Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I








télécharger 275.16 Kb.
titreLaura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I
page5/7
date de publication20.04.2017
taille275.16 Kb.
typeDocumentos
c.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7

III


Je ne dirai rien de notre traversée atlantique. J’ai tout lieu de croire qu’elle fut heureuse et rapide ; mais rien ne put distraire mon attention absorbée, concentrée pour ainsi dire dans une seule pensée, celle de complaire à Nasias et de mériter la main de sa fille.

Quant au monde cristallin, j’y songeais fort peu de moi-même. Mon esprit, paralysé à l’endroit du raisonnement, n’essayait pas la moindre objection contre les certitudes que mon oncle développait devant moi avec une singulière énergie et un enthousiasme toujours croissant. Ses ardentes suppositions m’amusaient comme des contes de fées, à ce point que je ne distinguais pas toujours les résultats de son imagination d’une réalité qui se serait déjà produite autour de moi ; cependant, nos entretiens à ce sujet amenaient toujours chez moi un état singulier de fatigue intellectuelle et physique, et je me trouvais toujours étendu sur mon lit dans ma cabine, sortant d’un profond sommeil dont il m’était impossible de déterminer la durée et de me retracer les songes fugitifs. J’aurais pu soupçonner mon oncle de mêler à ma boisson quelque drogue mystérieuse qui mettait ma volonté et ma raison en son pouvoir de la manière la plus absolue ; mais je n’avais pas même l’énergie du soupçon. La disposition de confiance et de crédulité enfantine où je me trouvais avait son charme inexprimable, et je ne désirais pas m’y soustraire. En outre, j’étais, comme le reste de l’équipage et comme son chef, plein de santé, de bien-être, de courage et d’espérance.

Voilà tout ce que je puis dire de moi jusqu’au moment où mes souvenirs prennent de la netteté, et ce moment arriva lorsque notre brick franchit les colonnes d’Hercule du Nord, situées, comme chacun sait, à l’entrée du détroit de Smith, entre les caps Isabelle et Alexandre.

Malgré la fréquence et l’intensité des tempêtes dans cette région et à cette époque de l’année, aucun danger sérieux n’avait retardé notre marche, ni compromis la solidité de notre excellent navire. Seulement, à la vue des rives austères qui se dressaient de chaque côté du canal, encombré de montagnes de glace plus disloquées et plus menaçantes que toutes celles que déjà nous nous étions habitués à côtoyer, mon cœur se serra, et le visage des plus hardis matelots prit une expression de sombre recueillement, comme si nous fussions entrés dans le royaume de la mort.

Nasias seul montra une gaieté étonnante. Il se frottait les mains, souriait aux icebergs effroyables comme à de vieux amis longtemps attendus, et, si la gravité de son rôle de commandant de l’expédition l’eût permis, il eût, en dépit du vigoureux roulis qui nous ballottait sans relâche, dansé sur le pont.

– Qu’est-ce à dire ? s’écria-t-il en voyant que j’étais loin de partager son ivresse ; sens-tu déjà le froid, et dois-je aviser au moyen de te réchauffer ?

Sa figure était devenue tout à coup si despotique et si railleuse, que je me sentis effrayé de cette offre dont je ne comprenais pas le sens et que je ne désirais pas me faire expliquer. Je secouai ma torpeur et fis bonne contenance jusqu’au cap Jackson, où nous arrivâmes non sans fatigue, mais sans obstacle, à la mi-août, par-delà le 80e degré de latitude, et où Nasias décréta notre hivernage dans la baie de Wrigt, vers l’extrême nord du Groenland. Il nous restait bien peu de temps pour nous préparer à cette rude et périlleuse station. Les jours diminuaient d’une manière rapide, et j’ignore comment, à cette changeante limite des mers navigables, nous avions pu parvenir si tard sans être bloqués ; tant il y a que nous touchions à la ligne de la glace fixe, et qu’à peine entrés dans la baie, nous fûmes saisis comme par l’immobilité du sépulcre.

