Littérature québécoise








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Marie et l’Action française


Marie a pris, pour la première fois, contact avec l’Action française. L’abord a été rude. Marie a quatre mois et demi, et un long usage du monde n’a pas encore assoupli ses gestes.

Elle était couchée sur la table, non pas de tout son long, car avec une choquante désinvolture elle affecte de se tenir le menton sur les genoux. Tantôt elle se gargarisait de longues tirades inarticulées, tantôt elle était secouée de ce rire particulier aux bébés, convulsif, expressif d’une joie trop forte pour leurs petits nerfs, qui effraie presque autant qu’il ravit, qu’une maman appelait le craquement d’une intelligence qui s’ouvre un peu plus à la réalité. Ses yeux buvaient ardemment la lumière suspendue au-dessus. Ô quelle couleur indéfinissable ils ont à cet âge ! Plus tard, ils seront sûrement noirs, mais ils gardent, pendant les premiers mois, une teinte bleutée d’un azur sombre profond, un reflet du paradis. Fleur merveilleuse, leur iris s’altère avec l’âge et bientôt ils ne seront déjà plus ce qu’ils sont aujourd’hui. Non seulement le temps aura effacé le potelé des poignets, étiré les membres, grossi la tête, meublé la bouche, mais il ne restera rien du bébé primitif ; ses yeux ne seront plus ceux qui ont reçu, pour la première fois, le jour.

Mais voilà que soudain, semblable au plus agile acrobate nippon, Marie s’est fait un pivot de son échine souple. Elle a oscillé dans un sens puis dans l’autre, ayant déjà la notion du mouvement. Privée du service de ses jambes, elle sait pourtant ce que l’élan donne de force de déplacement, et, sur le dos, elle s’élance véritablement.

Qu’est-ce qui peut bien la fasciner ainsi ? Sont-ce les journaux qui reposent sur la table, la lecture terminée ? Ils sont gris, sombres, et ne disent rien à des regards d’enfants qui ne s’accrochent qu’à la couleur. Non, c’est la couverture orange de l’Action française tranchant sur la grisaille des gazettes qui l’attire. S’arc-boutant sur ses coudes et ses talons, et grâce à l’élan initial, elle a tôt franchi l’espace considérable – tout est relatif ! – d’un bon pied. Les mains crispées par un violent désir, elle fouille dans le tas, puis petit à petit avec des efforts inouïs, elle attire à elle la brochurette qui bat des ailes. C’est une lutte pour ainsi dire à bras-le-corps. On devine ce qui doit arriver et déjà on veut intervenir pour sauver la revue à laquelle papa tient tant. Mais le papa curieux de voir la fin veut qu’on laisse faire. La petite serre dans ses poings convulsifs les deux feuillets de la couverture, les tord jusqu’à ce que le corps de la brochurette, libéré, retombe sur la table. Puis lentement embarrassée dans sa robe, dans sa bavette, le long desquelles elle glisse sa proie avec d’adorables gaucheries, elle réussit à la porter à ses lèvres. Avec plus de force que de grâce, à la vérité, elle bouchonne celles-ci vigoureusement par trois fois.

Mon Dieu ! ce triple baiser-là n’est pas un baiser banal. On prête des vertus surnaturelles aux choses. On frotta, dit-on, les lèvres d’Henri IV d’une gousse d’ail pour lui donner l’amour du terroir du sol gascon. Un papa n’est pas fâché que sa fille se soit frotté elle-même les lèvres de l’Action française et peut, sans grande imagination, y voir un symbole.

Le toutou de Bébé


« Si vous connaissiez ma grand-mère, vous l’adoreriez comme moi, tout comme moi » chante le poète Botrel.

Bien des petits-fils qui pourraient reprendre au refrain avec le poète, car les grand-mamans, ça ne semble avoir d’autre but dans ce monde que de se dédommager du souci qu’elles ont eu à élever la première génération en s’imposant, de cœur content, plus de peine, plus de soin et plus de gâteries pour la deuxième.

Les mamans conservent quelque autorité ; les grand-mères n’en ont plus du tout, On dirait qu’elles sont heureuses d’abdiquer les responsabilités de l’éducatrice et de s’abandonner à la tyrannie des tout petits avec ivresse, tout comme elles auraient fait pour leurs propres enfants, si le devoir ne leur avait commandé de les corriger.

* * *

Un petit-fils de ma connaissance possède une de ces grand-mères soumises et obéissantes qu’il tyrannise d’ailleurs consciencieusement. Il est largement payé d’une affection qu’il témoigne à grand renfort de coups de poings dans la figure, ou en arrachant délicatement des pincées de cheveux, ou en fourrant ses doigts dans les yeux, par des cadeaux princiers. Récemment, il recevait un chien, tout ce qu’il a de plus « made in Germany », bien qu’il vînt de chez l’un de nos loyalistes marchands anglais. C’était à peine un jouet de petit bambin bourgeois comme lui, presque une œuvre d’art, tant l’artiste qui créa ce toutou, tout Boche qu’il était, avait copié de près la nature.

Le soir, il fallut sortir M. Bébé pour faire l’étrenne du toutou. Celui-ci est monté sur des roulettes. On passa une corde à son collier et avec sa docilité de chien artificiel tenu en laisse, il suivit, avec quelques à-coups, les dandinements de la démarche incertaine de son jeune maître.

Tout alla bien pendant vingt bonnes verges, quand soudain surgissent deux chiens, en chair et en os ceux-là, l’un vieux, l’autre jeune. Ils saluent le toutou de Nuremberg à la manière canine, le poil hérissé, le nez soupçonneux, le grognement hostile. Le vieux s’en va tout de suite un peu penaud de sa méprise. Quant à l’autre, il a pris la bête de caracul pour l’un de ses frères qui ignore volontairement le protocole de sa race et n’entreprend-il pas, l’imbécile, de la déchiqueter à belles dents. Il aurait accompli son travail en peu de temps sans un vigoureux coup de pied qu’il reçut en plein ventre.

Et bébé, pensez-vous qu’il essayait de défendre son joujou ? Pas du tout, les intrus partis, il s’élance sur leur piste en criant « boo-woo », laissant l’autre en plan. Il fallut mimer des aboiements et des sauts multiples avec la bestiole artificielle pour l’amener à la reprendre en laisse.

Il l’a reprise, mais il ne sera plus jamais dupe.
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