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des équations abstraites dont le niveau analytique réel ne dépasse en fait guère celui de simples règles de trois compliquées). On peut constater en économétrie l'ampleur du détournement conceptuel dont la communauté des économistes dominants se rend parfois coupable : on y pousse l'extravagance jusqu'à prétendre calculer des « indices d'optimum démocratique » et comparer sur cette base les nations entre elles 3 !
J'ai toujours été passablement intrigué, jeune étudiant, de voir avec quelle désinvolture, à la faculté des sciences économiques, on jonglait hardiment avec les hypothèses, les systèmes d'équations et les modèles mathématiques — alors que du côté de la faculté des sciences physiques, on redoublait de précautions et de prudence lorsqu'il s'agissait d'utiliser le langage mathématique pour parler de l'univers. Il y était — et il y est toujours — obligatoire de suivre, dès le premier cycle, au moins deux cours fondamentaux, particulièrement redoutables et redoutés par les étudiants, interrogeant et délimitant la portée des calculs et des modélisations mathématiques appliqués à la physique : « Techniques mathématiques de la physique » et « Méthodes mathématiques de la physique ». Je n'ai jamais entendu parler nulle part de cours destinés aux économistes et posant le problème de la légitimité des techniques ou des méthodes mathématiques de l'économie, et encore moins, bien sûr, de tels cours à l'adresse des étudiants des écoles de gestion.
En outre, la physique, que bien des physiciens dénomment « la science des approximations », et qui est en son cœur même très consciente des limites de ses instruments, même concernant les phénomènes inanimés, est constamment traversée de débat. Parmi les préoccupations des physiciens, citons par exemple les problèmes que posent les variables conjuguées, le principe d'indétermination, les coordonnées probabilistes attribuées aux comportements des particules, l'« identité » et la trajectoire d'une particule avant et après un choc, la légitimité et la validité des modèles théoriques sans épreuves expérimentales, et même la position de l'observateur et son système référentiel, le rôle de la conscience de l'observateur dans la nature des phénomènes observés 1...
En science économique, où sont les preuves empiriques et les vérifications expérimentales de la justesse des conclusions tirées à partir de kilomètres de calculs que l'on aligne dans les revues spécialisées (conclusions qui, soulignons-le, servent à appuyer et légitimer des décisions —corporatives ou gouvernementales — qui engagent la vie et le destin, souvent, de centaines de millions de personnes) ? On continue à y avancer sans vergogne l'argument de la toujours possible (en fait la seule) vérification ex post facto, l'argument de la constatation après le fait, autrement dit, lorsqu'il est souvent déjà bien trop tard. On vérifie si on a eu raison après que les dés aient été jetés, définitivement jetés. Par ailleurs, on sait, au moins depuis les travaux les plus connus sur le chaos —Wiener, Ekeland, Mandelbrot, et en particulier Lorenz —, que le déterminisme absolu, c'est finalement le hasard absolu 2 (avec comme illustration fondamentale, par exemple, ce qu'on nomme l'« effet papillon »). Ce qui n'a nullement empêché, fin septembre 1998, devant le marasme et les gâchis économiques et sociaux qui se multiplient à travers la planète, le directeur général du FMI de déclarer candidement : « Des erreurs ont été faites dans les prévisions des crises économiques » (cf. le quotidien montréalais, Le Devoir, 25 septembre 1998) ! Or les « prévisions économiques » font, jusqu'à preuve du contraire, partie de cette catégorie de phénomènes dits à « enchevêtrement des déterminismes », phénomènes non prévisibles, non probabilisables, et « chaotiques » par excellence ! Mais il est vrai que dans tout calcul économique qui se respecte, il faut commencer, entre autres, par faire l'hypothèse d'indépendance entre les variables indépendantes, ce qu'aucun physicien n'oserait faire sans tenir compte du fait qu'il « abstrait » arbitrairement le « réel ».
Mais la loi de l'offre et de la demande joue à travers des actions humaines. Comment de telles actions peut-il émaner un mouvement neutre, prédictible et universel ?
