Littérature québécoise








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III


Une seule chose fleurit et prospère absolument dans la province de Québec, dans les centres progressifs comme dans les petites villes dont la population décroît. Le peuple canadien-français tout entier, s’adonne avec délices, à un sport (pour un certain nombre on pourrait dire une industrie) unique « la Politique ».

« Il y a des époques, dit Tocqueville1, où les changements qui s’opèrent dans la constitution politique et l’état social des peuples sont si lents, si insensibles, que les hommes pensent être arrivés à un état final ; l’esprit humain se croit alors fermement assis sur certaines bases et ne porte pas ses regards au-delà d’un certain horizon.

« C’est le temps des intrigues et des petits partis. Ce que j’appelle les grands partis politiques sont ceux qui s’attachent aux principes plus qu’à leurs conséquences ; aux généralités et non aux cas particuliers ; aux idées et non aux hommes. Ces partis ont, en général, des traits plus nobles, des passions plus généreuses, des convictions plus réelles, une allure plus franche et plus hardie que les autres. L’intérêt particulier, qui joue toujours le plus grand rôle dans les passions politiques, se cache ici plus habilement sous le voile de l’intérêt public ; il parvient même quelquefois à se dérober aux regards de ceux qu’il anime et fait agir.

« Les petits partis, au contraire, sont, en général, sans foi politique. Comme ils ne se sentent pas élevés et soutenus par de grands objets, leur caractère est empreint d’un égoïsme qui se produit ostensiblement à chacun de leurs actes. Ils s’échauffent toujours à froid ; leur langage est violent mais leur marche est incertaine. Les moyens qu’ils emploient sont misérables comme le but qu’ils se proposent. De là vient que lorsqu’un temps de calme succède à une révolution violente, les grands hommes semblent disparaître tout à coup.

« Les grands partis bouleversent la société, les petits l’agitent ; les uns la déchirent, les autres la dépravent ; les premiers la sauvent quelquefois en l’ébranlant, les seconds la troublent toujours sans profit. »

Cette page de Tocqueville visait les partis politiques des grands pays, cependant elle contient des vérités également applicables au Canada ; car nous avons, nous aussi, dans la province de Québec, de petits partis, de très petits partis. Hélas !

Les hommes qui ont lutté pour nous procurer les libertés constitutionnelles dont nous jouissons, ont droit à toute notre reconnaissance : malheureusement ceux qui prétendent avoir recueilli leur succession nous empêchent de tirer parti des avantages si péniblement acquis.

Tout n’est pas fini, quand une longue période de luttes se trouve close et que la paix semble définitivement établie ; les choses ne peuvent de longtemps encore reprendre leur cours normal. Il reste une armée à licencier ; un corps d’officiers qui s’est fait de la vie des camps une carrière et dont il faut assurer l’existence ; des entrepreneurs, des fournisseurs, des industriels de toutes sortes qui vivaient de l’armée et qui se résignent difficilement à la perte de leurs bénéfices : Pendant cette période, un état de choses s’est constitué qui est devenu régulier et, en apparence, permanent. Certains besoins nouveaux ont donné naissance à certaines fonctions nouvelles, des charges nécessaires ont trouvé leurs titulaires. Ces fonctions et ces charges ont, à leur tour, donné naissance à des hiérarchies et à des formes nouvelles, favorisé l’éclosion d’aptitudes professionnelles ad hoc, etc., etc. Or, il advient que cet état de choses n’a plus sa raison d’être, que ces besoins ont disparu, que ces charges ne sauraient plus être que des sinécures. Les fonctionnaires, les hiérarchies, les formes sont conservées cependant. Il n’est pas facile de supprimer des institutions qui ont été créées pour répondre à des exigences réelles et qui peuvent, à un moment donné, devenir encore nécessaires. Un peuple a dû combattre pour sa liberté, pour son honneur, pour préserver l’intégrité de son territoire ; le danger est passé, il a obtenu une paix honorable, mais une partie de l’armée reste ; on n’ose pas forcer les militaires de carrière à retourner dans leurs foyers.

Depuis 1867, notre armée de politiciens provinciaux ressemble par bien des points à un corps de troupes devenu inutile, dans tous les cas beaucoup trop nombreux, mais que l’on ne peut licencier.

