Littérature québécoise








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I


Vers 1807, alors que les Américains ne se trouvaient pas dans une situation matérielle plus avantageuse que la nôtre, « c’était la mode, dit Mac-Master, pour les gens ayant de la fortune et des loisirs, de se former en société, en vue de l’encouragement de tout ce qu’ils avaient à cœur. Des sociétés pour l’encouragement des manufactures, des sociétés pour venir en aide à l’agriculture, des sociétés pour le développement des arts et des sciences se fondèrent dans toutes les grandes villes ».1

Les peuples ne prospèrent pas seulement parce qu’ils peuvent compter sur l’activité de bras nombreux, sur une grande somme d’énergie, sur des habitudes générales de travail et d’économie, mais aussi parce qu’ils ont des érudits, des savants, des ingénieurs, des agronomes, des physiciens, des chimistes, et enfin des hommes dans l’âme desquels de fortes études scientifiques et littéraires ont développé un sens de la responsabilité morale plus étendu, un patriotisme plus éclairé, plus actif, plus fécond.

Nous arguons trop du fait que nous sommes un peuple jeune et relativement pauvre, pour excuser notre apathie et notre négligence.

Dès 1832, un Français qui visitait le Canada, M. Lebrun, exprimait des regrets sur les lacunes que présentait notre pays, au point de vue de l’instruction supérieure. « Il ne manque pas, disait-il1, sur les bords du fleuve et des lacs, d’esprits ardents comme leur âge et généreux qui dissipent leur vigueur dans des utopies ; tandis que des études fortes, faites dans les grandes écoles de l’Europe, mûriraient leur patriotisme et leur procureraient le bonheur d’enseigner à leur pays les sciences et les arts... La religion a eu sa propagande, la liberté son apostolat, toutes deux leur fanatisme et leurs martyrs ; les sciences attendent encore des missions ».

Elles attendent encore, en 1894.

Nous étions excusables en 1832 ; nous ne le sommes plus aujourd’hui.

Ayons le courage de constater toute l’étendue du mal dont nous souffrons.

II


Vers 1860, nous possédions quatre ou cinq collèges classiques qui suffisaient amplement aux besoins de notre province ; nous en possédons aujourd’hui seize ou dix-sept ; et cependant notre population n’a guère augmenté depuis cette date ; car près de la moitié des Canadiens français ont émigré aux États-Unis, surtout pendant les trente dernières années. L’instruction classique étant à la portée de tous, il en résulte que le nombre des jeunes gens qui entrent dans les carrières libérales et qui pour obtenir quelque humble emploi, se font les caudataires des politiciens, dont j’aurai l’occasion de parler, augmente dans des proportions effrayantes. Si encore ces études avaient pour résultat d’empêcher la déperdition des talents (chose si regrettable toujours), de mettre les jeunes gens, qu’on enlève aux travaux du commerce, de l’agriculture ou de l’industrie, en état de se rendre utiles à la société par leur science, il n’y aurait peut-être qu’à se réjouir. Malheureusement il n’en est rien ; et quatre-vingt-dix-neuf pour cent d’entre eux ne deviennent jamais ce qu’en France on appellerait des hommes instruits.

De grandes choses ont été accomplies au Canada depuis vingt-cinq ans, ne fût-ce que la construction du chemin de fer du Pacifique et la colonisation du Nord-Ouest. Mais une grande partie de ce qui a été fait l’a été sans notre collaboration.

Dans l’agriculture, nous n’avons su qu’accumuler des ruines, si bien qu’un grand nombre de nos cultivateurs ont dû s’expatrier, et que plus de la moitié de nos terres sont grevées d’hypothèques, plusieurs même abandonnées et en friche.

Dans l’industrie et le commerce, les seules carrières qui mènent à la fortune, nous avons fait des progrès sensibles, mais pas assez rapides, semble-t-il ; car, pour les raisons que j’ai mentionnées plus haut, les plus puissantes maisons de commerce de la province de Québec appartiennent encore à des Anglais. Nos richesses forestières et minérales sont de même presque exclusivement exploitées par des Anglais.

Le mal, tant au point de vue du bien-être individuel et du développement moral de nos concitoyens que de l’existence de notre race, ne consiste pas dans le fait que nous ne sommes pas les plus riches, mais dans le fait qu’un certain nombre d’entre nous, devant cet état de choses, perdent peu à peu leur fierté nationale. Constatant la supériorité industrielle et commerciale de l’Anglais, ils lui accordent toute leur admiration et concluent à faux à leur propre infériorité. De là, par une pente assez naturelle, en tout cas fort glissante, ils sont amenés à désirer uniquement la richesse.

