Littérature québécoise








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Ce qu’il faut faire pour assurer l’avenir



Introduction


Dans les pages qui précèdent, je me suis efforcé d’indiquer les maux dont nous souffrons, et j’ai mis en plein relief nos fautes, sans les exagérer, certes, mais aussi sans les atténuer. Je voudrais indiquer maintenant d’une façon précise les obligations immédiates qui s’imposent à nous, les unes légères et faciles, les autres, lourdes et onéreuses, toutes également nécessaires.

Quel est donc le devoir qui incombe à la jeunesse canadienne-française ? Que lui commande le passé ? Quels efforts exige la préparation de l’avenir ?

Selon moi, notre activité patriotique doit avoir trois objets principaux, auxquels j’ai fait plus d’une allusion déjà. Je vais seulement les exposer ici d’une façon brève, me réservant d’y revenir dans les chapitres suivants avec tous les détails qu’ils comportent :

1° Nous devons conserver avec un soin jaloux notre belle langue française et la débarrasser des éléments étrangers qui la déparent ;

2° Nous devons développer nos ressources intellectuelles avec la même ardeur que nos ressources matérielles et nous employer énergiquement à faire de la province de Québec un centre rayonnant de culture scientifique, littéraire, artistique ;

3° Enfin, nous devons donner un nouvel essor à la colonisation, depuis quelque temps trop négligée, favoriser la prise de possession du sol et son défrichement par tous les moyens en notre pouvoir.

I – La langue française.


La conservation, la propagation de la langue française importent à l’ordre général de la civilisation. Quelque chose d’essentiel manquerait au monde, le jour où ce grand flambeau clair et pétillant cesserait de briller. L’humanité serait amoindrie, si ce merveilleux instrument de civilisation venait à disparaître ou à s’amoindrir. Que de choses éternellement bonnes et vraies ont été pour la première fois dites en français, ont été frappées en français, ont fait leur apparition dans le monde en français ! Que d’idées libérales et justes ont trouvé, tout d’abord en français, leur formule, leur définition véritable !

...Je dis que le français a été une langue bienfaisante pour l’humanité. Ça été aussi une langue aimable. Oh ! que de douces choses on a dites en français. Il n’y a pas de langue dont on puisse détacher de plus jolies phrases. Que de sentiments fins et exquis ont trouvé leur expression en cet harmonieux idiome !

(E. Renan. Conférence faite à « l’Alliance pour la propagation de la langue française ».)

C’est dans les temps où un peuple est endormi ou esclave que sa langue se couvre de mots étrangers, d’une origine différente. Mais ces mots ne s’implantent pas véritablement dans le tissu du langage national. Ils n’y adhèrent qu’à la surface. Cet alliage de mots d’une autre langue est comme une maladie ; tant qu’elle dure, la langue est impuissante à exprimer le vrai génie d’un peuple.

(Edgar Quinet. La Création, vol. II, p. 180.)

Au milieu de toutes les choses obscures qui nous ont été léguées par les âges lointains ou que nous entrevoyons au fond du passé, il est une seule chose lumineuse, le langage. Le langage est le véhicule de la tradition et de l’histoire ; mais lors même qu’il ne nous raconte aucun fait, il éclaire l’ombre d’une vive lueur ; car il nous dit les émotions qu’ont ressenties les générations humaines disparues, l’étendue, la variété de leurs impressions, la complexité de leurs sensations, leurs croyances, leurs passions, leurs misères, leurs bonheurs.

Chacun des mots qui le constitue, indique une forme, un être, une manifestation de la vie du passé. Qu’importe, après tout, le détail des événements ? Le philosophe qui connaîtrait bien la langue d’un peuple disparu sans laisser d’histoire écrite, pourrait reconstituer la vie de ce peuple. Dans la prédominance de certaines idées : justice, pitié, charité, clémence, force, bravoure, domination ; dans les unions permanentes de mots, les proverbes, les maximes, il apprendrait combien de sang il y a dans ce passé, combien d’atrocités, combien de joies calmes, quelle somme de bonheur paisible.

L’origine des langues que nous appelons langues mères est inconnue, celle des langues dérivées est toujours obscure. C’est pourquoi elles ont l’attrait d’êtres dont la beauté échappe, dans son essence, à l’appréciation des critiques, le charme d’êtres uniques que jamais plus on ne créera.

