Essai d’histoire de l’homme








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II.. Adaptation, hérédité, histoire.
2.1. Ordre et hérédité.

La transmission dont parle Kant ici, expliquant les concepts de race et d’espèce, est complexe ; au long des générations, les germes sont transmis, ainsi que leur état d’activation. En ce sens, l’hérédité concerne non seulement les caractères visibles mais aussi quelque chose d’enfoui au fond du pouvoir reproducteur de organismes – ce qui, malgré toute la distance historique, correspond à un trait de notre concept d’hérédité, soit l’idée que des dispositions latentes font partie du contenu héritable. C’est pourquoi ces textes sur les races appartiennent bien à l’histoire du concept scientifique d’hérédité.

La théorie kantienne y répond à deux exigences : 1° respecter la maxime de la conservation de l’espèce - pivot de l’ordre de la nature – puisque le même ensemble de germes est partagé par tous le individus d’une même espèce à toutes les générations, et exclut les individus d’autres espèces ; et 2° faire droit à l’action de l’environnement sur l’organisme, laquelle implique encore une fois, comme Buffon l’avait vu, une certaine historicité, au sens où l’animal doit acquérir des caractères dans sa relation avec son milieu au lieu de les présenter de toute éternité. En ce sens, l’emploi du mot « préformé », vorgebildet, à propos des dispositions, ne doit surtout pas oblitérer l’écart entre la théorie kantienne et les théories préformistes. Jamais Kant ne reviendra sur la condamnation du préformisme prononcée dans L’unique fondement.... Car l’essentiel du préformisme, c’est que l’animal est en entier dans l’oeuf : or ici, les germes ne suffisent pas à définir l’animal, ou à ordonner son développement, puisqu’il existe une sélection des germes selon le climat et l’environnement. Tous les germes présents dans une force de reproduction, même s’ils se transmettent, ne se développent pas : le germe n’est donc pas la forme de l’individu à venir présente à l’origine, il serait plutôt la forme d’individus possibles, ou plus précisément, de plusieurs variations possibles d’une même espèce : contrairement au préformisme malebranchiste, ce qui est préformé n’est pas individuel, mais « générique» (KU, §81, Ak. V, 423)27.

Kant soustrait alors la force de génération aux influences extérieures (mais pas totalement puisqu’un germe une fois éveillé par l’environnement se transmet sous la forme active, donc l’air et le soleil agissent sur la force de génération) 28. Cette conclusion tirait les conséquences de deux prémisses : 1° l’espèce est définie par l’interfécondité, donc la détermination d’une espèce repose dans le support de l’hérédité, qu’il appelle force de génération - et 2° les espèces se conservent (c’est une maxime rationnelle) : en conséquence, il fallait bien que cette force de génération perdure, relativement inchangée, au cours des générations successives, donc qu’elle soit relativement préservée des influences causales extérieures.

D’où un paradoxe kantien : l’histoire rend compte des relations entre variétés, et plus fondamentalement, la raison exige une classification à base historique (selon le concept d’Histoire de la nature, préférable à la Description de la nature)- et en même temps, du fait que chaque espèce développe, dans l’histoire, ses propres germes, il ne saurait y avoir d’évolution des espèces. En ce sens, la position kantienne sur la descendance se rapproche dans ses grandes lignes de celle de Buffon : stabilité des espèces, transformations intraspécifiques qui donnent naissance aux variations.

2.2. Adaptation

La « disposition » (Anlage) est bien le cadre qui permet de déployer une explication physique de l’hérédité; mais ce concept, une fois déployé, ne signifie plus la présomption d’expliquer le vivant à partir de ce que Kant a auparavant appelé l’ordre nécessaire de la nature. En effet, selon l‘Unique fondement d’une preuve de l’existence de Dieu (qui employait le terme pour la première fois, dans le contexte d’une limitation de la téléologie, Ak.II, 126), les dispositions étaient ces potentialités, dues aux lois universelles de la nature, que possédait la matière primitive et qui expliquaient la formation de systèmes ordonnés comme les systèmes planétaires, si l’on suppose une action continuée de ces lois pendant assez longtemps. La disposition était alors la manifestation de l’idée d’ « ordre nécessaire », laquelle dans ce texte signifiait le fait que la plupart des phénomènes prima facie ordonnés ou téléologique n’ont rien d’intentionnel ou de réellement final, mais pour un œil plus savant dérivent du cours nécessaire de la nature selon ses lois. Le texte de L’unique fondement tendait alors, une dizaine d’années plus tôt à soutenir une vision a-téléologique du vivant, ou au moins, la plausibilité d’une hypothèse selon laquelle tout dans la nature, même vivante, relève de l’ordre nécessaire et a-téléologique de ces lois29.

