Littérature québécoise








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Un peuple qui, par un privilège funeste, pourrait subsister sans travail, disait Leplay1, serait voué, par là-même, à une infériorité relative ». On peut en dire autant d’un peuple qui pourrait subsister sans préoccupations patriotiques : car, chez celui-ci, toutes les forces résultant du sentiment de la solidarité, des souvenirs historiques, de la fierté nationale, de l’émulation généreuse en vue du bien public, toutes ces forces s’éteindraient bientôt pour faire place à un mortel égoïsme.

* * *

Pendant cent cinquante ans, nos ancêtres ont combattu pour Dieu et pour le Roi, selon l’expression du temps ; pendant un siècle, ils ont lutté pour la conquête des libertés constitutionnelles qui sont l’apanage de tout sujet anglais ; et nous sommes devenus, grâce à eux, le peuple de la terre qui a le moins d’entraves. L’Acte de Cession du Canada, en 1761, a clos l’ère des expéditions guerrières et des faits d’armes héroïques. L’Acte de la Confédération, en 1867, a clos l’ère des luttes électorales et parlementaires, moins dangereuses peut-être, mais également vaillantes et patriotiques.

De 1867 à 1894, quel chapitre, quelle page pourra-t-on ajouter à l’histoire de la race française en Amérique ?

« Ils ont crû et se sont multipliés, selon la parole de l’Écriture ; un certain nombre d’entre eux sont allés féconder de leurs labeurs les villes manufacturières des États de la Nouvelle-Angleterre ; les autres sont restés au pays, songeant à s’enrichir, mais ne s’enrichissant guère et s’amusant à des luttes puériles ». Voilà ce que l’on écrira, je le crains. Ce chapitre sera peu intéressant, cette page sera brève.

Le moment était venu, pour nous, de tracer un but grandiose à l’activité de notre race, d’affirmer par une initiative féconde la vigueur de l’esprit français, de marquer la place que nous entendions prendre dans la vie intellectuelle et économique de l’Amérique du Nord. Hélas ! nous n’en avons rien fait, et c’est depuis que la crainte du danger est disparue que le danger réel est apparu.

Il nous a manqué l’action d’une élite intellectuelle, l’impulsion d’une classe dirigeante vraiment éclairée, sainement patriote.

C’est principalement chez un peuple jeune, où tout encore est à créer, que l’existence de cette élite paraît d’une absolue nécessité. Il ne s’agit de rien moins, en effet, que de donner à des forces nouvelles une direction que rien ne pourra plus changer peut-être. Et c’est pourquoi les hommes qui vont si puissamment influer sur les destinées nationales doivent s’être mis en état de voir haut et loin, tant par des études spéciales que par une expérience approfondie des hommes et des choses. Sinon, ils ne sauront dégager la pensée de l’avenir des nuages créés par les questions d’intérêt immédiat.

Les vingt-cinq dernières années ont été pour nous une période néfaste. Non seulement nos progrès dans le domaine intellectuel y ont été presque nuls, mais encore il y a eu déchéance au point de vue matériel. La plupart des professions non productrices se sont encombrées dans le temps même où s’achevait la ruine d’un grand nombre de nos producteurs. En outre, la moitié de ces derniers ont quitté notre sol, inaugurant ainsi l’ère de la dispersion. Et voilà enfin que sur ces désastres grandit l’esprit ploutocratique américain, qui menace de subjuguer notre vieille fierté nationale.

* * *

Le fait que les ressources de tout un continent sont librement ouvertes à notre activité rend la lutte pour la vie moins âpre. Chez nous, les désastres financiers ont rarement, comme en Europe, le caractère de véritables catastrophes. Quand on sent le terrain s’effondrer sous ses pas, on cherche moins désespérément à s’y maintenir. On ne fait même pas le sacrifice de ses habitudes de bien-être ; car on sait, ou on croit qu’aux États-Unis, avec du travail, on refera sa fortune. La frontière n’est pas éloignée. Une somme insignifiante permet de s’expatrier.

