Littérature québécoise








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IV – Aux futurs artistes, romanciers et savants canadiens.


« Admettez que dans la nature la beauté est utile, que la fleur se pare de ses couleurs pour attirer les insectes qui servent à la féconder ; j’étends cela à l’art humain et j’incline à penser qu’il est, lui aussi, plus utile qu’il ne vous semble aujourd’hui. Vous verrez que le beau n’est pas seulement une décoration. Il est le plus souvent une cause de durée pour un peuple.

Telle nation se couvre des plus belles couleurs de la poésie, de la peinture, de la parole humaine, à quoi bon ? dites-vous ; on pourrait se passer de poètes. Dites aussi qu’on pourrait se passer de fleurs, de rayons et de ces essaims qui propagent la vie. »

(Edgar Quinet : L’esprit nouveau).

« Ces climats que les orages et les brouillards disputent tour à tour aux aurores boréales, à la sérénité, ou glaciale, ou brûlante ; ce pays qui possède une triple gloire ; la sienne, celle de son ancienne fondatrice, avec la gloire des tribus aborigènes, n’inspirerait pas des poètes, quand les échos des forêts vierges répètent toutes les sortes de chants, la ballade écossaise et galloise, la complainte huronne, le lai irlandais et la romance française ! »

(Lebrun. Tableau des deux Canadas.

Ouvrage publié en 1832).

Le poète, le romancier, le peintre, le musicien, le sculpteur n’apportent pas seulement au monde un certain contingent de jouissances esthétiques, ils évoquent dans le passé les gloires de la race à laquelle ils appartiennent, ils ressuscitent ses héros et les imposent à l’admiration du monde : le poète par ses chants, le peintre par ses tableaux, le sculpteur par ses statues. Ils donnent une voix harmonieuse aux légendes, fixent sur la toile, ou éternisent dans le bronze et le marbre les grandes actions, les gestes inspirés par une pensée sublime.

L’histoire des petits peuples surtout a besoin de ces hérauts, car elle reste nécessairement une histoire locale, tant que ses fastes ne peuvent briller au dehors, au milieu du rayonnement des chefs-d’œuvre1.

Tout notre passé, toute l’histoire des deux derniers siècles est une source à laquelle nos poètes et nos artistes peuvent puiser abondamment ; elle est faite d’actes héroïques et de scènes pittoresques qui appellent la lyre et le pinceau. Quand nous n’aurions pas plus de dispositions artistiques que nos voisins des autres races, nous serions tenus plus étroitement qu’eux, il me semble, de cultiver les arts, car c’est à nous qu’incombe le devoir d’écrire en caractères ineffaçables pour l’avenir ce qu’ont fait les premiers pionniers de la Nouvelle-France, les premiers explorateurs du continent américain.

Il me semble avoir lu, dans un auteur ancien, que certaines villes de la Grèce professaient cette croyance naïve et poétique qu’une muse venait s’asseoir sur la tombe des héros et pleurer sur leurs cendres jusqu’à ce qu’un poète ou un artiste vînt donner à la mémoire du mort un autre gardien pour l’éternité. Les muses qui pleuraient ainsi sur notre sol n’ont pas toutes été relevées de leur pieux devoir, bien que des poètes et des historiens aient sauvé de l’oubli la plupart des mémoires qui doivent nous être chères. Beaucoup encore reste à faire.

Pour l’artiste, toutes les manifestations de la vie ont aujourd’hui, leur intérêt, leur beauté, leur côté pittoresque. L’esthétique moderne n’a plus les limites étroites d’autrefois. Cependant celui qui voudra rester fidèle à l’idéal unique du passé : l’idéal de la beauté, de la vertu et de la force, aura toujours choisi la meilleure part. Chaque fois que l’art s’est mis au service de la vie mesquine, intéressée, sans envolée, sans rien de ce que Fichte appelle « l’idée divine » il n’a produit qu’une impression passagère.

Pour répéter une vérité très banale, il n’y a de réellement grand, que l’homme agissant sous l’impulsion d’un noble sentiment, d’une pensée d’héroïsme, de dévouement et de sacrifice ; l’art n’élève les âmes que par la représentation de la grandeur et de la beauté.