Les parlements ont été, dès l’origine, des champs de bataille, des arènes dans lesquelles le progrès luttait contre le conservatisme outré, le libéralisme contre la réaction. Ils sont restés tels dans certains pays. Il n’en est pas ainsi chez nous, heureusement. Nous n’avons plus rien à réclamer, tout ce que nous demandions, nous l’avons obtenu ; il suffirait maintenant de quelques hommes bien intentionnés, instruits, de quelques légistes, de quelques économistes sans parti pris d’école, qui se réuniraient, de temps à autre, pour examiner les rouages de la machine administrative, réparer les avaries, renouveler ce qui serait vieilli et voir au bon fonctionnement de l’ensemble. Un député à la législature provinciale, qui représente sept ou huit communes, pourrait sans inconvénient aucun et sans que la province en souffrît le moins du monde, en représenter trente ou quarante. Mais non, on semble croire que les libertés populaires augmentent au fur et à mesure que s’accroît le nombre des représentants du peuple.

Au surplus le mal ne consiste pas tant dans les institutions, comme on le verra, que dans l’abus qu’on en fait.

Un des départements les plus importants de la France, la Gironde, population 800,000 âmes, est représenté aux chambres françaises par onze députés et quatre ou cinq sénateurs. Ses affaires locales sont administrées par un préfet, quelques sous-préfets et quarante-huit conseillers généraux qui siègent un mois par an ; et tout marche admirablement. Le préfet est un homme respecté et considéré, mais il ne porte qu’un titre bien simple, « M. le Préfet », et il ne reçoit que 20,000 francs par an. Pas de gouverneur, ni de ministres, ni d’honorables, ni de députés ; on se réunit pour veiller à l’administration d’un département et l’on s’acquitte de cette tâche tout simplement, sans éloquence. Il y a, parmi les conseillers généraux, des jurisconsultes distingués ; plusieurs d’entre eux ont de sérieuses connaissances économiques : c’est tout ce qu’on leur demande.

La province de Québec, population 1,300,000 âmes, est représentée au parlement fédéral par soixante-dix députés et vingt-quatre sénateurs. Ses affaires locales sont administrées par un lieutenant gouverneur, un Conseil législatif ou sénat provincial, composé de vingt-quatre pairs portant le titre d’honorable, et soixante-treize députés dont sept ministres siégeant environ trois mois par an. Mais ce n’est pas tout : les élections ont lieu tous les cinq ans ; dans chaque circonscription deux ou plusieurs candidats sont en présence ; l’un triomphe et les autres consacrent à la pensée de la revanche, en attendant la prochaine élection, tout le temps qui n’est pas dévolu à leur besogne quotidienne ; ils prélèvent quelquefois même sur leur travail des heures qui pourraient certainement être mieux employées. Ce n’est pas tout encore : derrière chaque candidat, il y a un certain nombre d’individus, plus ou moins besogneux, qui se chargent des basses œuvres électorales et qui, comptant sur une récompense prochaine, sur un emploi quelconque dans les administrations publiques, s’abstiennent de toute initiative utile, de tout travail en vue d’une carrière indépendante. Enfin, dans chaque ville, dans chaque village, il y a des hommes ardents, enthousiastes, jeunes, dont l’esprit gravite sans cesse autour de ces mots fatidiques : conservatisme, libéralisme, députation, ministère auxquels ils ne parviennent pas toujours, du reste, à donner un sens précis.

Les attributions de la législature d’une province canadienne, me dira-t-on, sont plus étendues que celles du conseil général d’un département français ; cela est vrai. Il y aurait, en effet, beaucoup plus de ressources nouvelles à exploiter chez nous ; mais c’est là ce dont on se préoccupe le moins, en général. Personne ne songe à étudier l’économie politique ; M. de Molinari raconte avoir rencontré à Montréal un homme qui raisonnait selon les principes de cette science sans l’avoir apprise ; mais ces hommes-là sont rares. La lutte des partis est, pour un bon nombre, un simple sport, pour les autres c’est une spéculation. Et ce sport ridicule accapare toutes les forces vives de la nation, et cette spéculation ruine notre province.

Oh ! perfide Albion, serait-on en droit de s’écrier, quel don funeste tu nous as fait ! Comme les politiciens nous font payer cher les libertés que des hommes politiques nous ont procurées !

