Littérature québécoise








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Coup d’œil sur le passé



I – Avant la conquête (1608-1763).



I


« Mon esprit, se reportant dans le passé, se plaisait à se rappeler les hauts faits et les travaux inouïs de ces intrépides Canadiens, qui, tandis que ce vaste continent était encore presque entièrement inconnu, le parcouraient cependant dans toutes les directions et sur une étendue de plus de 1800 lieues, apprenaient à des milliers de peuplades sauvages à connaître et à respecter avant tous les autres le nom français. En effet, quoique, par une malheureuse insouciance, on paraisse l’avoir oublié, toutes ces immenses contrées qui s’étendent depuis le Labrador et la baie d’Hudson jusqu’au Golfe du Mexique, furent jadis reconnues, visitées, parcourues dans tous les sens par ces infatigables Canadiens que la tradition nous peint audacieux, conquérans sans généraux et sans armée, navigateurs intrépides sans marine, commerçans sans richesse et savans géographes sans compas» (M. Milbert : Itinéraire pittoresque du fleuve Hudson).

« Les Canadiens ne songeaient qu’à la gloire militaire, bien qu’ils dussent servir sans être payés » (l’abbé Raynal).

Il semblera peut-être, au premier abord, qu’il y ait une certaine vanité d’un autre âge, ou plutôt d’un autre hémisphère, à réveiller un passé vieux de trois siècles pour proclamer le rang social qu’occupaient nos ancêtres. Nous pourrions sans doute, laisser dire ceux qui veulent voir en eux des fils de paysans taillables et corvéables à merci, des serfs attachés à la glèbe.1 Lorsque toute trace de privilège, de tyrannie et d’oppression a disparu, le passé, récent ou lointain, ne devrait-il pas être simplement le passé, sans que nulle rancune subsistât, sans qu’aucun regret survécût ? Les familles, les races, les peuples, du reste, ont été tour à tour vainqueurs et vaincus. Qui sait si les ancêtres des gentilshommes de François 1er ne furent pas, en des âges reculés, dont le souvenir ne nous est pas parvenu, les serfs des ancêtres des corvéables féodaux ?

Les premiers colons de la Nouvelle-France eussent-ils été, d’ailleurs, il y a trois siècles, quelques-uns de ces malheureux ilotes que la Bruyère nous peint comme « des animaux farouches, noirs, livides, brûlés par le soleil, se retirant la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines », nous ne songerions pas à les renier et nous n’aurions point honte de notre origine. Nul au monde n’a le droit de dédaigner l’homme qui a passé dans la vie ployant sous le poids d’un trop lourd fardeau et qui a souffert plus que sa part des injustices et des inégalités sociales.

Chez nos pères, dans tous les cas, l’hérédité de l’esclavage aurait été effacée par celle de l’héroïsme. Mais ce qu’il y a de certain, c’est que nous sommes les descendants de soldats et d’hommes libres, qui ont été des producteurs intelligents, avant d’être des héros et des colonisateurs.

Des touristes épris d’un faux idéal d’élégance mondaine et de vie oisive, snobs dressés à n’admirer que la richesse et le luxe, traversent de temps à autre la province de Québec. Ignorant notre histoire et constatant que nous ne sommes pas aussi riches que nos voisins, ils se disent qu’évidemment des gens qui n’ont pas su faire fortune, pendant tout un siècle de paix, sont d’une race inférieure à celle des descendants des pèlerins de New-Plymouth et des planteurs de la Virginie, parmi lesquels on compte de si nombreux millionnaires. Lorsqu’ils sont bien disposés, ces touristes nous déclarent « de braves gens, simples, paisibles et soumis comme les paysans normands, leurs ancêtres ».

Étaient-ils vraiment si paisibles, les premiers conquérants du continent américain1 ?

Notre origine ne se perd pas dans la nuit des temps. Nombre de mémoires dus à la plume de fonctionnaires, les documents officiels, les relations des missionnaires aux premiers temps de la colonie, ne laissent subsister à cet égard aucune obscurité et ont permis à nos érudits de faire à peu près l’histoire de chaque famille canadienne.

Nos ancêtres, d’abord, n’étaient pas tous Normands, bien que la Normandie ait fourni au Canada plus de colons que les autres parties de la France. Il en vint de toutes les provinces : beaucoup de Bordeaux, de Lyon, de Toulouse, plus encore de Paris, de Rouen, de Poitiers, de la Rochelle. C’étaient pour la plupart des artisans de tous métiers, des bourgeois, des cadets de petite noblesse, des soldats, des marins. Il y avait aussi quelques paysans.

Le premier Canadien qui s’occupa de culture de la terre fut un bourgeois de Paris, un pharmacien, Louis Hébert, dont l’un des descendants est devenu notre premier sculpteur.

En 1665, tout un régiment, le régiment de Carignan-Sallières, passa au Canada. «Le régiment de Carignan, dit Mgr Tanguay1, jeta sur nos rives une nombreuse population appartenant à la meilleure aristocratie. Les officiers supérieurs, les simples cadets, un grand nombre de soldats, nous apportaient, outre leur gloire personnelle, celle de leurs ancêtres. »

L’artisan n’existe plus guère aujourd’hui ; depuis l’ère des machines et des manufactures, il n’y a plus que des ouvriers. Autrefois, l’artisan payait de lourds impôts, dépendait d’une corporation, d’une maîtrise, dont, du reste, il était fier, et restait fort indépendant de tout autre pouvoir. Il s’appliquait à exceller dans son métier ; car il ne pouvait acquérir le titre de compagnon qu’à ce prix. C’était presque un artiste. Dans l’objet qu’il fabriquait, il mettait un peu de son esprit, de son âme. Ce n’était pas sa main seule qui travaillait : il avait le sentiment du Beau, le goût de la symétrie, de l’harmonie. Le Beau ne peut-il pas se rencontrer dans toute œuvre humaine ? L’artisan, enfin, appartenait au Tiers État.

