Littérature québécoise








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IV


Un pays neuf, régénéré par la conquête des plus amples libertés, possédant de vastes étendues de terres fertiles, que les colons peuvent se procurer à un prix nominal, un pays agricole situé aux portes de l’un des plus grands empires industriels du monde, et dont les habitants ne sont astreints à aucun service militaire et ne paient presque aucun impôt, le Canada, a vu, dans l’espace de trente ans, une partie de sa population s’expatrier et aller enrichir de son travail les villes manufacturières du pays voisin. La seule province de Québec a perdu ainsi près de la moitié de ses habitants. Vu ce phénomène étrange au premier abord, mais facilement explicable, notre expansion nationale pourra être considérablement modifiée ou entravée, si nous ne nous hâtons de prévenir les maux qui nous menacent, si nous n’opposons pas aux circonstances adverses une foi patriotique inébranlable, prête à tous les sacrifices comme à tous les dévouements.

Quelles sont les causes de l’émigration ? J’ai rappelé, dans un chapitre précédent, comment, avant la construction du magnifique réseau de voies ferrées qui sillonne les États-Unis, une partie du commerce de la Nouvelle-Angleterre et de l’État de New-York s’était concentrée à Montréal et à Québec. Plus tard, en 1854, un traité de commerce basé sur la réciprocité fut conclu entre le Canada et la République voisine, assurant à notre pays agricole un libre accès à son marché naturel, la Nouvelle-Angleterre, qui est couverte de fabriques et d’usines. Ce traité nous valut une ère de prospérité sans exemple. En 1867 malheureusement, le gouvernement américain refusa de le renouveler, et des deux côtés de la frontière on eut recours aux tarifs protecteurs : le gouvernement américain, afin de défendre contre la concurrence canadienne les céréales et les bois de construction de ses États de l’Ouest, le gouvernement canadien, afin de défendre contre la concurrence américaine les industries qu’il voulait créer et qu’il ne put créer. Le résultat à constater, c’est qu’à partir de 1871-72 la prospérité a disparu de la province de Québec, et que l’émigration a pris des proportions gigantesques, qui n’ont fait qu’augmenter chaque année.

Les émigrés sont, en partie, des journaliers et des ouvriers qui se croient assurés d’un meilleur salaire aux États-Unis ; l’immense majorité est composée de cultivateurs qui ont, autrefois, connu une grande aisance et qui ne veulent pas donner le spectacle de leur indigence dans la localité où on les a vus prospères et heureux. Pour tous ceux-ci, l’histoire est la même. Ils possédaient une jolie propriété libre de toute hypothèque ; les mauvaises années sont venues, un premier emprunt a été facilement accordé par une compagnie de prêts hypothécaires, à sept ou huit pour cent. Comme on obtenait l’argent de si bonne grâce, on a un peu majoré le montant strictement nécessaire – car on sait qu’avec de l’argent on gagne de l’argent – on se disait qu’on achèterait un morceau de terrain, qu’on améliorerait le bétail, qu’on se procurerait des instruments aratoires perfectionnés, un phaéton plus confortable, qu’on consacrerait une somme plus importante à l’instruction des enfants, etc. Ces bonnes intentions plus ou moins réalisées, il se trouva qu’à la première échéance les produits de la ferme n’étaient pas vendus et qu’on en offrait des prix dérisoires. Les protectionnistes déclaraient que ce n’était qu’une gêne momentanée, qu’avec les nouvelles manufactures canadiennes on allait revoir une ère de prospérité supérieure même à celle dont on avait joui avant la crise. Les libres-échangistes prédisaient le contraire ; mais on croit facilement ce qu’on désire. Bref, on payait l’intérêt échu, en escomptant un billet à ordre à une banque de la ville voisine, à huit ou neuf pour cent. Les échéances d’intérêts se succédaient, la vente de la récolte à des prix infimes ne suffisait pas à les couvrir et le billet à ordre se renouvelait, passait d’une banque à une autre, se divisait en deux ou trois effets négociables, atteignait une somme considérable qu’il fallait enfin solder au moyen d’une nouvelle hypothèque. Avec le premier terme d’intérêt échu sur le nouvel emprunt hypothécaire, l’usurier entrait en scène ; car ces banques de petite ville n’accordent qu’un crédit très limité. Et c’était le commencement de la fin.

