Littérature québécoise








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Elles, le peuvent


La survivance française en Amérique, c’est un frêle voilier battu par les lames, tantôt hautes, tantôt courtes, mais constantes, de l’anglicisation. Le navire a son livre du bord, l’Action française, où sont inscrites sous la rubrique « À travers la vie courante » les péripéties de la traversée qui n’achève jamais. Parfois se produisent des périodes d’accalmie, parfois, un souffle d’espoir emplit les voiles ; parfois, c’est le vent contraire du découragement qui les cargue.

Tout au long de la dernière chronique passe ce souffle mauvais. De lâcheurs, il n’y en a pas à l’Action française ; ce serait erreur de croire que Pierre Homier, rédacteur de cette rubrique s’abandonne à un stérile pessimisme mais une série de faits lui a fait constater que la barque navigue bien lentement, qu’elle louvoie à peine à certains égards.

Dans un congrès d’ouvriers, on a désigné les noms de divers métiers en anglais parce qu’on ne connaît pas les équivalents français ; un marchand anglais consent à donner des factures en français à un client qui les lui a demandées mais s’excuse de ne pouvoir indiquer les noms d’outils en français parce que ses commis français ne connaissent pas la traduction et qu’il est au reste d’usage de les désigner en anglais chez les Canadiens français. Enfin, semble dire le bon capitaine Homier, à quoi sert de sauver la coque du navire si l’équipage s’est laissé angliciser ? Mais c’est un fugitif geste de lassitude, car, tout aussitôt il commande la manœuvre qui doit éviter l’écueil.

* * *

Dieu me garde de la présomption de vouloir ajouter quelque chose à la sagesse des conseils des spécialistes de la résistance ! mais n’est-il pas possible d’enseigner le vocabulaire à d’autres qu’aux ouvriers d’aujourd’hui, enracinés dans l’habitude et qui ne se corrigeront pas.

Pourquoi n’essaierait-on pas auprès des jeunes enfants ? On l’a dit, à cet âge la mémoire enregistre toutes les impressions comme une cire malléable, mais elle les garde aussi fidèlement que l’airain. J’en prends à témoin les expressions de tendresse, les chansons mêmes endormies depuis vingt et trente ans peut-être dans un coin obscur de la mémoire et qui vous sourdent aux lèvres devant un petit enfant. Ce sont les mots et les chansons qu’on entendit quand on avait son âge. On n’y avait peut-être pas pensé depuis ; et les voilà qui reviennent prises dans la poussière de tant de charmants souvenirs. Ce que la mère a dit et a voulu que son enfant retienne, il l’a retenu ; car très tard l’enfant garde quelque chose de cette intimité avec sa mère qui a suspendu sa vie à sa vie, qui a soumis aveuglement tout son être à sa volonté.

La langue que nos enfants parleront, sera celle que leurs mères leurs auront parlée. Dans leurs rêves, elles les ont voulus, savants et beaux ; elles peuvent leur donner la plus belle richesse immatérielle qui sait dans l’ordre intellectuelle, la possession dans toute sa beauté, dans toutes ses nuances chatoyantes de la langue française.

Pour cela, il suffit qu’elles l’apprennent. Le veulent-elles ?

L’affiche tutélaire


« On ne coiffe que les enfants accompagnés

de leurs parents »

Si vous n’avez jamais vu cette affiche c’est que vous ne fréquentez pas chez Chapedelin. Elle s’étale, en belles lettres rondes bordées de rose, qu’on dirait écrites avec du ruban ; en lettres comme seules peuvent encore en faire quelques nonnes appliquées au fond d’un couvent. C’est en effet, une religieuse qui, poussée par les scrupules d’une conscience délicate a tracé cette affiche pour Chapedelin.