Quant à la situation des paysans normands, voici ce qu’en dit Léopold Delisle, dans son ouvrage : « Études sur l’État de la classe agricole en Normandie, au moyen-âge »1 qui fait autorité en ces matières : « Il est impossible de découvrir aucune trace de servage en Normandie, à partir du Xe siècle. Les termes « serfs, taillables haut et bas et hommes de corps » sont tout à fait étrangers aux habitudes de la province... Jamais ces mots de for-mariage, de mainmorte, de fuitifs, de naïfs, qui reviennent à chaque instant dans les chartes et les coutumes de France et d’Angleterre, ne se rencontrent dans les Archives de Normandie. »

Je lis ce qui suit dans « La Réforme sociale » de Leplay2 : « Les domaines du « Pays de Caux » petits et moyens, mêlés de quelques grandes terres, sont encore constitués matériellement comme ils l’étaient au XVIe siècle, mais, dans leur constitution sociale, ils ont subi une profonde déchéance. À cette époque, en effet, ils étaient la propriété de paysans et de petits nobles qui les cultivaient de leurs propres mains et les transmettaient intégralement, avec l’appui de la coutume de Normandie. Ce furent ces familles fécondes et énergiques qui colonisèrent le Canada, où leurs descendants conservent religieusement les mœurs que nous avons perdues. »

Quoi qu’il en soit, dans l’âme de chacun de ces artisans, soldats ou laboureurs, il y avait cette étincelle lumineuse, cette flamme ardente qui s’appelle de différents noms et conduit à des résultats divers, mais qui procède d’un principe unique, l’amour de l’inconnu, de l’inexploré, le désir de voir des horizons nouveaux, d’embrasser le monde sous d’autres aspects. Le poète, l’artiste, le savant, qui cherchent à agrandir leur vision, à reculer leur champ d’investigation sont les frères du coureur des bois et de l’explorateur.

À cette époque, personne ne voyageait guère que le soldat, sac au dos et hallebarde sur l’épaule. L’idée de la colonisation ne se rencontrait que dans les traductions des auteurs anciens ; car les Espagnols, les premiers Européens venus dans le Nouveau Monde, n’avaient fait que conquérir des trésors sur les indigènes de l’Amérique du Sud, et l’on ne songeait pas à suivre leur exemple. L’ordre social que commençaient à troubler, il est vrai, les guerres de religion, reposait encore sur des bases fixes et en apparence inébranlables. Un demi-siècle plus tard, Mme Deshouillères pouvait chanter le calme bonheur de l’homme des champs, qui :

Ne connaît d’autre mer que la Marne et la Seine

Et croit que tout finit où finit son domaine.

Ceux qui, abandonnant alors les hameaux paisibles, se confiaient à la mer orageuse, allaient affronter des climats étrangers et tenter des conquêtes lointaines, n’avaient pas des cœurs d’asservis. Se sentant à l’étroit dans la vie renfermée qui était la leur, ils aspiraient à une liberté plus grande, à une activité moins entravée. Il y avait dans chacun d’eux un peu de ce qui fait le héros : cet esprit ardent et aventureux, inspirateur de tous les grands mouvements qui ont entraîné l’humanité vers le progrès, et les peuples dans des routes nouvelles.

Ils ont d’abord plus songé à découvrir et à conquérir qu’à coloniser.

À peine ont-ils touché le sol de l’Amérique, que leur âme s’éprend des vastes solitudes, des immenses régions inexplorées. Impatients d’émotions nouvelles, ils inaugurent avec délices cette vie qui, pendant cent cinquante ans, doit être la leur : construisant des forts, guerroyant contre les Anglais, faisant des expéditions avec et contre les Indiens, jetant les fondements de mille établissements qu’ils devront abandonner plus tard ; toujours gais, fiers et indomptables.

« On fonde, de distance en distance, dit un célèbre économiste1, des postes militaires pour relier le golfe du Mexique au Saint-Laurent... On prenait possession... non pas par la culture, ni même par le trafic, mais par des poteaux plantés sur les points principaux de ce vaste et verdoyant désert, par des forts ou plutôt des retraites palissadées, dans lesquelles se confinaient quelques soldats et quelques chasseurs. C’est ainsi que les Français déployaient dans cette vie d’aventure une merveilleuse énergie et les qualités les plus rares de l’intelligence et du caractère. Mais, au point de vue de la colonisation, combien n’eût-il pas été préférable de condenser sur un point limité ces efforts prodigieux si inutilement gaspillés, de se faire agriculteurs ou commerçants, mais non pas chasseurs, soldats ou voyageurs, de tirer du sol les richesses et les éléments de prospérité qu’il offrait en abondance, de fonder sur la rive du Saint-Laurent une population nombreuse, rapidement croissante, riche par l’agriculture et par ses mœurs de travail et de patience. »

Certes, il est permis de regretter que tant de cœurs valeureux se soient consumés, que tant d’énergies se soient épuisées dans des efforts dont il n’est résulté que peu de richesse. Mais la richesse peut toujours se créer ; la gloire et l’héroïsme ne se créent pas.