Le négociant qui vit du crédit, réussit assez facilement à se relever de deux ou trois chutes ; le propriétaire foncier se relève rarement, lorsqu’il a seulement glissé sur la pente de l’hypothèque. Chacun sait que, même dans les années de prospérité, un cultivateur ne peut payer huit pour cent d’intérêt. Combien reste-t-il de propriétés aujourd’hui, dans la province de Québec, qui ne soient pas grevées d’hypothèques de mille à cinq mille dollars, à sept et huit pour cent ?... En vérité, la situation est on ne peut plus grave.

Il y a déjà longtemps que tous les Canadiens aimant leur pays déplorent amèrement et combattent par la parole et le journal cette calamité nationale de l’émigration aux États-Unis. La plupart s’insurgent surtout contre le luxe, les dépenses exagérées, dans lesquelles ils voient la principale cause de la ruine des familles. Il est incontestable qu’il y a deux ou trois générations, on aurait vécu largement avec le même revenu qu’on déclare insuffisant aujourd’hui ; mais il n’est pas facile d’établir une ligne de démarcation entre le nécessaire et le superflu ; les notions du bien-être se modifient constamment, et tous les produits que l’industrie moderne jette à profusion sur les marchés multiplient nos exigences et nos désirs. Le besoin de ce que nous appelons le superflu ne prend pas naissance à la campagne ; il se développe d’abord dans les villes, s’étend dans les bourgs, puis devient général. La tendance à l’imitation donne aux mœurs, comme aux maladies, un caractère rapidement épidémique.

Ajoutons que le goût du bien-être, du confort, de l’élégance n’est pas un mal en soi, car il implique un degré de civilisation plus avancé, un certain développement artistique, un affinement des intelligences. Et puis j’avoue qu’il me semblerait d’un bourgeoisisme étroit de dénier, a priori, à ceux qui travaillent et produisent, un bien-être que nous trouvons absolument dans l’ordre chez les privilégiés plus ou moins parasitaires de notre état social.1 Je préfère ne prêcher que la simple prudence. Il faudrait que chaque citoyen sût équilibrer son budget et ses dépenses, qu’il s’appliquât à prévoir les embarras financiers qui peuvent survenir, et qu’il ne vît pas l’avenir d’une manière trop optimiste. L’extension du crédit, comme je l’ai dit, a été le point de départ de la ruine de la plupart de nos agriculteurs. Cet instrument du progrès économique est un instrument à deux tranchants dont il faut se servir avec une extrême prudence.

Que le spectacle des catastrophes, que les leçons de l’expérience instruisent ceux qui sont portés trop facilement à croire à une prospérité permanente ! Il est certain que les cultivateurs, dont le luxe a déterminé la ruine, ne prévoyaient pas ce résultat, et que les imprudents de l’avenir qui iront expier, dans les fabriques de la Nouvelle-Angleterre, des calculs trop optimistes, un besoin de confort peu conforme à leurs moyens, ne soupçonnent pas ce qui les attend. Du reste, jamais parole de moraliste ou conseil de pasteur n’aura à ce sujet le moindre résultat, s’il n’est accompagné d’un exemple général qui ramène la société à des goûts plus humbles.

Il manque aux cultivateurs canadiens-français, en général, ce qui fait le succès de la plupart des commerçants, l’esprit de prévoyance, de prudence, d’ordre et d’économie, qui seul peut conduire au bien-être.

On a parlé souvent de ce millionnaire de New-York, de Boston ou de Philadelphie – on le fait naître un peu partout – qui a commencé sa fortune en ramassant des bouts de cigares dans les rues et en vendant des journaux. Gagnant dix sous par jour, il en dépensait cinq ; peu à peu il a acquis un petit pécule. Quand son avoir a été suffisant, il a ouvert une boutique dans un sous-sol. Ses profits se sont accrus, son expérience également ; il a fait des spéculations n’entraînant aucun risque et il est ainsi parvenu à la richesse. Ce millionnaire n’est pas un être imaginaire. Il en existe aux États-Unis de nombreux exemples, et s’ils n’ont pas tous ramassé des bouts de cigares, ils ont souvent débuté par des fonctions aussi humbles. L’agriculture, en vérité, ne mène jamais à la grande fortune ; mais, dans un pays comme le Canada, elle peut assurer à celui qui prendrait le souci de bien équilibrer son budget et n’abuserait pas du crédit, beaucoup d’aisance et de bonheur.