Dans notre siècle de lumière, en effet, on ne concevrait pas qu’on voulût forger une langue de toutes pièces. Le volapük est un exemple de cet effort ridicule ; l’on ne conçoit pas, en supposant l’éternité du progrès, que désormais aucune langue nouvelle soit créée.

Les monuments sont le souvenir de faits particuliers ; les langues sont les portraits des âmes des nations. Mille fois plus barbare serait celui qui voudrait supprimer la langue d’un peuple, que celui qui démolirait ses monuments.

« Sous les auspices d’une providence miséricordieuse, les diverses familles du genre humain, les grandes nations de la terre dispersées sur toute la surface du globe habitable, ont parlé diverses langues, raconté leur histoire, exprimé leur caractère et enfin révélé les pensées et les faits du genre humain sous diverses formes de langage, qui ont rivalisé entre elles de beauté, de richesse, de variété, de force et d’éclat. »1

Ainsi la multiplicité des langues est devenue un bienfait. De la confusion babélique l’homme s’est fait un rempart contre cette autre confusion qui serait nécessairement résultée d’un mode de manifestation uniforme des produits de la pensée. Grâce à la variété des idiomes, il se fait dans chaque région, dans chacune des divisions importantes du globe, considérées comme centres producteurs, une sélection des travaux les plus parfaits, qui viennent prendre place dans le trésor littéraire et scientifique de l’humanité. En Allemagne, en France, en Angleterre, en Italie, le critique sait distinguer au milieu de la foule des productions journalières, l’œuvre originale, géniale, digne de vivre ; il sait la distinguer et la mettre en vedette. Il sait extraire des œuvres moins brillantes ce qu’elles ont de bon, et il livre au commerce intellectuel, si je puis m’exprimer ainsi, une quintessence de la production littéraire et scientifique de son pays. Supposez qu’une langue devienne universelle ; par ce temps de fiévreuse activité intellectuelle quel historien de la littérature, quel moissonneur des travaux de l’esprit pourrait se charger de faire un choix judicieux et de signaler au public ceux de ces travaux qui sont dignes de son admiration ? Combien d’œuvres sublimes peut-être passeraient inaperçues, combien de découvertes précieuses resteraient improductives ! Supposez seulement que la République Américaine compte, proportionnellement à sa population, autant de savants, de poètes, de penseurs, de romanciers que la France, l’Angleterre ou l’Allemagne, la critique anglaise ne serait déjà plus à la hauteur de sa tâche, elle aurait un champ trop vaste à embrasser. La diversité des langues a imposé une heureuse division du travail, et il semble que la Providence, en châtiant l’homme, suivant la parole de l’Écriture, ait voulu lui conserver l’économie de ses forces.

Ainsi, les langues, dans leur développement multiple, ont incarné le génie des races et se sont perfectionnées avec elles. Elles ont fixé par un axiome, une maxime, un proverbe les expériences de chaque génération. Elles sont venues à travers les âges, recueillant, comme une riche moisson, tout ce qui nous est resté des âmes envolées : fruits de la réflexion, de l’activité, du labeur ; fleurs du rêve, de la souffrance et des affections saintes. « Ce sont les langues qui forment les peuples bien plus qu’elles ne sont formées par eux »1, a dit le grand philosophe allemand Fichte.

II


La langue française, dont tant de générations successives de littérateurs et de poètes ont fait un instrument si perfectionné, nous a été transmise, héritage glorieux d’autant plus cher que sa conservation a coûté plus d’efforts, comme l’âme des ancêtres, comme l’incarnation vivante de tout ce qu’ils ont été.

Les chefs-d’œuvre qu’elle a produits sont nôtres, les hautes inspirations dont elle a été l’interprète, nous nous les assimilons, elles font partie de notre être.

Quel homme cultivé peut, devant un beau spectacle de la nature, séparer ses impressions du souvenir des choses lues, souvenir très souvent inconscient et ayant par là-même d’autant plus de charme ? Quel Canadien français ayant étudié dans nos collèges classiques, et par conséquent encore épris des œuvres de la première période romantique, ne récitera mentalement et presque instinctivement, devant un lac, les beaux vers de Lamartine :

Ainsi toujours poussés vers de nouveaux rivages, etc.