Notre équipage, composé de trente hommes, ne fit entendre aucun murmure. Outre que Nasias était pour eux l’objet d’une foi presque superstitieuse, le Tantale (c’était le nom du navire) était si bien approvisionné, si riche, si commode et si spacieux, que personne n’était effrayé d’y subir une nuit de plusieurs mois. L’installation se fit avec ordre et rapidité, et le jour où le pâle soleil de septembre, après nous être apparu un instant, se coucha derrière les aiguilles faiblement empourprées du glacier dit de Humboldt pour ne plus se relever de longtemps, on fêta à bord ses funérailles par une véritable orgie. Nasias, jusque-là si sévère sur la discipline et si sagement économe de nos ressources, permit à l’équipage de boire jusqu’à l’ivresse, et de remplir de clameurs sauvages, de chants et de cris insensés la sourde atmosphère de ténèbres et de brumes qui tombait sur nous.

Alors, il m’emmena dans sa cabine, qui était toujours parfaitement chauffée, j’ignore par quel moyen, et il me parla ainsi :

– Tu t’étonnes sans doute, mon cher Alexis, de l’imprudence de ma conduite ; mais sache que tout est prévu et que je n’agis point au hasard. Ce misérable équipage dont les vociférations nous rompent la tête est destiné à périr ici, car il me devient dès aujourd’hui parfaitement inutile et passablement incommode. J’entends poursuivre seul avec toi et une bande de chasseurs esquimaux, qui doit dès cette nuit nous rejoindre, mon voyage sur la mer à glace fixe jusqu’à la mer libre qui est le but de mes travaux. Apprête-toi donc à partir dans quelques heures et munis-toi de tout ce qu’il faut pour écrire la relation désormais intéressante de notre voyage.

Je restai quelques instants stupéfait.

– Y songez-vous, mon oncle ? dis-je enfin en m’efforçant de ne pas irriter par un accent d’indignation celui à qui j’avais confié si imprudemment mon sort ; n’êtes-vous pas satisfait d’avoir atteint sans encombre une limite que nul navire avant le vôtre n’avait pu choisir pour hiverner, de n’avoir encore perdu aucun homme, ni vu avarier aucune partie de vos provisions ? Comment pouvez-vous croire à la possibilité d’aller plus loin, durant la longue absence du soleil, par le froid le plus rigoureux que les animaux sauvages puissent supporter ? Comment vous flattez-vous de voir arriver des naturels, quand vous savez que ces malheureux sont maintenant blottis à plusieurs centaines de lieues vers le sud, dans leurs cabanes de neige chauffées à quatre-vingt-dix degrés ? Et, chose plus étonnante encore, comment admettez-vous l’idée de laisser périr ici un si vaillant et si excellent équipage, au mépris de toutes les lois divines et humaines ? Ceci est une de ces terribles plaisanteries par lesquelles vous avez juré de m’éprouver, mais à laquelle un enfant de quatre ans ne croirait pas ; car, si vous ne vous souciez pas de vos braves compagnons de voyage, vous vous souciez bien un peu, j’imagine, des moyens de revenir en Europe et d’un magnifique navire qui ne peut se passer d’entretien journalier et de sauvetage au besoin.

– Je vois, reprit Nasias en éclatant de rire, que la prudence et l’humanité se marient agréablement dans tes sages préoccupations. Je vois aussi que la peur et le froid ont affaibli ta pauvre cervelle et qu’il est temps de te ranimer par un moyen dont tu n’as pas conscience, mais qui n’a jamais manqué son effet sur toi.

– Que voulez-vous donc faire ? m’écriai-je, épouvanté de son regard cruellement moqueur.

Mais, avant que j’eusse pu gagner la porte de sa cabine, il tira de son sein la petite boîte de bronze qui ne le quittait jamais, l’ouvrit, et présenta brusquement à mes yeux l’énorme diamant dont l’effet inexplicable m’avait mis en sa puissance. Cette fois, j’en supportai l’éclat, et, malgré l’indicible souffrance que la chaleur de la gemme produisait dans ma tête, je ressentis en même temps je ne sais quelle amère volupté à m’en laisser pénétrer.

– Fort bien, dit Nasias en le replaçant dans la boîte, tu t’y habitues, je le vois, et l’effet devient excellent. Encore deux ou trois épreuves, et tu verras aussi clair dans cette étoile polaire que dans ta pauvre géode d’améthyste. À présent, tes doutes sont dissipés, ta confiance est revenue, et ta touchante sensibilité est convenablement émoussée. N’éprouves-tu pas aussi un certain plaisir à subir cette sorte d’opération magnétique qui te délivre du fardeau de ta vaine raison et du lourd bagage de ta petite science pédagogique ? Allons, allons, tout va bien. J’entends les chants délicieux de nos nouveaux compagnons de voyage. Ils seront ici dans un instant. Allons les recevoir.