Où l’artiste cherchera-t-il l’inspiration dans notre Amérique ? La nature est éternellement belle, mais que lui offrira la vie ? L’activité industrielle, les ruches de travailleurs, les homes confortables, les étalages de marchandises avec les patrons corrects et les commis avenants. Business ! Business ! Voilà, disait un chroniqueur parisien, les mots que l’on gravera sur les frises des Parthénons futurs. Le chemin qui conduit vers l’avenir passe en ce siècle, et surtout sur ce continent, à travers un territoire sans cachet, sans caractère, au point de vue de l’art, et sans beauté.

L’artiste canadien-français n’aura qu’à feuilleter les annales de notre passé pour y trouver l’inspiration qui fait éclore les œuvres grandes et durables.

* * *

Bien souvent, songeant aux scènes d’autrefois, aux jours héroïques de la Nouvelle-France, je me prends à regretter de ne pas être peintre. À mesure que les visions évoquées acquièrent plus de consistance dans mon esprit et se dégagent des brouillards du rêve, elles se groupent sous des couleurs lumineuses, elles se condensent sur des espaces étroits, elles s’immobilisent dans un doux rayonnement et ce sont finalement des tableaux que j’évoque : des tableaux qui pourraient être l’ornement d’un musée national où, comme dans une autre galerie de Versailles, notre jeunesse irait réchauffer son amour de la patrie.

Je n’ai pas la prétention de dicter de sujets de tableaux à nos jeunes peintres, je ne puis m’empêcher de leur signaler, cependant quelques-uns de ceux qui hantent le plus souvent ma pensée :

Le premier défricheur canadien


Vers 1620. À quelque distance du rocher de Québec que couronne un petit fort de palissades, une haute colonne de fumée s’élève au-dessus de la cime des arbres. Un beau soleil de juillet dore les flots limpides du fleuve et met des rayons sur les flancs abrupts de la future capitale. Dans une large trouée noire qui a été pratiquée à l’entrée de la forêt, des pins et des chênes à demi calcinés jonchent le sol, tandis qu’un feu ardent consume des amas de branchages. Sur un tronc d’arbre un fusil tout armé. À quelques pas, debout, tête nue, l’air martial et fier, un homme attisant l’incendie : Le défricheur-soldat, notre ancêtre.

M. de Frontenac et l’envoyé anglais (1692)


L’envoyé de Sir William Phipps, qui vient assiéger Québec, est amené, les yeux bandés, dans la salle où se tient M. de Frontenac, le gouverneur, avec ses officiers. Dès que son bandeau lui est enlevé, il remet au gouverneur la lettre de son commandant.

« Cette lettre, dit le baron de La Hontan, parut plus turque qu’anglaise, et l’on ne reconnut point dans cette sommation, les honnestes formalitez que l’on observe, en pareil cas, dans notre Europe. Aussi, M. de Frontenac n’eut pas plutôt entendu l’interprétation de ce compliment, qu’il en fut indigné, et se tournant vers son capitaine de gardes, il lui commanda froidement de faire planter une potence devant le port pour donner payement au porteur de la lettre ». L’évêque et l’intendant réussirent cependant à amadouer le terrible gouverneur. « M. de Frontenac mit de l’eau dans son vin et dit d’un ton ferme, mais assez rassis à l’officier anglais : Allez rapporter de ma part au chef de votre piraterie, que je l’attends de pié ferme et que je me défendrai beaucoup mieux qu’il ne m’attaquera. Au reste, je ne connais point d’autre roi d’Angleterre que Jacques second, et puisque vous êtes ses sujets révoltez, je ne vous regarde que comme de misérables corsaires dont je ne crains ni les forces, ni les menaces, mais que je souhaiterais pouvoir châtier comme vous le méritez. Pour comble de mépris. M. de Frontenac, finissant sa réponse, jette la lettre de l’amiral au nez du major et lui tourne le dos. » L’infortuné messager, dit encore La Hontan, tirant sa montre et la portant à l’œil, eut assez de courage pour demander à notre gouverneur si avant que l’heure fût passée, il ne voulait pas le charger d’une réponse par écrit, mais M. de Frontenac se retournant et lançant sur son homme des œillades assommantes : « Votre commandeur, dit-il, ne mérite pas que je me donne tant de peine, et je répondrai à son compliment par la bouche du mousquet et du canon ».

Notre sculpteur, M. Hébert, dans une statue qui a été très admirée au salon des Champs-Élysées, à Paris, en 1892, a superbement rendu l’expression énergique, indignée et farouche de M. de Frontenac, lorsqu’il foudroie l’envoyé de cette fière réponse.