Depuis que notre vie nationale s’est ainsi constituée en une lutte sportive de deux ou plusieurs partis, des qualités nouvelles, des vertus inédites, des devoirs inconnus auparavant ont fait leur apparition. Au temps des combats parlementaires utiles, alors que nos pères travaillaient pour obtenir notre constitution définitive, il y avait deux partis réellement distincts, ayant de vrais principes, l’un demandant plus de libertés, l’autre les refusant. Les libertés étant acquises, les principes n’ont plus d’objet ; néanmoins les partis sont restés. Ils sont même devenus plus ardents à défendre le nom, l’étiquette qui les désignait. Les politiciens, vis-à-vis de leur parti, sont dans la situation d’un garde-magasin qui aurait reçu mission de veiller sur de riches marchandises et se battrait avec acharnement après la vente de ces marchandises pour protéger les coffres vides.

Les vertus nouvelles dont j’ai parlé plus haut s’appellent fidélité aux principes, discipline, intransigeance, etc., etc. On ne néglige pas les grands mots, il y a des traîtres à leur parti, et ceux-là sont voués au plus insigne mépris ; il y a des orateurs illustres, de grands tribuns, des hommes d’État éminents. La presse dont presque tous les organes sont des armes de combat aux mains des politiciens, crée une opinion publique factice, on ne s’y occupe que des faits et gestes des ministres, députés et orateurs politiques, et naturellement ces hommes notoires passent, en peu de temps, grands hommes. Le plus regrettable c’est qu’on inspire à plusieurs d’entre eux une vanité puérile, inconcevable. En France, si l’on donnait de l’illustre à un conseiller de préfecture n’ayant aucun autre titre à la gloire, il est probable qu’il enverrait ses témoins à l’ours qui lui aurait lancé ce pavé. Un ministre de la province de Québec, est pour ses partisans, un éminent homme d’État. Si l’on accolait à son nom l’épithète de « connu » ou même de « distingué », il serait furieux. Allons donc, distingué vous-même ! Distingué ! Cela est bon pour un simple député ! M. Z. a-t-il proposé un amendement à notre code de procédure civile ou obtenu des subventions pour la construction d’un chemin de fer local, on parle aussitôt des services insignes qu’il a rendus à son pays et de son dévouement à la cause nationale. On peut voir, tous les jours, des politiciens véreux de notre province malmenés par leurs collègues, invoquer l’histoire, se réfugier dans l’histoire, déclarer naïvement qu’elle leur rendra justice...

Hélas ! hélas ! que voulez-vous que fasse un pauvre petit peuple autrefois héroïque, mais déchu de sa gloire passée et isolé au milieu d’un grand continent, si on le dirige ainsi ?

Nos politiciens provinciaux entrent dans cette commode et parfois lucrative carrière, parce que c’est la mode et que c’est le seul moyen de devenir facilement un « grand homme », un « conducteur de peuples », d’être acclamé par les foules et de disposer des faveurs gouvernementales. Pour y obtenir des succès, il n’est pas nécessaire de faire des études sérieuses, de se casser la tête à résoudre des problèmes d’économie politique ou de science financière ; un peu de bagout et d’intrigue suffit. Ils sont retenus ensuite par l’habitude, l’agrément du palais législatif, où ils sont de gros personnages, et le plaisir des acclamations de leurs mandataires. Songez-y, chacun des soixante-treize députés à la législature locale de Québec pourrait appeler M. Labouchère, M. Chamberlain ou le comte de Mun « cher confrère ». Les membres du cabinet provincial sont des ministres tout comme M. Gladstone, lord Rosebery et M. Casimir-Périer1, tandis que les représentants locaux des départements français sont de simples conseillers généraux. Voyez-vous la différence ? Le nom, le titre, tout est là.

Les félicités parlementaires sont bien un peu mélangées, il est vrai ; chaque élection laisse à sa suite de nombreuses inimitiés et de fortes rancunes. Après une campagne électorale, dans chaque ville, chaque bourg, chaque village, on constate qu’un certain nombre de partisans actifs des deux factions rivales ont cessé de se parler, de se saluer, évitent de se rencontrer. « Ils ne se connaissent plus » ; cela dure quelquefois cinq ou six mois, puis des amis communs qui ont meilleur caractère les réconcilient en leur rappelant qu’on peut avoir des idées différentes – ils appellent leur attachement à un parti des idées – et s’estimer et sympathiser. Quant aux candidats et députés, les haines qu’ils ont suscitées sont plus féroces, les rancunes qu’ils ont conçues sont plus tenaces. On les a calomniés, vilipendés, injuriés. Ils brûlent de prendre leur revanche. C’est ainsi que leur horizon se borne peu à peu et finit par ne plus consister, pour plusieurs, qu’en deux groupes distincts d’amis et d’ennemis.

