Littérature québécoise








télécharger 0.81 Mb.
titreLittérature québécoise
page4/24
date de publication20.04.2017
taille0.81 Mb.
typeLittérature
c.21-bal.com > loi > Littérature
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   24

II – Après la conquête (1763-1867).


Le Canada était conquis. Les soldats de Montcalm retournèrent à leurs champs qui, depuis trois ou quatre ans, n’étaient plus cultivés que par les femmes et les vieillards incapables de supporter les fatigues de la guerre. Les fonctionnaires et les plus riches citoyens s’embarquèrent pour la France avec une partie de l’armée vaincue. Le drapeau fleurdelisé disparut pour toujours des murs de Québec.

Une paix profonde et certainement durable allait maintenant permettre aux colons d’accomplir ce qui constitue l’œuvre même de la colonisation. Chacun d’eux pouvait, désormais, améliorer paisiblement son patrimoine, l’embellir, accroître ses richesses par tous les moyens honorables, goûter enfin ce paisible bien-être qu’assure la vie agricole dans un pays aux ressources inépuisables, jouissant d’institutions relativement libres et d’une sécurité absolue.

Mais ce n’est pas impunément qu’on a dans les veines le sang de nombreuses générations de soldats ; qu’on a été élevé presque exclusivement en vue d’une vie aventureuse qu’on « s’est adonné de bonne heure à la guerre, à la chasse et aux voyages ». La tâche des Canadiens était bien simplifiée. On ne leur demandait plus, ni leur sang, ni leur vie ; on n’exigeait plus d’eux des prodiges de valeur et de vaillance. On ne leur demandait que de vivre. On ne leur demandait pas même cela. On n’exigeait d’eux qu’une chose : ne pas gêner l’expansion des vainqueurs, ne pas s’opposer à la prospérité, aux succès, aux fortunes rapides des fonctionnaires et des marchands accourus d’Angleterre.

Isolés désormais, ils ne reverraient plus les navires des côtes de Normandie et de Bretagne ; ils ne causeraient plus, avec les soldats revenus de France, des amis demeurés là-bas, des guerres européennes, des victoires françaises sur le vieux continent. C’était fini, les courses lointaines, les expéditions aventureuses par delà les grands lacs, la traite avec les Indiens, les voyages de contrebande pleins de dangers. La terre seule leur restait avec ses ressources infinies. Mais les Canadiens n’avaient aucune bonne tradition d’agriculture et ne songeaient guère à améliorer leurs procédés routiniers.

Peu à peu, ils virent les vainqueurs se grouper autour d’eux, acheter les plus belles propriétés, s’emparer de toutes les fonctions publiques, et, mornes, entêtés, ils se tinrent à l’écart, caressant peut-être un vague espoir de revoir un jour le drapeau de la France. Au surplus, les vexations des fonctionnaires anglais les empêchèrent pendant longtemps de tourner leur esprit vers les grandes entreprises mercantiles pour obtenir la prospérité matérielle.

« Après la conquête, dit Bancroft1, des gens ignorants, avides et factieux, furent nommés à des fonctions qui exigeaient de l’intégrité, des connaissances et des capacités. Le juge choisi pour concilier les esprits de 70,000 étrangers qui ne connaissaient pas la constitution et les lois de la Grande-Bretagne fut tiré d’une prison ; il n’avait pas la moindre notion des lois civiles et de la langue de la population... Dans les cent dix paroisses rurales du pays, il n’y avait que dix-neuf familles protestantes. Le reste des protestants se composait de quelques officiers à la demi-solde, de soldats licenciés, de commerçants, d’artisans et de marchands qui demeuraient à Québec et à Montréal ; la plupart étaient des gens qui avaient suivi l’armée, des gens grossiers qui tous avaient leur fortune à faire et étaient peu scrupuleux sur le choix des moyens. « Je vous les donne, écrivait le général Murray, comme la collection la plus immorale d’individus que j’aie jamais vue. » « Et cependant, c’était parmi ces gens et parmi eux seulement, bien qu’ils ne fussent que quatre cent cinquante, qu’il fallait choisir les magistrats et composer les jurys ; car tous les catholiques avaient été dépouillés de leurs droits politiques. La province paisible et sans résistance, fut livrée à une horrible oppression. L’histoire n’offre aucun exemple d’une aussi criante injustice. » Il est juste cependant d’ajouter que, si l’Angleterre nous envoya un certain nombre de fonctionnaires peu recommandables, et si nous eûmes à nous plaindre à maintes reprises, de nos nouveaux compatriotes, le gouvernement de Londres s’est presque toujours montré animé des intentions les plus conciliantes à notre égard.

