Recueil de sept textes d’André breton








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Aucune autre femme n’aura jamais accès dans cette pièce où tu es mille.» (page 128).

Si, ce qui pourrait étonner, il se propose de la «réinventer», de même qu’il veut «voir se recréer perpétuellement la poésie et la vie» (page 122), c’est que, pour lui, la femme aimée ouvre la voie vers une relation privilégiée au monde, qu'elle magnifie et transfigure.

Cependant, s’il chante «le désir» (page 127) qui le porte vers sa compagne, il ne peut pourtant l’atteindre, tout en espérant : «Je finirai bien par te trouver et le monde entier s’éclairera à nouveau parce que nous nous aimons» (pages 128-129). L’amour n’est donc pas assuré pour celui qui s’était pourtant dit certain de la perpétuation de l’union des deux amants jusqu’au «terme de leur vie même» (page 118), «jusqu’à la fin des temps».

C’est peut-être la raison pour laquelle, dans une digression nettement intempestive, refusant d’admettre la réalité des expériences sentimentales qu’il avait déjà faites ; qui passèrent, passent et passeront inéluctablement par ces étapes : exaltation de la rencontre, aléas de la vie en commun, cruelle séparation ; qui n’avaient pu manquer de l’alerter, il s’emploie à  repousser comme un «sophisme» l’idée que :

- «l’accomplissement de l’acte sexuel s’accompagnerait nécessairement d’une chute de potentiel amoureux entre deux êtres, chute dont le retour les entraînerait progressivement à ne plus se suffire» ;

- «l’amour s’exposerait à se ruiner dans la mesure où il poursuit sa réalisation même» ;

- «l’être, ici, serait appelé à perdre peu à peu son caractère électif pour un autre, serait ramené contre son gré à l’essence» (page 131) ;

- ne peut être invoquée «l’excuse d’accoutumance, de lassitude» (page 133).

Il dénonce «deux erreurs fondamentales» qui sont à l’origine de ce pessimisme, et les expose ensuite :

-l’une est «sociale», l’amour ne pouvant vivre qu’après «la destruction des bases économiques de la société actuelle» ;

-l’autre est «morale», «le plus grand nombre des hommes [les mâles seulement?] étant incapables «de se libérer dans l’amour de toute préoccupation étrangère à l’amour, de toute crainte comme de tout doute» [pages 131-132]).

Il entend «s’appliquer à rien de mieux qu’à faire perdre à l’amour cet arrière-goût amer, que n’a pas la poésie, par exemple.» (pages 132-133).
Pour effacer cette touche sombre, dans l’hymne final, Breton retrouve son exaltation pour confondre son amour avec le volcan ; pour, du même mouvement, les voir s’opposer : ils sont «faits à perte de vue pour [s’] égriser» (page 138).
Le texte 5 de ‘’L’amour fou’’ est le plus riche du recueil, tant par l’intérêt documentaire qu’il présente, les qualités littéraires qui y sont déployées, que par les thèmes de réflexion qui y sont proposés, les positions qui y sont affirmées.

Il avait d’abord été publié en juin 1936 dans le n° 8 de la revue ‘’Minotaure’’ sous le titre ‘’Le Château étoilé’’.

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Breton mentionne le mythe de Vénus, «à la fois cruel et beau», car, pour lui, il «exprime une vérité commune éternelle» : «le triomphe de l’amour vivant». Or il dit avoir «trop souvent éprouvé les méfaits de la discorde à l’intérieur même de l’amour» ; elle survient «presque toujours à  la faveur d’un caprice de l’un ou l’autre». Écrivant ‘’L’amour fou’’, il veut découvrir les «causes occasionnelles» de cette discorde, sans admettre «l’opinion […] que l’amour s’use». Il s’est rendu compte que c’est «un piège» à  cause d’un événement récent.

«Le 20 juillet 1936», «tous deux» se trouvèrent déposés par l’autobus près de Lorient, au «Fort-Bloqué», «une morne étendue de sable et de galets» qu’ils eurent envie de «quitter au plus vite», d’autant plus que, chacun étant animé par «le déplorable amour-propre», ils allaient «de plus en plus séparément», lui étant vite fatigué et surtout «mal disposé» par «la présence d’une maison apparemment inhabitée», puis «d’un petit fort désaffecté». Il était irrité au point de «jeter des pierres» à des «oiseaux de mer», d’avoir «le désir panique de rebrousser chemin». Mais enfin apparut «une plage» à  la «courbe harmonieuse».

Les parents de Breton lui apprirent qu’ils étaient passés près de «la maison de Michel Henriot», «la villa du Loch». Il «ouvre une parenthèse» pour indiquer que, pour lui, Cézanne est avant tout «le peintre de ‘’La Maison du pendu’’» où il montra «son aptitude particulière à apercevoir des halos». Ses parents lui rappelèrent que, dans cette maison, «une jeune femme avait été tuée», que son mari, Michel Henriot, avait d’abord prétendu avoir été alors absent, avant d’avouer avoir commis le meurtre sous le coup de «l’exaspération que lui causait depuis longtemps le refus de sa femme de céder, sur le plan sexuel, à ses instances». Puis «toute une suite d’investigations» révéla la personnalité inquiétante de celui qui avait fait «le choix tardif du métier d’éleveur de renards», qui aurait pu vouloir toucher une assurance-vie. Comme il «avait coutume de tirer au fusil, par plaisir, les oiseaux de mer», Breton se reproche son propre geste contre eux, d’autant plus qu’il avait, enfant, été impressionné par une image montrant «le très jeune Louis XV massacrant ainsi, par plaisir, des oiseaux dans une volière», et que «les renards argentés [le] laissaient rêveur». Comme le «petit fort» avait été habité par les Henriot pendant qu’était construite «la villa du Loch», il avait le sentiment de s’être trouvé dans «le théâtre antérieur d’une tragédie des plus particulières» où s’était accomplie une «malédiction». Il se demandait si «le miroir de l’amour entre deux êtres est sujet à se brouiller du fait de circonstances tout à fait étrangères à l’amour». De plus, il était frappé par le fait qu’il avait justement relu les romans ‘’la Renarde’’ et ‘’la Femme changée en renard’’, qui avaient donc «joué un rôle surdéterminant», «provoqué [dans son couple] un état affectif en totale contradiction avec les sentiments réels», donné le sentiment d’être «victime d’une machination».