Un peintre pourrait, avec plus d’avantage, rendre toute la scène : l’aspect de la salle, le gouverneur entouré de l’évêque, de l’intendant et de tous ses officiers, jeunes gens à la figure énergique, toujours sur le sentier de guerre.

On sait qu’à cette époque, la colonie était réduite à toute extrémité ; le gouverneur n’avait que douze pièces de canons, manquait de munitions et de troupes. « Jamais le pays, dit Charlevoix, n’avait couru un aussi grand danger. »

Le premier coup de canon qui porta la réponse de Frontenac, abattit le pavillon de l’Amiral. « La marée l’ayant fait dériver, raconte le même historien, quelques Canadiens allèrent le prendre à la nage, et malgré le feu qu’on faisait sur eux, l’emportèrent à la vue de toute la flotte. Il fut porté à la cathédrale où il est encore. » Cet épisode pourrait former le pendant à la scène de la réception de l’envoyé anglais.

Un peintre de bataille n’aurait qu’à choisir, au cours de deux siècles, parmi les centaines de sujets dignes de l’inspirer : depuis le premier combat auquel prend part Champlain contre les Iroquois, en 1608, jusqu’à la bataille de Châteauguay contre les Américains, en 1813, les exploits de d’Iberville, les batailles de la Monongahéla où parmi les vaincus se trouve Washington, alors colonel sous Braddock, de Carillon, des Plaines d’Abraham, où nous fûmes défaits, de Sainte-Foye, etc., etc.

La découverte du Mississipi


Ici l’artiste pourrait s’inspirer de la vision si poétique de M. Fréchette. Comme ils nous apparaissent bien dans ces vers admirables, le fleuve géant et son « découvreur », Jolliet.

« Le grand fleuve dormait couché dans la savane,

Dans les lointains brumeux, passaient en caravane

De farouches troupeaux d’élans et de bisons.

Drapé dans les rayons de l’aube matinale,

Le désert déployait sa splendeur virginale

Sur d’insondables horizons.

L’inconnu trônait là dans sa splendeur première,

Splendide et tacheté d’ombres et de lumière,

Comme un reptile immense au soleil engourdi,

Le vieux Meschacébé, vierge encor de servage

Déployait ses anneaux de rivage en rivage

Jusques aux golfes du midi.

......

Jolliet ! Jolliet ! Quel spectacle féerique, etc., etc.

......

Le voyez-vous là-bas, debout comme un prophète,

Le regard rayonnant d’audace satisfaite,

La main tendue au loin vers l’occident bronzé,

Prendre possession de ce domaine immense,

Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France,

Et du monde civilisé !

À son aspect, du sein des flottantes ramures,

Montait comme un concert de chants et de murmures ;

Des vols d’oiseaux marins s’élevaient des roseaux,

Et, pour montrer la route à la pirogue frêle,

S’enfuyaient en avant, traînant leur ombre grêle,

Dans le pli lumineux des eaux.

Du nord au sud de l’Amérique septentrionale, partout l’explorateur, le missionnaire, le guerrier français, ont laissé de leur passage une trace héroïque que l’art peut faire revivre.

Ainsi cette vengeance du chevalier de Gourgues, gentilhomme catholique, qui vend ses biens et emprunte de l’argent à ses amis pour aller châtier les Espagnols qui ont traîtreusement assassiné les Huguenots français établis en Floride, n’est-elle pas admirable dans sa férocité ?

« Je ne fay ceci comme à Hespanols, ni comme à mariniers, mais comme à traîtres, voleurs et meurtriers. » Tels sont les écriteaux que de Gourgues attache aux cadavres des prisonniers espagnols qu’il a fait pendre aux mêmes arbres auxquels ont été pendus les Huguenots, après avoir surpris leur fort.

« Puis cela fait et le port rasé, dit Lescarbot, il renvoie son artillerie par eau, et quant à lui, retourne à pieds, accompagné de quatre-vingts arquebuziers, armes sur le dos et mèches allumées, suivis de quarante mariniers portant picques... et trouvant le chemin tout couvert d’Indiens qui le venaient honorer de présents et de louanges, comme un libérateur de tous les pays voisins. »

« Les Espagnols avaient pendu les Français, dit le même auteur, avec cet écriteau :

« Je ne fay ceci comme à Français, mais comme à Luthériens », et il appelle l’expédition de De Gourgues « l’entreprise haute et généreuse du capitaine Gourgues, pour venger l’honneur français. »

Le spectacle de ces Espagnols pendus devant le fort rasé dont les débris fument encore ; « les arquebuziers mèches allumées ; les mariniers portant picques », les Indiens acclamant le justicier ; ne serait-ce pas sinistre et grand ?