Les Canadiens soumis, et en apparence résignés, portant le deuil de tous les bonheurs qu’ils avaient rêvés, se réfugièrent alors dans la vie familiale et s’adonnèrent tout entiers aux affections douces du foyer. Ces hommes dont l’ardeur enthousiaste et la superbe ambition n’avaient, pendant un siècle et demi, connu aucune limite, ces soldats dont l’âme altière ne s’était sentie à l’aise qu’en planant sur d’immenses horizons, se firent humbles et casaniers au point de renfermer leurs désirs aux bornes étroites d’un village. Les liens de famille, qui s’étaient un peu relâchés pendant les époques précédentes, se resserrèrent, si bien que nulle part au monde peut-être l’affection familiale n’est aussi profonde qu’au Canada.

Nos ancêtres se livrèrent donc exclusivement à l’agriculture. Certes, ils étaient peu propres à la bureaucratie et ils ne paraissent pas s’être avisés, tout d’abord, que, dans un pays neuf et vivant désormais en paix, il y avait d’immenses ressources à exploiter, qu’un champ magnifique s’ouvrait à l’activité commerciale. L’Anglais vainqueur s’empara de tout, comme je l’ai dit ; le vaincu regardait faire, presque indifférent, songeant sans doute, à mesure que grandissait dans son cœur son affection pour ses champs et son foyer, qu’après tout, un calme bonheur lui était réservé. «D’ailleurs, dit Garneau1, il n’était resté dans les villes que quelques rares employés, quelques artisans, à peine un marchand et les corps religieux. »

Le Canadien devint pieux, lui aussi, comme l’habitant de la Nouvelle-Angleterre, mais de façon différente. Sa religion, bien que plus superstitieuse fut moins étroite ; sa piété plus chaude, plus féconde. Le Dieu de paix substitua ses voluptés à celles que le Dieu des batailles ne pouvait plus lui procurer.

Le prêtre, dont l’influence avait toujours été grande au Canada – car pendant la domination française, les missionnaires s’étaient imposés à ces valeureux par le courage et l’héroïsme – prit alors dans la vie de notre pays la place prépondérante qu’il occupe encore aujourd’hui.

L’Église catholique est restée pour les Canadiens français le centre d’union, de cohésion par excellence.

Quelques années plus tard, on put dire de nos pères qu’ils étaient simples, naïfs, et manquaient d’initiative. Mais l’esprit belliqueux était loin d’avoir disparu. En 1775 et en 1812, le vieux sang se réveilla. Les Canadiens, réconciliés avec le nouveau régime par quelques concessions opportunes, se battirent pour leurs vainqueurs, luttèrent pour maintenir leur allégeance à la Grande-Bretagne.

Puis la lutte fut portée sur un autre terrain. L’ardeur belliqueuse de nos pères se dépensa dans une agitation constitutionnelle, et parfois extra-constitutionnelle, en vue d’obtenir de plus amples libertés et l’égalité de droits avec les Anglais qui s’étaient établis près de nous et avaient peuplé les autres provinces du Dominion.

Naturellement, le gouvernement impérial n’avait et ne pouvait avoir d’autre but que de maintenir dans la soumission sa nouvelle conquête et de lui donner satisfaction, si possible. Mais les fonctionnaires qui arrivaient dans le pays conquis formaient souvent un obstacle à l’accomplissement des désirs du cabinet de Saint-James.

L’Angleterre ne nous a pas traités plus mal, du reste, que ses propres colonies d’Amérique.

