Du même auteur, à la Bibliothèque








télécharger 316.34 Kb.
titreDu même auteur, à la Bibliothèque
page5/15
date de publication20.01.2018
taille316.34 Kb.
typeDocumentos
c.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   15

Les Piqueuses de bottines réunies


Par un contraste habilement ménagé, après tant de sang, tant de larmes, et pendant que Boulet-Rouge va assassiner l’enfant, le lecteur se reposera avec délices en un tableau plein de fraîcheur.

Vingt-cinq piqueuses de bottines, la plupart jeunes, alertes, rieuses et débauchées, étaient réunies autour d’une table malpropre dans une chambre de derrière qui faisait suite à celle où les trois Pieuvres mâles de l’impasse Guéménée venaient de s’introduire par escalade et effraction, à celle hélas ! où se trouvait le berceau.

Elles travaillaient en babillant et en chantant, les brunes, les blondes, les châtaines, les rousses aussi ; elles travaillaient très bien, très vite et de très bon cœur. On ne travaille ainsi qu’à Paris, où la rage du plaisir donne la rage de la besogne.

Il y en avait beaucoup de jolies et beaucoup de laides, mais les laides avaient ce je ne sais quoi de canaille et de vif, qu’on nomme du chien, qui les faisait presque jolies. C’étaient pour la plupart des minois chiffonnés qui n’eussent point supporté l’analyse des nez retroussés, des fronts bombés, des grandes bouches souvent, montrant des poignées de perles.

Leurs toilettes étaient comme leurs visages, sujettes à caution, mais avenantes et hardies. On n’eut pas vendu le tout pour cinq cents francs peut-être. Hors de Paris, vous n’en auriez pas eu moitié pour un prix fou.

Les noms étaient caractéristiques : les petits noms. Les noms de l’atelier ressemblent un peu à ceux du théâtre : ce ne sont pas les noms de familles.

Peu de Marie, point de Françoise, ni de Madeleine, ni de Jeanne.

Des Anaïs en quantité, des Régine, des Amanda, des Athénaïs, quelques Léocadie, des Irma et des Zuléma.

Elles ont grand honte quand elles s’appellent tout uniment Joséphine.

C’est le contraire ailleurs. Nous avons connu une femme de qualité, morte avant l’âge du chagrin qu’elle avait de s’appeler Léopoldine.

Les noms simples, les noms communs prouvent généralement la race. Où diable voulez-vous que Chiquita soit née !

Il y avait là, onze Anaïs, sur vingt-cinq, et l’on était obligé de les distinguer, par des surnoms : Chiffette, Cocarde, Colibri, Œillet d’Inde, Chou-Fleur, Lampion, etc. ; il y avait sept Amanda, quatre Reine et trois Irma.

Leurs plaisanteries, qui les faisaient rire de si bon cœur, n’étaient pas très variées ; on entendait çà et là :

– Fallait pas qu’y aille !

– Des navets !

– Et ta sœur ?

– Ma sœur ? est à bord d’une chaloupe à vapeur ! avec le chauffeur ! qu’est son abuseur !

– C’est rigolo !

Et autres.

C’est suffisant à les tenir en joie.

Aujourd’hui, la réunion avait un caractère particulier pour un double motif : d’abord on avait entendu l’explosion de la voiture inodore. Anaïs Cocarde, dépêchée en bas, pour savoir ce que c’était, était revenue toute pâle, disant qu’elle n’avait jamais rien vu de si horrible dans le Petit Journal. Tout le monde avait voulu se précipiter dans les escaliers, mais Anaïs Chou-Fleur, la gérante, retenant, d’une poigne vigoureuse, Anaïs Chiffette, Anaïs Œillet d’Inde et Anaïs Lampion, avait déclaré qu’avant tout la veille devait être finie.

On obéit bien autrement à une gérante d’association libre, qu’à la «demoiselle » d’une maison ordinaire.

Le second motif était plus intéressant.

Il y avait au centre de la table, une jeune fille qui ne travaillait pas. Celle-là était très belle, mais si pâle qu’elle vous eut fait pitié. Sa toilette avait une simplicité aristocratique et quelque chose en elle rappelait les ingénues de familles princières, persécutées par l’infortune au théâtre de l’Ambigu-Comique.