Nous sommes fiers de notre passé et ne voudrions pas qu’il fût autre.

On trouve une unanimité parfaite dans le témoignage de tous ceux qui ont écrit sur les anciens Canadiens, de tous ceux qui, après avoir pris part à l’établissement de la colonie, ou assisté à son développement primitif, ont laissé des notes, des mémoires ou des travaux historiques.

Le père Lejeune, missionnaire, écrivait en 1636 : « Nous avons nombre de très honnêtes gentilshommes, nombre de soldats de façon et de résolution... Le reste fait un gros de diverses sortes d’artisans et de quelques honorables familles, qui s’est notablement accru cette année ».

« Les Canadiens, dit le Père Leclerc quelques années plus tard1, sont pleins d’esprit et de feu, de capacité et d’inclination pour les arts, quoiqu’on se pique peu de leur inspirer l’application aux lettres, à moins qu’on ne les destine à l’église...

« J’avais peine à comprendre ce que me disait un jour un grand homme d’esprit, sur le point de mon départ pour le Canada, où il avait fait séjour et rétabli les missions des Récollets (c’est le révérendissime père Germain Allart, depuis Evesque de Vences), que je serais surpris d’y trouver d’aussi honnestes gens que j’en trouverais ; qu’il ne connaissait pas de province du Royaume où il y eut à proportion, et communément, plus de fond d’esprit de pénétration, de politesse, de luxe même dans les ajustements, un peu d’ambition, de désir de paraître, de courage, d’intrépidité, de libéralité et de génie pour les grandes choses, il nous assurait que nous y trouverions même un langage plus poli, une énonciation nette et pure, une prononciation sans accent. J’avais peine à concevoir qu’une peuplade formée de personnes de toutes les provinces de France, de mœurs, de nature, de condition, d’intérêt, de génie si différents et d’une manière de vie, coutumes, éducation si contraires fut aussi accomplie qu’on me la représentait. Lorsque je fus sur les lieux, je reconnus qu’on ne m’avait rien flatté ».

« Les Canadiens, c’est-à-dire les créoles du Canada, dit le Père de Charlevoix, le premier historien de la Nouvelle-France1, respirent en naissant un air de liberté qui les rend fort agréables dans le commerce de la vie, et nulle part ailleurs on ne parle plus purement notre langue. On ne remarque même, ici, aucun accent. On ne voit point en ce pays de personnes riches, et c’est bien dommage, car on y aime à se faire honneur de son bien et personne presque ne s’amuse à thésauriser. On fait bonne chair, si avec cela on peut avoir de quoi bien se mettre ; sinon on se retranche sur la table pour être bien vêtu. Aussi faut-il ajouter que les ajustements vont bien à nos créoles. Tout ici est de belle taille et le plus beau sang du monde dans les deux sexes, l’esprit enjoué, les manières douces et polies sont communes à tous, et la rusticité, soit dans le langage, soit dans les façons, n’est pas même connue dans les campagnes les plus écartées... Il règne dans la Nouvelle-Angleterre et dans les autres provinces du continent de l’Amérique soumises à l’Empire Britannique, une opulence dont il semble qu’on ne sait pas profiter, et dans la Nouvelle-France une pauvreté cachée par un air d’aisance qui ne paraît point étudié. Le colon anglais amasse du bien et ne fait aucune dépense superflue ; le Français jouit de ce qu’il a et souvent fait parade de ce qu’il n’a point. Celui-là travaille pour ses héritiers ; celui-ci laisse les siens dans la nécessité, où il s’est trouvé lui-même, de se tirer d’affaires comme il pourra. Les Anglais américains ne veulent point de la guerre parce qu’ils ont beaucoup à perdre ; ils ne ménagent point les sauvages parce qu’ils ne croient point en avoir besoin. La jeunesse française, par des raisons contraires, déteste la paix et vit bien avec les naturels du pays dont elle s’attire aisément l’estime pendant la guerre et l’amitié en tous temps ».

................

« Je ne sçai si je dois mettre parmi les défauts de nos Canadiens la bonne opinion qu’ils ont d’eux-mêmes. Il est certain, du moins, qu’elle leur inspire une confiance qui leur fait entreprendre et exécuter ce qui ne paraîtrait pas possible à beaucoup d’autres. Il faut convenir, d’ailleurs, qu’ils ont d’excellentes qualités. Nous n’avons point dans le Royaume de province où le sang soit communément si beau, la taille plus avantageuse et le corps mieux proportionné.

... « On prétend qu’ils sont mauvais valets, c’est qu’ils ont le cœur trop haut et qu’ils aiment trop leur liberté pour vouloir s’assujettir à servir. D’ailleurs, ils sont fort bons maîtres.