Cependant, en dehors de la question de partis, fidèles aux qualités de leur race, ils restent aimables, sympathiques, et « le cœur sur la main ».

Lorsqu’il s’agit de juger les actes d’un homme qui tient à un parti par quelques liens apparents, la politique substitue, dans une grande mesure, son critérium à celui de la conscience. Ce qu’il a fait est bien ou mal, excusable ou inexcusable, selon qu’il appartient ou n’appartient pas à l’opinion politique de celui qui le juge. La politique s’empare de tout ce qu’il y a, dans l’âme de notre jeunesse, d’ardeurs, d’enthousiasmes, de tendances vers le bien. Sa science, qui consiste principalement à connaître la chronique scandaleuse du parti adverse, à savoir les tergiversations, les métamorphoses, et les variations des adversaires les plus influents, ou mieux encore à connaître dans leur vie privée telle erreur, tel chagrin, telle honte oubliée, cette science satisfait tous les besoins intellectuels de beaucoup de nos jeunes Canadiens. C’est pourquoi, dans notre province, personne, à part quelques esprits supérieurs, ne peut plus s’élever à cette hauteur de vues, à cette sérénité de jugement qui domine les préjugés et constitue chez un peuple ce qu’on appelle « l’opinion indépendante et éclairée. » La saine raison est faussée à un tel point que lorsqu’un brave citoyen, un vertueux père de famille, ayant rempli une carrière honorée dans l’agriculture, le commerce ou l’industrie, passe de vie à trépas, le plus bel éloge que nos journaux croient pouvoir faire de lui, c’est de déclarer que toute sa vie il a été fidèle à son parti et qu’il a fait des sacrifices pour ses convictions politiques. Cela signifie que, pendant vingt ou vingt-cinq ans, il a pris au sérieux ce sport ridicule et coupable ; qu’il a couvert de son nom respecté mille malpropretés, mille gaspillages ; qu’enfin il a souscrit des sommes fort rondes à un fond électoral, qu’il a distrait de l’avoir de sa famille, dans le but d’acheter des votes d’électeurs, de l’argent qui aurait pu lui être utile à lui-même ou avec lequel il aurait pu doter une bibliothèque publique, un hôpital, une société de colonisation.

La déclamation tient lieu, aujourd’hui, de science, d’aptitudes, de supériorité, je dirai même de vertu. Le grand art dans ce monde bizarre, c’est de pouvoir faire un speech.

Oh ! le speech, voilà l’un des maux dont se meurt notre nationalité.

Sur nos orateurs politiques, nos tribuns, quel chapitre à écrire ! Et combien il y aurait de choses amusantes à dire, si ce n’était pas aussi triste !

Je ne veux pas être injuste envers mes compatriotes et j’admets bien volontiers que cette ambition d’entrer à un titre quelconque dans la vie publique n’est pas toujours inspirée par la vanité, le cabotinage, et qu’on me passe le mot, la speechomanie. Si l’on pouvait ressusciter l’âme de jeunesse de nombre de politiciens intrigants autant que peu scrupuleux et y lire, on trouverait sans doute plus d’une pensée désintéressée donnée à la patrie, plus d’un projet bienfaisant, plus d’un rêve de gloire et de prospérité pour notre Canada. Le désir d’être utile au pays reste latent au fond de bien des cœurs, et s’il est improductif, c’est qu’on l’a identifié avec l’envie d’affaiblir ou de renverser le parti ennemi.

Tous ceux qui s’occupent de la chose publique ne le font pas pour des motifs d’intérêt sordide, mais ils ne songent pas qu’il y a mille manières d’être utile à son pays. Certains hommes du passé ayant servi notre cause dans l’arène parlementaire, on ne prend plus la peine de se demander si, en dehors de cette arène, il n’y a vraiment rien à faire.

Persuadez à de bons citoyens, comme nous les appelons, que servir son pays, c’est contribuer à la fondation d’institutions utiles, à la dotation de sociétés pour l’exploitation de nos ressources nationales, c’est travailler en faveur de la diffusion de l’instruction, c’est encourager le défrichement et la colonisation, et vous verrez combien il y a encore chez nous de vrai désintéressement et de pur patriotisme.