Ou, devant un paysage d’automne, n’évoquera « Le jeune malade » de Millevoye... Un jeune malade, à pas lents, etc.

Oh ! la langue maternelle, génie familier, qui s’est introduit, infiltré peu à peu dans nos âmes, avec les premiers balbutiements, langue des aïeux, combien elle l’emporte sur tout autre idiome, acquis depuis, à l’âge d’homme, ou même d’adolescent, de collégien ! Combien parfois un seul mot, un mot de la langue maternelle rappelle de souvenirs ! Quelle force magique et évocatrice elle renferme, quelles associations d’idées, que d’émotions elle fait naître ! À l’âge de l’enfant, alors que l’âme est un pur miroir où tout se reflète dans une lumière si douce et si claire, elle a donné un nom à toutes les émotions ressenties, à tous les rêves bercés, à toutes les illusions chéries, et ce nom conserve une puissance unique, incomparable. Les langues apprises par un effort de mémoire nous apportent des mots, des sons, des notions d’êtres et de choses ; seule la langue maternelle nous donne la sensation intime de la vie.

Au pays, dans la langue maternelle, la causerie a plus d’attrait, elle est plus vivante, elle condense plus. La parole est remplie de sous-entendus qui restent des énigmes pour l’étranger. Le frère qui parle à son frère, prononce un seul nom : Marie, Louis, Édouard, et les yeux se remplissent de larmes, les figures deviennent sérieuses, ou gaies et souriantes : Marie, c’est peut-être la sœur aimée qui est morte ; Louis, c’est le frère éloigné ; Édouard, c’est l’ami dont on vient d’apprendre d’heureuses nouvelles.

Il en est ainsi entre deux compatriotes ; certains noms d’endroits, d’hommes, de choses, contiennent tout un monde. Cette phrase : « Ce vieillard était à Saint-Denis », ne dit rien à l’étranger ; mais quels souvenirs elle évoque dans l’âme d’un Canadien français ! Elle dit : Ce vieillard était brave et fier, il n’a pas voulu qu’on l’opprimât dans son pays, il a exposé sa vie, il a lutté pour la liberté en 1837.

On a déjà dit bien souvent que la langue française est la langue policée par excellence, la langue de la diplomatie, des salons de l’aristocratie. Je ne le répéterai pas.

Chez l’étranger qui sait s’en servir, elle équivaut à un brevet de distinction et de haute éducation. Elle contient en germe toute cette politesse élégante, cette science du bien-vivre, cette douce philosophie de la gaieté, cette sociabilité parfaite, qui distinguent la nation française des autres nations. « Une certaine lourdeur, disait un célèbre publiciste anglais,1 pèse sur toutes les langues d’origine germanique. Ces langues, au lieu d’avoir été améliorées et affinées par les soins constants d’esprits attentifs, ont été habituellement employées d’une manière obtuse et brutale. Il en a été tout autrement depuis des siècles, chez le Gaulois léger et beau diseur. Prenez une plume dont vient de se servir un bon calligraphe, et pendant un instant il vous semblera que vous écrivez mieux vous-même. Une langue dont se sert depuis longtemps une société à l’esprit délicat et critique est un trésor de plaisirs esthétiques. »

Tout cela nous est, certes, un sujet de fierté ; mais notre langue maternelle ne devrait pas nous être moins chère, quand elle n’aurait pas ces qualités d’élégance, d’harmonie, de clarté qui l’ont mise à la mode. Elle a pour nous des charmes qu’elle ne peut avoir pour d’autres ; elle contient des trésors que seuls nous pouvons apprécier.

