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Le grand chef des Ancas


La belle Elvire s’arrêta, suffoquée.

On se souvient de cette particularité qui était alors un mystère : Mandina avait vu le ciel rouge dans la direction de l’occident. Ce n’était pas le château de Mauruse qui était la proie du feu, c’était le palais du faubourg Saint-Honoré.

– Hélas ! reprit la narratrice, je n’étais pas encore sauvée. Cet incendie, allumé par les soins de mon époux, se produisit dans un moment incommode. Entourée comme je l’étais, comment jeter l’échelle de soie qui devait conduire jusqu’à moi mes libérateurs ?

Je fus enlevée par les trois Pieuvres mâles de l’impasse Guéménée, qui me firent sortir du palais par des escaliers dérobés et des couloirs obscurs. Ces souterrains aboutissent au puits de Grenelle.

On m’emmena ensuite à travers les rues. Messa, Sali et Lina nous quittèrent pour affaires ; je ne sais ce que devint l’huissier de la place des Vosges. Rue de Sévigné, je fus prise des douleurs de l’enfantement, et vous savez le reste. Plaignez mes infortunes.

Nous renonçons à peindre la physionomie générale de l’atelier des Piqueuses de bottines réunies, à la fin de ce récit aussi long que surprenant.

Nous préférons revenir en toute hâte à la chambre voisine où le sanguinaire Boulet-Rouge se préparait à immoler le nouveau-né. Messa, Sali et Lina ignoraient la série des circonstances qui avaient amené Elvire et son fils, Virtuté, à la Maison du Repris de justice, Ils ne savaient même pas que la malheureuse jeune femme fut accouchée.

En quittant M. le duc, ils étaient allés tuer quelques malades du docteur Fandango, pour accomplir le traité qui les obligeait à fournir tous les jours soixante-treize victimes. Ce chiffre n’avait pour eux rien d’exagéré. L’habitude est une seconde nature.

S’ils avaient pu deviner qu’ils étaient là en présence de Virtuté, le petit-fils de la Condamnée, destiné, dès son entrée dans la vie, à périr dans de l’esprit de vin, ils n’auraient pas hésité, mais ils le prenaient pour un enfant du commun, fruit insignifiant d’une piqueuse de bottines et d’un prolétaire. Ils ne se pressaient point, d’autant que la frêle créature ne portait pas encore la marque particulière du docteur Fandango.

Boulet-Rouge était indécis sur la manière dont il allait l’immoler. Il avait le choix entre le poignard, le poison, ou la strangulation ; il pouvait aussi lui appliquer un masque de poix sur le visage ou lui chatouiller la plante des pieds jusqu’à extinction. Il préféra lui enfoncer une aiguille anglaise dans la tempe, parce que cela ne laisse pas de trace.

Pendant qu’il prépare, en se jouant, l’exécution de ce forfait, nous passerons de l’autre côté de la rue de Sévigné et nous introduirons le lecteur dans la retraite modeste du célèbre Silvio Pellico.

Ce respectable vieillard avait été ressuscité par le docteur Fandango au moyen d’un procédé occulte. Il avait compris que les détails de sa mort et de sa captivité compromettaient son honorabilité dans sa patrie, et il était venu s’établir à Paris.

Sa succession ayant été recueillie par ses héritiers, il vivait des bienfaits du généreux Mustapha qui l’avait adopté pour aïeul.

Sa demeure servait souvent de lieu de réunion aux loyales natures qui défendaient la cause du Fils de la Condamnée.

Ce soir, nous n’avons pu l’oublier, c’était chez lui que Mandina de Hachecor, le Rémouleur, le Joueur d’orgues et le Cocher de citadine avaient cherché un asile, après l’explosion de la machine infernale. Ils y trouvèrent le gendarme et quelques autres bons cœurs, réunis autour d’Olinda, la jeune Grecque, ancienne première confidente d’Elvire. Elle était en mal d’enfant, parce que, mariée à la même heure que sa maîtresse, elle devait accoucher à la même époque. Telles sont les lois imprescriptibles de la science.

Une scène attendrissante eut lieu dans cette étroite enceinte. Quand le vénérable Silvio Pellico vit que Mustapha était veuf d’une oreille, il se livra aux marques du plus violent désespoir.

– Personne ne sortira d’ici avant d’avoir été fouillé avec soin, s’écria-t-il en proie à une animation peu ordinaire. Il faut que l’oreille de mon jeune bienfaiteur se retrouve. Et d’abord quelque traître ne se serait-il pas glissé parmi nous ?

– Nous avons déjà échangé les signes convenus, objecta Mandina.

– Jeune insensée, répliqua Silvio Pellico, la vie a-t-elle été toujours sans reproches ? Le gendarme a-t-il à se louer de ta conduite ? Tu n’as pas la parole. Ignores-tu à quel point est aujourd’hui poussé l’art de déguisement ? Dans une assemblée secrète, il serait bon maintenant de varier toutes les dix minutes les signes et les mots d’ordre. Une pieuvre mâle, un chacal, un mohican, un habit noir, une casquette verte, peut prendre à chaque instant la taille et le visage de l’un de nous. Penses-tu ce qui arriverait, si les Fléaux des diverses impasses parvenaient à pénétrer nos secrets !