On a prétendu que les institutions parlementaires n’étaient pas faites pour les peuples latins. Cette opinion, probablement fausse, semble justifiée au Canada. Je ne veux pas étudier la question ici, et je persiste à croire que nous nous guérirons avec le temps du politiquage à outrance. L’esprit français est peut-être trop ardent à s’enflammer, trop plein de ressources. Réunissez pour une session d’un mois soixante anglais appartenant aux professions libérales, à l’agriculture et au commerce, sans assigner aucun sujet à leurs délibérations. La supposition est insensée, mais acceptons-la telle quelle. Après une séance consacrée à élire les bureaux et à échanger quelques compliments, ils reconnaîtront qu’ils n’ont rien à faire et ajourneront la session. Réunissez soixante Canadiens français dans les mêmes conditions ; la première séance donnera lieu à quelques malentendus. L’élection des bureaux ne satisfera pas tout le monde. Certaines rivalités se manifesteront ; certaines antipathies se glisseront au fond des cœurs. À la deuxième séance, on attaquera l’élection des bureaux comme entachée de vices de forme. Les rivalités se dégageront, les antipathies se changeront en animosités... Et la deuxième semaine de la session sera si intéressante que tous les grands journaux enverront des reporters aux séances.

Le peuple canadien-français est un peuple artiste ; il aime la forme, qu’il apprécie naturellement dans la mesure de ses connaissances, mais il a l’instinct du bien-dire. Il s’enthousiasme pour ce qui est ou ce qu’il s’imagine être l’expression d’un beau sentiment. Dans les moments où l’émotion de l’art le grise, il serait prêt à se dévouer, à accomplir des actes d’héroïsme pour soutenir la cause la plus futile, quitte, dès qu’il sera sorti de la foule, à reprendre son âme à lui, pleine de bon sens et de clarté.

L’électeur anglais écoute avec recueillement l’orateur qui lui parle de ses intérêts, à moins que celui-ci ne s’adresse à son fanatisme national ou religieux. Il lui demande des arguments, des faits. La phrase échevelée, ronflante, le ferait sourire. Il pèse les arguments, il loge les faits énoncés dans sa cervelle. Après la réunion, il retourne chez lui, l’air sérieux et réfléchi. Et quand il déposera son bulletin de vote dans l’urne électorale, il aura fait, soyez-en certains, des efforts réels pour arriver à une opinion éclairée et logique.

J’admets que, dans la plupart des cas, l’esprit de parti lui fera trouver supérieurs les arguments qu’aura fournis le candidat en faveur duquel il était prévenu.

Cette tournure d’esprit a contribué plus que toute autre chose à assurer la grandeur et la stabilité politique de l’Angleterre. Chaque élection est pour le peuple anglais un cours d’économie politique et de droit constitutionnel.

C’est ainsi que, depuis 1832, il a pu marcher d’étape en étape dans la voie des réformes, toujours à la hauteur de ses institutions ; car les lois nouvelles n’ont fait que consacrer les conquêtes de l’opinion.

Voyez maintenant une réunion électorale française, ou canadienne-française. Ici ce ne sont plus des arguments et des faits que l’on demande à l’orateur. Les faits, on les appréciera qu’énoncés sous une forme pittoresque, théâtrale, agressive ; les arguments n’auront de valeur qu’enroulés dans des phrases tonitruantes, saccadées, coupées de gestes violents, d’éclats de voix emphatiques, compliqués d’effets de basse profonde ou de fioritures de ténor. C’est un virtuose qu’il faut, un homme qui connaisse la musique des mots. Cette musique, d’ailleurs, peut n’être que la déclamation ampoulée d’un collégien ; on n’est pas exigeant. Ce qui plaît le mieux encore, c’est « l’engueulade » classique, les démentis, les reparties spirituelles ou gauloises, les injures, les menaces. Que deux pauvres basochiens, très fiers de leur mérite, du reste, se donnent en pâture au public, voilà l’idéal.