III


On aurait tort de croire que tout est dit, quand on a cessé de parler la langue de ses pères pour en adopter une autre. « Lorsqu’un peuple change de langue, dit encore Fichte1, ceux de ses citoyens qui les premiers accomplissent cette transformation, sont semblables à des hommes qui retombent dans l’enfance. » La langue que ce peuple adopte lui apporte des noms de choses, de qualités, de rapports entre ces choses et ces qualités ; c’est un instrument dont il apprend à se servir, ce n’est pas une nouvelle âme qu’il acquiert, une âme dont les profondeurs sont remplies de souvenirs mystérieux et charmants. S’il n’y avait en nous que des besoins matériels à satisfaire, le mal ne serait pas grand, les enfants des Canadiens français pourraient cesser de parler la langue de leurs pères, et à la seconde génération d’anglicisés ou d’américanisés, une transformation radicale aurait été accomplie par une simple substitution de sons ; une insignifiante question de vocables aurait été résolue. Mais il n’en est pas ainsi, l’âme a également ses besoins, et si on la prive des aliments auxquels elle est habituée, elle s’alanguit et s’affaisse.

Avec la langue d’un peuple, c’est tout un passé qui s’efface ; il se fait une interruption dans la civilisation de ce peuple, dans la civilisation qui lui est propre, dans la marche de sa culture. « Les changements de religion et de langue étouffent la mémoire des choses. »2 Certains souvenirs ne se traduisent pas, les traditions populaires ne se transmettent pas sans la langue dans laquelle elles se sont d’abord incarnées et perpétuées. Tous ces noms d’êtres fantastiques et abstraits : héros des légendes, de l’histoire embellie par l’imagination, personnages de contes, fantômes, esprits, tout ce qui constitue cette poésie des masses dont la source a abreuvé tant de générations successives, tout cela disparaît. Enlevez à l’enfant de race française cet entourage imaginaire de guerriers invincibles, de géants, de diablotins, de revenants qui lui créent de charmantes terreurs ou le font rêver d’actes de bravoure chevaleresque ; enlevez-lui ces douces et naïves chansons du vieux temps dont on nous a bercés ; privez-le de ce gracieux ramage d’oiseau que sait tirer de notre langue la mère française, et il me semble que vous lui aurez enlevé une partie du soleil auquel il a droit. Terreurs puériles, évocations fantastiques, prières tendres, caresses naïves, rêves généreux et héroïques : tels sont les premiers éléments dans lesquels naît et se développe l’imagination d’un enfant de notre race, les premières sources où il puise son idéal.

Qui de nous, étant enfant, n’a pas rêvé d’être un jour, un chevalier sans peur et sans reproche, comme Bayard, un conquérant comme Napoléon, un héros du sacrifice comme Dollard des Ormeaux ? qui ne s’est pas vu un instant missionnaire, conquérant au ciel des peuplades égarées, comme de Brébeuf et Lallemand, et comme eux martyr de la foi ? quel enfant de la génération actuelle n’a pas songé, un jour, à devenir un apôtre de la colonisation, comme Mgr Labelle ? Les enfants canadiens-français sont peut-être les seuls en Amérique qui grandissent sans être familiers avec les noms des Vanderbilt, des Astor ou des Gould, sans être remplis d’un sentiment de profond respect pour les juifs de la finance.

Et notre histoire glorieuse, noble épopée d’une grande race, que deviendrait-elle, si la langue dans laquelle elle a été écrite disparaissait en Amérique ? Que resterait-il de la généreuse pensée qui nous a donné l’être, du sang qui a été versé pour nous assurer un pays ? Une page ignorée dans l’histoire de France relaterait les progrès des établissements français au Canada, pendant les XVIIe et XVIIIe siècles, la prise de Québec, les dernières paroles de Montcalm. Quelques phrases incidentes dans l’histoire de l’Amérique rappelleraient le souvenir de nos ancêtres ; et tout disparaîtrait dans l’éternel silence de l’oubli. Silence criminel ; car il importe au bien-être des nations que la mémoire de toutes les grandes actions vive et se perpétue.

La race anglaise a joué et jouera encore un rôle proéminent dans le monde. Vaincus, nous estimons nos vainqueurs ; mais nous ne devons aucun culte à leurs héros, nous ne pouvons leur rendre que celui que l’humanité, en général, rend à ceux qui l’ont honorée. Fils anglicisés ou américanisés d’ancêtres français, il nous serait interdit, lors des fêtes nationales, lors des commémorations qui réveillent tout ce qu’il y a de patriotisme latent au cœur des habitants d’un même pays, lors de ces grandes revues des gloires du passé par lesquelles s’affirme une race, il nous serait interdit de chanter nous aussi, de prendre part à ces manifestations, d’en partager l’enthousiasme. L’adjectif possessif « notre, nos » – le plus noble des adjectifs, car il indique l’union et la solidarité – ne nous serait pas permis dans ces circonstances. Nous ne pourrions que chanter ridiculement des rôles de comparses, comme dans ces chœurs d’opéras où les paroles sont noyées dans la musique et où la substitution d’un mot à un autre ne brise pas l’unisson. Pendant que le principal personnage, l’homme de race anglo-saxonne clamerait :