Étant allé, «quelques jours plus tard», revoir les lieux, il n’avait plus du tout eu la même impression.
Commentaire
Ce texte de vingt pages est organisé en huit sections :

- Les deux premières sont une très classique introduction, classique par le recours à la mythologie, à l’histoire de Vénus blessée par Diomède ; par la reprise de l’idée tout à fait courante selon laquelle le mythe «exprime une vérité commune éternelle» (page 142) ; par la constatation que «la discorde […] entre les amants […] s’insinue presque toujours à la faveur d’un caprice de l’un ou l’autre» (page 143).

- Dans la troisième section est rapporté un événement banal dûment daté et situé ; est décrit un triste paysage (qui n’incite pas à faire du tourisme en Bretagne !).

- La quatrième section contient un début d’explication de l’événement.

- Survient une parenthèse dont on s’amuse de voir que Breton prend soin de la signaler alors que, le plus souvent, il laisse sa plume sortir du sujet avec la plus grande désinvolture !

- Dans la cinquième section est poursuivie l’explication.

- Dans la sixième section est signalé un fait prémonitoire.

- Enfin, la septième section est un retour à la plate réalité.

Alors que Breton s’était, dans le ‘’Manifeste du surréalisme’’, déclaré hostile à l’affabulation, il raconta ici un événement qui lui était arrivé en lui donnant une couleur romanesque, en créant une véritable intrigue, le texte ayant même un aspect qu’on pourrait qualifier de policier (il traite d’une «affaire criminelle des plus singulières, des plus pittoresques» [page 151] dont les tenants et les aboutissants sont peu à peu dévoilés) ; pouvant même être comparé à  une nouvelle fantastique sur le thème de «la malédiction» (page 158), de la maison maléfique, des «émanations délétères s’attaquant au principe même de la vie morale» (page 158), «d’une machination des plus savantes de la part de puissances qui demeurent, jusqu’à nouvel ordre, fort obscures» (page 160), où, après irruption de l’étrange dans la vie réelle, on revient calmement à  celle-ci !
Cet événement était arrivé au couple que Breton formait avec son épouse, Jacqueline Lamba. Mais celle-ci, qui avait été célébrée dans le texte 5 (sans toutefois être nommée), se trouve ici assez maladroitement et assez cavalièrement incluse dans «tous deux» (qui survient abruptement page 146), «nous», «notre», «la nôtre», etc..

Sont laissés dans la même indéfinition les parents de Breton qu’il désigne seulement par le «on» de : «On me remettait donc en mémoire» (page 154). Nous savons que sa mère, Marguerite Le Gougues, était de Lorient ; que, enfant, il avait passé de nombreuses vacances en Bretagne ; que, à la déclaration de la guerre, le 3 août 1914, il était à Lorient chez ses parents.
C’est que, ici aussi, Breton se plut à parler avant tout de lui, à se mettre en valeur :

-Il s’apitoie sur sa faiblesse physique («La marche [il est vrai «pieds nus» (page 148)], sans but bien déterminé sur le sable sec se fit très vite pour moi assez décourageante» [page 147]), sur sa pusillanimité (il se conduit «d’une manière si déraisonnable» [page 150]) ; il ressent vite un «désir panique de rebrousser chemin» [page 149] dont on peut se demander s’il fut réel ou s’il ne participe pas de son goût de l’exagération, de l’hyperbole.

-Avec fausse modestie, il indique : «Mon don d’observation n’est pas remarquable en général» (page 149) alors que, en fait, c’est avec une grande précision qu’il décrit les lieux, cette attention mise à la description venant, une fois de plus, contredire la condamnation qu’il en avait faite dans le ‘’Manifeste du surréalisme’’. Comme la villa lui sembla être dans un «halo», il crut pouvoir se permettre la «parenthèse», tout à fait superflue, sur Cézanne, sur «son aptitude particulière à apercevoir ces halos» (page 153), en particulier dans son tableau intitulé ‘’La Maison du pendu’’ dont est d’ailleurs donnée, plus avant dans le livre (!), une photographie en noir et blanc. Au passage, il cita aussi le «film de Chaplin : ‘’Une vie de chien’’» (page 152).

-Il révèle sa fascination pour une image montrant «le très jeune Louis XV massacrant ainsi, par plaisir, des oiseaux dans une volière» (page 157) sur laquelle il allait revenir dans ‘’Arcane 17’’.

-Il ne manqua pas de succomber à son goût :

-Des mots recherchés : «la matérialité et l’intellectualité» (page 142) - «moyen de communication» (page 147) au sens de «passage» - «portant de roc» (page 150 : un «portant» est un «montant qui soutient un élément de décor» ; plus loin, Breton allait parler du «théâtre antérieur d’une tragédie des plus particulières» [page 158]) - «faire état de» (page 151) - «guignolesque» (page 152 : de «guignol », marionnette comique) - «chemineau» (page 154 : «vagabond») - «l’expiration de circonstances» (page 158) - «rôle surdéterminant» (page 159) - «entrer en composition avec» (page 159) - «efforts gymnastiques » (page 161).

-Du style affecté et contourné : «pâtir à se mêler à» (page 142) - «flèches […] si serrées que bientôt à ne plus se voir» (page 143) - «faire justice de» (page 145) - «l’ingratitude profonde du site» (page 148) - «la prodigieuse avarice du sol» (page 149) - «abrogeant toute nécessité de préliminaires» (page 156).