Tant qu’il y a eu de vraies batailles parlementaires à livrer, des causes sacrées à défendre, nous avons eu des orateurs et des tribuns réellement éloquents, nous avons eu de grands patriotes. À l’heure actuelle, il y a parmi nos représentants au parlement du Dominion – un parlement d’hommes d’affaires – des hommes qui ont fait des études sérieuses et qui soutiennent avec honneur le prestige de notre race. Le chef de l’opposition libérale est un Canadien français1 qui unit à de grandes connaissances en droit constitutionnel, en histoire et en économie politique, une diction élégante, un langage élevé d’un français irréprochable (c’est une qualité, hélas ! dont il nous faut tenir compte) et une grande puissance d’argumentation. Il y a, à la législature de Québec, bon nombre d’hommes de talent. Ce n’est pas le talent qui manque dans notre pays.

Qui donc a accusé le caractère français d’être inconstant ? Hélas, nous sommes trop constants ; nos ancêtres étaient des soldats. Pendant cent cinquante ans, ils sont restés, pour ainsi dire, sur le champ de bataille, « ils détestaient la paix », comme disait Charlevoix, et c’est la mort dans le cœur qu’ils enterrent la hache de guerre et renoncent à leur vie aventureuse. Les circonstances les jettent dans les luttes politiques, et voilà qu’ils s’acharnent sur ce nouveau champ de combat. Quand l’objet pour lequel ils luttaient est obtenu, leur ardeur ne diminue point et ils continuent à batailler les uns contre les autres.

Heureusement que les qualités d’impressionnabilité et d’enthousiasme qui nous distinguent, sont accompagnées d’un correctif qui saura en prévenir l’abus, quand notre peuple aura su prendre une direction logique et adéquate à sa mission. Ce correctif, c’est l’horreur du ridicule, le sens esthétique et la lucidité de l’esprit. Que l’on fasse sentir aux Canadiens français que leurs emballements électoraux sont risibles, que les vocations artificielles qu’ils encouragent, occasionnent une déperdition d’énergie et de forces intellectuelles qui compromet notre avenir, et bientôt l’on verra s’éclipser tous ces ineffables « conducteurs de peuples », ces « éminents hommes d’État » et ces « illustres tribuns ». Les qualités d’un peuple ont besoin d’être canalisées, contenues et dirigées vers un but bien défini, si l’on veut qu’elles deviennent des forces nationales. On n’a guère appliqué, jusqu’à présent, qu’à la déclamation creuse décorée du nom d’éloquence – l’éloquence est une toute autre chose – les dons innés et précieux de la race canadienne-française. L’éloquence déclamatoire, si l’on tient à ce nom, est un art des âges primitifs. Elle agit sur les esprits encore naïfs, mais surtout sur les nerfs ; elle n’obtient que des résultats immédiats, puisque la réflexion reprend toujours ses droits après que l’émotion nerveuse et factice suscitée par les gestes et les éclats de voix s’est dissipée. Or, comme nous n’avons plus de nos jours à exciter des soldats à la bataille, et que l’électeur n’est pas appelé à voter immédiatement après les grandes réunions, il en résulte que le plus souvent l’éloquence des tribuns est dépensée en pure perte.

Les influences qui prévalent aux bureaux de vote proviennent de sources multiples et agissent en général sans le secours des phrases à effet. Quant aux parlements et aux législatures, où ceux qui prennent part aux débats ne font guère que rééditer, sous une forme moins littéraire, les arguments développés, à satiété, dans les journaux, on comprend que le talent oratoire n’y puisse être qu’un élément décoratif.

« Un orateur politique, dit Macaulay1, peut, sans avoir lu dix pages ou réfléchi dix minutes, traiter des questions épineuses de commerce et de législation, s’attirer de bruyants applaudissements et retourner à son siège en laissant l’impression qu’il a fait un excellent discours. Pourquoi, en effet, se mettre en peine d’une logique de qualité supérieure, lorsque des raisonnements inférieurs sont également bien acceptés ? C’est là, croyons-nous, l’un des maux les plus sérieux qui contrebalancent les nombreux bienfaits du gouvernement populaire. Les esprits les plus perspicaces et les plus vigoureux de chaque génération, des esprits admirablement doués souvent pour la recherche de la vérité, consomment la plus grande partie de leur temps à produire des arguments auxquels un homme de bon sens ne voudrait même pas donner place dans un traité destiné à la publicité, des arguments bons tout au plus à servir une fois grâce au secours d’une élocution aisée et d’un langage choisi. L’habitude de discuter des questions, de cette façon, réagit nécessairement sur l’intelligence de nos hommes les mieux doués et surtout de ceux qui entrent au parlement très jeunes, avant que leur esprit ait atteint toute sa maturité. »

