Littérature québécoise








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III – 1867-1894.


Réconciliés maintenant avec notre situation de vaincus, le dernier obstacle à notre complet développement disparaissait. Le moment était venu, pour nous, de lever haut la tête ; de montrer que si nous avions tenu à conserver l’héritage de nos ancêtres, ce n’était pas en vain ; de prouver que l’élément français était appelé à prendre en Amérique une part brillante aux luttes pacifiques d’une ère nouvelle. Le moment était venu, enfin, d’affirmer avec énergie que nous pouvions créer, nous aussi, des richesses, et des richesses de l’ordre le plus élevé. Malheureusement, au lieu de cette ardeur enthousiaste qui eût été si naturelle chez un peuple jeune et plein de sève, c’est un souffle d’apathie et d’égoïsme qui a passé sur notre province. On s’est dit que le temps des sacrifices était passé ; le chacun pour soi a tout envahi. Et c’est ainsi que sans lutte, nous nous en allons à la dérive, lentement, insensiblement, vers l’absorption finale.

Il y a quelques années, dans un discours prononcé devant les membres de la société celtique, Ernest Renan exposait avec toutes les grâces de langage, les atténuations et les réserves propres à sauvegarder sa modestie, que ce qu’il était devenu, il le devait aux nombreuses générations de travailleurs simples, sobres et un peu contemplatifs dont il était issu : qu’il avait fallu les accumulations de forces non utilisées de siècles d’ignorance pour produire un savant. Cette théorie a, sans doute, son côté paradoxal ; cependant je me sens porté à l’appliquer dans une certaine mesure à mon pays.

Quand je songe au passé de notre peuple, il me semble que j’entends frémir au fond de l’âme canadienne toute une germination mystérieuse, et je me dis qu’un monde latent de poésie, d’art, de grandeur intellectuelle, de noblesse morale, est là qui demande à prendre un libre essor, qui aspire au soleil et à la vie.

Pendant cent cinquante ans, de nombreuses générations de nos ancêtres ont accompli des exploits fabuleux ; quelques milliers de soldats ont dominé, pour ainsi dire, tout un continent, presque toujours vainqueurs, toujours supérieurs à la fortune, même dans la défaite, bataillant sur des espaces immenses : de l’Atlantique au Pacifique, de la baie d’Hudson au golfe du Mexique. À ce passé de gloire a succédé un passé d’humbles labeurs, de vie renfermée et paisible, d’affections familiales intenses... La flamme ardente qui s’est éclipsée ne va-t-elle pas renaître ? Une éclosion brillante ne va-t-elle pas s’épanouir au jour ?

Cette éclosion, d’heureuses circonstances semblent encore devoir la favoriser : seuls, nous formons un corps que mille liens de profonde sympathie unissent, dans ce continent où les autres populations se désagrègent sourdement en leur homogénéité factice, où les citoyens se sentent chaque jour plus étrangers les uns aux autres : seuls nous avons dans nos traditions et notre sang, cette chaude flamme d’enthousiasme qui inspire les grandes pensées et réalise les nobles ambitions.

Fils de cette glorieuse nation française dont les impérissables illustrations nous appartiennent et dont nous gardons jalousement les qualités, se peut-il que nous n’ayons rien à dire au monde ? De la combinaison de tant d’éléments heureux, quelques initiatives fécondes ne jailliront-elles pas ? Sommes-nous réellement destinés à disparaître ainsi, mesquins, neutres, inutiles ? Non, je le répète, si des symptômes de décadence se font sentir, parmi nous, depuis vingt-cinq ans, c’est simplement parce que l’âme canadienne, détournée d’une voie longtemps suivie, n’a pas su encore choisir une voie nouvelle.

Je me suis efforcé, dans les pages qui précèdent, d’indiquer l’état d’âme de nos ancêtres plus que de décrire leur vie. L’existence impose à tout homme certaines préoccupations qui n’ont rien d’héroïque, l’entretien de sa famille, le succès de son étude, la prospérité de sa boutique, le bon rendement de sa ferme. Le Primo vivere ne perd jamais ses droits. Jusqu’à 1760, les facultés de nos pères étaient, sans doute, en grande partie absorbées par la culture du sol et le commerce des pelleteries ; mais il y avait aussi en eux ce que j’appellerai une vie supérieure, faite de tous leurs souvenirs de courage et d’audace ; de tous leurs rêves d’expéditions lointaines, de nouvelles conquêtes pour Dieu et pour la France ; de tous leurs désirs d’abnégation et de dévouement. Cette vie supérieure a mis son sceau sur toute cette période, et c’est son souvenir seul qui nous reste.

Pendant le siècle suivant, la vie domestique, terre à terre, se déroulant en une alternance d’humbles désirs, de satisfactions modestes, de labeurs monotones, de pieuses jouissances, a pris une bien plus grande part dans les âmes. Cependant, au cœur des Canadiens, vivait encore le souci inquiet de l’avenir de la race, des conquêtes constitutionnelles à poursuivre, de l’oppression à repousser, d’un maximum de liberté à obtenir fût-ce au prix du sang. Certains hommes, doués d’une fière éloquence et animés d’un noble patriotisme, s’étaient faits les champions infatigables de ces revendications ; et, au foyer de l’agriculteur, du commerçant, de l’ouvrier, on commentait avec une ardente émotion les progrès des Papineau, des Bourdages, des Morin, des Lafontaine, des Cartier. Cette sorte de vie supérieure par laquelle seules les nationalités menacées peuvent surmonter tous les obstacles subsistait encore. Mais qu’est-elle devenue depuis 1867 ?

À cette date, ainsi que je l’ai déjà dit, notre existence nationale était organisée de façon définitive, sur les bases les plus démocratiques, les plus égalitaires.

Toutes les carrières étaient ouvertes à tous. Un bien-être général régnait. La vie matérielle réalisait les plus enviables conditions. Le malheur est que l’on se contenta trop aisément et que l’on négligea le reste. On ne s’occupa ni de créer une vie intellectuelle nouvelle, ni de satisfaire les besoins accrus des intelligences, ni d’ouvrir une voie plus large aux facultés supérieures. On ne songea même pas à élever le niveau des études classiques, à fonder dans les villes des bibliothèques publiques, des écoles d’art, etc., etc. Nous n’avions plus à lutter ; il fallait nous appliquer à créer dans tous les champs où notre activité pouvait s’exercer utilement. On ne le fit pas.
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