Nous rappellerons que cette tangente prise par les sociétés humaines, bien qu'ayant des racines assez lointaines, est somme toute très récente en ce qui a trait à l'étendue de son emprise sur la société occidentale et davantage encore sur les diverses sociétés de par le monde. Nous nous pencherons, pour illustrer l'aboutissement contemporain de cette évolution, sur la pensée de l'auteur-gourou en management Michael Porter qui, à travers la généralisation du modèle du management à l'américaine, a une portée énorme sur la façon dont notre manière de vivre et nos rapports les uns aux autres se transforment.
Au commencement de cette histoire, nous poserons Aristote, et sa distinction entre économique et chrématistique 1. À son époque dominait encore l'économique — et non l'économie ou, encore moins, la science économique. Le terme économique provient étymologiquement des vocables grecs oikos et nomia, qui signifient la norme de conduite du bien-être de la communauté, ou maison dans un sens très élargi. Puis, bien après le commencement, mais avec des signes précurseurs à l'époque d'Aristote et même avant, fut ce qui allait mortellement remplacer l'économique en en usurpant le nom : la chrématistique, qui est l'accumulation de moyens d'acquisition en général, mais prise ici au second sens d'Aristote : accumulation de la monnaie pour la monnaie (de khréma-atos) que nous verrons plus en détails plus loin.
L'idée d'économique, chez Aristote, s'inscrit dans un tout. Pour la comprendre, arrêtons-nous brièvement sur les autres conceptions auxquelles elle est intimement liée, touchant à l'homme et à la société. Rappelons la fameuse définition de l'Homme qu'il a laissée, dont on ne retient généralement que : l'Homme comme animal politique (zoon politikon), alors qu'Aristote précise : fait pour vivre ensemble, insistant dans certains textes : en état de communauté. C'est sans aucun doute par rapport à cette définition que la « politique », pour Aristote, consiste avant tout à « organiser et maintenir l'état d'amitié entre les citoyens ».
Outre que ces conceptions trouvent un écho dans l'ensemble des sociétés « traditionnelles », passées et actuelles 2, on les retrouve également de façon très formalisée dans certaines traditions orientales de type confucéen ainsi que musulmanes (sans doute renforcées dans ces dernières par le grand commentateur d'Aristote que fut le philosophe berbère-arabe d'Andalousie, Ibn Rochd [dit Averroès]), qui insistent sur les notions de umma (communauté-nation), de ouassat (milieu, juste milieu), et de shoura (qui réfère à la concertation, au consensus qui fonde l'idée de communauté, à la recherche d'un pouvoir exercé par la moyenne des citoyens). Ce sont là des termes et des idées que l'on retrouve très largement dans l'œuvre d'Ibn Khaldoun, historien nord-africain du XIVe siècle, et sociologue avant la lettre. On trouve en particulier chez lui le concept de 'assabia, qui insiste sur le rôle primordial de gardien de la solidarité communautaire-organique que doit assumer le Prince auprès de son peuple, s'il veut éviter la dislocation de la nation. On trouve aussi chez le même Ibn Khaldoun — on en verra toute l'importance plus loin — des préoccupations très aristotéliciennes quant aux méfaits de la « mauvaise monnaie »...
Or, dans l'attitude chrématistique disparaît toute connotation liée à la communauté et à Voïkos, pour laisser place à des idées qui en sont bien éloignées, khréma et atos (poursuite de la production et de l'accaparement des richesses pour elles-mêmes) 1.
La pratique chrématistique consiste à faire passer le point de vue financier, ou plus exactement la recherche de la maximisation de la rentabilité financière (accumulation de numéraire), avant tout le reste (au détriment systématique, s'il le faut, des êtres humains et de l'environnement). C'est ainsi qu'on en vient à licencier massivement alors même que l'on fait des profits, parfois records (exemples célèbres : Michelin qui licencie 7 000 employés en fin 2000, Novartis qui en congédie 10 000 en 1998, avec des profits nets annoncés autour de 3 milliards de dollars, ou encore GM qui, malgré des profits accumulés dépassant les 35 milliards de dollars au cours des dernières années 1900 et des toutes premières 2000, a mis à pied entre 260 000 et 300 000 personnes ; l'ensemble des entreprises américaines auraient supprimé, seulement pour l'année 2000, près de 2 millions d'emplois 2).
Bien évidemment, le prototype de la pratique chrématistique reste la pure spéculation qui consiste à faire produire frénétiquement et à haute vitesse de l'argent par l'argent. C'est là une finalité de l'activité du business mondial qui finit par dénaturer des pans entiers d'industries plus traditionnelles. À titre d'exemples dramatiques, signalons, cas parmi tant d'autres, une firme à vocation de production mécanique et sidérurgique, comme le Groupe Giat-Industries en France 3, qui met en péril sa propre continuité en spéculant sur les taux de change du dollar, perdant en bout de ligne plusieurs milliards de francs ; l'entreprise Nortel qui perd en une journée (en automne 2000) près de 75 milliards de dollars du simple fait que les actionnaires soient mécontents de ce que la firme atteigne un taux de rendement inférieur à celui annoncé... Un autre effet en est le gonflement artificiel de la valeur réelle de certaines entreprises, en particulier dans le secteur des nouvelles technologies. Ainsi la valeur boursière de Yahoo et de l'ensemble des firmes cotées au NASDAQ a-t-elle enflé continuellement par rapport à leur valeur réelle, jusqu'à ce que les détenteurs d'actions se mettent à vendre et fassent souffler des vents de panique sur les places financières... De multiples startups des NTIC (des nouvelles technologies de l'information) n'auront, de la sorte, été que feux de paille.