Et ces héros sont mes aïeux !1
nous répéterions, au second plan, avec un enthousiasme de commande :
Et ces héros sont ses aïeux !

L’abandon de notre langue, ce serait une rupture absolue avec le passé ; car nous ne céderions pas à la force ; nous sommes libres. Nous ne pourrions plus nous réclamer de la patrie française que nous aurions volontairement reniée.

Le Français d’Amérique qui a adopté une autre langue et qui reste naturellement étranger à tous les souvenirs qu’elle comporte, ne pourra jamais être qu’un homme pratique, sans idéal. Déjà un petit nombre des nôtres, cédant, admettons-le, à un concours de circonstances fatales, ont abandonné notre nationalité, sans désir de s’y rattacher plus tard ; la plupart ont fait fortune ou sont en train de faire fortune, leur ambition ne va pas au-delà. Ce passage, cette transition d’une langue à une autre dans une famille, transition qui jette entre les parents et les enfants comme un mur de froideur, marque l’avènement de générations nouvelles qui n’auront plus rien de commun avec celles qui s’éteignent. Les parents émigrés à un certain âge n’apprennent jamais bien une langue étrangère, les enfants au contraire apprennent plus facilement celle de leurs compagnons de jeux et de leurs camarades d’écoles que celle que l’on parle à la maison. J’ai vu, aux États-Unis, une famille canadienne dans ce cas, les enfants parlaient l’anglais, les parents n’avaient pu l’apprendre, et le spectacle que présentaient leurs relations intimes avait quelque chose de pénible. Les circonstances avaient été favorables ; les parents, dont la fortune augmentait rapidement, voyaient avec un sourire de contentement leurs fils bien mis, actifs, de bonne mine, appelés, pensaient-ils, à un avenir prospère. Ces derniers étaient froids, compassés, pratiques et brusques. Il n’y avait plus entre les âmes cette communion que seule peut créer la langue maternelle. Cette atmosphère chaude, sympathique entre toutes, de la famille canadienne n’existait plus, quelque chose s’était détaché de l’âme de ceux qui grandissaient, quelque chose qui avait appartenu à leurs ancêtres et que rien ne remplacerait.

IV


Les Canadiens français, lors de la conquête, en 1760, étaient au nombre de 65,000 ; ils sont aujourd’hui deux millions, au Canada et aux États-Unis. Si nous triomphons des obstacles qui s’opposent à son expansion, notre langue sera parlée dans un siècle par quinze millions de personnes.

Nos frères des États-Unis ne peuvent conserver la langue française qu’en s’imposant des sacrifices pécuniaires pour la fondation et l’entretien de nombreuses écoles. Déjà dans beaucoup de villes de la Nouvelle-Angleterre leur patriotisme, dirigé et encouragé par le clergé, s’est affirmé d’une manière pratique, et le temps n’est pas éloigné, espérons-le, où nul groupement de Canadiens français n’existera aux États-Unis sans son église et son école.

Dans la province de Québec, notre langue jouit des mêmes prérogatives que dans la vieille France ; mais là, aussi bien que dans tout le reste de l’Amérique, un danger sérieux la menace : l’Anglicisme.

L’Anglicisme, voilà l’ennemi, tel a été le mot d’ordre d’une campagne entreprise, il y a quelques années, par quelques organes patriotiques de la presse canadienne1 ; cette campagne, malheureusement, s’est poursuivie et se poursuit encore au milieu de l’indifférence presque générale de notre population, et l’ennemi continue ses ravages.