Tout en parlant, il lavait avec son mouchoir imbibé d’un précieux vulnéraire, la place où était autrefois l’oreille droite du loyal Mustapha.

Chacun respectait sa douleur. Il reprit :

– L’homme a besoin de deux oreilles. Une seule oreille est contraire aux lois de la symétrie. Mustapha, ou plutôt Faustin d’Apreval ! car après un pareil malheur, je ne saurais plus dissimuler ton antique et illustre origine, quelle figure vas-tu faire auprès de la princesse ton amante ?

Les assistants écoutaient stupéfaits.

Le gendarme fit un pas en avant.

– Si vous êtes véritablement Faustin d’Apreval, dit-il, ma mission est accomplie !

– La mienne aussi ! s’écria le Rémouleur qui ôta sa perruque rousse et laissa voir des cheveux châtains de la nuance la plus chatoyante.

L’ecclésiastique Éthiopien demanda un couteau.

Ayant fendu sa soutane, il en retira un bras d’abord, puis une jambe, tous deux bien conformés, puis, il enleva un appareil ingénieux qui recouvrait un de ses yeux, puis enfin, dépouillant une peau factice dans laquelle il vivait depuis longtemps, il apparut blanc et propre à tous les regards.

– Amoroso ! murmura Mandina prête à se trouver mal.

Le Joueur d’orgues, sans y songer, exécutait sur son instrument un des morceaux les plus émouvants de la Marseillaise.

Silvio Pellico avait tout compris.

Il étendit ses mains tremblantes et dit :

– Je puis mourir à nouveau, puisque j’ai vu réunis encore une fois les cinq enfants de l’odalisque !

– Les six ! soupira Olinda qui avait achevé dans un coin le travail de sa délivrance et qui bondit au milieu du cercle avec un bel enfant dans ses bras.

Cela mit un froid.

Silvio Pellico prononça les paroles suivantes à voix basse :

– Si Olinda est la fille de Princessina, l’odalisque Maugrabine, elle a épousé son frère ; ce n’est pas convenable.

– Parle ! ô mon époux, s’écria la jeune Grecque avec un sourire angélique. Hâte-toi de dissiper leurs soupçons.

Le Rémouleur fit un geste pour réclamer le silence.

– Grâce au souverain arbitre de l’univers, dit-il, nous avons évité ce piège. La nuit des noces, et au moment même où j’entrais dans la couche nuptiale, ma sœur reconnut à mon cou le portrait du grand chef des Ancas qui me fut légué par notre mère. Elle poussa un cri et se rhabilla...

– Mais l’enfant !... interrompit Silvio non sans défiance.

– Votre âge avancé ne vous donne pas le droit de me couper la parole, répliqua le Rémouleur. J’allais expliquer l’enfant. Ma sœur s’agenouilla près de moi et m’avoua que, la veille, elle avait cédé à l’amour d’un inconnu, qui devait la conduire à l’autel le lendemain. Comme ce lâche imposteur manquait à ses serments, Olinda...

Il fut interrompu par plusieurs coups vigoureux frappés à la porte.

– Qui vive ? demanda aussitôt Silvio Pellico.

– C’est moi ! répondit une voix qui fit tressaillir la jeune Grecque.

– Cet organe... commença-t-elle.

– Moi, poursuivit la voix, Frigolin de Torboy, qui, empêché il y a neuf mois par une circonstance imprévue, n’ai pu venir au rendez-vous.

– C’est lui, s’écria Olinda, c’est le père de Zélida !

Elle pressait l’enfant contre son cœur.

Silvio Pellico fit remettre les divers déguisements, car il n’oubliait jamais les conseils de la prudence, et l’on ouvrit la porte au véritable époux d’Olinda, qui reconnut son petit, séance tenante.

Il portait le costume des droits réunis, mais c’était un mensonge. Ses parents étaient propriétaires et référendaires à la Cour des comptes.

Silvio Pellico réfléchissait.

– Ôtez de nouveau vos déguisements ! ordonna-t-il.

Et quand on lui eut obéi :

– Nous devons redoubler de précautions, parce que j’ai une importante ouverture à vous faire.

– Pour ne point blesser la pudeur, continua-t-il au bout d’un instant, messieurs, vous tournerez le dos aux dames ; mesdames, vous regarderez du côté où ne sont point les hommes, puis vous vous déshabillerez complètement afin de me laisser constater si vous portez tous le cachet particulier du Fils de la Condamnée. J’ai été cruellement trompé en ma vie. Je tiens à n’être plus victime d’aucune erreur. Mon grand âge m’autorise à faire cette constatation, sans offenser l’un ni l’autre sexe.