Ce souci de la qualité de la langue n’empêcha pourtant pas Breton de commettre ce solécisme courant : «chacun de notre côté» (page 150).
-En poète, il usa de personnifications : «la passion, aux magnifiques yeux égarés» (page 142) - «l’égoïsme odieux s’emmure en toute hâte dans une tour sans fenêtres» (page 143) - «l’amour bat de l’aile» (page 144) ; il suscita de belles images : «D’un amour mort ne peut surgir que le printemps d’une anémone» (page 142) - les «griefs […] s’aiguisent sur la pierre du silence […] C’est par-dessus les têtes, puis entre elles, une pluie de flèches empoisonnées» (page 143) - «un vent de cendres emporte tout» (page 144) - «la première éclaircie» (page 145) - «un squelette de crabe […] fit l’effet d’être le muguet du soleil» (page 147) - «le miroir de l’amour se brouille» (page 158).
-Il tint à marquer son intérêt pour la minéralogie (avec cette indication tout à fait superflue : «il vaut mieux s’hypnotiser sur le spath d’Islande» [page 154 - «minéral cristallisé à structure lamellaire»]), pour l’astrologie («la conjonction de Vénus et de Mars à telle place dans le ciel de ma naissance» [page 143], «le Cancer» [page 147]).
-Il se fit encore le promoteur du surréalisme :

- Dressant la liste des «épaves» qui auraient pu être trouvées (les désigner n’aurait donc pas été nécessaire !) sur la plage (pages 146-147), il produisit un de ces typiques inventaires qui mêlent délibérément des objets sans rapport apparent les uns avec les autres, auxquels se plurent les surréalistes, qui en firent une forme poétique, le plus connu étant celui de Prévert, dans le poÈeme de ce titre (voir, dans le site ‘’PRÉVERT - ‘’Paroles’’). Breton signala que «tous ces éléments pouvaient concourir à la formation d’un de ces objets-talismans dont reste épris le surréalisme» (page 147).

- Sans employer dans ce texte l’expression, il vit bien une manifestation du «hasard objectif» dans le fait que, alors que Michel Henriot, qui avait justement un «profil de renard» (page 155) s’était consacré à «l’élevage de renards argentés» (page 154), que, pour lui-même, «les renards argentés le laissaient rêveur» (page 157), on avait prêté à Jacqueline «deux romans anglais» :

- «‘’La Renarde’’, de Mary Webb» qui, paru en 1917 sous le titre ‘’Gone to earth’’, montre Hazel Woodus, une jeune fille farouche et indépendante, vivant avec son père dans la campagne anglaise, aimant y vagabonder librement, en compagnie de sa petite renarde apprivoisée, alors que ces terres appartiennent à Jack Reddin, le hobereau local dont les instincts chasseurs la révoltent, auquel, après lui avoir cédé, elle échappe pour trouver un refuge chez le pasteur, qui l'épouse pour la sauver, avant que cependant, la nature étant impérieuse, elle ne résiste pas à celui qui l’a appelée «comme le pluvier appelle au temps des nids», avoue-t-elle, car les «signes» sont contre elle, la «Meute de la Mort» semble la poursuivre lorsque les chiens s'acharnent sur la piste de la renarde, et que toutes deux se précipitent vers la mort qui les délivre.

- «‘’La Femme changée en renard’’, de David Garnett’’» qui, paru en 1922, sous le titre ‘’Lady into fox’’, raconte qu’est soudain métamorphosée en renarde l’épouse d'un gentleman anglais, qui la garde d'abord près de lui, et lui reste même attaché lorsqu'elle fuit dans la forêt, lorsqu'elle s'unit à un autre renard, lorsqu'elle a des renardeaux dont il s'occupe, et qui est même blessé lorsqu'elle meurt tuée par des chiens de chasseurs. Comme Henriot avait «un profil de renard», on peut se demander si sa mère n’aurait pas été elle-même une «femme changée en renard» !
-Le tableau qui est donné de la famille Henriot est l’occasion pour Breton de poursuivre sa critique de la bourgeoisie ; en effet, le père de Michel est un magistrat sévère (qui a «le surnom de procureur Maximum» [page 155], qui, de ce fait, affiche «l’indifférence et la morgue toutes professionnelles» [page 156], père absent qui drapait son incurie d’allures de rigorisme, homme de loi incapable de faire la loi chez lui) ; la mère est «névropathique […] éprise de tir», d’«une faiblesse extrême pour son enfant» (page 156) ; de plus, le mariage du fils répondit au «désir sordide des parents de voir s’équilibrer non deux êtres mais deux fortunes» (page 156). D’où le commentaire ironique de Breton : «C’est là une belle page à  la gloire de la famille bourgeoise» (page 156). 
-S’il déclare : «Je ne me dissimule pas ce qu’une telle façon de voir, aux yeux de certains esprits positifs, peut avoir de moyenâgeux» (page 158), en fait, refusant d’être «positif», c’est-à-dire rationnel, il accepte de paraître «moyenâgeux», c’est-à-dire croyant au surnaturel, aux présages, aux prémonitions, aux manifestations du «hasard objectif», aux «malédictions» (page 158), aux «lieux maléfiques» (page 160), aux «émanations délétères s’attaquant au principe même de la vie morale» (page 158), aux «machinations des plus savantes de la part de puissances qui demeurent, jusqu’à nouvel ordre, fort obscures» (page 160), aux «murs» devenus «transparents» pour les âmes assez sensibles pour mériter d’accéder aux mystères !
Surtout, Breton, dans ce livre intitulé ‘’L’amour fou’’, en reprenant parfois des termes employés dans le texte 5 pour célébrer l’amour, tint à promouvoir encore sa conception idéaliste de l’amour, à  reprocher à  l’amoureux : «De par le don absolu qu’il a fait de lui-même, il est tenté d’incriminer l’amour là où c’est seulement la vie qui est en défaut.» (page 145). L’amour est donc abstraitement révéré (à la façon dont les Anciens vénéraient Vénus !), et sont, en fait, méprisés ceux qui ont à le vivre. On aimerait rappeler à Breton ce qu’il aurait pu retenir de celui qui fut un temps son maître, auquel il avait d’ailleurs dédicacé le poème ‘’Tournesol’’, Pierre Reverdy, ce qu’il a fait savoir : «Il n’y a pas d’amour, il n’y a que des preuves d’amour».