Nous sommes forcés de remonter au commencement de cette soirée pour expliquer la présence d’Elvire, la jeune marquise fugitive, à la table des Piqueuses de bottines réunies.

Vers sept heures et demie, longtemps par conséquent avant la catastrophe imprévue qui devait plonger soixante-treize familles dans le deuil, la gérante de l’atelier était sortie pour acheter du thé, du sucre et du rhum ; l’habitude étant de s’accorder cette douceur quand la veillée se prolongeait jusqu’à minuit et au-delà.

En allant chez l’épicier, la gérante n’avait rien vu d’extraordinaire, sinon une jeune fille donnant le bras à un vieillard de cent et quelques années qui avait une figure de hibou.

Quant elle revint la jeune fille et le vieillard avaient disparu.

Mais comme elle traversait l’allée sombre de la Maison du Repris de justice, elle entendit dans la nuit des gémissements inarticulés.

Avec son thé, son sucre, son rhum, elle rapportait une boîte de ces allumettes bougies dont il serait superflu de faire l’éloge, tant elles ont déjà rendu de services à l’humanité.

Elle eut l’idée candide d’en allumer une et vit alors un spectacle attachant.

La jeune fille et le vieillard de cent et quelques années étaient sous ses yeux.

La jeune fille, étendue sur les dalles de l’allée, venait de mettre au jour de la nuit, au milieu des souffrances les plus atroces, un enfant du sexe masculin, très bien conformé et très viable.

Le vieillard, dont la figure de hibou exprimait une cruauté incalculable, essayait d’une main d’étrangler l’enfant nouveau-né, et de l’autre, de poignarder la jeune fille avec un crick malais d’un travail curieux et manifestement empoisonné.

Une seconde encore, et c’en était fait des deux infortunées créatures.

Anaïs le comprit ; ce n’était qu’une faible femme, douée d’une éducation médiocre et de mœurs relâchées, mais elle avait de l’initiative. Son cœur généreux bondit dans sa poitrine. D’une main elle alluma d’un seul coup toutes ses bougies, de l’autre, elle tint en l’air ce feu d’artifice peu dangereux, mais éblouissant.

Le vieillard, épouvanté, laissa échapper un geste de désappointement et se glissa en rampant vers la rue.

Anaïs le poursuivit pour lui demander son nom et son adresse. Elle ne le vit pas sur le trottoir, mais une voix qui n’avait rien d’humain bourdonna à son oreille :

– Femme imprudente, crains la vengeance du bisaïeul !

– Des nèfles ! répondit-elle dans la gaieté de sa vaillance populaire.

Puis elle revint dans le fond de l’allée, mit l’enfant nouveau-né dans la poche de son tablier et aida la jeune accouchée à monter les deux étages qui conduisaient à l’atelier. Quoique privée de sentiment, l’inconnue avait encore l’usage de ses jambes.

On doit juger de l’étonnement des Léocadie et des Amanda, quand la gérante, ouvrant la porte de l’atelier, fit entrer la jeune mère et tira l’enfant caché dans son sein.

C’était lui qui dormait dans le berceau de la chambre au balcon ; c’était lui que menaçaient les détestables passions de Boulet-Rouge.

S’il avait su...

La gérante dit :

– Mes petits amours, il ne faut pas que ça vous empêche de travailler. Je vais installer la jeune étrangère dans un bon fauteuil et elle va nous raconter ses aventures pour passer le temps agréablement.

– Femme généreuse, murmura la jeune fille d’une voix altérée, quand je devrais vivre cent et quelques années, comme mon trop cruel bisaïeul, je n’oublierai jamais vos bienfaits... donnez-moi, je vous prie, un bouillon...

– Je n’ai que du rhum, interrompit Anaïs.

– Ça me suffira !

Elle but un verre de rhum et parut soulagée par ce cordial.

– Bonté divine, murmura-t-elle ensuite, en versant des larmes abondantes, dans quel abîme une liaison innocence, mais qui a des suites, peut précipiter une jeune personne !

Toutes les Anaïs grillaient de savoir ; les Irma en étaient malades.

L’étrangère s’assit et poussa un soupir de soulagement.

– Femme du commun vraiment magnanime, reprit-elle, je vous dois un aveu complet. Racontez un peu à ces demoiselles ce qui s’est passé dans l’allée sombre, cela me donnera le temps de reprendre haleine. Quand vous aurez fini, je prendrai la parole, et vous connaîtrez toute l’étendue de mon malheur.