Je le suivis sur le pont désert, où régnait un profond silence, et, en prêtant l’oreille, je distinguai dans l’éloignement la plus étrange et la plus horrible clameur. C’était un immense glapissement de voix aiguës, plaintives, sinistres, grotesques, et à chaque instant le sabbat s’approchait, comme porté par une rafale. Pourtant l’air était calme, et la brume compacte n’était déchirée par aucun souffle de vent. Bientôt, la bacchanale invisible fut si près de nous, que mon cœur se serra d’effroi ; il me sembla qu’une bande de loups affamés allait nous assiéger.

Je questionnai mon oncle, qui me répondit tranquillement :

– Ce sont nos guides, nos amis et leurs bêtes de trait, créatures intelligentes, robustes et fidèles, que je n’ai pas voulu entasser à bord, et qui viennent nous rejoindre conformément à la convention faite dans le sud du Groenland.

J’allais demander à mon oncle à quelle étape du voyage il avait fait cette convention, lorsque je vis une multitude de points rouges s’agiter sur la glace autour des flancs emprisonnés du navire, et je pus distinguer, à la lueur étouffée de ces flambeaux de résine, les étranges compagnons qui nous arrivaient. C’était une bande de hideux Esquimaux accompagnés d’une bande de chiens maigres, affamés, hérissés et plus semblables à des bêtes féroces qu’à des animaux domestiques, attelés par trois, par cinq ou par sept, à une longue file de traîneaux plus ou moins grands, et dont quelques-uns portaient de légères pirogues. Quand ils furent à portée de la voix, mon oncle, s’adressant au chef de la bande, lui dit d’une voix forte :

– Faites taire vos bêtes, éteignez vos flambeaux et rangez-vous ici. Que je vous compte et que je vous voie !

– Nous sommes prêts à t’obéir, grand chef angekok, répondit l’Esquimau, saluant ainsi mon oncle du titre consacré dans son langage aux magiciens et aux prophètes ; mais, si nous éteignons nos torches, comment pourras-tu nous voir ?

– Ceci ne vous regarde pas, reprit mon oncle ; faites ce que je vous dis.

Il fut obéi instantanément, et cette répugnante fantasmagorie d’être basanés, trapus, difformes dans leurs vêtements de peau de phoque, ces figures à nez épaté, à bouche de morse et à yeux de poisson rentrèrent à ma grande satisfaction dans la nuit.

Toutefois, le soulagement ne fut pas de longue durée. Une clarté vive, dont un instant je crus être le foyer, inonda le navire, la caravane et la glace aussi loin que l’œil pouvait s’étendre, perçant ou plutôt dissipant le brouillard autour de notre station. Je ne cherchai pas longtemps la cause de ce phénomène, car, en me retournant vers mon oncle, je vis qu’il avait placé à son bonnet le magnifique diamant oriental jusque-là si pénible à contempler, et maintenant aussi secourable que l’eût été un astre portatif ; car, en même temps qu’il éclairait l’horrible nuit à une distance considérable, il répandait une chaleur aussi douce que celle d’un printemps d’Italie.

À la vue, à la sensation de ce prodige, tous les Esquimaux, stupéfaits et ravis, se prosternèrent sur la neige, et les chiens, cessant les rauques murmures qui avaient succédé à leurs cris perçants, se mirent à japper et à bondir en signe de joie.

– Vous le voyez, dit alors mon oncle, jamais avec moi vous ne manquerez de chaleur ni de lumière. Relevez-vous et faites monter ici les plus forts et les moins laids d’entre vous. Qu’ils chargent toutes les provisions que pourront contenir vos traîneaux. Je ne veux que la moitié des hommes ; le reste hivernera ici, si bon lui semble. Je lui abandonne ce navire et tout ce qu’il contiendra quand j’aurais pris ce dont j’ai besoin.

– Sublime angekok, s’écria le chef tremblant de peur et de convoitise, si nous prenons ton navire, tes hommes d’équipage ne nous tueront-ils pas ?

– Mes hommes d’équipage ne tueront personne, répondit Nasias d’un ton sinistre. Montez sans crainte, mais qu’aucun de vous ne songe à voler le moindre objet de ce que je prétends me réserver, car à l’instant même j’incendie le navire et tous ceux qui s’y trouveront.