C’est encore dans cette partie du continent américain que fut assassiné Cavelier de La Salle, dans son expédition pour découvrir le Mississippi. Le père Jésuite Leclerc raconte ainsi cette catastrophe :

« Nous étions éloignez de deux grandes lieues, le sieur de la Salle inquiété du retardement du sieur de Moranger et de ses gens dont il estait séparé depuis deux ou trois jours, dans la crainte qu’ils n’eussent été surpris par les barbares, me pria de l’accompagner, il prit encore deux sauvages avec lui. Durant toute la route, il ne m’entretenait que de matières de piété, de grâce et de prédestination... Il me paraissait extraordinairement pénétré des bienfaits de Dieu à son endroit, lorsque je le vis tout à coup accablé d’une profonde tristesse dont il ignorait lui-même la cause, il fut troublé, en sorte que je ne le connaissais plus ; cette situation d’esprit ne lui estant pas ordinaire. Je le réveillay néanmoins de son assoupissement, et au bout de deux lieues, nous trouvâmes la cravate sanglante de son laquais, il s’aperçut de deux aigles qui voltigeaient sur sa teste et en même temps il découvrit de ses gens sur le bord de l’eau dont il s’approcha et leur demandant des nouvelles de son neveu, ils répondirent par paroles entrecoupées nous montrant l’endroit où nous trouverions le dit sieur, nous les suivîmes quelques pas le long de la rive jusques au lieu fatal, où deux de ces meurtriers estaient cachez dans les herbes, l’un d’un côté, l’autre de l’autre, avec leurs fusils bandez ; l’un des deux manqua son coup, le second tira en même temps et porta du même coup dans la teste de M. de la Salle qui en mourut une heure après le 19 mars 1867. »

Cette scène tragique du désert est également remplie, il me semble, d’une étrange grandeur. L’explorateur et le missionnaire, ces deux héros, arrivant, l’un offrant des consolations à l’autre, au bord d’une rivière inconnue, au fond de lointaines régions également inconnues, sous le couvert de la forêt séculaire ; ces deux aigles qui voltigent au-dessus de la tête de La Salle, les deux assassins guettant leur proie... Combien ce scénario devrait tenter le pinceau d’un artiste !

Les relations des Jésuites abondent en scènes pittoresques, en actes d’héroïsme sublime. Jamais peut-être, dans les annales du monde, on ne vit d’exemples de la domination de la chair par l’âme virile, semblables à ceux que nous offrent les martyrs des Pères Lallemand, de Brébeuf et Jogues, etc., etc.

« Le Père de Brébeuf que vingt années de travaux, les plus capables de faire mourir tous les sentiments naturels, un caractère d’esprit d’une fermeté à l’épreuve de tout, une vertu nourrie dans la vue toujours prochaine d’une mort cruelle et portée jusqu’à en faire l’objet de ses vœux les plus ardents...

« Les Iroquois connurent bien d’abord qu’ils auraient affaire à un homme, à qui ils n’auraient pas le plaisir de voir échapper la moindre faiblesse... Ils le firent monter sur un échafaud, et s’acharnèrent de telle sorte sur lui, qu’ils paraissaient hors d’eux-mêmes de rage et de désespoir.

« Cela ne l’empêchait pas de parler à ses bourreaux qu’il exhortait à la crainte de Dieu... » Le détail des tortures qu’on lui infligea fait frissonner.

