Littérature québécoise








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On baigne bébé


Les Zède, qui n’ont pas de bonne, ont deux bébés. Tous les gens riches ont des bonnes ou peuvent en avoir, mais personne – ainsi du moins pensent modestement les Zède – ne peut avoir deux bébés... comme les leurs.

L’absence de bonne, cela signifie pour les bébés moins de taloches secrètes et moins de gâteries apparentes, des oreilles plus propres, des repas toujours à point, des sorties moins fréquentes pour eux, mais aussi pour les parents ; la vie quotidienne intimement mêlée, du lever au coucher, à celle de maman laissant dans la mémoire sensible des impressions qui valent sûrement l’exemple de la meilleure des bonnes, fut-elle Anglaise.

Les amis, par contre, s’aperçoivent de l’absence de la bonne. La conversation est impossible, à l’heure du thé, car le tambour de bébé noie le fracas des potins ; son tricycle, qui arrive dans les jambes comme un chien fou, dérange la savante économie des robes longuement épinglées, meurtrit les pieds finement chaussés.

Et puis il y a l’heure du bain.

« L’heure du bain », les Zède prononcent ces simples mots, comme les courtisans au grand siècle devaient dire « l’heure du petit lever ». Si vous appelez vers sept heures du soir les Zède au téléphone, une voix pressée répond : « Voulez-vous rappeler plus tard : c’est l’heure du bain ». Si vous sonnez inopinément à leur porte, vous faites le pied de grue une demi-heure, puis on vous ouvre, sans remords et sans gêne : « Vous comprendrez n’est-ce pas ? c’était l’heure du bain. »

Le bain, le bain de la dernière, c’est un rite sacré autour duquel gravitent plusieurs cérémonies accessoires.

* * *

La mise en scène du temple où se déroule ce rite demande bien cinq minutes. On pousse, au centre, la table qui doit recevoir la conque blanche de la baignoire. On procède ensuite à la chasse des courants d’air : les fenêtres sont abaissées soigneusement d’une poussée vigoureuse : on ferme par-dessus les persiennes hermétiques, on rejoint les rideaux épais.

Dans le réceptacle émaillé, on dose savamment l’eau chaude avec la froide. On tend, sur la table, des serviettes souples et poilues ; brosses, savonniers, botte à poudre et eau-de-Cologne sont disposées à portée de la main. On tire alors le bras de romaine solidement appendu au mur et, avec des soins infinis, la maman dépose les bourrelets de graisse de mademoiselle, dans la nacelle mobile. Le moment est grave ; l’aiguille oscille sur le cadran de cuivre ce pendant que les bras potelés exécutent une sarabande. Voilà qu’ils s’arrêtent et l’aiguille avec eux. Que marque-t-elle ? Une once de plus qu’hier ! À la bonne heure, sans cela le froncement des sourcils maternels exprimerait le découragement du diem perdidi.

Mademoiselle a été déposée dans l’eau : une seconde elle est immobile, puis elle s’étire, lance un pied en l’air puis l’autre, puis abaisse les deux bras à la fois et l’eau rejaillit autour d’elle et sur elle. Des gouttelettes lui mettent des rivières de perles très riches sur sa peau, comme l’art le plus parfait n’en donnera pas aux mondaines. Elles s’irisent à la lumière, qui s’amuse à colorer cette jeune chair de tonalités inconnues de rose et de carmin. Et Mademoiselle, touchée de tous les côtés par la caresse de cette tiédeur liquide, sourit, puis se gargarise des cascades d’un rire inimitable.

C’est l’heure rituelle du bain.

Cette hydrothérapie a des vertus quasi surnaturelles. Il rejaillit, de temps en temps, une goutte à la joue du papa ou de la maman, que l’on n’essuie pas comme les larmes de joie, car ce jet à peine visible efface les rides, dissipe les fatigues de la nuit penchée sur le berceau à veiller le sommeil de l’enfant troublé par on ne sait quel accès de fièvre parti comme il était venu sans dire pourquoi.

Le bain ce n’est pas seulement un rite, c’est un symbole. Les fenêtres closes et les portes closes disent : c’est en vous gardant contre les vents du dehors, vents de maladie et de dissipation que vous resterez heureux. La lampe, dont l’abat-jour concentre les rayons sur la petite tête aux cheveux capricieux et fous, dit : l’enfant c’est la lumière du foyer. Sans lui il est froid, il est triste ; avec lui il est rayonnant et tiède. Il attire et rapproche des têtes qui peut-être se détourneraient. Il donne un sens à la vie, comme un phare il montre la voie.

La tête qui s’abandonne à la main maternelle, qui sans elle roulerait à l’asphyxie au fond de cette mince nappe d’eau, dit : ainsi enfants devez-vous vivre, toujours, tenus au-dessus des abîmes ignorés par l’autorité familiale.

À cette heure délicieuse, comprenez-vous, les non-initiés qui vous plaignez d’attendre à la porte et d’être éconduits au téléphone, qui trouvez ridicule cette sorte de culte, si vous y aviez accès, votre sourire gouailleur se mouillerait de gouttelettes que n’aurait pas lancées l’aspersion de la baigneuse.
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