Cet état de choses, favorable à certains points de vue, est cependant préjudiciable à notre prospérité nationale. Il amollit nos énergies, il nous empêche de prendre des habitudes de prudence. Il est cause que beaucoup des richesses de notre sol restent improductives. Enfin il est pour nous, chaque année, l’occasion d’une considérable déperdition de forces.

L’amour du pays se maintient vivace, en général, au cœur des émigrés, mais le Canada français perd continuellement, depuis vingt-cinq ans surtout, de cette attraction unique, qu’exercent les patries bien définies et fermées. Pour quelques-uns, déjà, il n’est plus qu’un terrain vague, vaguement aimé où l’on naît, où l’on passe, où l’on revient et qu’on quitte. Par suite, cette fermentation patriotique qui seule soutient et fortifie la vie des peuples devient de moins en moins intense.

Si, au moins, l’attrait que le sol natal n’exerce plus était remplacé dans les cœurs par l’attrait aussi puissant que créent la communauté des souvenirs historiques et l’unité de race et de langage ; si, au moins, le Canadien français, comme ses ancêtres, les pionniers venus de France, emportait partout, sur le continent américain, sa patrie avec lui !

Hélas ! je crains qu’il n’en soit déjà plus ainsi.

* * *

Prenez deux millions d’individus de même race ; dispersez-les parmi les nations. Chacun d’eux, qu’il soit Hindou, Chinois, Français, Anglais ou Allemand, s’il est placé dans certaines conditions favorables au point de vue hygiénique, social et éducationnel, pourra, sans doute, faire souche de citoyens distingués, peut-être illustres. Car un homme bien organisé, placé au milieu d’autres hommes plus ou moins avancés dans la voie du progrès, se plie aux exigences nouvelles. Il ne reste pas longtemps inférieur, et l’on peut ajouter, en nous limitant à l’Europe et à l’Amérique, – ni longtemps supérieur à ceux qui l’entourent. Ces deux millions d’individus pourront donc, sans avoir de qualités exceptionnelles, prospérer plus même que s’ils étaient restés groupés. L’isolement stimulera leur activité ; leur situation d’étranger, les mettra davantage en évidence peut-être ; enfin sûrement leur égoïsme accru deviendra une force. Mais pour que deux millions d’hommes unis par les liens de la religion, de la langue et du sang, puissent fonder un grand peuple et entretenir en eux le sentiment national, source féconde de jouissances et de richesses, certaines vertus particulières leur sont nécessaires. Les citoyens d’origine canadienne-française assimilés, fondus dans la Grande République américaine peuvent se contenter d’être des hommes d’affaires prévoyants et rusés. Les Canadiens français aspirant à un développement autonome ne le peuvent pas. Entourés de populations qu’anime une foi ardente en la grandeur de leurs destinées et que remplit la fierté superbe de la race, nous ne pouvons survivre que si nous sommes animés de la même foi, fiers de la même fierté ; car l’ardeur des convictions possède une grande force d’attraction et, devant elle, les croyances vagues et mal définies disparaissent bientôt.

* * *

Les historiens d’autrefois assignaient volontiers à chaque peuple une mission spéciale. S’ils acceptaient le libre arbitre des individus, ils aimaient cependant voir la main de la Providence dans les principales étapes de la grandeur ou de la décadence des nations. Des hommes, d’après eux, paraissaient qui étaient les fléaux de Dieu ; d’autres venaient chargés de préparer les voies au progrès ; des civilisations disparaissaient, des peuples s’effondraient parce que la Loi avait été méconnue, parce qu’ils n’avaient pas suivi la droite voie et « avaient fait le mal devant le Seigneur ». D’autres enfin, prospères malgré leurs crimes, étaient voués à un terrible châtiment.