L’orateur armé d’un grand savoir pourrait accomplir une œuvre patriotique en répandant des vérités utiles parmi les populations. « Parler en public, dit Taine, c’est vulgariser les idées, c’est tirer la vérité des hauteurs où elle habite avec quelques penseurs, pour la faire descendre au milieu de la foule. » Ferdinand Lassalle a plus fait pour la propagation des idées socialistes en Allemagne que tous les livres des penseurs ; mais il avait fait des études profondes, et pour chaque phrase qu’il prononçait, comme il le disait lui-même, « il était armé de toute la science de son temps ».

Les centaines d’orateurs, qui, lorsque l’époque des élections est arrivée, parcourent les villes et les campagnes de la province de Québec, enfilant des phrases creuses, agrémentées de soupirs, de cris, de roulements d’yeux et de gestes virulents, n’enseignent aucune science, ne répandent aucune vérité. Ils s’en vont simplement annoncer aux populations que le parti dont ils ont l’honneur d’être membres est animé des meilleures intentions et n’aspire qu’à faire des économies, tandis que le parti qu’ils combattent est composé d’hommes tarés, d’intrigants et d’incapables.

En France, où le mouvement intellectuel est si intense, les préoccupations politiques n’entravent en rien l’activité des esprits. La vie parlementaire fomente à la vérité beaucoup de divisions, donne lieu à d’interminables commentaires, se nourrit de tristes intrigues, tout comme dans notre pays ; mais elle ne constitue pas une attraction unique, et il y a plusieurs millions de Français intelligents qui n’ont jamais songé à être députés. Les 560 députés et les 280 sénateurs de la République française (population 40,000,000) pourraient être renvoyés dans la vie privée et se consacrer exclusivement aux professions pour lesquelles ils ont des aptitudes, sans qu’aucune modification bien sensible eût lieu dans la marche intellectuelle et économique de la nation. Je ne parle pas des quelques milliers de conseillers généraux, que les affaires du département ne détournent guère, vraisemblablement, de leurs autres travaux.

Dans la province de Québec (population 1,300,000). Si parva licet... les 70 députés fédéraux, les 73 députés à la législature locale, les 143 adversaires de ceux-ci ! députés en expectative ; les 24 sénateurs du Dominion ; les 24 conseillers législatifs (sénateurs provinciaux) ; les 200 ou 300 jeunes gens qui rêvent des futures gloires de la députation, et se préparent en conséquence, en étudiant avec soin les annales scandaleuses des partis ; les clients des députés, aspirant à des postes dans les administrations publiques : tous ces fervents de la politique constituent la presque totalité des ressources intellectuelles dont dispose la race française au Canada. Peut-être en est-il parmi ceux que je viens de nommer, qui, s’ils avaient donné une autre direction à leur vie, auraient été des savants distingués, de brillants littérateurs, de grands artistes et auraient augmenté la fierté de leurs compatriotes et leur foi en l’avenir, en ajoutant à la gloire du nom canadien-français. Un de ceux-là peut-être, qui a fait des sacrifices pour son parti, aurait pu, tout aussi bien, faire des sacrifices pour sa race et son pays et contribuer d’une manière pratique au développement des ressources matérielles de notre province.

On évalue généralement à cinq mille dollars le coût d’une élection provinciale ou fédérale, dans un comté de la province de Québec ; les unes coûtent plus cher, les autres moins cher ; cinq mille est le chiffre moyen. Dans une période de cinq ans, cent quarante-trois de ces élections ont lieu, soit une dépense de 715,000 dollars. Cet argent, me dira-t-on, ne sort pas de la province, il ne fait que changer de propriétaire. Ce n’en est pas moins une perte irréparable de capital ; car il est distribué pour payer des démarches, des voyages, des fatigues inutiles, ou dans un but beaucoup moins avouable. Cette somme de cinq mille dollars est bien loin de compenser, en outre, la perte de temps et par suite de profits qu’occasionne une élection dans chaque comté. On pourra m’objecter encore que la perte de temps est synonyme, dans le cas qui nous occupe, de repos, de délassement agréable, et qu’elle ajoute, en conséquence, à la somme des jouissances de la population. Mais ne pourrait-on pas procurer aux Canadiens, des délassements plus intelligents ?...