Ceux qui ont à vivre l’amour, à donner des preuves d’amour sans se gargariser de grands principes, sont deux couples, la situation du premier étant dramatisée dans celle du second, Breton ayant donc pu vouloir parler de son propre roman familial à  travers le cas de la famille Henriot. On a donc :
-D’une part, Breton et sa femme, chez qui, du fait de la durée dans le quotidien, s'étaient glissés une usure, une lassitude du sentiment, une mésentente et même un éloignement («Nous cheminions de plus en plus séparément» ; il était «de plus en plus mal disposé», avait «un air sûrement consterné» [page 148] - lui, qui se voulait pourtant représentant de l’amour courtois, était «prêt à rentrer seul» [page 150]) qui se manifestent du fait de cette sinistre promenade sur une plage bretonne dont la platitude contraste avec, dans le texte précédent, l’exubérance de la vallée de la Orotava et l’altitude du pic du Teide, et dont le nom, «le Fort-Bloqué» (page 146), est évidemment porteur de sens. Si, sans en être sûr, Breton attribue à sa femme aussi le «déplorable amour-propre» [pages 150-151]) dont il est affligé, on peut cependant admettre que, étant devenus en quelque sorte otages de la mer, ayant dû passer par l’étroit défilé qu’elle leur ménageait, devant cette réalité dans laquelle ils s’étaient jetés, chacun en fit inconsciemment le reproche à l’autre. Puis ils auraient été comme aimantés par la maison maléfique. Mais, en fait, encore une fois, Breton ne parle que de lui, que de l’impression que lui a donnée cette «maison» qu’il avait «aperçue dans un brouillard qui n'était que le [sien]», reconnaît-il, dont il avait subi I'influence secrètement maléfique. Il se vit en Henriot, constatant que, tandis que celui-ci tuait volontiers, au fusil, les oiseaux de mer, il leur avait lui-même jeté «des pierres» (page 148).
-D’autre part, le couple de Michel Henriot, «la personnalité» (page 156) de celui-ci étant, étudiée avec soin : «hérédité névropathique du côté de la mère […] complexion maladive, grande médiocrité intellectuelle non exempte de bizarrerie […] mariage conclu plus qu’à la diable, sur la foi d’annonces de journaux […] sans «préliminaires», sans «recherche des affinités» (page 156). Même si «un examen psychanalytique n’a pas été pratiqué» (page 156), Breton donne des éléments qui permettent de penser que le coup parti du fusil du fils a été, d’une manière ou d’une autre, tiré, du moins armé, par la mère dont l’agressivité indique à quel point elle a pu être castratrice, la soumission du fils au féminin ayant toutefois ses limites : se sentant agressé dans sa masculinité par sa femme, il a fait preuve de violence, se vengeant ainsi de toutes les humiliations maternelles.

En conséquence, il ne semble pas que, pour lui, puisse être employé le mot «amour» : il n’est question, chez lui, que de simple désir sexuel frustré : d’ailleurs il a avoué que, s’il a tué sa femme, c’est qu’«il avait obéi à l’exaspération que lui causait depuis longtemps le refus de sa femme de céder, sur le plan sexuel, à ses instances» (page 155).
Si, à la suite du désaccord survenu entre lui et sa femme, Breton put conclure que cela est souvent dû à des «circonstances totalement étrangères à l'amour» (page 158) ; que «le fort» avait provoqué dans son couple «un état affectif en totale contradiction avec les sentiments réels» (page 160) ; qu’ils avaient été «victimes d’une machination» (page 160) ; que l'amour fou, malgré tout l'espoir qui l'anime d'être éternel, peut se briser un jour contre un obstacle, il reste qu’il a aussi affirmé que, pour lui, le «mythe de Vénus», «à la fois cruel et beau», montre que, «d’un amour mort ne peut surgir que le printemps d’une anémone», que «c’est au prix d’une blessure exigée par les puissances adverses qui dirigent l’homme que triomphe l’amour vivant» (pages 142-143). Voilà donc le surréaliste qui, dans son idéalisation de l’amour, en vint à penser que la souffrance est bonne en elle-même, qu’elle est utile, se montra donc adepte d’un dolorisme proche du dolorisme chrétien !
Dans le texte 6 de ‘’L’amour fou’’, Breton put montrer que l’amour, qu’il ne cessait d’idéaliser, pouvait passer par de douloureuses épreuves.

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7
Breton adresse une lettre à «Écusette de Noireuil». Il fait un tableau du jour «de 1952» où elle sera «tentée d’entr’ouvrir ce livre» ; où elle aura «tout à attendre de l’amour» ; où elle «sera prête alors à incarner cette puissance éternelle de la femme». Mais il reconnaît qu’il ne peut prévoir son «avenir». Il pense que les mots «l’amour fou» lui éclaireront «le mystère de [sa] naissance». Elle, qui n’a maintenant «que huit mois», ne pourra, quand elle aura alors «seize ans», lui reprocher de lui avoir donné une naissance qui avait été dûment décidée, même s’il subissait alors la «misère» et osait «une terrible imprudence». Il indique qu’il s’adresse à elle «seule» alors qu’il est en proie aux «déchirements du cœur» ; qu’au-dessus de lui «s’affrontent» les mots «toujours et longtemps». Il évoque son intérêt pour «un certain ‘’point sublime’’» dont il ne s’est «jamais écarté» car il avait voulu être un «guide […] dans la direction de l’amour éternel». Et, s’il sait que «l’amour a maille à partir avec la vie», il affirme que celui-ci «doit vaincre».

Il dit à sa fille qu’il l’a demandée à «la beauté» qui est, «dans toute la force du terme, l’amour». S’il se soucie du «devenir humain», c’est qu’il se soucie de «cette réalité en devenir vivant qui est» sa fille dont il admire la main.

Il indique que, «en septembre 1936», «seul» avec sa fille, s’il était tenté d’aller combattre en Espagne, elle le retenait, même s’il rejette «l’idée de famille». Il réaffirme que sa naissance avait été le fruit de «l’amour le plus sûr». Il ne voulait pas s’«éloigner» d’elle pour entendre ses réponses aux questions qu’il lui ferait. Enfin, il souhaite, à cette «créature humaine dans son authenticité parfaite», «d'être follement aimée».
Commentaire
On peut essayer de déterminer les circonstances de la composition du texte, qui en expliquent bien des éléments.

