Littérature québécoise








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Bébé observe


Bébé a fait sa première sortie, en tramway, hier.

Sa première sortie n’est pas exacte, mais jusque là il était trop jeune, sa psychologie n’était pas éveillée. Maintenant, il en va bien autrement, non seulement il observe, non seulement il se rappelle, mais encore il imite et c’est même parfois très ennuyeux, ce petit singe de vos gestes, attaché à vos pas, qui ne choisit pas toujours, pour sa pantomime, les plus gracieux. Gare aux gens qui ont des tics ! Il les saisit tout de suite. Gare aux coquettes ! Il les trahit. « Comment qu’elle fait une telle ? » Posez-lui cette question simpliste et bébé fera le geste de se poudrer le museau avec un tampon de chamois. Il jouera, quelques fois, la scène même sans que vous le lui demandiez...

Il avait bien enregistré jusqu’ici quelques observations, mais il y manquait les fortes sensations. Il les a ressentis hier et, pendant plus d’une heure, nous l’avons vu pour ainsi dire en extase, agrippé convulsivement aux barres de cuivre de la portière, arc-bouté, comme s’il eut aspiré les visions rapides qui se déroulaient sous ses yeux. Rien ne l’a pu tirer de là. Il tournait vers père et mère des yeux noyés d’extase, quand on l’appelait, mais ne les reconnaissait pas. Ce n’était plus qu’un pauvre petit médium, pâli, hypnotisé par la vitesse et la curiosité. À peine, de temps à autre, poussait-il son « bo-woyo » accoutumé, si, par hasard, un représentant de la race canine pour laquelle, à cause de son poil beaucoup plus fourni, il professe une admiration plus considérable que pour la race humaine, traversait le panorama.

Bébé a fait de la vitesse, à dix milles à l’heure. Il a vu, avec une intensité telle, que j’ai compris pour la première fois qu’on pouvait « boire des yeux ».

La sensation initiale, celle de la dégringolade de la côte de la rue Amherst, l’a un peu stupéfié. Nous pensions cette stupeur passagère, mais indifférent au soleil qui tapait dur, indifférent aux joncs de la banquette qui marquaient son genou à fossette, indifférent à l’élastique qui lui pénétrait le gras des joues, son chapeau, appuyé au haut de la vitre, étant repoussé en arrière, suspendu pour ainsi dire des deux poings aux barres de la fenêtre, et rappelant un petit singe dans sa cage, qui serait blond et rose comme un chérubin, il est resté ainsi, tout le temps du trajet, cataleptique et admirateur.

Il a répandu son admiration sur tout : les taudis lézardés du quartier pauvre, les devantures à verroteries, à breloques et à guenilles du quartier juif, la désolation grise encadrée de vert tendre du Champ-de-Mars, le fard de l’hôtel de ville, les corniches de fer-blanc du palais de justice, et l’incomparable montagne qui semblait une fourmilière immense autour de laquelle s’agitait la laborieuse colonie. Il a tout aimé également, j’en suis sûr : les horreurs de l’homme et les beautés de la nature.

En l’observant, je pensais : « Combien de bonnes gens de la campagne, arrivant pour la première fois en ville, paraîtraient abasourdies ainsi et resteraient bouche bée, si elles s’écoutaient. Mais l’âge apprend la dissimulation. Et nous-mêmes, ne ridiculisons-nous pas sans cesse les enthousiastes, qui pour nous ne sont jamais que des naïfs. La civilisation n’est-elle pas la contrainte ?

« Mais nous avons notre punition. À force de réprimer nos sentiments, nous finissions par les ressentir à peine. Le métier de la plume nous oblige quelques fois à les rendre et nous devons alors, blasés, décrire la beauté de tel spectacle qui ne nous frappe plus. Nous sommes comme un appareil photographique dont la lentille serait couverte de poussière. Nous ne rendons plus que des clichés flous. »

Le cauchemar


Le sommeil des gloutons leur fait quelques fois expier leurs excès de table. Sur leur couche chaude (sans jeu de mot), ils se tournent et se retournent en proie à d’affreux cauchemars pendant que leur estomac irrité malaxe les ingrédients hétérogènes dont ils l’ont empli.