... « On accuse encore nos créoles d’une grande avidité pour amasser, et ils font véritablement pour cela des choses qu’on ne peut croire si on ne les a point vues. Les courses qu’ils entreprennent ; les fatigues qu’ils essuient ; les dangers auxquels ils s’exposent ; les efforts qu’ils font passent tout ce qu’on peut imaginer. Il est cependant peu d’hommes moins intéressés, qui dissipent avec plus de facilité ce qui leur a coûté tant de peines à acquérir et qui témoignent moins de regret de l’avoir perdu. Aussi n’y a-t-il aucun lieu de douter qu’ils n’entreprennent ordinairement par goût ces courses si pénibles et si dangereuses. Ils aiment à respirer le grand air, ils se sont accoutumés, de bonne heure, à mener une vie errante ; elle a pour eux des charmes qui leur font oublier les périls et les fatigues passés et ils mettent leur gloire à les affronter de nouveau ».

À propos de cet esprit aventureux de nos ancêtres, l’intendant de la Nouvelle-France, M. Duchesneau, écrivait au ministre, en 1680, que huit cents hommes avaient quitté la colonie pour se faire coureurs des bois.

Le baron de La Hontan, qui passa quelques années au Canada, écrivait à la date du 2 mai 1684 à un de ses parents en France1. « Vous saurez que les Canadiens ou Créoles sont bien faits, robustes, grands, forts, vigoureux, entreprenants, braves et infatigables, il ne leur manque que la connaissance des belles-lettres. Ils sont présomptueux et remplis d’eux-mêmes, s’estimant au-dessus de toutes les nations de la terre. Le sang du Canada est fort beau, les femmes y sont généralement belles, les brunes y sont rares, les sages y sont communes, et les paresseuses y sont en assez grand nombre ; elles aiment le luxe au dernier point, et c’est à qui mieux prendra les maris au piège.

................Les païsans y sont à leur aise, et je souhaiterais une aussi bonne cuisine à toute notre noblesse délabrée de France. Que dis-je païsans ? Amende honorable à ces messieurs : Ce nom-là, pris dans la signification ordinaire, mettrait nos Canadiens aux champs. Un Espagnol, si on l’appelait villageois, ne froncerait pas plus le sourcil, ne relèverait pas plus fièrement sa moustache. Ces gens-ci n’ont pas tout le tort après tout, ils chassent et pêchent librement, ils ne paient ni sel, ni taille ; en un mot ; ils sont riches. Voudriez-vous donc les mettre en parallèle avec nos gueux de païsans. Combien de nobles et de gentilshommes jetteraient à ce prix là les vieux parchemins dans le feu ! »

M. de Bougainville, dans un rapport sur l’état de colonie préparé quelques années avant la conquête, s’exprimait comme suit : « Le Canadien est hautain, glorieux, menteur, obligeant, affable, honnête, infatigable pour la chasse, les courses, les voyages qu’ils font dans les pays d’en Haut, paresseux pour la culture des terres.

............On est peu occupé de l’éducation de la jeunesse, qui ne songe qu’à s’adonner de bonne heure à la chasse et à la guerre...

Il faut convenir que, malgré ce défaut d’éducation, les Canadiens ont de l’esprit naturellement ; ils parlent avec aisance ; ils ne savent pas écrire ; leur accent est aussi bon qu’à Paris.

En général le commerce en gros et en détail est exercé par tout le monde. C’est ce qui est cause qu’il y a moins de distinction d’état, et on y regarde comme nobles toutes les familles d’officiers. Les familles qui ont le plus de relief dans le pays sont les plus anciennes ou celles qui viennent du régiment de Carignan, qui passa dans la colonie en 1665 ».

Je termine ces citations par quelques lignes du célèbre naturaliste suédois Kalm, qui visita les colonies anglaises et la Nouvelle-France en 1750. Comparant les Canadiens et les colons anglais. «Je rencontrais dans la Nouvelle-France, dit-il, des conversations beaucoup plus satisfaisantes et d’un ordre plus élevé ; les âmes y sont plus ouvertes aux choses de la science et de l’esprit ; les fonctions intellectuelles s’y montrent plus délicates, les connaissances plus variées ».

Il résulte de ce qui précède que le péché mignon de nos ancêtres, était une excellente opinion d’eux-mêmes très justifiée, d’ailleurs, si l’on en croit le témoignage de tous ceux qui les ont connus. Ce trait paraît avoir été depuis longtemps la caractéristique des Français et principalement des Normands. Du Boulay, dans son Histoire Universelle1, rapporte que : « Les Escholiers de l’Université de Paris s’accusaient entre eux, savoir : les Anglais d’être couards et buveurs ; les Français orgueilleux et efféminés ; les Allemands colères et obscènes dans leurs repas ; les Normands charlatans et glorieux ». Les Canadiens d’avant la conquête n’étaient pas non plus de grands clercs ; ils ne vivaient que pour l’action et la lutte, comme les chevaliers d’autrefois, qui eux, se glorifiaient de ne pas savoir lire1.

II


Ce sont ces hommes, venus de toutes les parties de la France, qui ont jeté dans le Nouveau Monde les bases d’un immense empire français, d’où leur souvenir presque partout s’est effacé, pour ne plus subsister que dans le cœur de leurs descendants.

Les Anglo-Saxons ont, en quelque sorte, inauguré en Amérique la vie de l’ère moderne. Les Français ont continué la vie du passé, mais dans ce qu’elle a de plus romanesque, de plus chevaleresque, de plus poétique.