La langue anglaise a emprunté beaucoup à la nôtre, mais elle a donné à presque tous les mots empruntés une signification différente de celle qu’ils ont conservée en français. Ainsi au mot « lecture » les Anglais ont donné le sens de « conférence » ; de « salaire » ils ont fait salary, qui signifie rémunération : le traitement d’un ministre, l’indemnité d’un député, les appointements d’un employé, le salaire d’un ouvrier, les gages d’un domestique tout cela se traduit par salary. On comprend que pour un Canadien français, qui a tous les jours l’occasion de lire et de traduire de l’anglais, le terrain soit très glissant et qu’il faille être constamment sur ses gardes. Aussi tous les jours pouvons-nous lire dans nos journaux des phrases comme les suivantes : M. X... a fait une lecture à la salle Saint-Jean-Baptiste. Le salaire des ministres. Il est rumeur que... (It is rumoured). J’ai rencontré M. Z... sur la rue (on the street). Les employés du service civil (civil service), etc., etc. Les termes techniques se rapportant à la plupart des industries nouvelles, aux inventions mécaniques, aux professions et métiers acclimatés chez nous depuis la conquête, nous les avons empruntés à l’anglais ou traduits de la manière la plus commode possible. C’est ainsi qu’une locomotive se nomme au Canada engin (engine) ; une écluse, dame (dam) ; une force hydraulique, pouvoir d’eau (water-power). Du mot anglais Registrar (conservateur des hypothèques), nous avons fait Registrateur ; l’assistant de ce fonctionnaire se nomme député-registrateur (deputy registrar). L’interrogatoire d’un témoin devant un tribunal se divise en trois parties indiquant que des questions ont été posées par l’un ou l’autre des avocats : l’examen-en-chef (examination-in-chief), les trans-questions (cross-questions) et le réexamen (reexamination) ; déposer un document au greffe du tribunal se dit souvent filer (file), etc., etc.

Je ne parle pas des fautes grossières qui décorent les enseignes de nos boutiques (groceries, marchand de provisions, marchandises sèches, etc.), dont, grâce à certains journaux, personne maintenant n’ignore le ridicule.

Où ce système d’emprunts à une langue étrangère nous conduira-t-il ?

Certains de nos compatriotes, prenant au sérieux quelques paroles flatteuses de trop aimables touristes, déclarent que nous parlons un français plus pur que les Français de France et soutiennent que nous avons conservé la langue du XVIIe siècle. D’autres, un peu moins optimistes, réclament cependant pour nous le droit d’emprunter à la langue anglaise tous les mots dont nous avons besoin. N’a-t-on pas acclimaté en France, disent-ils : wagon, turf, jockey, flirt, etc. ? Pourquoi n’userions-nous pas de la même liberté ?

Le langage que nous parlons est resté celui du XVIIe siècle en ce sens que notre vocabulaire est aussi limité qu’il y a deux cents ans, et que nous sommes encore réduits aux 1600 mots dont se servait Racine. En France la langue s’est enrichie en puisant à ses sources naturelles, qui sont le grec et le latin, tandis que chez nous elle s’est appauvrie en empruntant à l’anglais des termes qui la défigurent et la rendent impuissante, comme dit Edgar Quinet, à exprimer le génie de notre race.

Si encore cette introduction de termes barbares pouvait avoir pour effet d’établir, entre nos compatriotes anglais et nous, une concorde, une harmonie plus parfaites ; si elle pouvait être considérée comme une gracieuseté à leur adresse, l’anglicisme aurait une excuse. Mais il n’en est rien, et les Anglais ne nous savent aucun gré de ces concessions.

Nous ne pouvons nous permettre d’emprunter aux Anglais, comme pourraient le faire nos frères de France, pour deux raisons principales : La première, c’est que les mots anglais que nous franciserions ne seraient francisés que pour nous et resteraient des barbarismes pour le reste du monde ; les seuls termes étrangers qui ont été introduits en France, l’ont été par de grands écrivains, avec la complicité des grands journaux parisiens, ou par les grands journaux parisiens avec la complicité de grands écrivains et plus tard avec la sanction de l’Académie. La seconde, c’est que la pente de l’anglicisme est trop glissante ; nous ne saurions pas nous limiter et nous tomberions bientôt dans le patois. Toute langue qui se détache, dans ces circonstances, de l’un des grands idiomes littéraires du monde peut difficilement réussir à être autre chose qu’un patois. Non seulement nous devons proscrire l’anglicisme, mais nous sommes tenus d’être plus puristes que les Français de France eux-mêmes.