On invoque alors l'homo aeconomicus, présenté comme aussi universel que pétri de comportements rationnels consistant en un matérialisme individualiste obsédé de maximisation des gains 1. Les tenants de la doctrine économique du marché n'hésitent en effet jamais à brandir l'argument de la nature humaine, selon lequel l'homme aurait de tout temps été individualiste, égoïste, maximaliste, compulsivement préoccupé de ses seuls intérêts personnels immédiats... En guise d'exemple, en management, Koontz et O'Donnell (réédités sans cesse depuis les années 1950 et traduits en près de vingt langues) écrivent avec un invraisemblable aplomb qu'il relève de la nature humaine que de chercher à devenir riche, à augmenter son pouvoir, à être chef, à dominer les autres 2. D'où sort-on cette « nature humaine » ? Il est frappant comme le prototype (sinon l'idéal) de cette nature humaine (accompagnée de sa prétendue rationalité) ressemble à l'Occidental moderne moyen, de préférence de type nord-américain !
Mais c'est l'ordre animal en général qui est appelé à la rescousse. En appelant à une nature animale, les Skinner, Watson et leurs émules béhavioristes ont cru pouvoir transposer sur nous humains — pour le plus grand bonheur du management — des résultats d'études faites sur des rats, des pigeons, des poules ou des souris 3. L’animal, clame-t-on, ne se soumet-il pas lui aussi, à sa façon, à une sorte de loi du marché et de la concurrence dans la lutte pour la survie 4 ? N'est-il pas soumis à la sélection naturelle ? N'est-ce pas le plus fort qui survit ? Qui devient le chef, avec des droits et des privilèges exclusifs et bien visibles ? N'est-il pas constamment en lutte contre les animaux des autres espèces, contre ses propres congénères ?
En bref, le règne animal — rationalité en moins — serait, à l'instar du monde humain, assujetti à la rude règle de la lutte de tous contre tous, fort judicieusement arbitrée chez les humains par l'immanence céleste de la loi de l'offre et de la demande.
Eh bien, je serais fort aise de voir nos chefs d'industrie humains, une fois rassasiés, se retirer comme le chef de meute chez les lions ou les loups pour laisser les autres se servir à leur tour, comme le fait n'importe quel chef dans n'importe quelle espèce animale vivant en groupe. Mais là est toute la question : à partir de quelles limites le chef parmi les hommes peut-il s'estimer rassasié et se retirer au profit des autres ? Hélas ! contrairement à l'animal, l'homme (de l'Occident industriel en premier) ne se contente pas de satisfaire ses besoins, comme on l'affirme spontanément. Il s'acharne au contraire à satisfaire des désirs et des caprices, sinon des folies, qu'il veut faire passer pour des besoins. Et surtout, qu'on veut lui faire passer pour tels, car aujourd'hui, ces désirs sont très efficacement fabriqués de toutes pièces par la publicité et les diverses techniques de marketing — 100 milliards de dollars sont dépensés en publicité chaque année aux États-Unis. On sait l'impact catastrophique de cette consommation effrénée sur la nature et l'environnement des êtres humains — ceux qui ont à en souffrir étant bien évidemment les plus pauvres.
L’animal et « l'homme primitif », eux, bien plus sensés et plus rationnels que l'humain dit développé, se contentent de satisfaire leurs besoins, en toute harmonie avec la nature. Aucune rivière, aucune nappe phréatique, aucune mer, aucune couche d'ozone n'ont eu à souffrir par la faute des animaux ou des Amérindiens avant l'arrivée des Européens. De surcroît, les études les plus sérieuses en ethnologie et en éthologie nous montrent des « sauvages » et des animaux qui coopèrent et s'entraident la plus grande partie du temps plutôt que de se faire compétition.