Les Pilgrims de New Plymouth, les premiers colons de la Nouvelle-Angleterre, s’établissent au bord de la mer et n’osent s’aventurer à l’intérieur. Ils sont pieux, bien intentionnés, pleins de courage. On nous les montre tenant des réunions, élaborant des constitutions, envoyant des pétitions en Angleterre, s’assemblant au temple et chantant des hymnes. Ils eurent beaucoup à souffrir des intempéries du climat et des incursions des Indiens. Leur histoire est triste, souvent touchante, et l’on ne peut s’empêcher de les plaindre, tout en honorant leurs vertus et leur piété. Songe-t-on seulement à s’attendrir en lisant l’histoire des souffrances de nos pères ? Les historiens se sont-ils jamais avisés de prendre un ton pathétique en relatant leurs combats, leurs labeurs, leurs fatigues ? Non, car chacun sent qu’il y avait en eux un courage surhumain, une âme supérieure à tous les maux.

L’Anglais est pieux, mais son pasteur n’a pas l’esprit de prosélytisme. Le religieux français, au contraire, n’a traversé l’Atlantique que dans le but de gagner des âmes à la foi du Christ. Il pénètre dans les profondeurs de la forêt aussi loin que les plus hardis coureurs des bois ; martyr, attaché sur le bûcher, il ne pousse pas une plainte et donne au soldat l’exemple d’un courage invincible.

Champlain, le fondateur de Québec, recevant pour la première fois les envoyés des Hurons, ne croit pouvoir mieux faire que de s’unir à eux pour les aider à vaincre leurs ennemis. Lorsque, longtemps plus tard, le noble William Penn, le fondateur de Philadelphie, rencontre l’Indien, il l’appelle son frère, lui rappelle que les hommes ne sont pas faits pour s’entre-tuer, et l’Indien le laisse s’établir en paix. Mais l’âme guerrière du Peau-Rouge ne connaît d’autre vertu que le courage et elle donne son affection au Français, à ce civilisé qui sait si bien comprendre la vie du désert et en partager les fatigues et les joies.

Ainsi les anciens Canadiens surent en même temps conquérir par leur valeur et par la sympathie qu’ils inspirèrent.

Leur vie était semblable à celle des premiers temps de la féodalité, alors que les incursions des Normands tenaient sans cesse sur le qui-vive, les habitants paisibles de la France et de l’Allemagne. Mais il n’y eut pas, au Canada, des braves et des forts pour construire des donjons où les plus faibles et les plus timides s’abritaient, abdiquant ainsi peu à peu leur liberté. Nos pères étaient tous également forts, tous également braves, et ils surent tous défendre en héros la terre et la liberté qu’ils voulaient assurer à leurs descendants.

« Le développement de la Nouvelle-Angleterre, dit l’historien américain Francis Parkman1, a été le résultat des efforts combinés d’une foule de gens industrieux, chacun, dans son cercle étroit, travaillant pour lui-même, tâchant d’acquérir de l’aisance ou de la richesse. L’expansion de la Nouvelle-France a été le fait d’une ambition gigantesque tendant à la conquête d’un continent. L’effort a été vain.

La domination française est un souvenir du passé, et quand nous en évoquons les ombres disparues, elles se lèvent dans leurs tombes, étranges et romanesques apparitions ».

Ces seuls faits saillants qui donnent du relief à l’histoire et qui constituent, pour le collégien forcé d’étudier les annales des peuples étrangers ou disparus, comme de fraîches oasis au milieu d’un long désert ; ces seuls actes de dévouement, de valeur, d’audace incroyable, qui ont été accomplis en Amérique, l’ont été par des hommes de notre race.

Je ne raconterai pas les expéditions de nos pères, les guerres continuelles qu’ils ont soutenues. Leurs ennemis eux-mêmes leur rendent ce témoignage qu’ils se sont couverts de gloire, alors que la gloire consistait à ne jamais reculer, à mépriser le danger, à ignorer ce que c’est que la crainte, à tuer beaucoup d’hommes, à dévaster beaucoup de pays.

L’axe des sociétés s’est déplacé depuis lors ; un idéal plus pur, plus humain, a pénétré dans les cœurs ; notre admiration n’appartient plus autant à ceux qui détruisent. l’histoire de ces cent cinquante ans de combats épiques, de ces héroïsmes que nous ne comprenons presque plus de nos jours, nous la relisons cependant avec bonheur et chacun de nous tient à n’en ignorer aucun épisode.

C’étaient les luttes séculaires de la France et de l’Angleterre que nous continuions sur ce continent. Les Anglais avaient juré notre destruction, et nos pères défendaient allègrement, et de la meilleure grâce du monde, les terres qu’ils avaient découvertes et les établissements qu’ils avaient fondés.

En outre de la guerre continuelle qu’ils avaient à soutenir contre les Anglais, les colons de la Nouvelle-France étaient sans cesse exposés aux incursions de leurs farouches ennemis les Iroquois. Jamais, pendant cent cinquante ans, ils n’ont joui d’une période de sécurité absolue. Il n’y avait aucun endroit, en dehors des villes et des forts, où l’on ne pût s’attendre d’un moment à l’autre à voir paraître un parti d’Indiens débouchant d’une embuscade.

Plus d’un laboureur parti pour cultiver son champ, et qui avait oublié ses armes, n’était jamais revenu. Sa chevelure ornait le wigwam de quelque guerrier Iroquois ou Algonquin.