Le Père Lallemand, qu’on a tourmenté en même temps sur un autre bûcher, est amené en présence du Père de Brébeuf, et « le voyant en cet état, il dit ces paroles de l’apôtre : Nous avons été mis en spectacle au monde, aux anges et aux hommes. Le Père de Brébeuf lui répondit par une douce inclinaison de tête. »

L’art doit-il reculer devant la peinture de souffrances atroces susceptible de produire une impression à ce point navrante ? Je ne sais. Il y eut un grand nombre de martyrs, dans les premiers temps de l’Église, je me demande pourquoi l’ancienne école italienne qui empruntait volontiers ses sujets à l’histoire religieuse, a si rarement demandé des inspirations au martyrologue. Ce n’est pas qu’on eût horreur de représenter le sang, la mort, les chairs déchirées ; le meurtre d’Holopherne, de Michel-Ange, et tant de tableaux de batailles nous donnent ce spectacle. Il n’est pas de musée qui n’ait un saint Sébastien mourant percé par des flèches. Fra Bartholomeo, Carrache, le Pérugin, Pollaiuolo, Van Dyck, E. Delacroix entre autres, ont traité ce sujet de main de maître. Nos martyrs n’inspireront-ils pas aussi un jour quelque Delacroix canadien ?

À la vérité, les sujets sanglants sont plus communs, dans notre histoire, que les scènes légères et gracieuses ; mais celles-ci sont de tous les pays.

J’aimerais voir décorant les murs de l’hôtel de ville de notre métropole quelque grande toile représentant « Le marché aux fourrures» qui se tenait, chaque année, à Montréal, avant la conquête : Les longues rangées de tentes en écorces de bouleau, remplies d’étoffes voyantes, d’articles de bimbeloterie, de colliers, d’armes destinées à séduire l’Indien ; les monceaux de fourrures, s’étalant avec leur chatoiement soyeux : peaux de daims, de castors, d’élans, de renards, de loups-cerviers, de martres, de visons etc., etc. ; et tout ce monde bigarré, disparate, qui circule, pérorant, discutant, gesticulant : Indiens, coureurs des bois, colons, officiers, soldats, commis du gouvernement, etc., Indiens ivres d’eau de feu, chefs solennels, missionnaires parcourant les groupes, distribuant les paroles de paix.

Nos paysagistes non plus ne manqueront pas de merveilles dignes de leur pinceau ; ceux que ne tentera pas le genre héroïque pourront esquisser l’ombre aurorale de nos nuits d’hiver, les immenses nappes de neige éblouissante, crépitant aux rayons de la lune, le feuillage argenté des arbres couverts de frimas, les sites enchanteurs des bords du Saint-Laurent, etc., etc.

Enfin, nous avons, même en ce siècle, des figures qui méritent d’être immortalisées : les champions de nos libertés constitutionnelles, Papineau, Bédard, Bourdages, Lafontaine, etc. ; les derniers de nos martyrs, ceux de 1837, Cardinal, De Lorimier, Duquette, etc. Et de nos jours ce simple, gai et populaire héros, le défricheur patriote, Mgr Labelle.

II


Si notre passé offre un champ si vaste aux artistes, combien plus vaste encore est celui qu’il offre aux romanciers. Notre histoire est tellement belle que ce serait mal peut-être d’en altérer le caractère par la fiction. L’œuvre du romancier devra reconstituer la vie familiale des anciens pionniers, raconter comment nos ancêtres ont quitté leur mère-patrie, quel mystère, quel chagrin parfois cachait ce départ, quelle vision ils entrevoyaient aux champs d’outre-mer.

Les marins des bords de l’Atlantique entreprenaient, sans appréhension probablement, une longue traversée ; les soldats obéissaient à leur consigne, tous cherchaient une terre où moins d’entraves gêneraient leur liberté, mais n’en est-il pas qui venaient enfouir une douleur, ensevelir des illusions mortes ? De ce passé intime et obscur, rien ne nous reste. Quelquefois, en lisant les registres de l’émigration, on voit les noms de groupes de colons de la Rochelle, Poitiers, Nantes, et par le même navire, un jeune homme venu seul d’une province lointaine, de Bordeaux, de Paris. Pourquoi a-t-il ainsi quitté sa province ? seul ?...

Les contemporains d’Homère s’enquéraient de l’histoire de chaque étranger qui venait échouer sur leurs rives, car il est une histoire pour chaque homme que les circonstances de la vie ont jeté en dehors de la sphère d’action dans laquelle il semblait destiné à évoluer. Pour chaque homme qui quitte son pays, il est une histoire, ne serait-ce que celle de la lutte qui se livre dans son cœur entre le connu et l’inconnu, celle des affections qu’il abandonne, des rêves qu’il avait chéris et qui s’envolent, des visions qu’il avait caressées et qui s’évaporent.

