Littérature québécoise








télécharger 157.74 Kb.
titreLittérature québécoise
page7/16
date de publication22.01.2018
taille157.74 Kb.
typeLittérature
c.21-bal.com > loi > Littérature
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   ...   16

« Y crèvera pas ! »


« Qu’ils sont heureux les chiens », affirme la chanson, « la police ne leur dit rien. »

Si la police ne leur dit rien, aux pauvres toutous, par contre la chaleur leur dit quelque chose.

Soudain, un dogue ou un mâtin, qui se promenait, jusque-là, la queue en tire-bouchon, de l’air indifférent du badaud, cuirassé, semblait-il, contre la chaleur, par sa toison épaisse, part, telle une balle lancée par un fou. Il va se heurter aux perrons, aux murailles des maisons. Quelque chose a passé sur ses yeux, une main invisible les a bandés. Les cris de la bête retentissent, étranges et lugubres : ce sont des hurlements longs et déchirants. Quand elle s’arrête, affaissée, que son maître la traîne, inerte, par son collier, on devine pourquoi elle se heurtait, tantôt, aux obstacles, comme privée de lumière ; l’épilepsie a fait chavirer ses yeux à l’intérieur de la tête. On n’aperçoit plus, ainsi que dans les statues de marbre antiques, que deux globes blancs ; une bave rosée mousse aux lèvres ; les flancs palpitent, l’animal n’a pas couru dix pas et on dirait, qu’une longue course a supprimé son haleine.

Hier, c’était le chien d’un pauvre camionneur, sorte de petit terreneuve au poil noir et crépu. L’homme a sauté à bas de son siège aux premiers hurlements du mâtin. Il l’a saisi par le collier, l’a couché entre deux barriques ventrues dans le fond de la voiture, et pendant que ses deux petits gas, qu’il avait amenés sans doute par hasard, se hissaient sur les barriques pour éviter les morsures du chien enragé, qui avait la dent mauvaise, il courait chez le Grec le plus voisin, revenait avec un pot rouge de rouille et arrosait copieusement l’épileptique. En un instant, la foule était compacte. On y voyait de tout. Le tablier immaculé d’un commis de bar, reconnaissable, en outre, à ses cheveux soigneusement pommadés ; la salopette uniformément crasseuse du tâcheron, de sorte qu’elle paraît noire, avec, tout juste au bord, une lisière de bleu ; les cheveux gras des bonnes femmes qui reviennent du marché leur panier rebondi laissant déborder les racines serrées du céleri ou la longue pointe d’un navet ; les petits Juifs ramenant sans cesse d’un même geste leur paquet de journaux qui glisse sous le bras, et faisant tinter leurs sous, dans leur poche de pantalon ; plus loin, à l’écart, gardant contre les éclaboussures de l’eau leur fraîche toilette, les sténographes, curieuses mais prudentes, serrant convulsivement, à cause des tire-laine toujours à craindre dans les foules, leurs bourses à mailles où l’on voit au fond un mouchoir minuscule, une poudrette, quelques pièces blanches et l’accordéon des billets de tram.

L’homme vidait le contenu de son pot de fer, puis retournait chez le Grec, sans que le chien fit mine de revenir à lui. Je vis ses yeux ; ils étaient vitreux ; son ventre ballonnait, sa laine défrisée par ce déluge d’eau, laissait voir sa peau noire. Ainsi affalé et muet, il semblait un pauvre vieux cadavre de chien comme le fleuve en rejette tous les printemps sur la grève. Il n’y avait qu’à le laisser mourir. Le pauvre homme luttait toujours. Enfin, passe un monsieur, très grave, qui, sans doute, connaît l’espèce canine : « Sur la tête ! sur la tête ! » dit-il, en faisant le geste de vider le pot. Le camionneur obéit. Le chien secoue son poil collé, tire la langue et revient à lui.

Je me demandai pourquoi l’homme s’était donné tant de mal pour une bête laide, en somme, qui ne paraissait pas intelligente. Quand il enleva son cheval d’un grand coup de fouet, il dit à l’un des deux petits gas. « Y crèvera pas toujours. Es-tu content, p’tit coq ? »

Et je vis que le petit gas, qui était sans doute son ami, avait pleuré tandis que le chien menaçait de trépasser.

Mots d’enfant


Dieu me garde de médire de l’éducation ; elle efface les angles et adapte les pièces humaines au rouage de la société. Sans elle, la vie des collectivités serait une friction de tous les instants qui ferait du feu, comme on dit dans le peuple. Mais ainsi que les diamants bruts perdent parfois, dans l’acquisition des facettes brillantes que le joaillier leur donne, des parcelles d’une eau merveilleuse, dans le moule commun de l’éducation, que de qualités originales s’en vont !

Elle inflige cette sorte de fausse pudeur intellectuelle qui conduit à l’insincérité. L’enfant, qui a passé par l’école, n’exprime plus sa pensée avec cette crudité de jeune sauvage qui a marqué ses premières années, et qui détonnait de façon si amusante au milieu de la société polie qui l’entourait. À dix ans, il a déjà lu ; il a déjà appris les règles de la composition, il est déjà livresque. Ses sensations, il ne les exprime plus avec des mots à lui, mais avec les tournures qu’il a vues dans les auteurs. Et ce que son langage trouve en élégance, il le perd en force d’expression. Hugo, qui a tant aimé les enfants, ce pourquoi il a dû lui être beaucoup pardonné, s’est parfois amusé à noter leurs impressions franches et pittoresques devant un spectacle nouveau pour eux.

Sans être Hugo, on peut se livrer à cette petite étude pleine de charmes. Bernard, qui est de mes amis, a trois ans bien sonnés, mais il n’a pas attendu cet âge pour philosopher sur les choses, pour remonter d’effet à cause par des sentiers parfois inattendus. Un jour, c’était l’hiver dernier, il met à la fenêtre le rose de sa frimousse puis, après avoir longuement contemplé les arabesques capricieuses du givre et écouté les houhous du vent, il demande à sa maman, de compléter sa découverte. Il a trouvé une relation entre le vent et les fantaisies du givre, mais il reste encore le missing link : – Avec quoi, maman, qu’il écrit le vent dans la vitre ? interroge-t-il.

Le jour qu’il a tant plu et qu’il demandait au bon Jésus de guérir la pluie afin qu’il puisse sortir, sa prière n’avait pas de succès évidemment, car il note soudain que l’averse, de calme et lente qu’elle était, redouble de violence. Désolé, il déclare : – Voilà la pluie qui se dépêche maintenant.

En promenade, au débouché d’une ruelle, il recule comme épouvanté. Vers lui s’avance un Saint-Bernard (un chien Bernard, dit-il, depuis, sans parvenir à comprendre) majestueux, démesuré, dandinant sa bonne grosse tête, d’où pend une langue large, drue et rouge. À cette taille, il n’est presque plus de l’espèce canine, ça n’a plus de bon sens que ce soit un chien : Et Bernard, mi-sceptique, mi-convaincu, de décréter : « Je pense bien que c’est une vache ! »
1   2   3   4   5   6   7   8   9   10   ...   16

similaire:

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
c.21-bal.com