Même si Breton ne le dit pas nettement, on comprend qu’il s’adresse à sa fille, Aube, à laquelle sa femme, Jacqueline Lamba, (dont il avait raconté, dans le texte 4, la surprenante rencontre ; dans le texte 5, le voyage aux Canaries alors qu’elle était devenue sa deuxième femme) avait donné naissance le 20 décembre 1935, en un temps où entre eux régnait «l'amour le plus sûr de lui» (page 174). Ce qu’il ne dit pas plus nettement, c’est que, comme ils étaient en désaccord au sujet de l’éducation à donner à ce bébé, Jacqueline l’avait quitté, en août 1936, pour se réfugier à Ajaccio. Furieux et en proie aux «déchirements du cœur» (page 169), il était donc resté «seul» (page 172) avec Aube, qui était âgée de huit mois. C’est ainsi qu’il rapporte une situation, tout à fait courante de l'évolution d'un couple, qu’il avait vécue «en septembre 1936».

On remarque que, manifestant ainsi son ressentiment, il ne mentionne jamais le nom de la mère de l’enfant : on ne voit qu’une allusion à «la Nuit du Tournesol» (page 169) qui a fait l’objet du texte 4 ; peut-être est-elle désignée par «la perle noire, la dernière», à laquelle sa «faiblesse» «l’attache» (page 170]? il indique qu’il a demandé sa fille à «la beauté dans toute la force du terme, l’amour» [page 171] et non à Jacqueline qui est éludée aussi quand il prétend à sa fille : «Vous êtes issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l'aboutissement de la poésie.» (page 168).

Il donne même à sa fille un autre nom que celui que les époux avaient choisi ; nom dont il indique qu’il a une «forme anagrammatique» (page 171) ; dont il prétend s’être rendu compte, après coup, que les mots qui le composent, qui représentent «l’amour», se trouvent page 65 : on y lit que le «sourire» de Jacqueline après «la Nuit du Tournesol» lui avait laissé «le souvenir d’un écureuil tenant une noisette verte» ; c’est donc des mots «écureuil» et «noisette» qu’était né «Écusette de Noireuil», Breton n’ayant pas songé que cet œil noir était plutôt de mauvais présage !
Ce texte de neuf pages, qui est prétendument une lettre écrite par Breton à sa fille «seule» (page 169), qui est en fait une lettre ouverte, a été bien conçu pour «finir ce livre» (page 169), dont le titre est même cité («L’amour fou» [page 166]). Il est divisé en trois sections, entre lesquelles ne se dessine pas une réelle progression, l’attention portée par Breton à sa fille l’amenant à répéter les mêmes indications dans lesquelles, cependant, viennent interférer, souvent de façon intempestive et prolongée (le développement entre tirets de la page 171), des réflexions qui sont, avant tout, l’habituelle autocélébration qu’on trouve chez lui.
Le texte est marqué aussi de son habituelle exaltation, à travers nombre d’effets littéraires.
L’expression est souvent recherchée, contournée. On trouve :

- Des mots anciens : «lampe votive» (page 166) : «lampe allumée pour solliciter l’intercession d’un saint» - «advenir» (page 166) - «tournemain» (page 171) : «action de tourner la main» (Littré).

- De traditionnelles formulations affectées, sinon solennelles : «passer à toutes brides» (page 166) - «faire trêve» (page 167) - «démêler trace de tristesse» (page 169) - «avoir maille à partir» (page 170) - «entrer en composition avec» (page 170) - «se connaître cette raison d’être» (page 171) - «frapper d’inanité» (page 171) - «la non-vanité du témoignage» (page 172) - «avoir une oreille pour» (page 173).

- Des formulations étonnantes : «porter euphoniquement» (page 165 – on ne comprend pas)  - «étoiler la page d’un livre» (page 172) - «Indigence, tout à coup, de la fleur» (page 172).

- Des formulations peu compréhensibles :

- «Vous veniez de fermer un pupitre sur un monde bleu-corbeau de toute fantaisie» (page 166), il semble que soit dépeint le monde de l’école, mais pourquoi «de toute fantaisie»?

- «Ces mots : ‘’L'amour fou’’ seront un jour seuls en rapport avec votre vertige» (page 166).

- «Vous êtes issue du seul miroitement de ce qui fut assez tard pour moi l’aboutissement de la poésie» (page 168).

Inversement, Breton se montra quelque peu négligent quand il écrivit : «Je voulais en finissant ce livre vous expliquer» (page 169) : on s’attendrait à ce que ce verbe transitif soit suivi d’un complément !
Il usa de différentes figures de style :

- L’antithèse : «ce fil qui est celui du bonheur, tel qu’il transparaît dans la trame du malheur même» (page 173).

- L’hyperbole : la «terrible imprudence» avec laquelle Breton (Jacqueline est oubliée !) osa donner naissance à un enfant (page 168) - les deux «imprudences» qui lui auraient fait frôler un «précipice» (page 168) - le «suprême espoir de conjuration» qu’il met en sa femme (page 170).

- La personnification : «Toujours et longtemps, les deux grands mots ennemis qui s’affrontent dès qu’il est question de l’amour n’ont jamais échangé de plus aveuglants coups d’épée qu’aujourd’hui au-dessus de moi», la métaphore du tournoi étant poursuivie quand il est question de celui «de ces mots qui porte les couleurs» de Breton (page 169).
On admire des éclairs de poésie :

- «Le titre» du livre «sera porté par le vent qui courbe les aubépines» (page 165).