Nos romanciers futurs qui connaîtront à fond les mœurs de ce temps, qui en auront étudié avec soin les mémoires, les vieilles chroniques, pourront faire revivre l’âme ardente des ancêtres, nous dire les exploits de d’Artagnan superbes, de Porthos invincibles dont les noms ont échappé à l’histoire, ou peut-être aussi de poétiques Attalas, de Renés mélancoliques...

Des centaines de noms de rivières, de villes, de villages, dans l’ouest des États-Unis, rappellent le souvenir de nos pères : les Illinois, Détroit, Prairie du Rocher, Prairie du Chien, la Baie verte, Gallopolis, Dubuque, etc., etc. Dans chacun de ces postes si nombreux établis par les Français de Québec à la Louisiane, et où leur nom est aujourd’hui presque oublié, n’y a-t-il pas le sujet d’un roman attachant, d’une idylle touchante, de quelque récit de vie solitaire, à la Robinson ?

Dès que les peuples anciens ont acquis la conscience de leur vie, des poètes se sont hâtés de donner aux héros nationaux, les vertus surhumaines, la puissance magique, l’entourage mystérieux que leur prêtait la croyance populaire, car le peuple ne saura jamais voir les grands hommes tels qu’ils sont. Aujourd’hui le poème épique n’est plus de mode, on éprouve moins le besoin d’attribuer aux êtres une grandeur surnaturelle ; pour les jeunes peuples de l’ère moderne le roman historique peut remplacer l’épopée et faire aux héros ce type mi-réel, mi-imaginaire, qui plaît à l’âme populaire.

L’œuvre du romancier complète l’œuvre de l’historien : ce dernier raconte les luttes, les batailles, les changements politiques, et d’une manière synthétique la vie de la nation. Le romancier entre dans les familles, dit la vie intime des êtres, les aspirations, les joies, les chagrins des âmes ; les événements particuliers qui se sont perdus dans les bouleversements généraux. Il recueille dans le tumulte et le fracas de la bataille l’enthousiasme d’un seul cœur qui s’anime de la fièvre générale ; au milieu des chants de victoire, la voix solitaire qui pleure dans un foyer abandonné. Il peint les bonheurs et les tourments de l’amour, qui est la vie, et qui dans tous les événements humains est le plus puissant inspirateur.

III


L’étude des sciences elle-même devra emprunter un attrait particulier à l’amour du pays, à la pensée patriotique. Les savants, en recueillant les secrets enfouis au fond des cœurs, révèlent l’homme à l’homme, en recueillant ceux que recèle la nature, ils révèlent la terre à ceux qui l’habitent. Étudier les sciences, c’est étudier l’œuvre de Dieu, c’est affirmer sur tous les êtres l’empire qui a été donné à l’homme. La physique, la chimie, la mécanique, ont été les grands instruments du progrès en ce siècle ; il est du devoir de chaque peuple de contribuer à l’œuvre bienfaisante qu’elles accomplissent1. « Il y a cela d’admirable dans la science, ce qui hier n’était qu’une découverte scientifique devient aujourd’hui une application utile, si bien que la science, en continuant sa marche vers les vérités spéculatives, sans paraître s’occuper de leur emploi, crée les plus utiles inventions et donne l’utile à la société à chaque pas qu’elle fait vers le vrai et le beau. »

Tant que nous manquerons de physiciens, de chimistes, de naturalistes, de botanistes, nous ne réussirons pas à tirer parti de nos terres et à instaurer dans notre pays une agriculture perfectionnée. Aussi longtemps que nous manquerons d’hommes de science qui, d’après l’étude des conditions particulières de notre climat, des qualités de notre sol, etc., pourront formuler des règles sur lesquelles se guideront nos agriculteurs, nous resterons fidèles à l’ancienne routine. Nous savons aujourd’hui d’une manière vague que certains terrains ne sont pas propres à certaines cultures, que certains engrais sont favorables à certaines plantes, mais nous l’avons appris par une expérience non scientifique. Ces connaissances ne reposent sur aucune loi reconnue, et si leur application, en raison de causes étrangères, cessait de donner les résultats attendus, on en conclurait probablement que ces résultats avaient été dans le passé dus à un simple hasard. Ni un agriculteur riche et dévoué à son pays, ni même un professeur d’agriculture quelconque ne saurait faire les expériences nécessaires, il faut un savant connaissant à fond la généalogie, la physique, la chimie, l’histoire naturelle, et tous les multiples phénomènes de la croissance des plantes, de leur nutrition, etc.