« Souvent, dit Garneau1, les habitants étaient obligés d’abonner leurs maisons ou de s’y retrancher. On ne voyait qu’ennemis. La nuit on n’osait pas ouvrir sa porte, et le jour on n’allait pas à quatre pas sans avoir son fusil, son épée et son pistolet avec soi. Cet état de choses dura plusieurs années. La population diminuait par les pertes qu’elle faisait dans les surprises et par cette multitude de petits combats qu’il fallait livrer presque au coin de chaque bois et qui se renouvelaient souvent plusieurs fois par jour. »

«Les Iroquois s’introduisaient ordinairement par bandes. Ils se glissaient dans les forêts, dans les ravines, dans les moindres accidents de terrain, derrière les souches, pour attendre les habitants qui travaillaient aux champs. Il s’en cachait jusque dans la tête des arbres, autour des maisons, et plusieurs fois, on en surprit, ainsi, qui étaient en sentinelle pour donner le signal d’attaque à leurs camarades restés un peu plus loin, où ils passaient des journées entières sans bouger. C’est au milieu de cette lutte et de ces dangers de tous les instants, que cette belle et grande portion du pays, Montréal, les Trois-Rivières, mais surtout Montréal, fut enlevée à la barbarie et conquise à la civilisation. Chaque laboureur était soldat et chaque guéret arrosé de sang français ou indien. »

Les expéditions militaires et les explorations se faisaient au milieu de difficultés inouïes : l’hiver, sur la neige et la glace, par des froids sibériens ; l’été, sur des fleuves dont le cours était obstrué par des rapides, des rochers, des cascades. On se rendait d’un fleuve à un autre à travers des forêts remplies de moustiques : « Ces endroits, dit le Père Ragueneau1, s’appellent des portages. Il faut porter sur ses épaules tout le bagage et le navire même pour aller trouver quelque autre fleuve ou pour éviter les brisans et les torrents, et souvent il faut faire plusieurs lieues chargés comme des mulets, gravissant sur des montagnes, puis descendans avec mille peines et avec mille craintes dans les vallées et parmy des rochers, ou parmi des brossailles qui ne sont connues que des animaux immondes. » Nombreux étaient les noyés, plus nombreux encore ceux qui tombaient entre les mains des Indiens. La bonne humeur régnait partout cependant, et pendant que les hommes étaient sur le qui-vive, les femmes gracieuses et jolies égayaient le foyer. « Lorsque les Canadiennes travaillent en dedans de leurs maisons, dit Kalm2, elles fredonnent toujours, les jeunes filles surtout, quelques chansons dans lesquelles les mots amour et cœur reviennent souvent. »

Cette gaieté inaltérable au milieu du danger est l’un des traits les plus caractéristiques de l’âme française. Je trouve dans l’histoire de Lescarbot3 une page exquise que je ne puis m’empêcher de citer et qui indique d’une manière bien pittoresque de combien peu de sécurité on jouissait à cette époque : Le fils du chef sauvage Pembertow voit le père Biart, jésuite, très malade, ayant perdu son embonpoint et cela l’inquiète : « Écoute, père, lui dit-il, tu t’en vas mourir, je le devine. Écris donc à Biencourt et à ton frère que tu es mort de maladie et que nous ne t’avons pas tué. Je m’en garderay bien, dit le Jésuite, car possible qu’après avoir écrit la lettre tu me tuerais et, cette lettre porterait que tu ne m’aurais pas tué. Là-dessus le sauvage revint à soy et se prenant à rire : Bien donc, dit-il, prie Jésus que tu ne meures pas, afin qu’on ne nous accuse de t’avoir fait mourir.»

Cette vie des Indiens, si différente de la nôtre, leurs mœurs, leurs coutumes, l’originalité de leur esprit, semblent n’avoir fait aucune impression sur les Anglo-Saxons. « L’Anglais, a dit Renan, ne peut comprendre ce qui n’est pas lui. » Dans la Nouvelle-France, au contraire, tout ce qu’il y a chez le Huron ou l’Algonquin, de bizarre, d’ingénu, constitue un aliment constant à la curiosité des colons, un élément à leur gaieté. Le Français s’applique à deviner son frère sauvage, à pénétrer le fond de sa pensée ; il l’attire par le charme, auquel personne n’échappe, de sa cordialité, de son esprit primesautier, de son audace que rien ne déconcerte ; il apprend sa langue, lutte avec lui de ruse et de flair, se fait souvent son ami et son commensal.

J’aime à revoir par l’imagination les paysages canadiens d’autrefois : Dans la forêt profonde, le wigwam enfumé avec ses trophées de chevelures et ses colliers ; le feu de sapins brûlant devant le seuil, et sous les grands arbres, se profilant dans l’ombre, des silhouettes de Hurons tatoués et de soldats portant l’uniforme de l’armée française. J’aime à me transporter par la pensée, dans quelqu’une de ces fermes qui, longtemps avant la conquête, étaient échelonnées sur les bords du Saint-Laurent : C’est le soir, la famille du colon est réunie autour du foyer, les femmes rieuses, enjouées, un peu coquettes, s’occupent de travaux d’aiguilles ; les hommes, gais, exubérants, batailleurs, racontent leurs exploits. On cause guerre, affûts, chausse-trapes, hécatombes de gibiers, surprises et embuscades ; chacun met son ambition à passer pour le plus adroit tireur, le plus fin chasseur. On rappelle des souvenirs de France ; on parle du fils, du frère absent, au loin par delà les grands lacs, du prochain navire qui arrivera de Saint-Malo. Un Huron que les missionnaires ont converti se tient un peu à l’écart, grave, sobre de paroles, tandis qu’un petit garçon au regard curieux, s’approche doucement de lui, avec un mélange de crainte et d’audace satisfaite.