Et, pour leur prouver qu’il avait ce pouvoir, il frappa du doigt son diamant et en fit sortir un brillant jet de flamme qui s’envola dans les airs en répandant une pluie d’étincelles.

Je ne m’occupai ni du travail des Esquimaux, ni du chargement de leurs véhicules. En dépit du charme qui m’enveloppait, je ne songeais qu’aux mystérieuses paroles de Nasias et au lugubre silence qui depuis longtemps avait succédé sur le navire aux vacarmes de l’orgie. Aucun matelot n’était sur le pont. L’homme de quart et le timonier avaient abandonné leur poste. L’arrivée bruyante des naturels n’avait troublé chez aucun de nos compagnons le sommeil de l’ivresse.

Je comprenais bien que mon oncle emportait ou donnait aux nouveaux arrivants toute la nourriture et tous les vêtements nécessaires à l’équipage. Leur abandonnait-il aussi la vie de ces malheureux, maintenant hors de défense ? Les Esquimaux n’ont rien de féroce dans le caractère, mais ils sont voraces comme des requins et larrons comme des pies. Nul doute qu’à leur réveil nos gens ne se trouvassent condamnés à périr de froid et de faim.

Ma conscience engourdie se réveilla. Je résolus de faire au besoin révolter l’équipage, s’il était possible de lui faire comprendre sa situation, et je m’élançais dans le réfectoire, où je les trouvai tous couchés pêle-mêle sur les divans ou sur le plancher, au milieu des débris de bouteilles cassées et des tables renversées.

Que s’était-il passé dans cette fête sinistre ? Le sang mêlé au vin et au gin répandus formait une mare déjà gluante où se collaient leurs mains immobiles et leurs vêtements souillés. C’était une épouvantable scène d’hébétement ou de désastre succédant à quelque frénésie de rage ou de désespoir. J’appelai en vain ; autour de moi régnait le silence de l’épuisement... de la mort peut-être !

Je tâtai la première face qui me tomba sous la main : elle était glacée. La lampe fumante et noircie remplissait d’une âcre fumée ce sépulcre empesté déjà par la puanteur de l’orgie, et, penchée sur son support, répandait ses dernières gouttes d’huile sur des cheveux dressés dans une dernière épouvante. Plus un mouvement, plus un gémissement, plus un râle. Ils étaient tous blessés, mutilés, méconnaissables, assassinés les uns par les autres. Quelques-uns étaient morts en essayant de se réconcilier, et gisaient les bras enlacés, après avoir échangé dans la lie et le sang un suprême et navrant adieu.

Je restais pétrifié devant ce tableau d’horreur, quand je sentis une main me saisir. C’était celle de Nasias qui m’entraînait dehors, et, comme s’il eût pu lire dans ma pensée :

– Il est trop tard, dit-il en ricanant ; ils ne se révolteront pas contre l’arrêt qui les sauve d’une mort lente cent fois plus cruelle que celle-ci. Je leur ai versé le vin de la fureur, et, en luttant contre des ennemis imaginaires, ils ont pu se consoler par le rêve d’une vaillante mort. Ils sont bien là : les Esquimaux leur donneront sous la glace la sépulture qui convient à de hardis explorateurs. Allons, tout est prêt, suis-moi. Que la chose te plaise ou non, il ne t’est plus possible de reculer.

– Je ne vous suivrai pas ! m’écriai-je. Vous ne me fascinerez plus. Le crime que vous venez de commettre me délivre de votre ascendant odieux. Vous êtes un lâche, un assassin, un empoisonneur, et, si je ne vous regardais comme un fou...

– Que ferais-tu au père de Laura ? répliqua mon oncle. Veux-tu donc la rendre orpheline, et pourrais-tu à toi seul la ramener du fond de ces déserts ?

– Que voulez-vous dire ? Se peut-il que Laura... ? Non, non !... Vous êtes en démence !

– Regarde ! répondit Nasias, qui m’avait entraîné sur le pont.

Et je vis dans un nimbe d’azur l’angélique figure de Laura debout sur la première marche de l’escalier extérieur, et s’apprêtant à sortir du brick.

– Laura, m’écriai-je, attends-moi ! Ne t’en va pas seule !

Et je m’élançai vers elle ; mais elle mit un doigt sur ses lèvres, et me montrant les traîneaux, elle me fit signe de la suivre et disparut avant que j’eusse pu la rejoindre.