Or, cette science nous ne pouvons pas la demander à des auteurs étrangers ; les conditions climatériques, biologiques et géologiques spéciales de notre pays exigent des expériences faites chez nous.

L’agriculture a fait, au Canada, des progrès assez sensibles, depuis quelques années. Nos compatriotes anglais ont créé dans leurs universités un bon nombre de chaires pour les sciences appliquées ; nous sommes restés en arrière.

La culture des sciences n’est pas cette étude aride qu’imaginent les profanes. Celui qui arrache à la nature ses secrets éprouve toutes les joies de l’explorateur qui, à mesure qu’il s’avance, aperçoit des terres nouvelles, salue des horizons nouveaux.

Le géologue, le naturaliste, le paléontologiste font revivre les siècles envolés : Les couches sédimentaires du sol, les dépôts stratifiés des montagnes, les végétations mortes qui ont servi à leur exhaussement, les coquillages, les couches de sable marin que les eaux y ont laissés leur racontent les révolutions qui ont agité le globe, leur disent l’âge de ces montagnes, les mystères des mondes enfouis et des formes disparues, et les croissances diverses des merveilles que nous admirons. Ils assistent aux grandes migrations de faunes et de flores, aux changements de climats et de configurations géographiques. Ils suivent les traces des alluvions des mers et des fleuves, avant la grande poussée végétale qui a couronné nos cimes et nos vallées de ces bois sombres que l’Indien plus tard devait faire tressaillir de son cri de guerre.

Chaque point du globe a son histoire. Si ce travail mystérieux des âges intéresse le savant, ne doit-il pas aussi intéresser le patriote, lorsqu’il s’agit du sol que nous habitons et que nos pères ont conquis ?

Notre âme, comme regard, aime les horizons lointains, les abîmes profonds, les au-delà insondables. Quelquefois je me prends à regretter que la nuit n’ait pas présidé à notre entrée en Amérique, que le passé de notre race sur ce sol qui nous est cher, n’embrasse pas des milliers d’années et qu’il ne flotte pas quelque étrange mystère de beauté ou d’horreur dans les plis obscurs de son voile. L’imagination a bientôt pénétré les trois siècles qui se sont écoulés depuis l’arrivée des premiers navires transportant des colons dans le golfe Saint-Laurent. Elle a embrassé en un instant l’épopée glorieuse dont nos pères furent les héros, mais elle voudrait encore aller plus loin, remonter plus haut vers le passé infini, en évoquant toujours sur son passage des âmes d’ancêtres, d’ancêtres qui auraient vécu, aimé, combattu et souffert dans la patrie. Il me semble que du haut de quelque dolmen primitif, près de quelque tombe inconnue, de quelque ruine enfouie qui me parlerait d’un passé de mille années, mon pays me serait encore plus cher et serait plus à moi.

Celui qui nous racontera l’histoire de notre sol, qui évoquera pour nous la vision des temps préhistoriques, avec leurs végétaux géants, leurs fleurs monstres, leurs mers de glace, qui fera entrer notre esprit plus profondément dans le passé, nous attachera davantage à ce sol canadien qui est nôtre ; car notre prise de possession s’étendra à travers les âges.

Ce qui marque l’agrandissement de l’esprit humain, c’est cette faculté d’accroître ses jouissances dans le passé et dans l’avenir, d’unir par la pensée les trois termes de la durée, de rendre présent par la reconstitution et l’anticipation ce qui a été et ce qui sera. L’animal inférieur ne voit que le présent, ne jouit que du présent. L’homme sans culture n’occupe guère dans les temps que les cinquante ou soixante années que la Providence lui a dévolues ; cependant il a de vagues aspirations vers le lointain, l’au-delà, l’infini ; et ces aspirations, les religions ont toujours tendu à les satisfaire. Le savant seul s’empare des mondes disparus et prévoit, dans une certaine mesure, les mondes à venir.