La crainte d’un soulèvement, à la veille de la déclaration d’indépendance des États-Unis, nous a valu une première concession en 1774. Dès cette époque, les Canadiens comprirent qu’une nouvelle perspective s’ouvrait à eux, et c’est d’alors que date cette fièvre politique intense à laquelle nous devons beaucoup des biens dont nous jouissons, mais aussi beaucoup des maux dont nous souffrons.

Plusieurs générations des fils des vaincus de 1760 ont fourni d’ardents patriotes, qui ont défendu nos droits menacés dans l’arène parlementaire. Les uns furent des orateurs brillants, les autres des hommes d’état tenaces, et, autour d’eux, se groupèrent toutes les forces militantes de notre peuple. En 1837, une rébellion promptement réprimée ajouta quelques centaines de noms nouveaux au martyrologe canadien-français.

Pendant toute la durée de ces luttes parlementaires, depuis la conquête jusqu’à la confédération (en 1867), notre développement économique a suivi un cours normal. Il n’a pas été aussi rapide que celui de nos voisins et de nos compatriotes anglais, mais cela s’explique aisément. La conquête a laissé les Canadiens au nombre seulement de 65,000, tous ne connaissant que trois industries : la chasse, le commerce des pelleteries, qui, sous la domination française, ne se faisait qu’avec les commissaires du gouvernement ; et l’agriculture d’après des méthodes primitives. Ils n’avaient pas de capitaux pour lancer de grandes entreprises. L’ère industrielle, au surplus, n’était pas encore inaugurée. Les Anglais, enfin, étaient maîtres du gouvernement et de tous les postes administratifs. Le mouvement commercial qui existait entre la Grande-Bretagne et les colonies voisines, restées anglaises encore pendant quinze ans, s’étendit au Canada, mais les intermédiaires des échanges ne pouvaient être que des Anglais ; car tout favorisait ces derniers : la communauté de la langue, la connaissance des marchés et des habitudes du commerce britannique, enfin la sympathie et la protection des leurs.

C’est ainsi que le commerce d’importation et d’exportation a été tout d’abord accaparé par nos compatriotes venus de la Grande-Bretagne. Il en a été de même pour l’exploitation de nos richesses naturelles : bois de construction, mines houillères, etc., à laquelle le manque de capitaux nous empêchait de nous livrer.

Pendant que nos frères de l’Acadie étaient dispersés sans ressources par tout le continent américain, et que le gouvernement français, débiteur des colons de la Nouvelle-France pour une somme de huit millions de dollars (40.000.000 fr.), les abandonnait sans s’acquitter envers eux, le gouvernement anglais distribuait quinze millions aux loyalistes américains qui s’étaient réfugiés au Canada après la guerre de l’Indépendance. « Tout étant désormais perdu, dit Garneau1, les Canadiens avaient repris tristement le chemin de leurs foyers. Décidément ruinés par cette longue guerre, ils venaient de perdre leur dernière espérance, en apprenant que non-seulement il ne leur arriverait aucun secours de France, mais que le trésor du royaume était incapable, pour le moment, de payer les avances qu’ils avaient faites au gouvernement. Cette nouvelle fut un coup de foudre pour ces malheureux à qui l’on devait plus de quarante millions de francs ; il y en avait à peine un qui n’était pas créancier de l’État. Ils ont tout sacrifié, écrivait M. de Lévis, pour la conservation du Canada. Ils se trouvent actuellement ruinés, sans ressources. Des marchands et des officiers de l’armée anglaise, achetèrent plus tard, à vil prix, une partie de ces créances. » Les Canadiens perdirent presque tout.

Enfin les Anglais avaient sur nos ancêtres cet avantage. Ils arrivaient, fiers et désireux de s’enrichir dans un pays conquis par leurs armes, où ils étaient assurés de toutes les protections, où le négociant entreprenant et malheureux pouvait avec certitude, compter sur une charge qui l’indemniserait de ses pertes. Ils trouvaient notre peuple dans cet état d’énervement et de prostration qui suit les grandes catastrophes, les malheurs considérés comme irréparables : peuple haï, maltraité et opprimé.