Quoi qu’il en soit, tous les efforts qui ont été faits au Canada dans le but de répandre ces vérités ou d’autres aussi utiles n’ont pas abouti. Tout ce qui a été dit et écrit à ce sujet n’a pas empêché une seule famille de quitter ses foyers. Les partis politiques naturellement ne sont pas d’accord. «Vous êtes heureux chez vous, indépendants et libres », disent à nos cultivateurs les adeptes du protectionnisme, « et vous allez là-bas servir sous des maîtres, perdre votre nationalité peut-être, abandonner votre religion. Vous vous préparez de grands déboires ; vous croyez émigrer dans un pays dont les ressources sont illimitées, quelle erreur ! Le Canada est plus prospère que les États-Unis, les Américains le reconnaissent eux-mêmes ». Les libre-échangistes tiennent un langage tout différent. «Vous pourriez être heureux chez vous, indépendants et libres, déclarent-ils, mais un gouvernement aveugle ou malhonnête, sacrifie vos intérêts à ceux de quelques grands industriels. Vous n’avez qu’à ouvrir les yeux : Les produits agricoles atteignent dans la Nouvelle-Angleterre un prix triple de celui qu’ils atteignent au Canada. Les États-Unis seraient prêts à nous accorder un traité de réciprocité. Il ne tient qu’à vous, à votre vote, de renverser les barrières douanières qui nous séparent de notre marché naturel. Vous pouvez rivaliser avantageusement, à conditions égales, avec les cultivateurs de l’Ouest américain ; car vous pouvez, en huit ou dix heures, transporter vos produits dans les centres manufacturiers de la Nouvelle-Angleterre, tandis qu’il leur faut deux ou trois jours. La vie, en outre, est à meilleur marché au Canada que chez nos voisins ; ainsi, tout vous favorisera dans cette concurrence. » Cela paraît très plausible ; mais l’agriculteur ruiné n’a pas le temps d’attendre, il ne se rend bien compte que d’une chose, c’est qu’il est pressé par l’usurier dont l’espèce s’est excessivement multipliée depuis vingt ans ; c’est qu’on a déjà intenté contre lui des procédures judiciaires ; c’est que l’insomnie est la compagne de ses nuits, et qu’il est malheureux enfin. Il sait encore que si, dans les fabriques américaines, le travail est ardu, si l’ouvrier y est exposé à des chômages périodiques, il y sera en somme bien rémunéré, et que sa vie, à la vérité, plus renfermée, moins libre, y sera dégagée des mille soucis qui la rendent si amère au pays. Il reviendra, d’ailleurs, il ne part que pour quelques années.

Une crise terrible sévit actuellement aux États-Unis, plusieurs émigrés ont dû revenir au Canada, et les protectionnistes triomphent. Ajoutons que l’industrie fromagère qui a pris un grand développement dans notre pays, depuis quinze ans et a trouvé un marché avantageux en Angleterre, a pu, dans certains endroits, ramener une prospérité relative chez les cultivateurs dont les terres étaient libres d’hypothèques. Malheureusement, elle n’a pas suffi à libérer de leurs charges les propriétés qui étaient obérées.

V


Que nous sommes loin de cette époque de vie aventureuse et libre où les Canadiens se croyaient le premier peuple du monde, et, quand ils étaient lassés des travaux de l’agriculture, s’organisaient en partis d’explorateurs et s’en allaient sur les lacs et les fleuves, à travers les vastes solitudes, traiter avec les Indiens, construire des forts, fonder des établissements, ou découvrir des territoires inconnus ! Reconnaîtraient-ils leurs descendants, ces fiers pionniers, dans ces pauvres gens, qui s’en vont, mornes et humiliés, frapper à la porte d’un chef de fabrique ou d’usine de la Nouvelle-Angleterre ?

Mais que les émigrés conservent au fond de leur cœur cette fierté qu’ils ont en apparence abdiquée, ce courage qui jamais ne les a abandonnés, cette fidélité au souvenir de la patrie qui soutient l’âme dans les épreuves, et des jours meilleurs se lèveront pour eux, quand, au sein des générations nouvelles, la foi patriotique en l’avenir et en la mission du peuple canadien-français aura fait éclore des pensées généreuses, des initiatives fécondes.