On lui obéit encore, mais en murmurant.

Aussitôt qu’il eut vu et contrôlé tous les cachets, il ouvrit ses bras et dit avec une émotion qui allait jusqu’au transport :

– Dans mes bras ! sur mon cœur ! tous ! tous ! Puisqu’il ne reste plus aucune énigme à deviner, je vais vous faire une dernière surprise, ô mes enfants ! reconnaissez l’auteur de vos jours. Je suis le grand chef des Ancas ! je suis le veuf de Princessina, l’odalisque Maugrabine !

Il est plus facile de se représenter l’effet de cette péripétie que de l’exprimer par des paroles.

– Ô mes enfants, se reprit tout à coup le vieillard, que la vieillesse vous rend donc léger et abominablement inconséquent. L’état de nudité dans lequel je viens de vous mettre en est une preuve évidente. Baissez les yeux, mes filles, et ne regardez pas ainsi vos frères ! Mes fils, baissez les yeux et gardez-vous de détailler ainsi vos sœurs ! Vite, reprenez vos vêtements.

Pendant qu’elles se rhabillaient, le vénérable ancêtre leur expliqua que, craignant les cancans, il s’était réfugié au Chili, que les Araucaniens l’avaient choisi pour leur roi, etc., etc.

Mais nul n’est parfait, au milieu de l’allégresse générale, ce vieillard entêté reprit son idée fixe.

– Tout cela n’empêche pas, s’écria-t-il, que le généreux Mustapha n’a plus qu’une oreille. Maintenant qu’il est mon fils aîné, je tiens de plus en plus à ne pas le laisser dans cet état.

– J’ai sur moi une colle spéciale, dit le nouvel époux d’Olinda, j’en donnerais volontiers un morceau pour être agréable à mon beau-frère. Si on pouvait savoir où est l’oreille...

Il n’eut pas le temps d’achever. Silvio, leste pour son âge, s’était élancé vers son armoire qui s’ouvrait, bien entendu, à l’aide d’un bouton caché dans le mur. Il en retira une longue-vue, sur l’enveloppe de laquelle les initiales J. F. G. L. P. indiquaient qu’elle avait appartenue au malheureux navigateur Jean François Galoup de la Pérouse, commandant l’Astrolabe et la Boussole, mort en 1785, aux îles Vanikoro.

L’ayant développée à son point, il se mit à la fenêtre et examina le pavé de la rue de Sévigné, pour voir s’il n’y découvrirait point l’oreille de Mustapha.

C’était juste au moment où Messa, Sali et Lina entraient dans la chambre au berceau, chez les Piqueuses de bottines réunies.

Nous avons noté comme quoi Tancrède, dit Chauve-Sourire, prisonnier chez Mandina à l’étage au-dessus, banda son arc et décocha une flèche à l’adresse de Silvio Pellico.

Cette flèche ayant traversé les airs atteignit le vieillard à la tête et lui coupa net l’oreille droite.

Loin de se lamenter, il poussa un grand cri de joie et revint vers sa famille en tenant son oreille à la main.

– Jeune étranger, dit-il à Frigolin de Torboy, ô mon gendre, préparez votre colle et que cette oreille appartienne désormais au noble Mustapha, pour prix de ses bienfaits.

Celui-ci voulut refuser, mais Silvio poursuivit :

– Ma carrière est fort avancée. Peu importe que je la termine avec une seule oreille puisque j’ai renoncé à l’amour depuis que Princessina n’est plus. Accepte cette oreille, mon fils, c’est celle d’un vieillard, elle écoutera les conseils de la prudence. En outre, tu n’auras plus besoin désormais de faire à tout bout de champ des signes pour te faire reconnaître. Il nous suffira de relever les belles boucles de tes cheveux et de voir mon ancienne oreille, pour constater ta présence à l’instant même.

Mustapha consentit enfin. Comme le nouvel époux d’Olinda achevait l’opération du collage, les regards de Mustapha se portèrent par hasard vers les fenêtres de l’atelier qui faisait face.

– Avez-vous du vieux linge ! s’écria-t-il d’une voix de tonnerre.

On ne le comprit point d’abord.

– Avez-vous du vieux linge ? répéta-t-il en proie à une exaltation croissante, du papier, de la laine à matelas, des chiffons, n’importe quoi ?...

Chacun le crut fou, mais sans s’arrêter à combattre cette erreur, il déchira les rideaux du lit et s’en fit une sorte de turban fort épais.

Puis, reculant de plusieurs pas pour prendre son élan, il dit d’une voix tonnante :

– Il faut sauver madame Fandango, ou mourir !

En même temps, il sauta par la fenêtre.

La famille de Silvio Pellico, que nous appellerons maintenant Grand chef des Ancas, le vit traverser l’espace. Sa tête alla frapper la fenêtre de la croisée des Piqueuses de bottines et l’enfonça.

C’était pour éviter le choc, inséparable d’une pareille entreprise, qu’il avait demandé du vieux linge.

X



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