La pratique chrématistique consiste aussi à recourir à des mises à pied dites « préventives » comme on l'a vu faire à large échelle dès après le drame du 11 septembre 2001 à New York, ou à ne plus se soucier des dégâts graves causés au milieu ambiant (la contamination des eaux du fleuve Saint-Laurent par les rejets des industries de pâtes et papiers, des hauts fourneaux de l'industrie mécanique, qui tue inexorablement le milieu aquatique jusque dans l'Atlantique ; l'empoisonnement aux nitrates des terres et des eaux par l’agro-industrie porcine, par exemple en Bretagne, en France et au Québec 1).
Enfin, le principe chrématistique est au cœur de nombreux scandales. Qui n'a en tête, en ces débuts 2002, le scandale de la firme de courtage en énergie ENRON (qui éclabousse la Maison-Blanche et l'establishment financier et pétrolier américain) ? Spéculant sans cesse sur les façons de faire grimper indéfiniment la valeur des actions, cette firme — qui brasse des milliards de dollars ! — en est arrivée, avec l'aide de firmes de conseils et d'audit connues mondialement comme Arthur Andersen, à trafiquer littéralement les comptes, masquant pertes et dettes, gonflant artificiellement les gains, etc. Les patrons et gros actionnaires ont, parallèlement, vendu massivement leurs actions pour faire des milliards de dollars de gains avant que la bulle n'éclate, tout en interdisant à leurs employés possédant des actions de les vendre ! Et en poussant à la faillite des masses de retraités et investisseurs américains.
À l'heure où j'écris ces lignes, ce scandale couve toujours autour des magnats du pétrole américains et de la Maison-Blanche, et est en train de s'étendre à plusieurs très grosses firmes mondiales de courtage, de business-conseil et d'audit — à tel point que Arthur Andersen France tente de se démarquer de la firme mère américaine, que la fort connue Deloitte et Touche en appelle à une surveillance et à une plus grande éthique dans les pratiques comptables et financières 2...
Comment, encore, ne pas voir de la chrématistique derrière les comportements des entreprises privées qui ont acheté (lors de privatisations bien néolibérales) les systèmes d'énergie du Brésil et de la Californie ? Cinq ans après les privatisations au Brésil, ce pays tout entier a connu une crise sans précédent de production d'énergie électrique, simplement parce que les firmes privées n'avaient plus investi un sou dans les installations, se contentant de facturer et d'encaisser. Elles ont invoqué le manque de pluviométrie, mais depuis, les barrages ont recouvré leurs niveaux d'eau habituels et au-delà, et la crise est toujours là ! La même analyse, à peu près, peut être faite pour la Californie, en y ajoutant de sulfureuses histoires de corruption d'hommes politiques et d'organisation délibérée de pénuries, pour obtenir plus de déréglementations et faire plus d'argent sans produire ni investir dans les installations de production 1.
Comment, enfin, interpréter autrement la crise argentine que comme le résultat de nombreuses pratiques purement chrématistiques ? Les pratiques bancaires 2 et la liberté débridée de circulation du capital, combinées à l'artificielle parité du peso et du dollar (laquelle rend les produits argentins trop chers par rapport à la productivité du pays, gonfle indûment les avoirs des plus riches, pousse à l'extraversion de l'économie, à la corruption, à l'évasion massive de capitaux, etc.) et aux draconiennes applications des mesures du Fonds monétaire international (FMI), ont livré l'économie et les services publics argentins à une meute de faiseurs d'argent à court terme (ce sont les propos du président Duhalde lui-même), avec le résultat que seuls les intérêts de la multiplication de l'argent, au détriment de la viabilité de l'économie argentine et de la qualité de vie des citoyens, ont été soutenus à bout de bras. Cet « excellent élève » du FMI, comme on le disait dans le milieu des institutions de Bretton Woods, est actuellement en plein chaos, malgré des richesses naturelles immenses (dont 30 millions d'hectares de terres cultivables !). En cet hiver 2002, près de 50 % de la population argentine n'a plus accès à un emploi, et plus de 40 % vit en dessous du seuil de pauvreté 3...