- En 1952, «tous les rêves, tous les espoirs, toutes les illusions danseront […] à la lueur [des] boucles» (page 165) de la jeune fille. Est imaginé un mélange de Moyen-Âge et de monde contemporain : «Les cavaliers mystérieux et splendides passeront à toutes brides, au crépuscule, le long des ruisseaux changeants. Sous de légers voiles vert d'eau, d'un pas de somnambule une jeune fille glissera sous de hautes voûtes, où clignera seule une lampe votive. Mais les esprits des joncs, mais les chats minuscules qui font semblant de dormir dans les bagues, mais l'élégant revolver-joujou perforé du mot ‘’Bal’’ vous garderont de prendre ces scènes au tragique.» (page 166). Et la jeune fille pourra se profiler «en silhouette solaire» (page 166).

- La «toute petite enfant [est] faite à la fois comme le corail et la perle.» (page 167).

- Breton considère que l’imprudence qu’il a mise à braver la misère est «le plus beau joyau du coffret» (page 168) qui, peut-être, contiendrait les bijoux que sont ses mérites.

- Il déclare que, de l’imprudence de la faire naître, l’enfant est «le souffle parfumé» (page 168).

- Il voulait que, entre les deux «imprudences», «une corde magique fût tendue, tendue à se rompre au-dessus du précipice pour que la beauté allât [la] cueillir comme une impossible fleur aérienne, en s'aidant de son seul balancier.» (page 168).

- Du mot «toujours», «l’étoile faiblit» sur «le sable blanc du temps» (page 169).

- Le sablier est vu comme «réduit à un filet de lait sans fin fusant d’un sein de verre» (page 169), ce qui est plus intéressant que la photographie de Man Ray qui en est donnée.

- Il définit sa femme comme «la perle noire, la dernière» (page 170).
Si on a pu, par la tendresse grave qui les imprègne, estimer que ces pages sont parmi les plus belles que Breton ait jamais écrites, il reste qu’elles sont essentiellement un madrigal, un texte qui est comme empreint de cette galanterie insinuante qu’il sut toujours mettre en œuvre pour séduire les femmes, et, ici, sa fille (quand elle aura «seize ans» !). On se demande quel texte il aurait écrit s’il avait eu un fils !

Il lui déclare : «Vous vous êtes trouvée là comme par enchantement, et si jamais vous démêlez trace de tristesse dans ces paroles que pour la première fois j'adresse à vous seule, dites-vous que cet enchantement continue et continuera à ne faire qu'un avec vous, qu'il est de force à surmonter en moi tous les déchirements du coeur.» (page 169) - «De l'amour je n'ai voulu connaître que les heures de triomphe, dont je ferme ici le collier sur vous.» (page 170).

Il ne cesse de lui faire part de son admiration : «Ma toute petite enfant, qui n'avez que huit mois, qui souriez toujours, qui êtes faite à la fois comme le corail et la perle.» (page 167). Il admire en particulier sa main, dont il dit, à la fois emphatiquement et humblement, qu’elle «frappe presque d’inanité tout ce qu’[il avait] tenté d’édifier intellectuellement» (page 171), avant de la célébrer : «Cette main, quelle chose insensée et que je plains ceux qui n'ont pas eu l'occasion d'en étoiler la plus belle page d'un livre ! Indigence, tout à coup, de la fleur. Il n'est que de considérer cette main pour penser que l'homme fait un état risible de ce qu'il croit savoir. Tout ce qu'il comprend d'elle est qu'elle est vraiment faite, en tous les sens, pour le mieux.» (pages 171-172). Pour lui, Aube a été «l'accomplissement de la nécessité naturelle» ; elle est «passée du non-être à l'être en vertu d'un de ces accords réalisés qui sont les seuls pour lesquels il [lui] a plu d'avoir une oreille.» Il lui dit encore : «Vous étiez donnée comme possible, comme certaine au moment même où, dans l'amour le plus sûr de lui, un homme et une femme vous voulaient.» (pages 173-174). Il la sacralise enfin en «créature humaine dans son authenticité parfaite» (page 174).

Pourtant, à un autre endroit, lui, qui était pourtant féru de psychanalyse, ne voit en elle qu’un «inconscient», tandis qu’il est «le conscient». L’un et l’autre «existaient en pleine dualité tout près l'un de l'autre, se tenaient dans une ignorance totale l'un de l'autre et pourtant communiquaient à loisir par un seul fil tout-puissant qui était entre [eux] l'échange du regard.» (page 172).

Finalement, il lui «souhaite d’être follement aimée», comme par un sursaut qui survient quand il se rappelle qu’il s’agit de terminer le livre intitulé ‘’L’amour fou’’ !
En fait, le texte ne fut encore, pour Breton, qu’une autre occasion de parler de lui, de continuer son autocélébration, chaque éloge fait à sa fille servant d’ailleurs à sa propre louange.

Si on le voit reconnaître avec humilité «l’incapacité où [il a] été quelquefois de [se] montrer à [la] hauteur» de son «grand espoir» (page 170), le plus souvent se manifeste son orgueil. On remarque ainsi sa mention habilement voilée d’«un peintre qui fut des tout premiers amis» de sa fille, et qui a eu une «époque bleue» (page 167) ; c’est évidemment Picasso. On remarque encore sa naïve allusion à sa «fameuse maison inhabitable de sel gemme» (page 172) qui est le rappel de la «maison» faite de «cubes de sel gemme» qu’il avait évoquée dans le texte 1 (page 14), mais dont on ne voit cependant pas ce qui aurait pu la rendre «fameuse» !

Surtout, comme «bien longtemps [il avait] pensé que la pire folie était de donner la vie», il se plaît à révéler qu’il en avait «voulu à ceux qui [la lui] avaient donnée (page 167), ces parents pour lesquels il n’avait d’ailleurs guère montré de considération dans le texte 6. En 1936, son avis sur le sujet n’est plus aussi clair : tantôt, il écrit : «J'ai craint, à une époque de ma vie, d'être privé du contact nécessaire, du contact humain avec ce qui serait après moi. Après moi, cette idée continue à se perdre mais se retrouve merveilleusement dans un certain tournemain que vous avez comme (et pour moi pas comme) tous les petits enfants.» (page 171) ; tantôt, il marque son hostilité à la paternité bourgeoise, qui fait peser une autorité soupçonneuse sur l'enfant, puisque le voeu qu'il forme pour sa fille est précisément celui qu'un bourgeois, avide de biens matériels, ne saurait faire : «Je vous souhaite d'être follement aimée.» (page 174). Et, si son indifférence à la paternité va de pair avec son rejet de la famille, qui donne lieu à cette adjuration : «Qu’avant tout l’idée de famille rentre sous terre !» (page 173), il la prononçait allégrement sans se rendre compte qu’il venait bel et bien d’en fonder une, et qu’il aurait désormais à y consacrer une part de ses énergies, à devenir enfin un adulte !