Tout ce que nous attribuons aujourd’hui aux exigences du développement social, aux rigueurs de l’évolution naturelle, à la lutte des forces, à la concurrence vitale, n’était, selon ces écrivains, que la manifestation constante de la volonté divine par laquelle les puissants sont dépossédés et les faibles exaltés, de la suprême Justice, parfois tardive, mais immanente.

À la lumière de cette foi confiante, l’œuvre de nos pères, qui sont venus planter la croix sur le nouveau continent, est aussi une manifestation divine. « Gesta Dei per Francos ». Nous avons été conduits ici, protégés, soutenus dans nos épreuves afin d’être sauvés de l’impiété qui désole aujourd’hui notre mère-patrie, diraient-ils volontiers.

Hé bien, je voudrais que cette opinion un peu présomptueuse fût encore celle de tous les Canadiens français. Je voudrais que tous les descendants des vaincus de 1760 eussent de leur mission dans le monde une aussi haute idée et qu’ils vissent leur devoir tracé d’en haut par une volonté éternelle.

Mais quelle est cette mission ?

C’est une sorte de dogme consacré par l’Europe entière, que l’esprit français a des qualités incomparables de clarté, de finesse, d’ardeur, de générosité. Notre race semble avoir été choisie pour enseigner au monde moderne le culte du beau, pour en garder et aussi en répandre les trésors. Sa culture élégante, charmante courtoisie, son dévouement inné aux nobles causes, le prédestinaient à ce rôle, auquel d’ailleurs elle ne manqua jamais.

Dès lors ne s’impose-t-il pas que notre mission, à nous Canadiens français, est de faire pour l’Amérique ce que la mère patrie a fait pour l’Europe ? de transporter et d’édifier chez nous une civilisation sur plusieurs points supérieure à celle des peuples qui nous entourent, de fonder dans ces régions du nord une petite république un peu athénienne où la beauté intellectuelle et artistique établira sa demeure en permanence, où elle aura ses prêtres, ses autels et ses plus chers favoris ?

Tandis que nos voisins, voués au culte exclusif de l’or, continueront leur négoce avide, nous nous ferons une vie sociale où le struggler for wealth ne se pourra point acclimater, où subsisteront les élégances anciennes et les grâces aimables d’autrefois, toutes les choses généreuses, délicates ou bonnes du passé. L’hospitalité chez nous restera large et sincère comme celle exercée par nos pères, et les femmes, au rebours des manies contemporaines, préférant demeurer femmes, n’ambitionneront ni les succès du barreau, ni ceux des chaires professorales, ni ceux de l’amphithéâtre.

Mais ce n’est pas tout. Notre mission pourrait être plus grande encore. À une époque où tous les esprits ardents se préoccupent des problèmes sociaux, nous qui possédons presque l’égalité et la fraternité idéales rêvées par les philanthropes, nous, à qui le passé n’a rien laissé à détruire, nous pourrions, en nous éclairant des idées nouvelles d’humanité, de charité vraiment chrétienne, de sage altruisme, échafauder notre avenir sur des fondements à jamais inébranlables.

Il nous est permis de profiter de l’expérience des grandes nations ; de ne leur emprunter pour les acclimater chez nous, que les produits du progrès bien entendu. L’exemple d’un petit peuple en même temps religieux et progressif, où le bien-être serait général, où l’on ne connaîtrait pas l’abus des grandes fortunes ; où l’agriculture, le commerce, la science et les arts seraient également tenus en honneur, ne pourrait-il pas, dans une certaine mesure, être utile à l’humanité ? Ne pourrait-il pas devenir, lui-même, un facteur puissant de progrès ?

Ce n’est peut-être là qu’un rêve... Pourquoi pas, cependant ?

* * *

Les symptômes de décadence qui se sont manifestés depuis plusieurs années ne doivent pas nous faire envisager l’avenir d’une manière pessimiste ; car nous avons encore la libre disposition de presque toutes nos forces et notre bilan reste, en somme, très satisfaisant.