– Calme-toi, dit mon oncle, Laura voyagera seule dans un traîneau que j’ai amené pour elle. C’est elle désormais qui porte au front notre étoile polaire et qui ouvrira notre marche vers le nord. Nous ne pouvons la suivre qu’à la distance qu’il lui plaira de mettre entre son chariot et les nôtres ; mais sois sûr qu’elle ne nous abandonnera pas, puisqu’elle est notre lumière et notre vie.

Convaincu que, cette fois, j’étais le jouet d’un rêve, je suivis machinalement mon oncle, qui me fit entrer dans le traîneau réservé pour moi. J’y étais seul, couché dans une sorte de lit de fourrure, et, armé d’un fouet attaché à mon bras par une courroie, je ne songeais nullement à m’en servir. J’étais plongé dans une étrange torpeur. J’essayai de me retourner sur ma couche ambulante, comme pour me débarrasser d’un songe extravagant : ce fut inutile ; il me sembla que j’étais lié et garrotté dans ma prison de fourrure. J’essayai de voir encore le spectre de Laura ; je ne distinguai qu’une lueur confuse et lointaine, et bientôt il me devint impossible de savoir si je dormais ou si j’étais éveillé, si j’étais arrêté sur la glace ou sur la terre, ou emporté dans une course rapide par une cause inconnue.

J’ignore combien de temps je passai dans cet étrange état. Le jour ne paraissant pas et ne devant pas paraître, et la brume cachant l’aspect du ciel, je m’éveillai et me rendormis sans doute plusieurs fois, sans pouvoir me rendre compte du cours des heures. Enfin je me sentis bien éveillé, et ma vision devint nette. Le brouillard avait complètement disparu, le ciel étincelait de constellations dont la position me permit de déterminer l’heure, à peu de chose près. Il pouvait être environ midi, et j’avais fait beaucoup de chemin, ou j’étais en route depuis plusieurs semaines.

Je courais sur la neige unie et dure comme un dallage de marbre, emporté par mes chiens, qui, sans être dirigés, suivaient exactement la trace de deux autres traîneaux lancés à toute vitesse. Derrière moi venait la file des autres traîneaux portant les Esquimaux et les approvisionnements.

Nous suivions un étroit chenal glacé situé entre deux formidables banquises, tantôt de quelques centaines, tantôt de quelques milliers de pieds de haut. Une vive clarté de saphir semblait émaner de ces régions terribles ; je les voyais enfin sous leur véritable aspect, délivré que j’étais de toute appréhension formulée et de toute appréciation morale de ma situation. Je ne sentais ni froid ni chaud, ni tristesse ni frayeur. L’air me semblait doux et souple, mon lit de fourrure moelleux, et la course légère de mes chiens sur un sol admirablement nivelé me procurait un bien-être enfantin.

Notre passage ne faisait pas plus de bruit dans cette solitude que celui d’un vol de spectres. Je crois que toute la caravane dormait profondément ou s’abandonnait comme moi à une nonchalante rêverie. De temps à autre, un chien mordait son voisin pour l’empêcher de se ralentir, et celui-ci mordant un troisième, comme c’est la coutume de ces animaux de trait, un cri de colère canine ranimait l’ardeur d’un attelage, et me rappelait au sentiment de la locomotion et de la vie ; mais ces bruits secs et rapides, amortis par l’effet de la neige, se perdaient brusquement, et le mutisme absolu de l’hiver polaire reprenait sa rassurante et solennelle éloquence. Pas un craquement dans les glaces, pas un éboulement de neige, rien qui pût faire pressentir les horribles cataclysmes que le dégel amène dans ces masses flottantes.

Était-ce l’effet d’un éternel crépuscule, ou la magie des reflets de ces blocs limpides, ou de quelque autre phénomène dont la notion m’échappait ? Je voyais clair, non pas comme en plein jour, mais comme sous l’action d’une lumière électrique voilée tantôt de bleu verdâtre, tantôt rehaussée de pourpre ou de jaune d’or. Je distinguais les moindres détails du sublime décor que nous traversions, et qui, changeant à chaque pas de forme et d’aspect, présentait une suite de merveilleux tableaux. Tantôt les icebergs se découpaient en blocs anguleux qui projetaient au-dessus de nos têtes d’immenses dais frangés de stalactites, tantôt leurs flancs s’écartaient, et nous traversions une forêt de piliers trapus, évasés, monstrueux champignons surmontés de chapiteaux d’un style cyclopéen. Ailleurs, c’étaient des colonnes élancées, des arceaux prodigieux, des obélisques réguliers, ou entassés les uns sur les autres, comme s’ils eussent voulu escalader le ciel, puis des cavernes d’une profondeur miroitante et insaisissable, de lourds frontons de palais indigents gardés par des monstres informes. Toutes les idées d’architecture étaient là comme ébauchées, puis abandonnées dans l’accès d’un incommensurable délire, ou arrêtées subitement par des désastres inénarrables.