Toutes les jouissances de l’esprit ne sont-elles pas faites principalement d’anticipations et de souvenirs ? ont-elles une réalité dans le présent ? Les émotions de l’art, de la musique, de la peinture, de la poésie, ne consistent-elles pas surtout en ce qu’elles entraînent notre âme au loin, dans un monde imaginaire qui peut être le passé ou l’avenir, mais qui n’est jamais le présent ? Les conquêtes de la science, lors même qu’elles ne peuvent, en apparence, amener aucun résultat pratique, sont utiles à l’homme, car elles ouvrent son horizon et élargissent son esprit. Elles le rendent meilleur, plus tolérant, plus généreux, en diminuant en lui cet instinct égoïste qui veut tout rapporter à un gain actuel. En lui révélant des richesses qu’il ignorait, elles rendent moins absolu son attachement aux biens palpables et tangibles.

Oh ! toutes ces végétations, ces splendeurs, cette faune, cette flore dont on nous raconte les merveilles et qui ont existé alors que l’homme n’était pas là ! Ne nous semble-t-il pas, à nous, rois de la création que la nature doit des arrérages de servitude, et que tout ce qui s’est ainsi perdu dans le grand tout est un vol qu’on nous a fait ?

Le géologue, le paléontologiste, le naturaliste révèlent à notre imagination ce que notre œil ne verra jamais. Leur œuvre, si aride qu’elle paraisse, au premier abord, est pleine de poésie : ils éprouvent toutes les jouissances du touriste, sans être soumis aux ennuis inséparables du voyage.

L’astronomie également étend le domaine de l’homme dans l’infini. Elle augmente sa possession de ces biens dont on ne jouit que par le regard et par la pensée. L’œil du pauvre qui sait et comprend peut se reposer sur les richesses des cieux étoilés, avec plus de bonheur que n’en éprouvera le riche, en contemplant les merveilles de ses palais et de ses parcs. « Il me semble, dit l’Initiée, dans une œuvre de Camille Flammarion1, il me semble que ma vie ne date que du jour où j’ai connu l’astronomie. Je n’en sais pas beaucoup, mais je me vois dans l’univers. Jusqu’alors j’étais aveugle, j’habitais un pays dont je ne savais même pas le nom. Maintenant je sais où je suis ; je sens la terre m’emporter dans le ciel. »

Mais revenons pour une dernière fois à « l’homme pratique », car je sens combien tout ce que j’écris ici doit lui paraître ridicule.

« Vous voulez, me dit-il, que des peintres et des romanciers s’inspirent de notre histoire, que des savants pratiquent des fouilles dans notre sol, afin de nous raconter ses transformations, que des botanistes fassent le recensement de nos plantes, que des astronomes comptent les étoiles. Je ne m’y oppose pas, c’est affaire à eux. Mais que nous fassions des sacrifices d’argent, que nous payions des professeurs d’université, afin qu’un jour, un certain nombre de jeunes gens puissent s’élever à des contemplations plus ou moins poétiques, selon l’expression des gens du métier ; qu’ils puissent raconter en prose ou en vers que nous ne sommes que de misérables atomes perdus dans l’infini, comme tous les savants s’évertuent à nous le prouver depuis des siècles, et qu’ils fassent des chansons sur tout cela ; que nous travaillions pour ces flâneurs qui ne seront pas mêmes capables de gagner leur vie ! N’y comptez pas, cher monsieur ! »

Sans doute nous ne parviendrons jamais à nous entendre. Le seul argument que je puisse faire valoir, ici, c’est que tous les États florissants se sont honorés de posséder ces flâneurs, ces chercheurs, ces fabricants de valeurs non cotées à la bourse ; que tous se sont imposés des sacrifices pour les créer. Il est nécessaire que certains hommes, dans chaque pays, s’occupent de ces questions futiles et ridicules aux yeux de l’homme pratique et trouvent eux-mêmes futiles les poursuites ardentes de ce dernier, pour que tout soit bien dans le monde.

La matière a ses prêtres et ses fidèles, il faut que la pensée ait les siens, car nous sommes faits de matière et d’esprit. S’il importe d’augmenter le bien-être matériel, il n’importe pas moins d’agrandir l’horizon des âmes.

« C’est par la haute culture que notre nature se développe dans ce qu’elle a d’essentiellement humain et de social, c’est par la connaissance et le sentiment du beau dans les œuvres de l’esprit qu’une profonde sympathie intellectuelle s’établit entre les hommes, passe de là dans les relations de la vie et imprime à la civilisation un caractère d’unité et d’urbanité morale qui se maintient à travers la variété des situations, des intérêts, des opinions et tend incessamment à rapprocher les esprits au milieu de toutes les causes qui divisent les existences. »1
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