Nous sommes, dans la confédération canadienne et aux États-Unis au nombre d’environ deux millions, presque tous de pure race franque et gauloise. Quelques défections se sont produites dans nos rangs ; certains des nôtres, perdus dans des centres exclusivement américains de l’ouest, se sont américanisés, il est vrai ; mais en revanche, plusieurs familles écossaises et irlandaises, également isolées dans des centres exclusivement français, se sont francisées.

Nous habitons des terres que nos ancêtres ont colonisées, arrosées de leur sang, et qui sont remplies pour nous de chers souvenirs.

Notre climat n’est ni le plus beau, ni peut-être le plus sain du monde ; mais nous y sommes habitués ; il nous convient. C’est un climat rigoureux, qui ne laisse pas les énergies s’endormir, qui ne permet pas aux natures vigoureuses de s’alanguir et de s’affaisser. Sous les cieux ardents du midi, le soleil est un maître inflexible contre lequel l’homme ne se défend que par le repos et l’inertie ; nos neiges et nos autans, au contraire, stimulent la force, aiguillonnent le courage, entretiennent les résolutions viriles.

Notre situation politique est, pour le moment, aussi favorable qu’elle peut l’être.

Notre état social repose sur les bases les plus démocratiques et les plus égalitaires. Les quelques familles qui auraient pu prétendre, selon les idées de notre temps, à une certaine prépondérance, se sont appauvries. Tous ceux qui aujourd’hui, se trouvent à la tête de notre société, sont fils ou petits-fils de cultivateurs, de négociants ou d’ouvriers. Il n’est aucune famille au Canada, dont quelques membres ne se soient occupés, pendant les dernières générations de travaux manuels ; aussi le travail est-il justement honoré dans notre pays. Espérons qu’il ne cessera jamais de l’être.

Nous sommes un petit peuple. Est-ce un avantage ? La question très souvent controversée n’est pas encore résolue.

« Dans l’ordre final, dit Auguste Comte, les États occidentaux n’auront pas une étendue normale supérieure à celle que nous offrent maintenant la Toscane, la Belgique, la Hollande. Une population d’un à trois millions d’habitants, au taux ordinaire de soixante par kilomètre carré, constitue, en effet, l’extension convenable aux États vraiment libres. Car on ne doit qualifier ainsi que ceux dont toutes les parties sont réunies sans aucune violence, par le sentiment spontané d’une active solidarité. »1 Il est certain que plus les hommes s’agglomèrent et se groupent en masses nombreuses, plus les individualités disparaissent, plus les molécules qui constituent les nations sont infimes, plus les activités isolées deviennent impuissantes.

Enfin, nous avons cette précieuse supériorité que la plus grande partie de nos terres ne sont pas encore défrichées, que la plupart de nos ressources n’ont pas encore été exploitées, que nous sommes un peuple jeune destiné à vivre dans un pays neuf. L’horizon est donc vaste : À toutes les légitimes ambitions, à toutes les nobles aspirations, à toutes les activités, à toutes les forces, un champ presque sans limites est ouvert.

J’ai dit que nous sommes un peuple jeune.

Ne pourrait-on pas prétendre que nous sommes aussi vieux que les grands peuples européens, puisque nous ne sommes qu’un rameau de la nation française transplanté sur un autre sol, puisque nous bénéficions, comme eux, de l’expérience des siècles passés, puisque nous accomplissons vers le progrès indéfini, une évolution parallèle à celle qu’ils accomplissent eux-mêmes ? Non, car l’œuvre du progrès a été interrompue pour nos pères.

Une période de guerres et d’agitation de près de deux siècles, avec des intervalles remplis par le seul souci de la conservation et des travaux matériels, nous a empêchés de vieillir. Les peuples d’Europe ont vécu également au milieu de luttes incessantes – c’étaient leurs combats que nous combattions en Amérique – mais le mouvement des idées, le progrès des sciences et des arts, n’ont pas été interrompus. Quand les soldats revenaient de leurs lointaines expéditions, ils retrouvaient leur maison changée pendant cette absence, différemment ornée, presque toujours embellie ; car l’artiste et le penseur avaient créé, pendant qu’eux avaient détruit.