Il est cependant indéniable que ce fameux postulat d'une nature humaine prétendument toujours en quête de plus de pouvoir et de richesse et prête à tout pour assouvir des besoins infinis est quasi définitivement érigé en vérité historique, sinon scientifique. S'il trouve son inspiration chez des économistes de la première heure tels qu'Adam Smith, il est le noyau autour duquel s'articulent aujourd'hui de nombreuses théories économiques américaines. On retrouve systématiquement ce postulat, par exemple, dans les théories dites « de la firme », « des coûts de transaction », « des jeux », du « bien public », « des choix publics 1 ». Ces théories n'hésitent pas à présenter l'être humain comme un être qui finit par devenir cyniquement égocentrique, sous prétexte d'être « rationnel », cherchant compulsivement les moyens de tirer profit de tout, y compris de la candeur et de la confiance d'autrui. Quitte à ériger hypocrisie intéressée et manipulation en vertus majeures du « comportement rationnel ». L’homme y est en outre décrit comme peu soucieux de la concordance entre ce qu'il dit et ce qu'il fait d'une part, et entre ce qu'il fait et une éthique sociale quelconque d'autre part...
Mais convoquons ici quelques grands ténors de l'économie traditionnelle libérale elle-même — car les discours de ces maîtres de l'économie sont loin d'être aussi univoques que le courant dominant veut le faire croire 1 — pour appuyer l'idée que la conception individualiste-atomistique des rapports entre les humains, à laquelle on fait appel pour légitimer la marche contemporaine de l'économie, ne saurait, en aucun cas, être compatible avec la moindre idée d'éthique, laquelle implique une conception de l'humain partant de ce qu'il y a de plutôt noble et altruiste en lui, contrairement aux hypothèses (même implicites) sur lesquelles se basent les tenants de l'économie-management (pour justifier les idées de concurrence impitoyable, d'enrichissement infini des « plus forts », de « démocratie élitiste » sans égalité réelle des chances), qui postulent un être humain mesquin, trompeur, méfiant et sournois.
Commençons par le fameux « optimum » de Vilfredo Pareto 2 qui montre qu'il ne saurait y avoir un gain pour quiconque, en situation d'équilibre du marché, que s'il y a perte pour quelqu'un d'autre. Cela ne veut-il pas tout simplement dire qu'aucun centime ne peut entrer dans une poche sans sortir d'une autre ? Et que, quand cela est systématique et unilatéral, cela porte le nom d'exploitation 3 ?
Parallèlement à Vilfredo Pareto et après lui, il y eut une succession de théorèmes, jalonnant la construction de la science de l'économie et lui donnant certains de ses Prix Nobel (aussi célèbres que peu considérés dans ce qu'ils disent réellement), théorèmes qui mettaient en question la solidité de l'édifice théorique de la pensée économique s'articulant sur le marché et ses équilibres dits naturels. Il en est ainsi, en particulier, des théorèmes de Léon Walras, de Kenneth Arrow (Prix Nobel 1972), de Gérard Debreu (Prix Nobel 1983) et de Lipsey-Lancaster 4 qui, bien que systématiquement catalogués parmi les économistes du sérail néoclassique orthodoxe, n'en contiennent pas moins souvent, en eux-mêmes, des contradictions (ou à tout le moins des éléments de sérieuses réserves) par rapport aux usages qui en sont faits dans les facultés d'économie et, encore davantage — et avec un réductionnisme inacceptable —, dans les écoles de gestion 1.

Comme le rappelle J. K. Galbraith dans Économie en perspective 2, la pensée économique a opéré son glissement idéologique — et épistémologique — majeur, des classiques aux néoclassiques, en concentrant son attention sur le calcul et la mise en équations des transactions économiques (réduites à leur seul aspect de mouvements monétaires, puisque cela seulement se calcule). C'est très exactement à cette tâche que vont s'atteler Léon Walras et ses successeurs 3.