Et surtout si vous devez un jour conduire votre fils chez Chapedelin qui taille suivant toutes les coupes, les plus savantes, comme les plus vulgaires, tenez compte de son inexorable avis et soyez le témoin humble et pestant des pleutres hurlements de votre progéniture quand l’x grand ouvert des ciseaux menacera ses oreilles. Cet avis a son secret, Chapedelin son mystère. Je m’en vais vous les narrer tels que je les tiens d’un rare initié.

Il y avait donc une fois dans un certain « jardin de l’enfance » un petit blondin de six ans qui s’appelait Jean. Il était intelligent et docile, deux qualités qui se marient assez rarement chez les enfants. Cette heureuse rencontre et sa frimousse agréable suffirent à convaincre la directrice de l’école qu’il tiendrait excellemment le rôle de dominicain dans la pièce qu’on devait jouer à la fin de l’année.

Je vous ai dit que Jean était intelligent et docile. Ce fut donc peu de chose que de le prendre de jouer son rôle jusqu’au bout. Il fut convenu que la veille de la séance, il serait monastiquement tonsuré par Chapedelin, qui servait le clergé de la paroisse depuis vingt ans. Il en serait quitte pour garder la maison ou son chapeau pendant 24 heures, après quoi la tondeuse ferait disparaître la couronne capillaire et lisserait le crâne de Jean comme un œuf.

Le matin dit, la bonne directrice téléphona :

– M. Chapedelin, il est dix heures. Dans un moment « mon acteur » sera chez vous. Je lui ai promis que vous feriez diligence pour éviter qu’il soit remarqué.

– Très bien, ma Sœur ; je l’attends.

Chapedelin venait à peine d’accrocher le récepteur qu’un enfant aux yeux d’anthracite, à la chevelure crépue et nouée entrait dans l’établissement et se hissait sur l’un des fauteuils à bascule.

Chapedelin vous empoigne sa tondeuse qui mord à belles dents dans la toison. En un tour de main il vous avait fait de son client un novice accompli. Celui-ci paraissait de plus en plus timide à mesure que la tonte avançait, et ne soufflait pas mot. L’opération terminée, débarrassé de la lavette, il tendit à Chapedelin 15 sous enveloppés dans un papier, mais sur geste négatif du barbier, il les réintégra vivement dans son gousset. Cinq minutes passèrent dans un silence qui n’était rompu que par le cri-cri des rasoirs attaquant la barbe de deux clients affalés. Soudain Chapedelin perçoit des exclamations exhalées d’un gosier qui n’avait rien de canadien, un gosier gras, un gosier sentant l’ail si l’on peut dire. Il se retourne pour voir une matrone juive qui pousse devant lui, horrifiée, un dominicain en culottes.

Chapedelin se gratte la tête vivement, comme il fait quand il est très embarrassé.

......................................

C’est depuis le lendemain que règne, au-dessus de la théorie des fioles parfumées, en plein milieu du grand miroir biseauté, l’avis que je vous ai transcris plus haut.

La bulle


L’enfant plonge sa pipette de terre cuite dans le bol rempli de savonnage. Un instant, le liquide gris-bleu bouillonne bruyamment, se couvre, à la surface, de bouffissures aux teintes satinées comme des perles.

Il en cueille une dextrement, l’absorbe dans le fourneau de sa pipe, puis, pendant que ses joues s’arrondissent graduellement, il souffle, souffle encore jusqu’à ce qu’une bulle fleurisse soudain, irréelle et superbe. Le bambin cesse de souffler ; avec des gestes précieux, il élève à la hauteur de ses yeux la grosse boule qui oscille avec des mouvements élastiques, et comme à regret, mollement, il en détache sa pipe. Le ballon savonneux, diapré comme un corps de libellule, se déformant sur les ondes invisibles de l’air, s’en va d’une course irrégulière et gracieuse. Un instant, il se pose au bord d’un meuble, s’écrasant à la base, prêt à crever. Non. Un souffle, qui l’irise de mille couleurs nouvelles, a passé. La bulle a frémi. Sur cette aile imprévue que l’ambiance lui donne, elle a repris sa course capricieuse, elle a retrouvé sa rotondité. Elle va encore une minute, suivie par les yeux de l’enfant, où se reflète une craintive admiration. Soudain, la bulle se heurte à l’arête vive d’un meuble, crève...