Il n’en fut pas ainsi chez nous. Après la conquête par l’Angleterre, nous sommes restés, tout un siècle, absolument isolés, sans aucun rapport avec la mère patrie, cherchant uniquement à nous faire une demeure à l’abri des orages. Du concert de la haute civilisation européenne, seules quelques voix affaiblies nous arrivaient qui n’éveillaient presque aucun écho dans nos âmes.

C’est ainsi que nous sommes restés jeunes et que nous avons, de la jeunesse, la vigueur, la sève, l’ardeur, qui nous permettront de regagner rapidement le temps perdu, quand nous aurons bien compris le devoir qui nous incombe de manifester en Amérique les vertus brillantes de l’âme française.

Il résulte, en outre, du fait que notre population a passé tout un siècle dans une paix presque ininterrompue, ne s’occupant qu’à satisfaire des désirs modestes, évitant le surmenage et ne se livrant pas au vertige des affaires et de la spéculation, qu’elle a amassé, pour les générations futures, un héritage de force et de santé, qu’elle a accumulé des richesses de tout genre. Une famille, tous les physiologistes semblent d’accord sur ce point, ne peut fournir plus de trois générations d’hommes susceptibles d’une grande activité cérébrale. Ainsi la vie fiévreuse de nos voisins des États-Unis, dont la prospérité nous fait quelquefois envie, la course vertigineuse à la richesse qui les entraîne, comporte un élément de faiblesse pour l’avenir.

« L’extrême passion de la richesse, dit le célèbre aliéniste Maudley1, alors qu’elle absorbe toutes les forces de la vie, prédispose à une décadence morale et intellectuelle, et la descendance de l’homme qui a beaucoup travaillé à s’enrichir, est presque toujours dégénérée physiquement et moralement, égoïste, sans probité et instinctivement fourbe ».

Il convient cependant d’ajouter que, dans le grand corps de l’Union américaine, les forces se renouvellent sans cesse et que chaque génération s’infuse un sang nouveau, s’assimile des énergies neuves.

Nous sommes également étrangers à ce mal du siècle dont se plaignent depuis longtemps déjà les hautes civilisations. Nos âmes de croyants n’ont pas encore éprouvé la satiété des jouissances, le désenchantement des félicités rêvées et reconnues inaccessibles. Nous n’avons pas pris le goût amer de torturer notre pensée, pour chercher le sens obscur et caché du verbe, de perdre nos imaginations à la recherche d’eldorados mystérieux et de bonheurs factices. Nous avons même fort longtemps à marcher avant d’arriver jusqu’à ces régions ténébreuses où les avant-coureurs du progrès ont fait halte et d’où ils contemplent l’inconnu d’un œil morne.

Quand nous y arriverons, les voies, sans doute, seront tracées et nous serons éclairés d’une aurore nouvelle.

Pendant de longues années passées à l’étranger, j’ai pu constater combien, dans les vieux pays d’Europe, toutes les activités sont entravées par les cadres acceptés, les opinions reçues, les préjugés consacrés, combien les facultés d’action sont circonscrites ; combien d’entraves matérielles et conventionnelles s’opposent aux activités généreuses. J’ai vu quel sourd mécontentement germe au fond des cœurs et combien sera pénible l’œuvre de reconstruction qui s’annonce pour l’avenir.

À côté des penseurs robustes et des savants austères dont l’œuvre élargit sans cesse sa trouée dans les ténèbres, s’agitent des légions d’esprits subtils, de dilettantes névrosés s’évertuant à distiller l’ombre et le mystère, glorieux quand ils ont amené un pâle sourire sur les lèvres de ceux qu’ils estiment des raffinés et des délicats. Peut-être sont-ils, eux aussi, des précurseurs, mais combien leurs efforts nous semblent maladifs, pénibles et puérils ! L’air pur, on le sent, manque à leur poitrine.