— Léon Walras a trouvé l'équation, ou plus exactement l'expression mathématique, de la fameuse main invisible d'Adam Smith, à travers la loi de l'offre et de la demande, et de l'équilibre général. On peut dire qu'il s'agit du « théorème de la main invisible ». Mais ceux qui l'invoquent à l'appui de leurs thèses oublient que : — Walras croyait à l'application des lois de la physique newtonienne à l'économie (une mécanique céleste de la société), prémisse épistémologique de taille, aujourd'hui totalement insoutenable ;
— Walras n'a jamais démontré que les marchés conduisent, naturellement et par leur propre dynamique, à l'équilibre ni qu'ils répartissent les richesses de façon efficace, choses qu'on n'arrête pas de répéter en son nom ; tout ce qu'il a en fait réussi à montrer, c'est qu'il était possible d'exprimer en termes mathématiques une loi théorique de l'équilibre qui n'avait plus besoin de métaphore aussi peu formelle que celle de la « main invisible ». L’hypothèse, déjà, de l'existence d'une mécanique céleste de la société infirme la possibilité d'une telle démonstration. Mais encore une fois, on fait comme s'il avait opéré cette démonstration. Tout ce à quoi Walras est en fait parvenu, c’est à répondre à une question assez élémentaire, même dans sa formulation mathématique 1 : y a-t-il une solution au système d'équations multiples généré par les équations d'équilibre ? Et la réponse est, nous dit J. Généreux, que « les mathématiques enseignent alors qu'une condition nécessaire à l'existence d'une telle solution est de disposer d'autant d'équations que d'inconnues à déterminer » (Les vraies lois de l'économie, 2001, p. 73) On le voit bien, il n'y a finalement dans tout ceci qu'artifices mathématiques, au demeurant effectivement assez élémentaires ;
— Walras prenait comme image fondatrice du marché la bourse et les tractations boursières ; or on sait, exemple parmi cent, le sort qu'un Keynes a réservé à une telle image : la bourse, c'est tout sauf la logique, l'équilibre, le prédictible ; c'est, disait-il, « un perpétuel mouvement de foules » aussi irrationnelles qu'imprévisibles ;
— Enfin, Walras avait besoin d'un crieur des prix (un équivalent du secrétaire général du marché de Quesnay — sorte de régulateur des mouvements économiques que cet ancêtre des économistes et père des physiocrates avait imaginé, et que beaucoup voient comme le prélude à la fameuse main invisible de Smith —, ou du démon de Maxwell) qui, hors des partis pris des offreurs et des demandeurs, annoncerait les prix d'équilibre des biens et services 2.
Pour éclairer un peu plus le lecteur, il convient de savoir que Maxwell, mathématicien et physicien légèrement antérieur à Léon Walras, avait imaginé (après son illustre prédécesseur le mathématicien français Laplace, qui avait proposé en 1812, lui aussi, un « démon », « cette intelligence qui, disait-il, pour un instant donné, connaîtrait toutes les forces dont la nature est animée et la situation respective des êtres qui la composent » 3) un petit démon capable par exemple de ne laisser passer que les molécules rapides dans un sens et lentes dans l'autre sens. Sans effort, il créerait ainsi une zone chaude d'un côté (molécules rapides) et froide de l'autre, violant le second principe de la thermodynamique (voir chapitre 6) grâce à l'information dont il disposerait sur la vitesse des molécules. Le démon de Maxwell a été longuement étudié au cours de ce siècle par divers physiciens : il en ressort que le démon, étant lui aussi un être thermodynamique, se désorganiserait plus vite qu'il ne mettrait de l'ordre, et que de toute façon il aurait besoin lui-même d'un certain usage d'énergie pour éclairer les molécules afin de les distinguer.
Avec l'aide des hypothèses du modèle walrassien : l'atomicité de l'offre et de la demande, l'homogénéité du produit, la mobilité parfaite des capitaux, la transparence parfaite des marchés, il est possible de montrer que l'entrepreneur maximise son profit en choisissant de produire la quantité pour laquelle le coût marginal (coût de la dernière unité supplémentaire produite) est égal au prix unitaire « constaté » par le marché et son petit démon. La maximisation du profit est alors devenue l'indicateur de la marche vers l'équilibre général. Ainsi, le démon de Maxwell est au service de la main invisible.
Kenneth Arrow, lui, va porter un premier coup mortel à la fiction mathématique de « l'équilibre simultané des systèmes de marchés » (l'équilibre général étant en quelque sorte le résultat d'une infinité d'équilibres « locaux » entre l'infinité de produits, de services, de quantités, de prix, etc., qui composent le « marché » comme entité globale infiniment atomisée par hypothèse). Cet équilibre global suppose en effet cette autre hypothèse de Walras : le fameux annonceur des prix, extérieur au marché, arbitre désintéressé,
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