Le rameur


Par ces jours de pluie abondante, le fleuve se transforme. Il déborde de son lit, gagne des terres sèches jusque-là et dont les hautes herbes brûlées font d’étranges plantes aquatiques. Pendant des heures entières, une buée floue et à peine transparente le recouvre, derrière laquelle s’abolit l’autre rive. On dirait une mer sans bornes fermée par l’horizon gris, sans les bruits de l’autre côté qui parviennent plus distincts et plus nets que jamais à l’oreille : les gouttelettes infinitésimales du brouillard soutiennent leurs ondes sonores et les transmettent intactes.

J’étais là l’autre jour où le rare soleil d’automne perçait timidement l’ouate des nuages. Les classes étaient fermées pour je ne sais quelle fête et les petits villageois s’amusaient sur la berge à lancer des pierres plates qui glissaient sur l’eau épaisse et paisible comme de l’huile jusqu’à ce qu’au loin, après une glissade finale, elles disparussent. Si, par hasard, une de ces pierres, accomplissait un plus long trajet défiant les lois de la pesanteur, les enfants saluaient par des cris de joie l’exploit de leur camarade.

L’un d’eux, le plus grand, le plus fort et, sans doute, le plus audacieux, se lassa tôt de ce manège et je le vis se diriger vers un endroit où deux barques appuyaient sur le sable fin du rivage leurs nez plats. Il en poussa une dans l’eau, avec effort, puis l’autre. Et tout de suite son manège m’intéressa. Que peut-il bien vouloir faire, si petit, avec deux bateaux ? Je ne tardai pas à être renseigné. Se penchant sur l’un d’eux, il retira de sous les bancs un long aviron, sauta dans l’embarcation, s’arc-bouta, un moment, puis, quand il se trouva éloigné de quelques pieds du rivage, il attira vers lui la seconde chaloupe. Celle-ci heurta son embarcation si fort que le godilleur oscilla et faillit choir ; mais il reprit son équilibre, et, se servant de son aviron comme d’une gaffe, il attira le long de la sienne l’autre chaloupe. Quand les deux se trouvèrent à peu près parallèles, prudemment, si on peut faire prudemment des choses imprudentes, il se hissa sur le banc de son embarcation, puis posa son pied sur le banc de l’autre. Il avait ainsi un pied dans chaque bateau. Il enfonça son aviron sous l’eau, et avant de se donner un élan, il s’écria triomphant pour attirer l’attention de ses camarades qui ne s’étaient pas occupés de lui : « Ti-Toine a pas besoin de glace pour aller en skis ! ».

Aussitôt, du groupe de petits joueurs ne s’échappa qu’une seule exclamation : « Tention, Ti-Toine, tu vas tomber, tu vas te neyer. »

Mais Ti-Toine avait déjà pris son élan. Les deux chaloupes se heurtent l’une contre l’autre puis se séparent violemment. Il se sert de ses jambes comme de pinces pour les retenir ensemble mais elles sont de bois franc et lourdes à manier. Il s’arc-boute tant qu’il peut dans un magnifique effort, mais le moment vient où il doit lâcher une chaloupe, sans doute pour remettre les deux pieds dans la même. Il ne le peut et perdant l’équilibre, il choit au beau milieu de la vase du rivage.

Cette scène m’amusa, et je songeai qu’il est toujours imprudent d’avoir un pied dans chaque bateau. Mais que d’hommes faits ne sont pas, au moral, plus sages que Ti-Toine ! Ils veulent défier les lois de l’équilibre. Patatras ! ils feront comme lui. Tandis que s’ils lâchaient l’une des deux barques et se penchaient résolument sur les avirons, quels merveilleux rameurs ils feraient !