Il tient à faire savoir que, avec une grande générosité, il avait voulu la naissance d’un enfant malgré son «assez grande misère», dont il dit : «Cette misère, je n'étais d'ailleurs pas braqué contre elle : j'acceptais d'avoir à payer la rançon de mon non-esclavage à vie, d'acquitter le droit que je m'étais donné une fois pour toutes de n'exprimer d'autres idées que les miennes. [...] Elle apparaissait comme la conséquence à peu près inévitable de mon refus d'en passer par ou presque tous les autres en passaient, qu'ils fussent dans un camp ou dans un autre.» (pages 167-168), se drapant ainsi orgueilleusement dans les plis de la toge d’un libre penseur, ou dans les haillons de poète maudit, en tout cas d’hommes vivant en marge de la société.

Pourtant, lui qui s’était voulu communiste, ne pouvait manquer d’être inquiet devant l’état de la société du temps. Ainsi, il marque bien son pessimisme : «Il semble que c’est l’insupportable qui doit advenir.» (page 166). En effet, «en septembre 1936», il lisait «les journaux qui relataient plus ou moins hypocritement les épisodes de la guerre civile en Espagne» (page 172), prétendant : «Ma vie alors ne tenait qu'à un fil. Grande était la tentation d'aller l'offrir à ceux qui, sans erreur possible et sans distinction de tendances, voulaient coûte que coûte en finir avec le vieil ‘’ordre’’ fondé sur le culte de cette trinité abjecte : la famille, la patrie et la religion.» (pages 172-173) ; il désignait ainsi les communistes et les républicains espagnols. Mais il se contenta de cette rodomontade, de sa facile commisération («J'aimais en vous tous les petits enfants des miliciens d'Espagne, pareils à ceux que j'avais vus courir nus dans les faubourgs de poivre de Santa-Cruz de Tenerife. Puisse le sacrifice de tant de vies humaines en faire un jour des êtres heureux !» [page 173 - figure, plus avant dans le livre, une photographie montrant des enfants misérables, avec la légende : «Tous les petits enfants des miliciens d'Espagne» sans que rien ne permette de confirmer le lieu et le temps]), alors que d’autres écrivains (Malraux, Orwell, Koestler, Dos Passos, Hemingway…) allaient combattre en Espagne. Il avait une bonne raison de ne pas s’engager : il devait en effet, d’autant plus en l’absence de sa mère s’occuper de sa fille à laquelle il déclare : «J’ai voulu encore que tout ce que j’attends du devenir humain, tout ce qui, selon moi, vaut la peine de lutter pour tous et non pour un, cessât d’être une manière formelle de penser, quand elle serait la plus noble, pour se confronter à cette réalité en devenir vivant qui est vous.» (page 171) !

Enfin, on le voit aussi imaginer ce que pourrait être la vie en 1952, en faire tout un tableau ; mais c’est en poète épris de fantaisie verbale (page 166) et non en futurologue patenté.
Il fait sentir aussi que sa grande mission à lui est la défense de «la poésie» dont il dit qu’il s’y est «voué dans [sa]) jeunesse», qu’il a «continué à [la] servir, au mépris de tout ce qui n'est pas elle» (pages 168-169) ; qu’il doit continuer à se consacrer à sa fonction d’indicateur «d'un certain ‘’point sublime’’» (il l’avait défini dans le ‘’Second manifeste du surréalisme’’ comme «un certain point de l’esprit d’où la vie et la mort, le réel et l’imaginaire, le passé et le futur, le communicable et l’incommunicable, le haut et le bas cessent d’être perçus contradictoirement», et, en août 1932, il pensa l’avoir vu dans les gorges du Verdon !) dont il ne s’est «jamais écarté jusqu'à le perdre de vue, jusqu'à ne plus pouvoir le montrer» ; en 1952, dans ses ‘’Entretiens’’, il allait l’appeler «point suprême» !). Ayant «choisi d'être ce guide», il «s’est astreint en conséquence à ne pas démériter de la puissance qui, dans la direction de l'amour éternel, [lui] avait fait voir et accordé le privilège plus rare de faire voir.» Et, du même mouvement, il s’attribue ce satisfecit : «Je n'en ai jamais démérité» (pages 169-170).

Breton revendique donc bien ici son titre de pape du surréalisme, même s’il ne cite pas le mouvement. On retrouve le théoricien quand, reprenant une déclaration du texte 2 («La nécessité naturelle tombe d’accord avec la nécessité humaine d’une manière assez extraordinaire et agitante pour que les deux déterminations s'avèrent indiscernables» [page 59]), il stipule ici que «la conciliation» de «la nécessité naturelle» et de «la nécessité humaine, la nécessité logique» lui apparaît «comme la seule merveille à la portée de l’homme, comme la seule chance qu’il ait d’échapper de loin à la méchanceté de sa condition» (page 173).
Cependant, il s’inscrit plus nettement dans la trame qu’indique le titre du livre, ‘’L’amour fou’’, quand il affirme la «puissance éternelle de la femme, la seule devant laquelle [il ne se soit] jamais incliné» (page 166) ; quand il se félicite de n’avoir «jamais cessé de ne faire qu’un de la chair de l’être qu’[il]aime et de la neige des cimes au soleil levant» (page 170), le corps de la femme se fondant avec la nature ; quand il se veut un «guide […] dans la direction de l’amour éternel» (page 170) ; quand, même si la récente déconvenue avec Jacqueline l’oblige à un certain réalisme, il célèbre l’amour dans un hymne superbe mais animé par un idéalisme invétéré :

- «’’Toujours’’ et ‘’longtemps’’, les deux grands mots ennemis qui s'affrontent dès qu'il est question de l'amour, n'ont jamais échangé de plus aveuglants coups d'épée qu'aujourd'hui au-dessus de moi. [...] De ces mots, celui qui porte mes couleurs, même si son étoile faiblit à cette heure, même s'il doit perdre, c'est ‘’toujours’’. Toujours, comme dans les serments qu'exigent les jeunes filles. ‘’Toujours’’, comme sur le sable blanc du temps [...] Envers et contre tout j’aurai maintenu que ce ‘’toujours’’ est la grande clé. Ce que j'ai aimé, que je l'aie gardé ou non, je l'aimerai toujours.» (page 169).