Il n’est pas bon que l’homme soit seul, a dit l’Écriture. Peut-être n’est-il pas bon non plus, à certain point de vue, qu’un peuple faible et jeune soit seul, au milieu de vastes multitudes avec lesquelles il n’a presque rien de commun.

Loin de toutes les sources congéniales où son esprit national pourrait se retremper, il en vient peu à peu à adorer les dieux des peuples au milieu desquels il vit.

Plusieurs de ceux qui, depuis quelques années, se sont élevés des rangs si absolument égaux de notre démocratie, dans les professions libérales ou le haut commerce se sont laissé persuader que la possession de la richesse était le seul but digne de leurs efforts, le seul résultat enviable, la seule récompense appréciable des labeurs de la vie. Ils ont regardé autour d’eux, ils ont vu les foules, à flots pressés, se précipiter vers le temple que le veau d’or domine, et sans songer que plus loin, plus haut, d’autres champs ensoleillés et radieux s’ouvrent à l’ambition humaine, ils se sont dit : « Travaillons ! Le but est là tout près ! Ceux qui après une lutte fébrile y atteindront, pourront ensuite, assis sur des monceaux d’écus, dominer cette humanité inférieure qui devra continuer à travailler et à peiner ! Soyons riches, le bonheur n’est qu’à ce prix ».

Cette conception de la vie, dans laquelle le bonheur s’identifie avec la richesse, n’est pas nouvelle en vérité, ni particulière à l’Amérique et aux peuples de race anglo-saxonne. De nos jours, elle est si bien entrée dans les âmes que ce serait folie que de chercher à la combattre. Elle a été et sera encore la cause de nombreuses erreurs et de terribles déceptions avant le grand cataclysme social qui se prépare.

Toute victoire qui provoque l’enthousiasme est une jouissance ; toute lutte est intéressante, même cette lutte pour la richesse, la moins noble de toutes, puisque, dans la plupart des cas, celui qui s’enrichit ne fait qu’œuvre d’intermédiaire entre les producteurs et les consommateurs et lui-même ne crée pas. L’homme qui travaille pour s’enrichir éprouve certaines satisfactions, mais l’enrichi dans un pays sans haute culture littéraire et artistique, est difficilement heureux, à moins qu’il ne trouve son bonheur, à vivre en Europe comme certains Américains et qu’il n’ait une intelligence très cultivée, très ouverte, capable d’apprécier les œuvres d’art dont abondent les grandes capitales. Fut-il jamais une existence plus triste, plus stérile, plus nuisible même que celle de ce millionnaire américain, Jay Gould, qui, pendant cinquante ans, a édifié sa fortune sur mille ruines, ignorant toute jouissance un peu élevée, étranger à toute autre préoccupation que celle du cours de la bourse ; poussé comme par une force fatale vers un but indéfini qui ne pouvait rien lui promettre et qui ne lui a rien donné que l’ivresse d’un joueur ?

Certes, il est bon, il est désirable que tous ceux d’entre nous qui se sentent des dispositions pour le commerce et l’industrie entrent dans cette voie, qu’ils y prospèrent, qu’ils soutiennent avec énergie la concurrence contre les hommes d’affaires qui nous entourent. Dans notre pays, il peut même sembler que l’on fait œuvre patriotique en s’enrichissant ; car c’est, aux yeux de nos voisins, le plus sûr moyen de faire honneur à notre race. Ce que je crains, c’est que cet idéal mesquin de l’homme d’argent ne s’empare avec le temps de l’âme canadienne, au détriment de notre avenir national.

Depuis la conquête, comme je l’ai dit, un instinct de combativité très ardent, très exubérant, s’est perpétué au sein de notre population et a cherché un aliment dans les luttes politiques. D’un autre côté, un esprit d’égoïsme, de lucre et d’avidité se dégage insensiblement dans les couches de notre société où règne le plus de bien-être, et tend à absorber toutes les autres aspirations, fortifié qu’il est par les courants psychiques qui parcourent et embrassent tout le continent américain. De ces deux esprits, combinés ou séparés, se forme, peu à peu, depuis vingt-cinq ans, l’esprit de ce qu’on veut bien appeler les classes dirigeantes, Et c’est ainsi que s’éclipse notre vieille fierté de race. Là est un des grands dangers dont nous sommes menacés.
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