Elle arrêta la gérante au moment où celle-ci ouvrait la bouche, pour dire encore avec une dignité pleine de réserve :

– Épargnez autant que possible, dans votre récit, le noble criminel dont vous avez prévenu le dessein pervers. Outre qu’il est respectable par son âge, je lui dois tendresse et obéissance. Il est le père du père de mon père.

– Voilà comme elles sont dans la haute, s’écria Chou-Fleur avec admiration. C’est bête ! Moi, ni une ni deux, j’aurais étranglé le vieux polisson.

Puis employant le langage pittoresque et imagé de la basse classe, elle fit le récit succinct, mais complet du drame de l’allée.

Elle eut un vrai succès et la curiosité ne connut plus de bornes dans l’atelier des Piqueuses de bottines réunies.

Quoique faible encore, n’étant accouchée que depuis un quart d’heure, l’étrangère commença aussitôt :

– La fortune et la naissance ne donnent pas le bonheur, j’en suis un fatal exemple.

Je reçus le jour loin de Paris, au delà de la porte jaune, entre la ville de St-Cloud et le village de Garches, département de Seine-et-Oise, dans un antique et noble château connu sous le nom de Mauruse.

Loin de moi, la pensée de faire envie à votre pénurie, en vous détaillant le luxe qui entoura mon berceau. Mon père, fils aîné du marquis de Rudelame, qui lui-même était le fils aîné du duc portant le même illustre nom, avait épousé Fanchon de la Roque-Aigurande, descendante et unique héritière des captals de Buch, cadets de la maison de Foix. À l’âge de dix ans, j’avais une poupée qui coûtait 185 louis de 24 francs et ma nourrice portait des boucles de rubis à ses jarretières.

Passons... Je l’ai bien payé plus tard !

Le château de Mauruse est une antique demeure perchée au sommet d’une montagne et entourée de précipices sans fond qui rejoignent les fameux étangs de Ville-d’Avray par des percées souterraines. Il fut bâti par Anguerrand de Carthagène qui tua en combat singulier le bailli de Chavanette, derrière Bicêtre, sous Henri II.

Passons... Si je vous disais les diverses illustrations de ma famille, ça vous humilierait et nous n’en finirions plus.

À l’époque de la révolte des peuples, en 1789, mon bisaïeul était déjà un homme de trente et quelques années, bien vu en cour, heureux près des dames, beau joueur et tout à fait bon enfant.

La révolution le surprit à l’improviste. Quand on vint pour piller son château de Mauruse, il était à Sèvres pour acheter du tabac. Il n’eut pas le temps de rassembler ses trésors qui furent dilapidés par la multitude. Obligé de partir pour l’émigration avec sa femme et son fils (le père de mon père), il ne possédait que son argent de poche et les boutons de son habit qui étaient en perles fines, heureusement.

Il arriva ainsi à Londres, capitale de l’Angleterre. Son argent de poche, ajouté au prix de ses boutons, lui compléta une somme de 250 guinées, ou si vous le préférez 8750 francs. Ça vous semble encore un joli denier, mais ma bisaïeule dépensait 50 louis par jour. Le duc de Rudelame-Carthagène l’adorait.

Ce fut pour satisfaire à ses fantaisies qu’il contracta plusieurs mauvaises habitudes dont sa famille devait être plus tard la victime. Il se fit usurier d’abord, puis, les produits de cette industrie ne suffisant pas aux prodigalités de sa femme, il apprit à tromper au jeu, dans les bonnes sociétés. Un jour enfin, emporté par l’envie de faire plaisir à son épouse, il se mit à travailler sérieusement, passa ses examens avec succès, et fut reçu membre de cette importante compagnie : La Grande Famille des voleurs à Londres.

Il était là sur une pente glissante, il glissa. Toujours pour procurer à sa compagne idolâtrée des bijoux précieux, des cachemires et des liqueurs fortes, car la duchesse avait contracté un culte tout particulier pour la sobriété anglaise, il fabriqua des poisons, inventa une nouvelle espèce de poignards, destinés à ne pas laisser de traces et se comporta en un mot comme un homme indigne de l’estime générale.

Je suis suspecte de partialité, puisqu’il est mon ancêtre, mais la vérité me force à déclarer qu’il garda toujours une certaine tenue au sein de ses dérèglements. Il ne vola jamais qu’en gros et il faisait exécuter ses meurtres par des employés.