A l’inverse, ici le concept de disposition signifie plutôt la limite qu’imposerait la claire entente du phénomène de l’adaptation à une physique du vivant procédant à la manière de Buffon ou Blumenbach, comprenant donc la naissance des variétés humaines par action directe du milieu selon une causalité physique. Par le rôle du climat et du milieu comme causes occasionnelles du développement des germes, la pensée kantienne est en effet une pensée de l’adaptation.. L’organisme devient conforme à son milieu, parce qu’au contact de ce milieu il développe les germes les plus appropriés pour s’y maintenir. L’adaptation des espèces à leur milieu était un topos de l’histoire naturelle classique, par lequel celle-ci s’accorde admirablement avec la théologie naturelle : Dieu a fait les espèces ajustées au lieu où il les a placées, et la nature s’accorde à maintenir les proportions entre espèces et les répartitions géographiques au moyen d’une sagesse dans les interactions entre espèces que l’on nomme « économie naturelle »30.

Or si les espèces sont des entités historiques, l’adaptation des individus ne peut plus être un fait initial, mais doit apparaître comme un résultat - celui de la relation entre organisme et environnement. On trouve déjà cela chez Buffon : loin du transformisme, celui-ci accorde des variations aux espèces dans les limites définies par la circonscription de l’espèce, variations qui renvoient précisément à l’action du climat ou de la domestication. Mais cela ne signifie pas que l’espèce s’adapte à son milieu, car le processus ici est de l’ordre de la causalité physique d’une matière sur une autre, dont un bon modèle serait le changement de la couleur de la peau sous l’effet du soleil. Dans l’Histoire naturelle l’espèce ne s’adapte pas, c’est plutôt son milieu, ou l’homme, qui la façonne à l’intérieur de certaines limites. Ce qui signale bien l’impossibilité pour la pensée buffonienne d’envisager un processus d’adaptation qui partirait de l’organisme lui-même.

En ce sens, c’est une telle perspective que nous propose Kant en substituant à l’action directe des causes extérieures selon l’Histoire naturelle la théorie des germes et des causes occasionnelles de leur développement. Les espèces, selon Kant, s’adaptent à leur climat - c’est même cela qui produit une « race ». Elles s’adaptent, parce qu’elles développent, au contact de leur milieu, le germe approprié à celui-ci. Cela nous manifeste une première dimension téléologique de cette théorie : la simple causalité physique ne pourrait pas expliquer pourquoi, parmi tous ses germes, l’animal, au contact d’un climat froid, active le germe qui développe en lui les meilleures dispositions pour résister au froid. Il y a là une irréductible dimension de finalité. Toutefois, à rebours de l’histoire naturelle classique, celle-ci n’est plus déposée entre les mains de Dieu et concentrée dans l’instant de la Création, mais logée dans le corps de l’animal ou du végétal, et dispersée au long de l’histoire de la terre et des migrations, nécessitant cette dimension historique de la nature organique et son intrication avec une histoire de la Terre étalée sur un temps inimaginablement long que Buffon parmi les premiers avait conçue31

Et précisément, la totalité des germes et des dispositions présents dans la force de génération de la souche d’une espèce est relative à l’adaptation. C’est ce que Kant entend montrer, en l’établissant pour le plus insignifiant - apparemment - de ces germes, celui qui concerne la couleur de la peau, et qui, on s’en souvient, permettait de classer les races humaines. Dans la remarque de la Détermination, il établit en effet un lien entre la couleur noire de la peau, la couleur noire du sang chargé de phlogistique, et la forte proportion de phlogistique dans l’air, dans les régions qu’habitent les Noirs. Ce qui laisse supposer que leur peau est telle parce qu’elle peut « déphlogistiquer » le sang en plus grande quantité que la peau des autres races, chose utile à ces hommes étant donné les régions chaudes (donc fortement « phlogistiquées ») où ils vivent32. Ainsi, la couleur de la peau est elle un caractère adaptatif pour les Noirs - ce que Kant établit alors par analogie pour les autres races. Par là, il détermine un lien entre le concept de race, qui repose sur la transmission héréditaire de telle sorte que la peau devient l’unique critère des races - et la théorie des germes, qui est une théorie de l’adaptation. Car ces deux conceptions ne s’accordent au mieux que si l’on a prouvé que la couleur de la peau joue elle-même un caractère adaptatif. Ainsi, la thématique de la génération, qui doit se comprendre par les germes et les dispositions, qui concerne certaines fonctions d’individus vivants, et exige de dépasser l’opposition préformisme/épigénétisme (dans ce que Kant nommera en 1791 le « préformisme générique »), se superpose-t-elle à la théorie de l’hérédité, qui concerne le problème de la continuité des formes vivantes et de leur stabilité. La théorie kantienne fait donc bien la synthèse entre l’hérédité – la forme anhistorique – et la reproduction individuelle – c’est-à-dire la question de l’effet des choses du milieu sur la génération des individus et l’adaptation.