Ces régions fantastiques serrent le cœur de l’homme, parce qu’il n’en aborde pas les menaces implacables sans avoir fait le sacrifice de sa vie, et qu’il la sent ébranlée à toute heure par des forces que sa science, son courage et son industrie n’ont pas encore pu vaincre ; mais, dans la situation exceptionnelle où je me trouvais, le corps protégé par un bien-être inexprimable et l’esprit noyé dans une sécurité plus étonnante encore, je ne voyais que le grandiose, le curieux, l’enivrant du spectacle.

Peu à peu je m’habituai au charme de cette vision des choses extérieures, et, faisant un retour sur moi-même, je me demandai si ce que ma mémoire me retraçait des récents événements de mon voyage était bien réel. Il y avait dans le moment actuel une certitude complète. J’étais bien dans un léger traîneau d’écorce, doublé de peaux d’ours et de phoque, tiré par trois chiens d’une force et d’une ardeur admirables. Il y avait bien devant moi deux autres véhicules semblables, dont l’un devait contenir mon oncle Nasias, l’autre le guide de la caravane, et la caravane était bien derrière nous, suivant nos traces. En tête de cette caravane marchait bien une lumière d’un éclat inexplicable ; mais n’était-ce pas quelque procédé scientifique d’éclairage dont Nasias n’avait pas daigné me révéler le secret ?

Mes regards se fixèrent sur le rayonnement du traîneau conducteur, et je ne trouvai rien d’extraordinaire à ce qu’il fût porteur d’un puissant fanal alimenté par l’huile de phoque, dont les indigènes savent tirer un si bon parti. N’était-il pas insensé de croire qu’un diamant pouvait briller dans la nuit comme un phare, et la chaleur agréable que j’éprouvais en dépit du climat n’était-elle pas probablement due à une disposition physique particulière ? Quant à l’horrible scène du navire, elle était dénuée de toute vraisemblance. Mon oncle, bien que sévère, avait jusque-là montré à son équipage autant d’équité que de sollicitude. Nos compagnons avaient bien pu s’enivrer pour fêter le début de leur hivernage, j’avais pu les voir endormis dans l’entrepont ; mais l’horreur de leur mort, les paroles insensées et cruelles de mon oncle, ses conventions inouïes avec les Esquimaux, enfin, et plus que tout le reste, l’apparition subite de Laura sur le
1   2   3   4   5   6   7

similaire:

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconIi édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconRapport du Groupe international sur le changement climatique (giec),...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconLittérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconCirculaire de/ mage/bema 04/n° 18 (n° dce 2004/08) du 20 décembre...
«bon état écologique». En fait, l’état écologique sera mesuré par un écart à la référence : aussi, la référence revêt un caractère...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconEditis… un Groupe d’édition intégré, créateur de propriété intellectuelle...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconPathologie de la vie sociale Introduction et notes de Claude Vareze...
«Il faut travailler pour ces gredins de chevaux, que je ne puis parvenir à nourrir de poésie, écrit-il en 1832. Ah ! une douzaine...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconLa fop représente 150 000 producteurs français d’oléagineux et de protéagineux
«Nourrir l'humanité, les grands problèmes de l'agriculture mondiale au xxie siècle» (Editions La Découverte 2007, Prix des lecteurs...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconRésumé : Cette recherche se propose d’étudier, au travers d’une étude...
«J’ai plus confiance à une personne qu’à un ensemble de personnes. Je vais me méfier d’un groupe et donc une marque c’est un groupe...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconRapport d’activité : Laura levasseur

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconLittérature québécoise Volume 551 : version 0 Emparons-nous de l’industrie...
«Je me rallie sans réserve aux hommes honnêtes de tous les partis qui désirent sincèrement avec la gloire de leur pays, le bien-être...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
c.21-bal.com