L’œuvre que nous, membres de la jeunesse canadienne-française, avons à accomplir, est au contraire, saine, vivifiante et virile. C’est une œuvre d’hommes.

Nous avons à rassembler et à consolider les éléments de tout un peuple, qui tendent à se disperser.

Nous avons des voies à ouvrir à mille activités renfermées ou égarées, des déserts à peupler, une patrie à faire grande et prospère. N’est-ce point assez pour satisfaire toutes les aspirations ?

Qui de nous n’a pas quelquefois caressé ce beau rêve : Depuis les bords de l’Atlantique, sur les rives de notre majestueux Saint-Laurent et dans les profondeurs où règne encore la forêt, des villes opulentes, enrichies de musées, d’objets d’art et de monuments, attirant à leurs écoles toute une jeunesse éprise des choses de l’esprit ; des campagnes riantes aux voies bordées d’arbres, aux habitations coquettes, aux champs couverts d’une luxuriante végétation : une nouvelle France continuant au Nouveau Monde et dans des conditions d’existence améliorées, les traditions élégantes, courtoises et généreuses de la vieille mère patrie ?

Ce rêve, il ne tient qu’à nous d’en préparer et d’en commencer la réalisation.

Presque tous les peuples ont été grands qui ont voulu être grands. Les efforts combinés d’une foule d’hommes intelligents et énergiques produisent toujours et nécessairement d’heureux résultats.

* * *

Notre rôle en Amérique peut être brillant. Il suffit que nous le voulions.

Les maîtres de notre avenir, ce sont surtout les jeunes gens qui viennent de débuter ou qui débuteront bientôt dans la vie active et qu’aucune servitude faite de devoirs inéluctables n’a encore assujettis. Le père d’une nombreuse famille, qu’il soit négociant, agriculteur ou avocat, ne peut songer à donner à sa vie une orientation nouvelle. Sa route est tracée. Il sera même naturellement et presque légitimement hostile à toute réforme qui, utile à la masse, lui paraîtra désavantageuse pour les siens.

À nous donc qui sommes libres encore de toute entrave, d’élever nos âmes à la hauteur de notre mission ! Car les vingt ou trente années qui vont suivre seront pour notre existence nationale une période décisive.

Si une plus grande part de travail et d’initiative s’impose à la jeunesse canadienne, tous nos compatriotes cependant peuvent, chacun dans sa sphère, contribuer à l’œuvre de consolidation nationale, quand ils n’auraient à mettre dans l’apport commun que leur foi et leur espoir en notre avenir. C’est surtout cette foi et cet espoir qui, disséminés au fond des cœurs de tous les citoyens d’un même pays, constituent l’âme collective d’un peuple.

* * *

On a demandé plus à nos pères qu’à nous. Ils ont eu à lutter longtemps et ils ont beaucoup souffert. Nous n’avons, nous les fils, qu’à garder intact, en l’améliorant dans la mesure de nos forces, le patrimoine qu’ils nous ont transmis.

Mandataires des générations qui nous ont précédés, nous n’avons pas le droit de laisser se briser la chaîne qui unit le passé à l’avenir. Qu’adviendrait-il de l’humanité, si les vivants reniaient le principe de solidarité qui les lie aux morts ? Que deviendraient tous les stimulants à l’action, à l’ambition, qui nous font ce que nous sommes, si, des travaux de ceux qui ne sont plus, rien ne devait subsister, si l’arbre planté et arrosé avec soin était coupé dans sa croissance ; si, dans le champ péniblement labouré, on ne faisait pas la moisson ?

N’est-ce pas surtout parce que nous espérons que ceux qui viendront après nous continueront notre œuvre, que nous avons l’ambition de faire cette œuvre utile et belle ?