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Comme le monde a marché rapidement depuis lors. Il n’y a pas beaucoup plus d’un siècle que cette vie aventureuse battait son plein. Nos arrière-grands-pères étaient de ce temps.

...............

Des victoires brillantes, des faits d’armes glorieux signalèrent notre lutte contre les Anglais, mais enfin la fortune cessa de favoriser les audacieux. La bataille des Plaines d’Abraham marqua la fin de la domination française, et nos soldats vaincus revinrent désespérés dans leurs foyers que désolait la famine.

III


Après le traité de paix, les Indiens continuèrent pendant quelques années encore à dévaster les établissements britanniques, et ce ne fut qu’aux instances des Français qu’ils se résignèrent à la paix. « Les premières mesures efficaces en vue de la pacification générale, dit Bancroft1, furent prises par les Français dans l’Illinois. M. de Neyon, qui commandait au fort de Chartres, envoya des colliers et des calumets de paix dans toutes les parties du continent, exhortant les nombreuses nations indiennes à enterrer la hache de guerre et à donner la main aux Anglais, car jamais plus ils ne reverraient parmi eux un représentant du roi de France. » Et alors le chef Pontiac fit dire au général Gladwin « qu’il acceptait la paix que son père le Français lui envoyait ».

« Les officiers français, ajoute Bancroft, traversant pour la dernière fois le Canada et la vallée du Mississippi et recevant de tous côtés des témoignages d’attachement passionné de la part des nombreuses tribus de Peaux-Rouges, jetèrent un regard de regret sur le vaste empire qu’ils abandonnaient. »

Je me rappelle avoir lu quelque part que, si nous étions restés les maîtres dans les immenses territoires qui constituaient autrefois la Nouvelle-France, les sauvages n’en auraient pas disparu.

Peut-être, en effet, eussent-ils trouvé, dans la sympathie que nous leur témoignions, un encouragement à vivre, même au milieu du flot montant d’une civilisation qu’ils parvenaient difficilement à comprendre. Conquis à la foi du Christ, groupés en villages par nos missionnaires, ils auraient vécu en paix avec « leur père le Français » et, qui sait ? plus tard, se seraient élevés peut-être à une conception plus parfaite que la nôtre des devoirs de la fraternité humaine. Qui dira ce que peuvent faire naître dans les cœurs ces deux facteurs puissants de civilisation : la charité chrétienne et la sympathie de l’esprit français ? Devant l’Anglais, ils n’ont su que reculer, s’enfoncer toujours de plus en plus au fond des forêts et disparaître...

Comment ont-ils disparu ? Les historiens eux-mêmes n’ont pu s’en rendre compte. Un jour, après que le pays fut complètement pacifié et que les Canadiens purent regarder autour d’eux, ils constatèrent qu’il ne restait plus que quelques petits villages d’Indiens, puis, plus tard, qu’il n’en restait plus que trois ou quatre, dans la province de Québec. Bientôt ceux-là mêmes ne seront plus qu’un souvenir. Ainsi, sans doute, l’a voulu la loi qui régit toutes les sociétés humaines. Les Indiens ont dû céder la place à des races d’une civilisation supérieure. Pendant des siècles, ils avaient vécu en maîtres dans ce continent ; tatoués, vêtus de peaux de bêtes et conservant des instincts de fauves, sans avoir même jamais pensé qu’ils pouvaient améliorer leur vie. Heureux peut-être, ils ne participaient pas à cette évolution éternelle qui entraîne le monde vers le mieux. Ils ont passé, sans laisser aucune trace. Rien d’eux n’a survécu, pas un tombeau, pas une ruine, pas une pierre. Comme les petits oiseaux qui meurent et dont on ne retrouve presque jamais les os, ils ont disparu tout entiers, et jamais le laboureur n’a heurté, du soc de sa charrue le squelette d’un de ces terribles Peaux-Rouges.

Il reste encore aux États-Unis quelques peuplades indiennes, mais la civilisation les repousse sans cesse, toujours plus loin, hors de la vie. Qui oserait blâmer la civilisation ?

Longfellow a représenté, dans son poème d’Hiawatha, un sage indien qui cède d’un cœur soumis à la fatalité du progrès1 : Hiawatha, le chef, a vu, en rêve, des villes florissantes s’élever dans la solitude, la hache abattre les arbres séculaires, la forêt disparaître. Il a vu ses frères dispersés comme les feuilles d’automne qu’emporte le vent. Il a vu l’avenir. Et le matin, à son réveil, il accueille l’étranger, le prêtre en robe noire et les soldats dont le navire vient toucher la rive. Il leur offre l’hospitalité dans son wigwam, et pendant qu’ils dorment, lui s’en va pour toujours. Il ne murmure pas, il bénit le progrès. Il s’en va sur la mer et son canot se perd dans la purpurescense des flots que baigne le soleil levant. Il s’en va vers la patrie d’où l’on ne revient jamais.1

Dans quelques pages aussi poétiques2, mais d’un sentiment plus réel, Edgar Quinet explique la disparition des indigènes de l’Océanie : « Quel est le fond de l’homme sauvage ? dit-il, l’orgueil. Et qu’est-ce que l’orgueil pour lui ? Le sentiment d’un être qui n’a pas encore connu sa limite. Il se croit souverain de tout ce qu’il voit, la forêt inextricable est à lui, l’Océan est à lui. Quand ce sentiment qui soutenait l’homme est entamé, l’homme s’écroule. La hache a atteint le cœur du chêne, il tombe.