C’est dans cette question de l’épuration de notre langue que l’on peut le plus facilement demander à tous les Canadiens français ayant au cœur quelque patriotisme, de joindre leurs efforts ; car ces efforts n’impliquent aucun sacrifice réel. Il suffit qu’à Montréal et à Québec, une élite, plus nombreuse qu’elle ne l’est aujourd’hui, déclare une guerre sans pitié à l’anglicisme et au barbarisme, l’émulation et, disons le mot, la vanité feront le reste. Quand on pourra compter à Montréal cent jeunes gens parlant un français absolument irréprochable ; quand vingt avocats de notre barreau seront en état de plaider devant un tribunal comme pourraient le faire des avocats français de province ; quand il y aura à la législature de Québec dix orateurs en état de prononcer un discours qu’un conseiller général de département pourra lire sans sourire ; quand surtout nos journalistes en seront arrivés à avoir honte de faire des fautes de français, alors nous pourrons être certains que le travail d’épuration de notre langue sera en bonne voie. Nos jeunes gens acceptent bien un état d’infériorité générale qui est commun à tous ceux avec lesquels ils sont journellement en contact ; jamais ils ne se résigneront à une infériorité qui sera particulière à un certain nombre d’entre eux et pourra être constatée à chaque instant.

Songeons-y pendant qu’il en est temps. Il ne faut qu’un peu d’effort. Nous en sommes encore à cette phase heureuse où un mouvement patriotique peut se propager sans entraves et exercer en même temps dans tous les centres canadiens-français une influence immédiate. Dans notre province, tout le monde, pour ainsi dire, se connaît. Nos frères émigrés aux États-Unis, ou du moins l’immense majorité d’entre eux, n’ont pas encore rompu les liens qui les attachent à nous ; ce sont des émigrés d’hier, qui, presque tous, conservent un vague espoir de revenir au pays, aussitôt que les circonstances seront favorables. Leurs journaux se modèlent sur les nôtres ; l’esprit qui les anime est le nôtre ; leur sens du beau, du bon, du bien, ne s’est guère modifié dans les villes américaines, puisqu’ils se mêlent peu à la population de langue anglaise. Si donc tous nos jeunes compatriotes ayant reçu une éducation classique se disaient : détruisons l’anglicisme, débarrassons-nous de cette entrave qui arrête notre développement intellectuel à sa source même, l’œuvre serait bientôt accomplie. Nous apprenons une langue étrangère d’une manière suffisante en moins d’un an d’étude ; pourquoi ne corrigerions-nous pas quatre ou cinq cents barbarismes, anglicismes et négligences de langage dans le même temps.

En France, l’homme qui, ayant reçu une bonne instruction primaire, est pris en flagrant délit de locutions incorrectes, se sent tout honteux. C’est ce sens-là qui nous manque ; mais il y a plus, ce sens chez nous a été retourné. Il existe dans la province de Québec un état d’esprit qu’un lecteur français ne s’expliquerait guère et qui, de fait, n’est pas explicable, un état d’esprit unique au monde peut-être. Dans ce réseau de la médiocrité qui nous étreint et retient tout à son humble niveau, il n’est presque personne qui ait le courage de s’affirmer homme de progrès. On a honte de bien parler sa langue et surtout de la bien prononcer, si, pour ce faire, il faut différer de son entourage. « Voilà X... qui parle à la française » (c’est-à-dire en bon français), dira-t-on et... c’est incroyable, mais c’est comme cela, X..., qui prononcera miroir, mois, oiseau, main, tard, au lieu de mirouère, moââ, ouéseau, min, tord, sera voué au ridicule.

Ô mes compatriotes, quand nous aurons émondé et épuré notre belle langue, quand nous lui aurons rendu sa limpidité, sa clarté, son élégance incomparables, il me semble que notre race aura fait un grand pas dans la voie du progrès. Chacun de nous pourra énoncer clairement ce qu’il concevra bien et sentira profondément ; nous aurons retrouvé un organe. Nous serons au niveau des autres peuples ; nous pourrons produire et créer ; nous aurons à notre service toute la puissance du verbe.
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