Plus une âme est noble, plus est profond en elle le sentiment de la solidarité humaine ; mais l’égoïste lui-même désire transmettre à son fils le patrimoine que lui ont légué ses ancêtres. Tout homme aimant son pays s’efforce d’assurer aux générations suivantes la paisible possession des biens dont il a joui. Le savant, le philosophe, le penseur, assignent pour but suprême à leurs efforts le progrès continu de l’humanité tout entière.

* * *

Ne l’oublions pas, un peuple ne peut conquérir un droit incontestable à la vie que s’il ajoute quelques richesses au trésor commun des nations. L’idée de patrie implique un ensemble d’activités, d’initiatives, d’efforts indépendants, des activités, des initiatives, des efforts individuels. De même que toutes les éclosions du règne végétal demandent l’action du calorique, le souffle tiède des brises élyséennes, les rayons d’un soleil de printemps, de même la réunion de toutes les forces sympathiques qui résident dans les groupements homogènes d’individus constitue un milieu propice à l’éclosion des fruits de la civilisation. Ces fruits, ce sont les sciences, la philosophie, l’art, la poésie et ce qui en découle : une conception plus large de la vie et du devoir, un idéal plus grand et plus beau.

Aussi chaque fois qu’un peuple est venu prendre place au concert universel ; chaque fois qu’un nouveau groupement, réunissant des conditions de force et de vitalité, s’est formé ; qu’une agglomération d’hommes s’est levée, réclamant le droit de vivre de sa vie propre ; ou qu’un peuple d’une existence encore obscure s’est annoncé par l’affirmation d’un vouloir, par la production d’une œuvre utile, ou par la manifestation de pouvoirs créateurs, il n’y a eu de toutes parts, pour lui souhaiter la bienvenue, que des paroles sympathiques. Ainsi les États-Unis se déclarant indépendants, l’Italie régénérée, l’Allemagne unifiée, les États des Balkans arrachés à la tyrannie ottomane, le Japon organisé constitutionnellement n’ont rencontré, en dehors de ceux que ces transformations ont pu léser, qu’un murmure approbateur. Car chacun sent qu’un peuple nouveau doit incarner une idée nouvelle.

Les vieilles nations qui se débattent dans les chaînes forgées par le passé se disent que le frère qui vient de naître saura travailler, lui aussi, avec des forces neuves, au mieux-être de l’humanité ; qu’il fera des expériences intéressantes ; que, grâce au nouveau-venu, une note inédite viendra peut-être rompre la monotonie des anciens errements.

Tout peuple a son rôle à jouer, sa chose à créer ; et, lorsqu’il a ainsi affirmé son existence, sa disparition produirait, si peu qu’il eût duré, la même impression que l’écroulement d’un édifice élevé à grand-peine.

* * *

Ce qui nous menace, ce n’est pas, comme disait A. de Tocqueville, le flot grossissant de la population étrangère ; c’est l’invasion de l’esprit américain, le culte du veau d’or, la perte de notre fierté, l’apathie, l’asservissement des âmes. Le mal est en nous ; c’est en nous qu’il faut le détruire.

Ne laissons pas notre vie nationale se perdre dans des voies autres que celle que la nature et la tradition lui ont assignée.

Lorsque, chez un peuple, la fierté de la race commence à disparaître lorsqu’il a cessé de se créer des titres de gloire, surtout lorsqu’il ne met plus sa gloire à rester ce qu’il fut et subit paisiblement les modifications que l’étranger lui apporte, on peut être certain que son existence est gravement atteinte. C’est ce que voient bien ceux qui, malgré l’expérience du passé, rêvent encore notre assimilation à l’élément anglo-saxon.