Dans ces circonstances, quoi d’étonnant à ce que nous soyons moins riches que les Anglais ? Il ne pouvait en être autrement. Il faut reconnaître cependant que de vrais cultivateurs sont venus d’Écosse et d’Angleterre, qui ont su tirer de leurs terres un meilleur parti que nous, et appliquer des méthodes meilleures, que nous leur avons, en partie, empruntées depuis.

Les Anglais étant, avant tout, un peuple de commerçants, se sont, dès la première heure, emparés du commerce et ont gardé leur conquête : Armés de riches capitaux, ils ont fondé les maisons les plus considérables et les plus prospères. En dépit de tous ces désavantages originels, nous avons, peu à peu, cependant, pris notre part dans la vie commerciale et industrielle du pays ; nous avons contribué et nous contribuons, dans une large mesure, à son extension, si le plus clair des profits n’est pas toujours pour nous.

On se plaît souvent à comparer le développement matériel si rapide de nos voisins des États-Unis, l’accroissement vertigineux de leur population avec les progrès plus modestes réalisés par les Canadiens, et l’on en conclut trop hâtivement d’ordinaire à la supériorité des premiers. Sans doute, ils doivent beaucoup à leur esprit d’initiative, à leur entente des affaires, à leur patriotisme éclairé et pratique, mais plusieurs circonstances spéciales les ont favorisés.

Le fait que les États-Unis renferment une grande variété de climats et de productions, qu’ils peuvent à la rigueur, se passer de l’étranger et entretenir un commerce intérieur florissant, leur donne, tout d’abord, un grand avantage sur nous. Forcés par leur rupture avec l’Angleterre et les difficultés de la navigation, au temps des guerres de Napoléon, de construire des fabriques et des usines, les Américains ont fait de leur République un grand État industriel et ont attiré chez eux, en conséquence, le flot de l’immigration européenne. Les indigents, que la misère et la pauvreté forcent à s’expatrier ne peuvent s’occuper d’établissements agricoles, et ils vont, en mettant le pied sur le sol étranger, demander du travail aux chefs d’industrie. Ainsi les États-Unis se peuplèrent rapidement d’émigrants qui se sont mis, d’abord, au service des anciens propriétaires du sol. Les émigrants venus au Canada, à la faveur des privilèges accordés par le gouvernement anglais, sont arrivés avec l’intention d’être les maîtres des anciens propriétaires du sol.

Il est intéressant d’étudier dans ses premières phases la croissance de la prospérité chez nos voisins et de se rendre compte de la manière dont ils ont su tirer parti des circonstances. À la fin du siècle dernier, alors que l’émigration ne se faisait encore que sur une faible échelle, la situation économique, éducative et sociale des anciennes colonies anglaises différait assez peu de la nôtre ; si ce n’est que les habitudes d’économie et d’épargne étaient plus répandues, dans les classes rurales, chez les Américains que chez les Canadiens, et que les premiers possédaient plusieurs villes dont le commerce était florissant.

J’emprunte le tableau qui suit à l’un des principaux historiens des États-Unis, M. Macmaster1 :

« Les champs étaient mal clos, les granges petites et d’apparence misérable. Le cultivateur du Massachusetts labourait sa terre avec une charrue en bois, traînée par des bœufs, semait son grain à la volée, le fauchait avec une faulx, lorsqu’il était mûr, et le battait avec un fléau sur l’aire de sa grange. Sa maison ne portait aucune trace de peinture ; le parquet en était nu. Lorsque la nuit venait, il s’éclairait de quelques chandelles de fabrication domestique. Sa nourriture, de l’espèce la plus simple, était servie dans les plats les plus grossiers, et mangée avec les plus grossiers ustensiles. Du bœuf et du porc, du poisson salé, des pommes sèches et des légumes complétaient son menu quotidien, d’un bout de l’année à l’autre ; son pain était fait de farine d’orge et de mais et pas toujours bien cuit.