« Firpapa »


Bébé ne voit pas souvent les étoiles. Quand elles paraissent, le bonhomme au sable a d’ordinaire fait sa tournée somnifère et embrouillé la vue de tous les bambins.

L’autre soir, en faveur du beau temps exceptionnel et de la chaleur excessive, les austères règlements maternels avaient été fléchis, et les deux ans de bébé vécurent pendant quelques moments dans un émerveillement continuel à mesure qu’il voyait éclore au ciel un nouvel astre. À chaque ponction de la voûte d’azur, c’étaient des cris d’étonnement : « Encore une ; y en a beaucoup des étoiles, hein maman ? »

Dans la rue scintillaient presque aussi nombreuses les étoiles de la M. L. H. and P., bien plus grosses et bien plus brillantes que les autres ; mais les enfants dans l’innocence de leur âme sont si près de Dieu qu’ils comprennent que les merveilles de la création dépassent de beaucoup en beauté et en intérêt les inventions modernes. Et bébé n’avait d’yeux que pour la voûte céleste.

On lui expliquait qu’il y en avait là-bas qui sur l’azur formaient de curieuses broderies, des chiffres cryptiques où les mages prétendaient lire des signes ; et on les lui expliquait ces signes dans les termes simples que les gens naïfs de la campagne emploient et qui sont bien plus aptes à frapper l’intelligence des tout petits : la chaise de ma grand-mère, la cuillère à pot, etc. Mais bébé ne voyait que du feu au firmament, et les lignes ardentes des dessins célestes l’aveuglaient pour ainsi dire, il ne pouvait en saisir les contours incandescents.

Bébé était en extase et ses lèvres au carmin répétaient à intervalles réguliers, dans un souffle : « C’est beau, hein ? »

Si absorbé qu’il soit, il y a une faute que vous ne pourrez jamais faire commettre à bébé : celle de montrer une préférence quelconque pour papa ou pour maman. Son petit cœur devine qu’il est pris comme dans un filet entre les deux et que tout ce que maman peut avoir de liens pour s’attacher à une créature terrestre elle en a enlacé bébé et que papa a fait de même. Il devine qu’il serait injuste d’aimer l’un plus que l’autre.

Quand il eut bien contemplé la nuit, le moment vint de le coucher et la tante qui le tenait sur ses genoux, comme pour résumer l’impression de la soirée, lui dit, employant un mot qu’il n’avait pas encore entendu, et qui le tira de sa songerie : « Il est beau le firmament, hein bébé ? »

Mais bébé : « Il est beau aussi le firpapa. »

Ainsi bébé créa son premier néologisme.

Table




La méprise 7

L’époque des enfants 11

Conte de Noël 14

Noël 1913 17

La neige « pelote » 19

« Santa Claus » 22

Amour maternel 25

La recette 28

On baigne bébé 31

Projet candide 37

« Y crèvera pas ! » 41

Mots d’enfant 45

Marie et l’Action française 48

Le toutou de Bébé 52

Bébé observe 55

Le cauchemar 59

Pauvre petite ! 64

Ménage et surménage 66

À chacun le « chien » 70

Première envolée 74

« Quelle guerre ? » 78

Scène intime 81

Heureuse enfance 84

À la bonne mère 88

Natalité libératrice 92

Yeux d’enfants 94

L’acheteur perplexe 96

Elles les aiment trop 100

Fraternité 103

Elles, le peuvent 107

L’affiche tutélaire 111

La bulle 115

Le rameur 117

« Firpapa » 121

Cet ouvrage est le 160e publié

dans la collection Littérature québécoise

par la Bibliothèque électronique du Québec.

La Bibliothèque électronique du Québec

est la propriété exclusive de

Jean-Yves Dupuis.

1 Comme c’est loin tout cela ! Au moment où ce billet a été écrit, il était fortement question de construire une ligne de tramways sur la montagne. Cette explication est nécessaire à l’intelligence de l’allégorie.

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