La plupart de nos compatriotes ne comprennent, comme je l’ai dit, qu’un patriotisme militant, et ils ne s’éveilleront à l’idée d’un devoir sacré à remplir que si l’on menace leur religion, leur langue ou leurs biens. D’autres, remplis de bonnes intentions, n’entendent le développement de notre nationalité que d’après certaines lois, en vertu de certains principes trop étroits pour l’âge moderne et pour le rôle que nous sommes appelés à jouer en Amérique. Un bon nombre, enfin, paraissent s’imaginer qu’en bataillant les uns contre les autres, et en menant grand bruit autour de leurs querelles, ils assurent l’avenir de la patrie.

Toutes ces causes expliquent le peu de progrès que nous avons fait depuis vingt-cinq ans.

Pour assurer à notre nationalité, une vie que rien ne pourra plus menacer, il nous faut tout d’abord : régénérer notre belle langue que l’anglicisme est en train d’étouffer ; déployer notre activité dans tous les champs où elle peut utilement s’exercer ; chercher à produire des œuvres conformes au génie de notre race ; tirer parti de toutes nos ressources intellectuelles et matérielles, en même temps que nous nous efforcerons d’unir tous les rameaux de la famille canadienne-française en Amérique. Jamais tâche plus importante et plus belle n’est échue à la jeunesse d’un pays.

Notre situation n’a rien de désespéré, loin de là ; cependant, si nous ne secouons pas notre indifférence, qui sait si dans vingt ans il ne sera pas trop tard ?1 La mort d’un peuple est chose lente et obscure, les symptômes en sont peu sensibles au dehors, et celui qui doit disparaître ne s’aperçoit de son état que lorsqu’il est trop tard pour réagir.

* * *

Que tous ceux qui sentent dans leur poitrine battre un cœur ardent et fier, s’associent à l’œuvre commune !

Parmi les ouvriers qui travaillent à la construction d’un édifice, il en est qui, contents d’accomplir leur tâche quotidienne et de percevoir leur salaire, quittent leur travail chaque soir, y reviennent chaque matin, mercenaires indifférents, sans jeter sur l’œuvre à laquelle ils contribuent, un regard ému ou satisfait. D’autres, au contraire, abandonnant de temps à autre la truelle et le marteau, s’éloignent lentement hors de l’ombre des murs et constatent d’un air heureux les progrès réalisés. Ils regardent comment la façade se détache dans la perspective, ils suivent des yeux l’alignement des colonnes, l’enlacement des arabesques, ils étudient avec intérêt l’effet que l’ensemble produit dans le paysage, soucieux surtout que l’œuvre de leurs mains ne le cède à aucune autre en beauté.

Je demande à mes jeunes compatriotes d’être ces ouvriers intelligents, épris de leur œuvre et intéressés à ses résultats.

....................

Ce livre que je leur dédie, que je dédie à mes amis, aux amis de mes amis, n’a pas l’autorité que confèrent l’âge, l’expérience et le savoir. Il n’est que l’ardente prière d’un patriote à des patriotes. Puisse-t-il, au moins, éveiller quelques pensées généreuses, inspirer quelques espoirs, confirmer quelques résolutions viriles !

Je suis forcé de dire de dures vérités ; je froisserai peut-être quelques susceptibilités ; qu’on me pardonne !

Ce serait un enfantillage ridicule que de vouloir cacher notre état à ceux qui s’intéressent à nous, ou de vouloir nous le dissimuler à nous-mêmes. Il faut au contraire nous rendre bien compte des maux dont nous souffrons et mettre nos plaies à nu, si nous voulons en trouver la guérison.

* * *

Dans la première partie de cet ouvrage, j’étudie les phases successives de notre vie nationale depuis la fondation de la colonie, l’esprit qui a inspiré nos ancêtres et les dangers qui nous menacent. Dans la seconde, j’essaie d’indiquer les moyens par lesquels nous pourrons conjurer ces dangers et assurer l’avenir. Dans la troisième enfin, je cherche quelle sera en tenant compte des circonstances actuelles et des événements qui se préparent, la place définitive que nous occuperons sur le continent américain.

Première partie



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