Mais la manipulation des comptes déborde le secteur plus spécifiquement spéculateur, comme les maisons de courtage et les banques, et représente une dérive totalement mafieuse de la pratique comptable et financière dans le milieu des entreprises de production de biens et services. Qu'on en juge à travers une façon de faire observée depuis un an ou deux, la « correction » du poste désigné par « avoir des actionnaires » dans le compte de bilan, qui prête à d'énormes manipulations de chiffres 1 :
— La compagnie Nortel Networks, entre le 31 décembre 2000 et le 31 décembre 2001, a vu fondre son avoir des actionnaires de 29 à 4,8 milliards de dollars américains ;
— La compagnie JDS Uniphase a réussi à « radier pour plus de 50 milliards de dollars d'éléments d'actifs » en quelques mois en 2001-2002. Ce qui a eu pour effet d'amputer l'avoir des actionnaires de la somme de 8 à 9 milliards de dollars ;
— La compagnie Québécor, dont le président-directeur général (PDG) annonce avoir payé l'acquisition de Vidéotron 1,5 milliard de dollars trop cher, verra en 2002 son avoir des actionnaires fondre de plus de 15 % ;
— La compagnie Bombardier annonce la même chose dans le cadre de son acquisition d'Adtrantz de chez Daimler-Chrysler ;
— Les compagnies Lucent, Alcatel, Enron et AT&T en ont fait tout autant ces derniers mois, quoique à moindre échelle.
Le problème est non seulement que ces « corrections de tir » ne sont que fuites en avant dans la logique affolée de la chrématistique, qu'elles consistent à faire payer aux employés et aux actionnaires (surtout les petits, les non admissibles à de l'information privilégiée, car on voit aisément, d'après l'exemple d'Enron, comment les gros actionnaires et les hauts dirigeants peuvent s'arranger pour vendre avant que de telles décisions ne soient prises, et réaliser des gains mirifiques) des erreurs commises par les hauts dirigeants, mais aussi que ce sont des mesures qui font s'envoler les taux d'endettement (celui de Nortel, par exemple, est passé de 10 à 50 % de sa capitalisation), avec les conséquences que l'on imagine, notamment sur l'emploi.
Qu'a-t-il bien pu se passer au cours des siècles pour qu'on en arrive aujourd'hui à de telles pratiques — et pire, à développer, sous le nom de science économique, des théories cautionnant, glorifiant ces faiseurs d'argent, fussent-ils parfois de véritables trafiquants sans scrupules ou de véritables dangers mortels pour la nature (la marée noire causée par le naufrage de l'Exxon Valdès) ou les populations (la catastrophe de Bhopal 2) ?
Bien des facteurs, d'ordre tant matériel qu'idéologique, ont contribué, à travers l'histoire du développement de l'activité économique et industrielle, à ce progressif, mais prévisible et résistible envahissement de la planète par la pensée — et la pratique — chrématistique.
En premier lieu, l'avènement et, bien plus tard, le triomphe sans partage de la chrématistique nécessita l'apparition et la généralisation d'une spectaculaire nouveauté dans l'histoire des échanges : la monnaie.
C'est vers le VIIe siècle av. J.-C., quelque part en Crète, qu'on situe généralement, sur la scène méditerranéenne de production et de circulation des biens et des services, l'arrivée de ce moyen d'échange qui va ouvrir la voie à des bouleversements si profonds.
La monnaie remplaça progressivement les demi-tablettes d'argile, les demi-papyrus symétriques ou encore les lingots ou plaquettes d'argent qui, depuis la nuit des temps, servaient dans le fonctionnement des systèmes de dépôt et de consignation (lesquels régulaient les flux d'échange et de transport, en permettant le stockage et le transfert des marchandises). De très nombreuses traces et une documentation historique témoignent du fonctionnement de ce système de dépôts et consignations dès l'époque sumérienne, jusqu'à l'Antiquité gréco-romaine, en passant par l'Égypte des pharaons — mais jusqu'alors, fait très important, point de témoignages sur la constitution de puissances ou de fortunes par accumulation de tablettes, de papyrus ou même de lingots d'argent ou de tout autre moyen servant de bons de change dans un système de dépôt et de retrait de marchandises.
La monnaie va révolutionner tout cela. Son apparition constitue, bien sûr, un progrès sans précédent dans la facilitation des échanges. L’humanité va, en effet, enfin disposer d'un étalon de mesure qui peut prétendre à l'universalité. Tout, désormais, peut être estimé, tarifé, comparé selon un référentiel standard, unique, indiscutable, facilement transportable et infiniment échangeable.
Mais à toute médaille son revers ! Dans son colossal génie, Aristote a fort bien vu que, comme moyen de facilitation des échanges, la monnaie était un incontestable gain ; mais en ce qu'elle permettait qu'on l'accumule sans limites et que cette accumulation devienne un but en soi, elle pouvait constituer un risque majeur, d'un genre tout à fait nouveau, pour la survie de la communauté humaine en tant que communauté — dont Aristote faisait, nous l'avons vu, une caractéristique essentielle de ce qu'est être Homme.
C'est ce que redoutait très explicitement Aristote lorsqu'il exprimait ses appréhensions relativement à la généralisation de l'usage de la monnaie. Il craignait, et l'histoire montrera que c'était à juste titre, que la monnaie ne finisse par être détournée de son rôle initial de facilitation des échanges, vers un rôle secondaire qui deviendrait principal, dévoyé et pervers : celui de pousser les individus à rechercher l'accumulation de la monnaie pour la monnaie, en tant que,
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