« Ne savez-vous pas comment l’homme se dégoûte de vivre, quand il sent que tout lui devient hostile et qu’il n’a plus aucune résistance à opposer ? Ne savez-vous pas ce que c’est que l’exil ? Ne savez-vous pas qu’il abrège la vie humaine, que les femmes y deviennent stériles, que les mariages y sont inféconds, que les populations y tarissent sans cause apparente. Oh ! que je comprends, il me semble, le vrai mal de ces Océaniens et combien il est sans remède ! Ils sont maintenant des exilés dans leurs petites îles, depuis qu’entre chaque chose et eux s’interpose un étranger, un maître. Et quel étranger ? Séparé d’eux par toute l’échelle des civilisations antérieures ; descendu au milieu d’eux comme d’une autre planète... Que faire dans une inégalité si profonde ? Perdre l’espérance et avec elle le désir de vivre ; s’asseoir au bord des atolls, aspirer l’air tiède et mourir. »

Ainsi des anciens maîtres de l’Amérique, il ne restera plus bientôt qu’un souvenir poétique : quelques poèmes, quelques légendes fantastiques, quelques ballades ; l’éternel rêve fait de mélancolie et de regret, qui flotte au fond des âmes pour toutes les choses disparues.

Mais non, un peu de ce qu’ils ont été survit et survivra. De l’alliance des plus aventureux parmi les anciens coureurs des bois avec les femmes indiennes, une autre race est née, une race fière et vaillante, les métis du Nord-Ouest, qui ont conservé l’usage de la langue française.

Le commerçant, l’homme d’affaires qui passe devant l’humble cabane d’un métis peut regarder d’un œil hautain et méprisant ces fiers chasseurs, pauvres, et ne parvenant que difficilement à se plier aux travaux de la vie sédentaire ; nous n’en reconnaissons pas moins en eux des frères.

Leurs pères, les coureurs des bois, étaient d’invincibles soldats, semblables à ceux dont Napoléon a fait les généraux et les maréchaux de la grande armée. Leurs mères étaient indiennes, mais le sang indien diffère-t-il beaucoup du sang de nos ancêtres germains et gaulois ?

D’humeur belliqueuse, parlant avec esprit et se battant bien ; tels étaient les Gaulois du temps de César.

Féroces, pérorant avec sagesse et éloquence et se battant avec ruse et courage, tels étaient les Indiens d’il y a un siècle.

Nos ancêtres se sont habitués, peu à peu, aux formes de la civilisation qui ne les a pas envahis brutalement, mais s’est pour ainsi dire insinuée parmi eux pour être ensuite développée par eux.

L’ancien Germain se réveillant en plein dix-huitième siècle aurait-il pu s’habituer à nos usages, surtout au milieu de peuples hostiles et le traitant en être inférieur ?

« Quel sera, dit M. de Quatrefages1, le résultat du mélange du sang européen avec celui des races indiennes, accompli sous l’influence d’un milieu dont nous avons constaté l’action civilisatrice ? Sans doute, il serait téméraire de chercher à s’en faire une idée quelque peu précise. Mais ce qui s’est passé dans les deux Amériques, autorise déjà quelques prévisions générales.

Au nord, ni le milieu, ni le sang des Peaux-Rouges n’a abaissé la race. Les métis du Manitoba sont les égaux des purs Yankees, placés dans les mêmes conditions sociales... Quand le métissage et le milieu auront parachevé leur œuvre, les vieilles aptitudes se réveilleront ; il s’en manifestera de nouvelles engendrées par le mélange même des sangs ; et au Sud comme au Nord, les futures civilisations américaines égaleront, surpasseront sans doute à certains égards celle dont nous sommes si fiers, comme la nôtre a égalé et surpassé sur bien des points celles qui l’ont précédée. »

Une des plus importantes et des plus anciennes familles des États-Unis, celle des Randolph, se glorifie d’avoir pour aïeule une indienne. Du reste, c’est la force de la race anglo-saxonne de se glorifier de tout ce qu’elle est, de tout ce qu’elle n’est pas, de tout ce qu’elle a, de tout ce qu’elle peut avoir.

Songeons à ce rameau égaré de notre nationalité ; faisons place, au foyer commun, à ces frères que nous avons appuyés de nos sympathies, hélas ! impuissantes, aux jours d’épreuves1, mais que nous délaissons depuis lors. Les métis sont maintenant au nombre de plusieurs milliers dans le Nord-Ouest, ils sont habitués au climat de cette partie du Dominion et par conséquent plus en état que les émigrants d’en supporter les rigueurs.

Ils ont conservé la langue française. Donnons-leur la facilité de s’instruire, appelons leurs fils dans nos collèges ; qu’ils aient parmi eux des prêtres, des médecins, des instituteurs, et bientôt nous pourrons considérer comme rétablies nos attaches de race. Ils se mêleront, avec le temps, à notre population, lui apportant peut-être un élément nouveau de force et de vigueur, et ils contribueront, eux aussi, à l’œuvre de la civilisation française en Amérique.

Avec eux se perpétuera sur ce continent le sang des anciens maîtres de la forêt, l’âme d’un passé évanoui.
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