Dieu me garde, en ces temps de vie chère, du moindre accroc à la frugalité ! L’époque n’est plus où le carême cessait à Pâques ; il projette, hélas ! son ombre sur tous les repas de l’année. Les intempérances que j’avais commises étaient toutes spirituelles : j’avais mêlé la lecture des journaux à la lecture des fables de Lafontaine. Décidément, il est de ces mélanges contre lesquels l’esprit s’insurge. Je l’appris à mes dépens. Ayant regagné mon lit, la fermentation de mes lectures commença.

Un coin du Parc La Fontaine m’apparut (était-ce une relation avec l’auteur de mes fables ?). Sur l’herbe reverdie, des groupes d’enfants, si nombreux que mon œil n’en percevait pas la fin, s’amusaient bruyamment, loin des mamans et des bonnes. Soudain, un tramway vieux, poussiéreux, qui avait l’air de sortir du château Ramezay, vint s’arrêter, en faisant crier ses rails rouillés près de l’un des groupes juvéniles.1 Je vois encore comment un certain petit bonhomme le regarda par-dessus son épaule sans se déranger, assis par terre et les deux paumes appuyées sur le gazon. Je prêtai l’oreille, car il me semblait ouïr une voix étrange. C’était, en effet, la voiture de M. Robert qui était douée de la parole. Je ne m’arrêtai pas pour m’étonner, vous savez qu’en songe on n’en a pas le temps, mais je tendis mon tube auditif. « Mes enfants, disait la voiture, vous êtes en bien grand danger dans cet endroit. Les automobiles vous menacent de toutes parts. Je sais, pour avoir entendu la conversation de deux chauffeurs, que vous serez massacrés jusqu’au dernier. Vous leur causez bien de l’ennui avec vos espiègleries. Tous les procès qu’ils s’attirent, c’est à cause de vous. Alors, il s’est ourdi une vaste conspiration et, en un seul coup, ils vont en finir avec votre gent turbulente. Dans quelques heures, par centaines et par milliers, ils envahiront ce parc, vous donneront la chasse entre les arbres, derrière les haies, jusque dans l’étang. Enfants qui désertez ma voie où vous étiez pourtant plus en sécurité, écoutez les conseils d’un vieillard. Je vous offre de vous transporter tous sur la montagne où les terrible autos n’ont pas accès. »

Les petits enfants se consultèrent et, malgré l’avis contraire du petit bonhomme tantôt décrit, ils acceptèrent à la majorité. Oh ! suffrage universel, voilà bien de tes coups ! Dès lors, entre le Parc et la Montagne, se mit à faire la navette le tramway vétuste. Quand il eut pris la dernière charge d’enfants, je me hissai derrière.

Sur le plateau du Mont-Royal, sous les arbres ombreux, on voyait l’herbe partout émaillée des vêtements clairs des tout petits.

J’allai me cacher derrière un arbre et, horreur ! je vis le tramway qui reculait, comme pour prendre son élan, puis, cette chose sénile, animée d’une vigueur que je ne soupçonnais pas, bondit sur une voie, perdue dans le gazon, avec un bruit sinistre de ferrailles. Cette voie, elle avait des méandres nombreux comme un ruisseau courant sous bois. Je ne l’avais pas vue d’abord. Elle passait, à certains endroits, au beau milieu des groupes insouciants des bambins.

Au bout d’un instant, l’herbe n’était plus verte mais rouge et ruisselante de gouttelettes comme si une rosée de sang était tombée du ciel. Je ne pus plus longtemps soutenir l’abomination de ce spectacle et je me réveillai.

Un moment, dans mon cerveau malade, je cherchai à retrouver la cause de ce rêve affreux. La lumière se fit petit à petit. J’avais lu, bout à bout, dans un journal le plaidoyer de M. le maire pour l’installation des tramways sur la montagne et la fable du « Cormoran » de La Fontaine. Vous vous rappelez cet oiseau malin, qui étant devenu presque aveugle et mauvais pêcheur, persuada la gent poissonnière d’un étang que le propriétaire allait exterminer jusqu’au dernier brochet et carpe et s’offrit à les transporter dans une mare voisine, peu creuse. Les poissons imbéciles y consentirent et dès lors le cormoran put les dévorer comme il voulait, les happant sans peine dans cette eau peu profonde, en dépit de sa vue basse.
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