Pour le service religieux, le jour du sabbat et, dans les grandes occasions, la semaine, il avait un complet de grosse étoffe qui lui durait sa vie entière et qui, peu endommagé par l’usage, devenait finalement, avec ses bestiaux et sa ferme, la propriété de son fils. Le vêtement que ses voisins lui voyaient habituellement porter, lorsqu’il conduisait la charrue, soignait son bétail, ou sommeillait devant la cheminée, pendant que sa fille Abigail ou Comfort lui lisait un sermon d’Edwards, était en tirelaine, filé et tissé à la maison. La somme qu’un fermier de la Nouvelle-Angleterre dépensait dans ces temps-là, pour lui-même, sa femme et ses douze ou treize enfants, était ridiculement petite.

Ses lectures étaient peu variée et se bornaient en général aux livres qui se trouvaient, par hasard, dans la malle du colporteur. Des journaux il en voyait rarement, à moins qu’ils ne lui arrivassent servant à envelopper quelque paquet, mais sa curiosité y suppléait amplement... En politique, c’était un ferme patriote ; en religion, un congrégationaliste. Ni ses opinions politiques, ni sa manière de voir sur les questions se rapportant au péché originel, n’étaient le résultat de longues et patientes réflexions. Il était zélé dans la cause des États, non pas parce qu’il considérait l’impôt sans la représentation comme injuste, ou la loi du timbre comme tyrannique, mais parce que les hommes qu’il regardait comme ses supérieurs étaient patriotes, et parce qu’il croyait que le roi d’Angleterre avait sérieusement l’intention de faire de l’Église établie dans le royaume la religion de l’Amérique. Il était congrégationaliste parce que son père et son grand-père avaient appartenu à cette confession avant lui.

L’école se tenait alors, pendant deux mois de l’été et deux mois de l’hiver, dans de petites maisons badigeonnées en rouge ; il y avait un instituteur pour l’hiver et une institutrice pour l’été. L’école était fréquentée, l’hiver par les garçons, et l’été par les filles. Le maître d’école demeurait en général, chez les parents de ses élèves et proportionnait la durée de son séjour chez chacun d’eux au nombre des enfants qui fréquentaient l’école. Son travail quotidien consistait à enseigner aux enfants à lire assez couramment, à écrire lisiblement, à épeler avec quelque respect des règles de l’orthographe et à apprendre suffisamment l’arithmétique pour pouvoir calculer l’intérêt d’une dette, tenir les comptes de la famille et faire la monnaie dans une boutique.

Quelque primitif que fût le système scolaire dans la Nouvelle-Angleterre, il était incomparablement supérieur à tout ce qu’on pouvait trouver dans aucune autre partie du pays. Dans l’État de New-York et dans la Pennsylvanie, il n’y avait pas d’écoles, en dehors des villages et des villes. Dans les États du Sud, l’éducation était presque totalement négligée ».

Lors de la révolution, les États du Sud étaient plus peuplés que ceux du Nord. Les cinq États de la Virginie, du Maryland, des deux Carolines et de la Georgie comprenaient presque la moitié de la population anglaise de l’Amérique.

« Celui qui voulait étudier l’histoire de ce temps dans les journaux d’alors chercherait longtemps pour trouver peu de choses. Il lirait de nombreuses colonnes sur le péché de la paresse, sur l’importance de l’économie, sur la perversion de la méchante femme dont les pieds prennent racine dans l’enfer, mais rien ou presque rien sur les questions les plus excitantes et les événements les plus importants de cette époque.

« Où l’on trouve maintenant des villes opulentes, il n’y avait alors que de misérables hameaux. La condition des manufactures était pitoyable. Les femmes filaient elles-mêmes leur laine et leur coton, et c’était considéré comme un complément d’éducation pour une demoiselle que de savoir bien filer.

Il y avait, dans la Virginie et la Georgie un bon nombre de familles opulentes. La plupart se sont éteintes depuis lors, et celles qui ont survécu aux ravages du temps ne rappellent que faiblement l’ancienne grandeur de leurs ancêtres.

« Cependant, grâce aux conditions favorables du climat et du sol, l’agriculture était florissante, et la population et la richesse augmentaient rapidement dans les États situés au sud de la Virginie...