Je dis donc qu’une élection coûte environ cinq mille dollars dans chaque comté.

Or, avec cinq mille dollars employés, d’une manière éclairée et pratique, aux fins de la colonisation, personne ne me contestera qu’il ne soit possible de rapatrier dix jeunes gens émigrés aux États-Unis et de leur donner les moyens de s’établir dans les terres encore incultes de la vallée du lac Saint-Jean ou du Nord-Ouest. Si surtout ceux qui distribuent cet argent voulaient déployer autant d’ardeur et autant de zèle à en assurer l’utilisation pour des fins patriotiques qu’ils en déploient dans le but d’en tirer de bons résultats pour les fins électorales.

Mgr Labelle, sans argent, a fondé vingt paroisses.

Ainsi cette somme de 715,000 dollars correspond au rapatriement et à l’établissement de 1430 colons, à la fondation de 1430 familles de colons.

Ce calcul paraîtra fantaisiste. Je sais que ce n’est pas chose facile que d’obtenir que 1430 jeunes gens employés dans les fabriques des États-Unis, viennent défricher des terres dans leur patrie, qu’ils regrettent cependant ; je sais que ceux qui perdent un mois ou deux, pendant la période électorale, ne seraient pas disposés à faire don des sommes qu’ils auraient pu gagner, s’ils s’étaient occupés utilement, que les capitalistes qui rendent des services à un parti ne le font pas toujours honoris causa, qu’une élection ne peut avoir lieu sans dépenses de temps et d’argent, qu’on ne peut constituer de législatures et de parlements sans élections, qu’une élection implique une lutte électorale, attendu qu’il y a deux partis, et que c’est là l’idéal d’un gouvernement constitutionnel, etc., etc. Je n’insiste pas. Qu’on y réfléchisse cependant et l’on se rendra compte, peut-être, de ce qui pourrait être fait dans l’intérêt bien entendu de notre province, si nous avions plus de patriotes et moins de politiciens.

Il est nécessaire, sans doute, que nous jouions un rôle politique dans le gouvernement du Dominion, afin de sauvegarder notre part d’influence et d’empêcher les rivalités de race de se substituer aux rivalités de partis. Mais il est également nécessaire que nous nous habituions à voir nos politiciens locaux sous leurs vraies couleurs et dans leurs vraies proportions. « Il y a, je crois, écrivait Cobden en 18651, une faiblesse inhérente à cette parodie de notre vieille constitution anglaise qui se joue sur les scènes en miniature des capitales coloniales, avec leurs discours du trône, leurs votes de confiance, leurs appels au peuple, leurs changements de ministère, etc. Et tout cela à propos de questions si futiles que le jeu finit par devenir ridicule, aux yeux des acteurs, comme à ceux des spectateurs. »

Je ne serais pas disposé à me ranger absolument à l’avis de l’apôtre du libre-échange, mais on ne peut s’empêcher d’admettre que, s’il avait parlé de nos législatures locales, il eût eu mille fois raison.

Que ceux de nos jeunes gens qui se sentent attirés invinciblement vers la vie parlementaire, étudient au moins et s’instruisent.

Dans un pays neuf comme le nôtre, un homme armé de solides connaissances en économie politique peut facilement se rendre utile.

Que ceux que la rage de parler en public domine absolument, aillent prêcher la bonne parole, la parole patriotique, à nos frères dispersés aux États-Unis. Il y a là une grande œuvre à accomplir.

* * *

Il résulte de ce qui précède que, depuis 1867, au lieu de concentrer nos forces, de tirer parti de toutes nos ressources intellectuelles et matérielles, et de jeter les bases d’un développement national propre à nous assurer un avenir brillant sur ce continent, nous avons continué la vie de luttes du passé, tout comme si rien n’avait été modifié dans notre existence. Les carrières libérales se sont encombrées, la campagne s’est dépeuplée, l’égoïsme a envahi toutes les classes, toutes les forces productrices de notre race ont été gaspillées comme à plaisir. Le mal est encore plus étendu. Ce n’est pas seulement une interruption dans notre marche que représentent les vingt-cinq dernières années : notre population s’est démembrée, et nous avons fait des pertes irréparables.

En même temps que l’envahissement de l’idéal américain et la non-utilisation de nos ressources intellectuelles, amenée par le sport politique, un troisième fléau désole notre pays, l’émigration aux États-Unis.
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