Littérature québécoise








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Frère Marie-Victorin

Croquis laurentiens




BeQ

Frère Marie-Victorin

(Conrad Kirouac, 1885-1944)

Croquis laurentiens

La Bibliothèque électronique du Québec

Collection Littérature québécoise

Volume 86 : version 1.1

Du même auteur, à la Bibliothèque :

Récits laurentiens

Croquis laurentiens

Édition de référence :

Montréal, s. n. 1920.

À mon père,

le meilleur des pères.

Fr. M.-V.

Longueuil



Le vieux Longueuil


Si vous aimez à vous caresser les yeux des nuances fanées du passé, et si l’âme des choses révolues parle à la vôtre, hâtez-vous de contenter ce caprice d’un autre âge avant que, happées par les concasseurs, les dernières pierres des dernières vieilles maisons n’aillent se résoudre en macadam pour les pneus des autos.

Le vieux Longueuil s’en va, comme le vieux Montréal et le vieux Partout. C’est fatal, et c’est vaine besogne de vouloir, avec un fétu, enrayer la roue du temps !

Le vieux Longueuil s’en va ! Les quelques rues anciennes qui serpentaient encore se redressent et s’élargissent. Des cubes de brique rouge s’insèrent sournoisement entre les robustes constructions d’autrefois, bonnes vieilles et patriarcales demeures, faites de la pierre des champs, coiffées de toits français, aux murs percés d’ouvertures cintrées qui sont comme un dernier souvenir de la rosace morte.

Nos vieilles maisons portent alertement, sur leurs flancs de caillou, la patine ambrée d’un siècle qui a vieilli tant de choses. Nos vieilles maisons ont de vieux volets à plein bois, tenus ouverts par des esses rouillées que les gamins font tourner en passant. Nos vieilles maisons ont des marteaux historiés, incrustés dans le chêne indestructible de la porte.

Nos vieilles maisons, bâties au siècle de la conquête, ont une histoire. Elles ont vu les Bostonnais venir et retourner par le chemin de Chambly ; elles ont vu passer les capots bleus des voltigeurs et, vingt-cinq ans plus tard, les tuques rouges des patriotes. Sept ou huit générations ont soulevé le marteau de fer, usé la marche du seuil au pas de leurs allégresses et de leurs deuils, de leurs soucis et de leurs amours. Et les mains sans nombre, mains blanches de femmes, mains tremblantes de vieillards, mains fragiles d’enfants qui, aux innombrables matins et pour accueillir le soleil, ont fait grincer les lourds volets ! Si chargées de souvenirs, d’images anciennes, de parfums d’âmes ancestrales et obscurément proches, comme nous voudrions les garder ainsi, les empêcher de mourir tout à fait, nos vieilles maisons !

Mais d’autre part, les gens progressistes se frottent les mains : elles s’en vont une à une les affreuses bicoques ! Enfin Longueuil se réveille de son sommeil trois fois séculaire ! Il y a enfin du ciment et des rails sur la chaussée !

Hélas ! oui ! Les autos grondent au fond des garages et Longueuil pue l’essence très comme il faut ! Sans compter que l’ère des usines étant enfin ouverte, quelques hautes cheminées éructent toute la journée dans les hauteurs du ciel !...

Bientôt personne ne saura plus que la petite ville riveraine assise sous les hauts feuillages, Longueuil-sous-Bois, Longueuil-des-Barons, est illustre entre toutes les villes du Nouveau Monde. On oubliera que la grande maison de pierre qui faisait autrefois, du côté de l’est, l’angle du Chemin de Chambly et du Bord de l’eau, abrita un berceau où s’éveillèrent à la vie toute une phalange de conquistadors et de faiseurs de pays, qui, sur tout le continent, ont promené leurs épées solidement tenues, et attaché à la grande aventure coloniale de la France, un immortel reflet d’épopée.

Qui sait encore que, sous une chapelle latérale de l’église de Longueuil, vaguement éclairé par le prisme de lumière tombant d’un soupirail, un sarcophage de granit rose entouré de stèles fixées au mur, affirme que les cendres des Le Moyne – de ceux du moins qui ne moururent pas l’épée à la main – sont rassemblées ici ? Lire les noms gravés sur cette pierre c’est lire la plus belle page de l’histoire militaire du Canada :

Charles LeMoyne

Chef de l’illustre famille Le Moyne

qui s’immortalisa dans la Nouvelle-France.