La fondation de banques agricoles à un taux d’intérêt de trois ou quatre pour cent, la promulgation de lois rigoureuses contre l’usure, la formation de sociétés de colonisation pratiques, et surtout la conclusion de traités de commerce propres à ouvrir des marchés avantageux à nos produits, toutes ces mesures, si on les adopte, pourront faire beaucoup pour enrayer les progrès de l’émigration et ramener au pays nombre de jeunes gens dont la carrière n’est pas encore entravée par l’obligation de soutenir une famille. Mais la plupart de ceux qui sont partis depuis trente ans ne reviendront pas dans la province de Québec. Il nous faut donc considérer désormais, quand nous songeons à l’avenir, que la race canadienne-française est, d’ores et déjà, partagée entre deux nations, a juré allégeance à deux drapeaux différents, et que des frontières politiques nous divisent en deux fractions de peuple.

De notre arbre national, un rejeton se trouve transplanté dans un champ voisin. Il faut que ses racines restent unies à celles du tronc dont il a été détaché et que la croissance ne fasse qu’enchevêtrer et joindre leurs rameaux dans une même végétation.

Huit cent mille, quelques-uns disent un million, des nôtres ont quitté l’héritage paternel ; disons plutôt qu’ils l’ont agrandi, et faisons en sorte que cela soit. Ils recommencent la lutte pour la vie dans des conditions humbles et subordonnées. Nous qui conservons l’ancien patrimoine familial, travaillons à l’embellir, pour qu’ils en soient fiers et que cette fierté les rende fidèles à son souvenir. À leur tour, ils prospéreront – [un bon nombre d’entre eux, déjà, ont su triompher des circonstances adverses et se faire une situation enviable] – et nous pourrons, nous aussi, nous enorgueillir des résultats de leur énergie et de leur activité. Nos frères des États-Unis regrettent de nous voir consumer nos forces dans ces luttes stériles et ridicules de la politique et, peu à peu, ils se désintéressent de notre vie nationale. Il manque entre eux et nous un élément d’activité commune.

À nous, Canadiens de la province de Québec, qui conservons le dépôt des archives du passé et veillons sur les tombes des ancêtres, d’entretenir un foyer de patriotisme si ardent que ses rayons pénètrent partout ; de nous nourrir d’espoirs si fermes que tout le corps national en soit vivifié ; d’élargir notre horizon et d’assigner un but si élevé à nos efforts que tous les regards puissent s’y fixer !

Un même sentiment national doit unir tous les descendants des 65,000 vaincus de 1760. Notre patrie a pour centre les bords du Saint-Laurent, berceau de notre race ; elle peut s’étendre partout où bat un cœur de Canadien français désireux de se rapprocher de ce centre. Les liens de race, de religion, de souvenirs, sont mille fois plus forts que tous les liens politiques ; les uns et les autres sont d’ailleurs parfaitement compatibles ; notre allégeance à un drapeau n’exige de nous le sacrifice d’aucuns sentiments.

Déjà quelques-uns de nos frères émigrés ont oublié le nom français et n’ont pas enseigné à leurs fils la langue qu’eux-mêmes avaient apprise sur les genoux de leur mère. Ils ont cédé à un concours de circonstances défavorables, et leur nombre, heureusement, est encore très restreint. Le danger est infiniment plus grand pour les Canadiens émigrés aux États-Unis qu’il ne l’a jamais été pour nos pères ; ils n’ont pas ce stimulant : l’hostilité incessante d’une autre race – les Américains leur sont sympathiques – ils n’ont pas cette force de résistance que possédaient les anciens Canadiens, ils ne sont pas propriétaires du sol. Deux choses seulement peuvent les sauver, la foi et la fierté : la foi en la religion de leurs pères, la foi en l’avenir de leur race, la fierté du nom français. Cette foi, cette fierté, c’est nous qui devons l’entretenir chez eux. Hélas ! depuis de longues années, les échos des bords du Saint-Laurent ne redisent guère aux émigrés que la gloire des « illustres tribuns » ; les journaux du pays natal ne leur apportent le plus souvent que des comptes rendus de « speeches » ou des colonnes d’injures à l’adresse de tel ou tel. Il faut à l’avenir que, lorsque l’émigré portera sa pensée vers la province de Québec, elle lui revienne pleine d’orgueil et de satisfaction, qu’il songe à venir terminer ses jours dans l’ancienne patrie, qu’il y envoie étudier ses enfants, qu’il mette son ambition à posséder un peu de son sol.

Les Canadiens partaient autrefois de la Nouvelle-France pour aller fonder des établissements dans les territoires aujourd’hui occupés par les États-Unis ; nous verrons bientôt, je l’espère, de jeunes Canadiens des États-Unis s’organiser pour venir fonder des établissements dans les déserts de la Nouvelle-France.

Deuxième partie



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