Boston avait alors quinze mille âmes ; une partie de la ville était bien bâtie ; les maisons étaient confortables et les rues bien entretenues. Dans la partie ancienne, les maisons étaient pauvres et sales, construites entièrement en bois, avec leurs auvents en planches brutes et leurs toits de bardeaux surmontés de vilaines balustrades en bois, entre lesquelles, les jours de lessive, les chemises et les jupons flottaient au vent.

« Les villes de l’intérieur étaient pauvres et sales, mais celles qui étaient situées au bord de la mer, entre Portsmouth et New-London, étaient populeuses et florissantes. Leur situation riveraine en avait fait des ports de commerce et des entrepôts de pêche importants. Avant l’indépendance, elles avaient fait un grand commerce de contrebande avec les colonies françaises et espagnoles. »

En effet, malgré les restrictions imposées au commerce, les négociants américains faisaient de la contrebande jusqu’en Portugal, en Espagne et même en Orient. D’un autre côté, l’Angleterre, produisant peu de céréales, en importait de ses colonies, de sorte que, jusqu’à la guerre de l’indépendance, celles-ci eurent toujours un excellent marché pour leurs produits agricoles.

On sait qu’après la guerre, cependant, la situation des États-Unis fut durant quelques années très critique, et que la jeune République se trouva même dans l’impossibilité de faire honneur aux engagements qu’elle avait contractés vis-à-vis de ses créanciers, en Europe. À partir de 1791, jusqu’en 1805, les produits américains obtinrent des prix très élevés sur les marchés étrangers, puis on employa la richesse créée par l’agriculture à la construction de fabriques et d’usines dont on sentait vivement la nécessité depuis la rupture avec l’Angleterre. « Stimulées, dit l’historien que je viens de citer, par une réunion de circonstances excessivement favorables : l’embargo, la loi de non-importation, les ordres en conseil, les décrets de Napoléon, les primes, les offres d’exemption d’impôts, les résolutions solennelles des législatures et les engagements solennels, pris par la population, de n’employer que des marchandises américaines, les manufactures commencèrent à prospérer, des moulins, des fabriques, des ateliers, des fonderies, des corderies s’élevèrent dans toutes les parties du pays, du Maine jusqu’à Louiseville. »

Ce progrès industriel eut pour résultat, comme je l’ai dit, d’attirer des émigrants qui devinrent les ouvriers de ces fabriques. Le mouvement de l’émigration ne s’est pas ralenti depuis lors ; le capital et le travail n’ont jamais fait défaut ; le gouvernement de l’Union a su faire de bonne politique économique, et les ressources du pays ont été rapidement mises en exploitation.

Jusqu’à 1867, l’histoire économique du Canada, surtout en ce qui concerne les Canadiens français, a été absolument subordonnée à son histoire politique. Nos pères, tout entiers à leurs réclamations constitutionnelles, à la vindicte de leurs droits violés ou menacés, ont moins songé que les Anglo-Saxons à tirer parti des avantages matériels qu’offre notre pays. D’ailleurs, manquant de capitaux, ils n’auraient pu, tout au plus, que prendre une part plus grande dans le commerce local. Coupés de tous rapports avec la France ; tenus en suspicion, pendant les guerres de Napoléon, par les Anglais, qui, en outre, étaient jaloux de monopoliser tout le commerce de transport ; sans navires et hors d’état d’en acheter, il est naturel qu’ils n’aient pas songé au commerce extérieur.

Lorsque la loi de non-importation fut votée aux États-Unis, quelques années après la guerre de l’indépendance, un grand commerce intérieur se développa dans ce pays, mais comme les difficultés de transport étaient très grandes, les États avoisinant le Canada durent chercher un marché pour leurs produits à Québec et à Montréal. Naturellement, ce furent les Anglais établis au Canada dans le but unique d’y faire du commerce qui profitèrent de cette aubaine. La moitié du commerce de fourrures du Nord-Ouest et tous les produits du Vermont et des comtés du nord de l’État de New-York, jusqu’au Niagara, se concentraient à Montréal, d’où ils étaient expédiés en Angleterre. Les marchandises anglaises étaient admises en franchise au Canada et de là prenaient la route des États américains limitrophes. les Canadiens français étaient exclus de ce commerce, par la force des choses ; mais ils en bénéficiaient cependant, car les produits de leurs terres atteignaient des prix plus élevés. Ils jouirent d’ailleurs, après la conquête, d’une plus grande prospérité ; qu’en aucun temps de la domination française.