2.3. Souche originaire

Les germes et les dispositions sont donc essentiellement des possibilités d’adaptations pour les organismes. Ayant en lui le germe de la peau de couleur noire, l’homme pouvait s’adapter aux climats d’Afrique, et il a pu le faire lorsqu’il y a migré. En ce sens, la théorie des germes concorde avec l’idée d’une création unique de l’espèce humaine, et de sa dissémination au travers le monde. Mieux encore, elle l’exige, confortant ainsi l’idée de l’unicité de la souche humaine. Car si Kant écrivait d’abord que le critère d’interfécondité implique que tous les hommes peuvent provenir d’une unique souche, si bien que la discipline de la raison nous invite à les penser comme provenant effectivement d’une unique souche, la théorie des germes, elle, implique que tous les hommes doivent provenir d’une unique souche. Pourquoi? Parce que l’existence des métis, c’est-à-dire l’infaillibilité du mélange des couleurs de peau lorsque deux races différentes se croisent, implique que les germes primitifs des couleurs de peau puissent s’harmoniser, ce qui n’est pas compréhensible si chaque germe appartient à une souche spéciale33. Il y a donc eu une souche humaine primitive, qui contenait en elle tous les germes pour affronter tous les climats de la planète. Elle s’est répandue dans plusieurs endroits du monde, et à chaque fois a donné naissance à diverses lignées humaines, chacune éveillant un germe particulier adapté au climat ambiant, et qui ont donné les diverses races humaines. On rencontre alors une seconde dimension téléologique de la pensée kantienne : non seulement le rapport entre le climat et le germe éveillé est téléologique, mais avant cela, la présence même des germes relève de la téléologie. Avant de s’adapter à son climat et à son milieu, l’espèce - et avant tout l’espèce humaine - est préadaptée à tous les climats possibles34.

D’où une téléologie plus souple que celle de l’économie naturelle traditionnelle, de Linné, John Ray et les autres, puisque les espèces ne sont pas préparées à telle contrée précise où Dieu les mettrait, mais bien à toutes les contrées, de par leurs germes multiples ; ainsi elles peuvent s’adapter là où le hasard les met : « le développement des dispositions se règle sur les lieux [où vont les animaux], et ils ne doivent pas, à l’inverse, comme l’a mécompris Monsieur Forster, chercher un lieu selon des dispositions déjà développées. » (Usage, Ak.VIII, 173).

L’idée d’une souche primitive humaine est le lot commun de tous ceux qui tiennent, à l’époque, pour l’unité du genre humain - en particulier Blumenbach et Buffon35. Mais Kant s’en démarque sur un point précis : on ne saurait retrouver la couleur de la souche originelle (Stammgattung), parce que toutes les races s’en sont séparées en développant un des germes de couleur de peau. La race originelle, dans la mesure où elle se place en quelque sorte avant le développement des germes de couleur de peau, ne saurait avoir une couleur de peau assignable (Détermination, Ak.VIII, 106); et puisque les germes, une fois éveillés, se transmettent héréditairement infailliblement, alors on ne peut pas non plus, par croisement, les effacer et recréer en quelque sorte expérimentalement la race originelle. Pour Buffon, la race originelle était la race caucasienne, puisque précisément l’action du climat et de la nourriture avait créé les autres couleurs de peau. Blumenbach, on l’a vu, partageait cette conception de la race originelle dans son Manuel d’histoire naturelle de 1779, et avant cela dans sa dissertation latine sur La variété des races humaines. Mais Kant écrit : « le caractère des Blancs lui-même n’est que le développement d’une des dispositions originelles que l’on rencontre en cette souche à côté des autres dispositions [c’est-à-dire celles des autres couleurs de peau] » (ibid).

C’est pourquoi Blumenbach peut penser que les variations de couleur de peau sont continues, qu’on passe imperceptiblement de l’une à l’autre36, puisqu’elles sont dues à l’action continuée du climat sur une même souche plutôt blanche - alors que pour Kant, du fait qu’il s’agit de différences d’activations de germes, ces différences de couleur entre variétés sont discrètes. Le statut de la souche primitive chez Kant ressemble finalement à celui du contrat social dans Théorie et pratique ou la Doctrine du droit, lequel n’a jamais eu lieu empiriquement, mais est une Idée qu’il faut placer à l’origine des considérations sur l’Etat afin de décider de la légitimité ou non des lois empiriquement promulguées : elle aussi, est en quelque sorte une Idée de la raison, dont l’existence empirique n’est pas attestée, mais qu’il faut placer à l’origine des races existantes37. Enfin, l’absence de détermination empirique de la souche primitive distingue Kant de ses contemporains pour qui l’origine est toujours blanche, et si on a pu facilement pointer les préjugés racistes adhérents à ses conceptions38 et bien ancrés dans l’air du temps de l’époque, Kant élabore l’une des conceptions les moins intrinsèquement racistes à l’époque.

Par son instanciation dans cette souche primitive dotée de ce statut régulateur, le concept d’espèce humaine pourra donc signifier ce lieu au-delà de l’empirique où s’articulent histoire humaine et histoire de la liberté. Les écrits politiques (Idée d’une histoire universelle, 17**) et leur usage de l’idée de dispositions naturelles en une philosophie de l’histoire développeront ces thèmes. L’articulation de l’histoire naturelle de l’homme avec la morale fera l’objet des §§86-89 de la CFJ, avec une distinction subtile entre la fin de la nature (ce pour quoi il y a une nature), Endzweck, et la fin dernière interne à la nature, letzte Zweck.

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