Né à Dieppe, en Normandie, en 1624.

Émigra au Canada à l’âge de 15 ans

Épousa à Ville-Marie en 1654

Delle Catherine Primot

Originaire de Rouen, un modèle de vertu.

Fonda Longueuil en 1657.

Fut anobli par Louis XIV en 1668

sous le titre de sieur de Longueuil.

Mourut en 1685. Il eut 14 enfants :

Charles, sieur de Longueuil.

Jacques, sieur de Sainte-Hélène.

Pierre, sieur d’Iberville.

Paul, sieur de Maricourt.

François, sieur de Bienville I.

Joseph, sieur de Sérigny.

Louis, sieur de Châteauguay I.

Jean-Baptiste, sieur de Bienville II.

Antoine, sieur de Châteauguay II.

François-Marie, sieur de Sauvole.

Catherine-Jeanne

Marie-Anne.

Gabriel, sieur d’Assigny.

et un autre enfant ondoyé et mort le même jour.

Et la liste se continue, glorieuse, sur les stèles, tout autour de l’obscur mémorial, arrivant jusqu’aux barons d’aujourd’hui, les Grant de Blairfindie, anglais et protestants.

Disons-le en passant et sans y insister : quelle tristesse qu’un si beau sang n’ait pas su rester français, et soit allé enrichir l’armorial britannique !

Les Le Moyne ne sont plus, mais il reste aux excentriques qui, en ces jours de démolition universelle, ne veulent pas renier l’héritage du passé, la liberté de se souvenir. Pour moi, il m’est impossible de descendre jusqu’à la grève où le ruisseau Saint-Antoine, – bien déchu depuis le temps où il faisait tourner les moulins, – se perd dans les joncs fleuris, sans revenir à trois siècles en arrière et revoir toute la scène, là, sous mes yeux :

En 1675. Beau soir d’été.

De grands ormes forment rideau devant le défrichement commencé et, penchés sur la rive, les saules flexibles balancent leur feuillage luisant. L’eau est toute bleue, le firmament vierge, et, sur le fond mauve de l’horizon, c’est la hachure noire des arbres, partout.

Parti du Pied-du-Courant, un grand canot file droit sur nous. Les deux avirons, vigoureusement maniés, rythment la marche. Nous distinguons maintenant la fine proue d’écorce et les deux lignes d’eau qui fuient, derrière, sur le miroir brisé.

Trois minutes !... Le canot crisse sur le gravier. Charles Le Moyne et son fils sautent à terre. L’histoire a oublié de nous laisser les traits physiques de cet étonnant pionnier. Mais lui-même a gravé l’essentiel de sa forte personnalité dans les actes de sa vie, et plus encore, dans l’âme et la chair de ses fils. Interprète, traiteur, colon, soldat, Charles Le Moyne fut tout cela, mais il fut surtout un père admirable, un patriarche à l’hébreu, égaré hors de la Genèse sur les bords du fleuve étranger.

Le voici sur la grève, haut de taille, botté, bien serré dans son pourpoint, la main sur la garde de l’épée, l’œil brillant sous le feutre mou. Son fils Charles, bel adolescent de dix-huit ans, est près de lui, occupé à ranger les avirons et à tirer le canot au sec.

On les a vus venir de la maison, et, dans la porte, madame Le Moyne est apparue, son enfant dans les bras. Quelqu’un qui travaillait au potager a planté sa bêche dans le terreau : c’est Jacques de Sainte-Hélène, seize ans, grands yeux candides où brille une superbe flamme d’énergie. Peut-être, en regardant bien au fond de ces yeux-là, verrait-on déjà sur le bleu noir de l’iris, une flotte anglaise fuyant sans pavillon !...

Les cheveux en broussaille, et troussés jusqu’aux genoux, deux garçonnets pourchassaient des vairons dans l’eau basse du ruisseau. Tout à leur absorbante occupation, ils n’ont pas vu venir le canot ; mais au sonore bonjour de Charles Le Moyne, Paul de Maricourt et François de Bienville sont accourus, pieds nus, embrasser leur père. Deux hommes de guerre, deux bons serviteurs de la Nouvelle-France !...