Mais, au moins, la personne en faveur de laquelle il se compromettait ainsi était-elle digne de tant d’amour ? Ne l’espérez pas ! Madame la duchesse avait de l’éducation ; à part cela, c’était une coquine. Outre son goût pour la boisson, elle allait avec les Écossais.

Vous entendîtes parler sans doute de Marie Stuart. Si l’Écosse est l’amie de la France, ce n’est pas une raison. M. le duc ayant appris que la compagne de sa vie prodiguait l’argent gagné avec tant de peine, à des jeunes gens à la mode, à des musiciens, à son valet de pied, à trois avocats et même à des militaires, résolut de se venger. Il acheta l’Affaire Clémenceau1 et une barre de fer toute neuve qu’il mit rougir à un feu très ardent pendant quarante-huit heures, après quoi, il l’imbiba, toute chaude, de nicotine, de phénol Bobœuf et d’acqua Taffana, mélangés avec de l’assa fœtida et une composition dont notre famille garde précieusement le secret. Elle n’est pas dans le commerce.

Ayant pris ainsi ses mesures, il rentra un soir à son domicile plus tôt que de coutume. Il apportait avec lui une corbeille remplie de vins fins, de liqueurs fabriquées dans divers monastères, de viandes froides, de saucisses et de petits gâteaux.

J’ai dit qu’il était bel homme. Ma bisaïeule, portée sur sa bouche, ne demanda pas mieux que de souper avec lui.

Il fit dresser la table dans une certaine chambre de son hôtel qui n’avait ni porte ni fenêtre. On n’eut trouvé nul part un lieu plus favorable à ses farouches desseins.

Madame la duchesse, sans défiance et remplie d’appétit, le suivit dans cette dangereuse retraite. Le souper commença à huit heures dix minutes. À dix heures on renvoya les domestiques. Au coup de minuit, alors que la coupable et infortunée femme était ivre d’amour et d’anisette, mon bisaïeul prit, au lieu d’un simple couteau à papier, la barre de fer rouge qu’il avait caché sous sa chemise et la lui passa quatorze fois au travers du corps, non sans prononcer des paroles d’amère et vindicative raillerie.

Jusqu’au treizième coup, la malheureuse cria et appela ses militaires.

Il ne me faut pas d’autres preuves pour affirmer qu’elle avait la vie dure. Néanmoins, le duc de Rudelame-Carthagène dut croire qu’il en était débarrassé pour jamais. La suite de cette anecdote montrera si c’était là une chimère...

Ici, Elvire fut prise d’une convulsion, occasionnée par son état.

Les piqueuses de bottines réunies se précipitèrent à son secours.

C’était l’heure où la voiture de vidange, inodore arrivait dans la rue. Rien n’annonçait encore une sanglante catastrophe. Les oiseaux dormaient dans les gouttières, la brise faisait tourner les girouettes au sommet des monuments, et les vieux messieurs, sur les trottoirs, suivaient les petites ouvrières.

V



1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   15

similaire:

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDu même auteur, à la Bibliothèque

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDu même auteur, à la Bibliothèque
Le facteur vient de passer, dit-il, et IL m’a remis une lettre de Cambournac. Nous partirons demain

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDu même auteur

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDe la même auteure, à la Bibliothèque

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDu même auteur, publiés aux Éditions T. G

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDu même auteur, publiés aux Éditions T. G

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDans un magasin de vêtements haut de gamme, j’ai trouvé trois pulls...

Du même auteur, à la Bibliothèque iconUn très long temps, l’idée ne pouvait même venir de l’homme qu’il...
«Beau bilan ! bougonnerait l’auteur de l’Economie royale avant de se recoucher, déçu, dans sa tombe. Et que faites-vous pour éviter...

Du même auteur, à la Bibliothèque iconDu même auteur : joie, éd. Le Temps des Cerises, Paris, 1997
«Paris—is—really—great !», semblables non seulement en apparence, mais aussi dans leur voix et leur façon de parler, à tel point...

Du même auteur, à la Bibliothèque iconRoyaume du Maroc
«Terra Madre 2012» se déroulera en même temps que le «Salon international du goût». Pour la première fois, ces deux rendez-vous dédiés...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
c.21-bal.com