- «Je ne nie pas que l'amour ait maille à partir avec la vie. Je dis qu'il doit vaincre et pour cela s'être élevé à une telle conscience poétique de lui-même que tout ce qu'il rencontre nécessairement d'hostile se fonde au foyer de sa propre gloire. Du moins cela aura-t-il été en permanence mon grand espoir, auquel n'enlève rien l'incapacité où j'ai été quelquefois de me montrer à sa hauteur.» (page 170).

- «Cette aspiration aveugle vers le mieux suffirait à justifier l'amour tel que je le conçois, l'amour absolu, comme seul principe de sélection physique et morale qui puisse répondre de la non-vanité du témoignage, du passage humains.» (page 172), expression de l’espoir que les conflits qu’est appelé à connaître l’amour incarné soient transcendés.
Aussi Breton ne peut-il, en lui annonçant qu’elle sera «appelée à souffrir aussi» (page 169), manquer de vouloir faire de sa fille sa disciple : «Laissez-moi croire que ces mots : ‘’L'amour fou’’ seront un jour seuls en rapport avec votre vertige» (page 166) et, à la fin, lui souhaiter «d’être follement aimée» (page 174).
Le texte 7 de ‘’L’amour fou’’, fausse lettre qui est un madrigal adressé par Breton à sa fille, une autocélébration et un hymne à l’amour, est l’habile conclusion du livre.

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Commentaire sur l’ensemble
Ce fut en 1937 que Breton, renouant avec le type d'inspiration et d'écriture qui avaient présidé à ‘’Nadja’’, décida de composer un autre recueil de textes autobiographiques qui étaient dispersés dans l’espace et dans le temps, indépendants et disparates, ayant été rédigés de l’hiver 1933 à la fin de 1936. S’ils sont hétérogènes, ils ont généralement pour thème la célébration de l'amour, d’où le titre de l’ensemble : ‘’L’amour fou’’. Mais, dans le texte 2, qui fut ajouté aux autres après coup, Breton ne traita pas vraiment le sujet. Et le texte 3, qui avait d’ailleurs paru sous forme d’essai (‘’Équation de l’objet trouvé’’) dans la revue ‘’Documents’’ (juin 1934), est tout à fait hors du sujet.

Tous écrits à la première personne, nés d’événements vécus par l’auteur entre 1934 et 1936, marqués du sceau d’une urgence de la relation, donnant tous les symptômes de la spontanéité, ces textes souvent décousus font se mêler différents registres, sans souvent qu’aucune transition ne soit ménagée. Ils constituent un collage de genres (même le genre épistolaire), de motifs, d’écritures : narration d’anecdotes, observations médicales, associations d’idées, fantasmes, effusions lyriques, éclairs de poésie où, le verbe étant en fusion, l'image éclate dans son énigmatique fulgurance ; mais aussi méditations philosophiques, spéculations théorisantes (en particulier pour la promotion du surréalisme), parce que Breton considérait que l'expérience dont il faisait part n’était pas seulement personnelle, mais témoignait de sentiments universels et éternels. Il ne voulut pas se limiter à raconter une aventure intime, mais convaincre ses lecteurs qu’ils peuvent tous la connaître.

D’un texte à l’autre, on peut déceler un fil conducteur, la méditation sur l'amour, de l’amour courtois, de l’amour unique, sa célébration qui aboutit dans l’hymne final qui justifie vraiment quelque peu le titre : ‘’L'amour fou’’. Breton affirma que cet amour, le vrai, le fou, auquel il n’a cessé de croire, est une passion qui se caractérise par «l'éperdu», c'est-à-dire par des mouvements d'exaltation lyrique en face de l'être aimé, et qui, malgré l’obstacle que sont les «conditions sociales de la vie», se réalise dans «le délire de la présence absolue», dont il souhaite la continuité, mais qui ne peut être vraiment atteint tant que persiste au fond des consciences l'idée du péché. Pour lui, «l’amour fou» est l’expérience surréaliste suprême dans la mesure où il réunit le réel et l'imaginaire, la poésie et la vie ; qu’il réalise la synthèse entre l'amour unique et les amours multiples, chaque femme aimée étant la médiatrice qui, se confondant avec la nature, révèle à l’homme les secrets enfouis, ceux qui échappent à la logique ; qu’il permet à l’être humain de s'éveiller au monde, qui se lit comme un poème, car il est considéré comme un vaste et sidérant univers de signes, unis par une sorte de concordance universelle et magique.

Ces textes furent prépubliés en revue, à l’exception du dernier ; les cinq premiers dans ‘Minotaure’’, et le sixième dans ‘’Mesures’’.

L’ensemble parut le 2 février 1937 chez Gallimard dans la collection ‘’Métamorphoses’’, illustré de vingt planches photographiques en noir et blanc (de Man Ray, Brassaï, N-Y-T, Dora Maar, Rogi-André, Cartier-Bresson), dont des reproductions de tableaux (de Picasso, Ernst), car, une fois de plus, après ‘’Nadja’’, Breton prétendait refuser la description, et entendait déléguer cette fonction à des photographies qui, malheureusement, pour des raisons de réalisation technique du livre, sont placées après ou avant le passage qu’elles doivent illustrer.

Breton offrit le manuscrit à Jacqueline.

André Durand

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