Le Moyne, les petites mains de ses fils dans les siennes, monte le sentier, vers sa maison ; mais avant que d’entrer, il met genou en terre pour baiser au front la petite Jeanne, qui sourit aux anges dans le berceau de chêne porté en plein air. Ce devoir rempli envers le dernier venu du ciel, il embrasse l’épouse, prend le bébé dans ses bras robustes, et vient s’asseoir au foyer où François de Sauvole et Joseph de Sérigny sautent sur ses genoux. De Sérigny deviendra beau capitaine sur les vaisseaux du Roy, et le sieur de Sauvole, à côté du plus célèbre de ses frères, fera la grandeur de la France aux plages lointaines du Golfe du Mexique.

Le Moyne, tout à la douceur du soir, narre à sa femme les événements survenus à Ville-Marie depuis quelques jours : départs de missionnaires pour les pays d’en-haut, arrivées de vaisseaux du Roy ou de canots de traite, travaux de Monsieur de Chomedy, derniers actes passés par-devant messire Bénigne Basset.

– Mais où donc est Pierre ?

– Parti tout seul, dans son canot, à l’aube ! Je crains toujours à le voir s’aventurer ainsi hors de la portée du canon de Ville-Marie ! S’il fallait que...

– À quatorze ans, c’est un homme. J’ai parlé aujourd’hui au capitaine du vaisseau du Roy qui veut bien le prendre comme garde-marine. Pierre y servira vaillamment, j’en suis sûr !

Un coup de mousquet qui claque dans l’air plus dense du soir, du bruit, des cris. Jetant sur les chenêts deux gros castors, Pierre d’Iberville, rouge et suant, vient embrasser son père. Il a déjà l’œil corsaire. Le nez court donne au visage une expression de malice qui sera bientôt de l’audace, et fera de lui le plus terrible homme de guerre du Nouveau Monde. D’Iberville ! Des forts qui s’écroulent, des caravelles anglaises éventrées qui sombrent ! Le drapeau fleurdelisé courant au pas de charge, du pôle à l’Équateur !

– Pierre, mon fils ! grande et bonne nouvelle ! Je dînai aujourd’hui sur le vaisseau du Roy où tu entreras demain comme garde-marine. Tu as quatorze ans ! À cet âge, les Le Moyne sont des soldats. Tu vas donc servir Sa Majesté Très Chrétienne. Aie souvenance qu’un bon Français ne capitule jamais devant l’ennemi de la France.

Et la voix de la mère, très douce :

– Et n’oublie pas d’être toujours fidèle à Dieu, de dire tes patenôtres et de prier la Benoîte Vierge du Bon Secours qu’elle t’ait toujours en sa sainte garde !...

Sur le seuil des pas lourds résonnent : Michel Dubuc, Pierre Benoist, Jacques Trudeau viennent saluer leur seigneur. On approche des escabeaux, et le cercle se forme à la lueur des bougies allumées sur le manteau de la cheminée. On discourt sur l’état des moissons, sur le temps qu’il fait et qu’il fera, sur le progrès du défrichement et la santé des familles. On parle aussi de la grande rivière que viennent de découvrir, le Père Marquette et Louis Jolliet, de l’immense et fabuleux empire dont ils viennent de doter la France.

Un son de cloche lointain, porté sur les eaux ! Le couvre-feu de Ville-Marie ! Les tenanciers sortent en saluant. Devant le crucifix de bois pendu au mur, Le Moyne s’agenouille avec ses enfants, près de son épouse dont la main balance le berceau de chêne. Et la voix mâle du patriarche de la Nouvelle-France commence le Notre Père.

Au dehors, la nuit est délicieuse, les feuillages bruissent, le flot se repose et les grillons psalmodient sous les étoiles pâles...

« Que votre règne arrive ! »

Les mains bien jointes sur le coin de la table, Pierre d’Iberville ne voit plus le crucifix, ni l’estampe de la Benoîte Vierge... Il est déjà sur les flots bleus, flamme à la drisse, courant les léopards !...
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