Aussi, satisfaits du côté matériel, ou, dans tous les cas, ne s’en préoccupant guère, ils ne songèrent qu’à se faire une part plus importante dans l’administration et le gouvernement, et ils mirent d’autant plus d’ardeur dans leurs revendications qu’ils se heurtaient à plus d’obstacles. Je lis ce qui suit dans une pétition adressée par les Canadiens-français au prince-régent, en 1814 :

« Chaque fois que les Canadiens encouragés par l’idée de leur constitution ont essayé d’en jouir, ils ont été terrassés, comme opposés au gouvernement ; ils ont encore le cœur brisé des traitements qu’ils ont éprouvés sous le gouverneur précédent. Il leur semble être le jouet d’une contradiction étrange, comme si, d’un côté, une constitution leur eût été donnée, sans doute, pour en jouir, et que, de l’autre, il eût été placé un gouvernement exprès pour les en empêcher. »

Pendant toute cette période de luttes parlementaires, la vie municipale s’est organisée sur des bases très libérales. Des écoles ont été établies partout. Dès 1831, sur 100,000 enfants pouvant participer à l’instruction primaire, 45,203 fréquentaient ces écoles. Des établissements d’éducation secondaire furent fondés, et bientôt ils distribuèrent dans les villes et les villages les médecins, les notaires, les avocats, considérés comme nécessaires dans tout organisme social dont les rouages commencent à se compliquer.

Ainsi donc, de 1763 à 1867, le peuple canadien-français n’a pas d’histoire économique proprement dite. Le défrichement des terres s’est étendu dans des proportions très satisfaisantes ; de nouveaux cantons ont été ouverts à la colonisation ; quelques industries locales se sont fondées.

L’instruction primaire s’est répandue et est devenue à peu près universelle. Nous avons obtenu toutes les libertés possibles. La vie rurale et urbaine s’est constituée sur les bases les plus cordiales qui se puissent imaginer. En un mot, 65,000 soldats, friands d’expéditions, d’aventures et de batailles, se sont transformés en un million de citoyens paisibles, aimant leurs foyers, attachés à leur religion, à leur langue ; heureux de vivre, gais et contents.

À ce dernier point de vue, nous n’avons pas changé non plus depuis vingt-cinq ans : La gaieté, la sociabilité semblent être l’élément naturel de nos compatriotes. Les rapports entre tous sont courtois, sympathiques, pleins de cordialité ; il est probable qu’il s’épanouit plus de jolis sourires et qu’il retentit plus d’éclats de franche gaieté dans la seule province de Québec que dans tout le reste du continent américain.

Au moment où nos vainqueurs célébraient le centenaire de la conquête, le Canada, grâce surtout à un traité de réciprocité commerciale, conclu avec le gouvernement de Washington, jouissait d’une prospérité jusqu’alors sans exemple dans notre histoire. Il l’emportait même sur les États-Unis.

De 1850 à 1860, la population du Canada s’est accrue de 40.87 pour 100, pendant que celle des États-Unis n’a obtenu qu’une augmentation de 35.58 pour cent. En 1860, la terre arable était évaluée au Canada, à 20.87 dollars l’arpent (frs 104.35) et aux États-Unis à 16.32. Le rendement des fermes, le progrès du défrichement, la valeur du bétail et des instruments aratoires servant à l’exploitation de ces fermes ont été également plus considérables, pendant cette période décennale, chez nous que chez nos voisins. À l’époque où nous avons obtenu de l’Angleterre notre constitution définitive, nous étions le peuple le plus prospère du monde.
1   2   3   4   5   6   7   8   9   ...   24

similaire:

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise

Littérature québécoise iconLittérature québécoise








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
c.21-bal.com