Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I








télécharger 275.16 Kb.
titreLaura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I
page6/7
date de publication20.04.2017
taille275.16 Kb.
typeDocumentos
c.21-bal.com > loi > Documentos
1   2   3   4   5   6   7
Tantale, au fond des mers polaires, tout cela était marqué au coin de l’hallucination la plus complète.

La pensée que j’étais sujet à des accès de folie me jeta dans une grande tristesse ; je résolus de veiller sur moi-même et de faire les plus grands efforts pour m’en préserver.

Un événement des plus positifs acheva de me rendre la notion du réel. Nous faisions halte dans un îlot, sous l’abri d’une magnifique grotte de rochers ; nous étions sortis du chenal glacé de la banquise. Mon oncle descendit du traîneau qui marchait devant moi ; je me hâtai de regarder le personnage qui sortait du traîneau qui marchait devant lui, et, en voyant la taille et les traits d’un affreux nain taillé en hercule tronqué, je ne pus m’empêcher de rire tristement de moi-même. Je demandai intérieurement pardon à Laura d’avoir vu son spectre sous cette grotesque figure d’Esquimau, et j’attendis qu’on vint me délier ; car j’étais bien véritablement garrotté par de solides courroies à mon lit ambulant.

– Eh bien, me dit gaiement mon oncle pendant que nos gens allumaient le feu et préparaient le repas, comment te sens-tu maintenant ?

– Je ne me suis jamais mieux porté, lui répondis-je, et je crois que je vais manger de grand appétit.

– Ce sera donc la première fois, depuis deux mois que nous avons quitté le navire, reprit-il en me tâtant le pouls ; car, si je ne t’eusse alimenté de bon bouillon en tablettes et de thé bien chaud, tu serais mort de faim, tant la fièvre t’ôtait la conscience de ta propre conservation. J’ai bien fait de t’attacher solidement et de fixer la longe de tes chiens à mon traîneau, tu te serais perdu en route comme un paquet. Enfin te voilà guéri, et tu ne me parleras plus, j’espère, de navire abandonné, d’équipage détruit par un poison frénétique, ni de ma fille cachée à bord dans une malle et condamnée à nous servir de guide vers le pôle arctique.

Je demandai pardon à mon oncle des sottises que j’avais pu dire dans la fièvre, et je le remerciai des soins qu’il m’avait donnés à mon insu.

Nous fîmes un copieux repas, et je ne m’étonnai plus de voir nos provisions si abondantes et si fraîches quand j’appris qu’elles avaient été renouvelées plusieurs fois en route par l’heureuse rencontre d’animaux surpris dans la neige et d’oiseaux de nuit attirés par la vive lumière de notre fanal. J’appris aussi que nous avions été constamment favorisés par les brillants phénomènes de la lumière électrique du pôle, et, en sortant de la grotte, je pus me convaincre par mes yeux de la splendeur de cet éclairage naturel.

Mon oncle sourit des chimères que j’avais nourries et que je voulus lui confesser pour m’en délivrer une bonne fois.

– L’homme est bien enfant, me dit-il. L’étude et l’examen de la nature ne lui suffisent pas. Il faut que son imagination lui fournisse des légendes et des fictions puériles, tandis que le merveilleux pleut sur lui du ciel sans qu’aucun magicien s’en mêle.

En ce moment, mon oncle Nasias me fit l’effet d’un homme parfaitement juste et sensé.

Pendant que nous causions, nos gens nous construisaient une maison. La voûte de la grotte étant enduite d’une couche de glace assez épaisse pour nous préserver des vents coulis, ils en fermèrent l’entrée par une muraille de moellons de neige taillés avec une prestesse et une habileté remarquables. Ainsi abrités et bien chauffés, nous nous étendîmes dans nos traîneaux bien secs, au milieu de nos chiens bien repus, et nous prîmes un repos aussi complet et aussi réparateur que celui des marmottes dans leur trou.

Je me retrace cette nuit de chaleur, de bien-être et de sécurité dans les glaces polaires comme une des plus étonnantes de mon voyage. J’y fis les plus étranges rêves. Je me vis chez mon oncle Tungsténius, qui me parlait botanique et me reprochait de n’avoir pas suffisamment étudié la flore fossile des houillères.

– Maintenant que tu parcours des contrées si peu explorées, me disait-il, tu peux trouver des végétaux encore inconnus, et il serait bien curieux de les comparer avec ceux dont les schistes carbonifères nous ont conservé l’empreinte. Voyons, sors un peu de ce traîneau qui raye follement nos allées ; attache ces chiens hargneux qui dévastent nos plates-bandes. Tâche de trouver dans ces lichens polaires le saxifrage oppositifolia ; il s’agit d’en faire un bouquet pour ta cousine Laura, qui doit se marier dimanche.

J’essayai de remontrer à mon oncle Tungsténius que je ne pouvais pas être à la fois dans la région des saxifrages polaires et dans notre jardin botanique de Fischhausen, que mes chiens, endormis dans un îlot du détroit de Kennedy, ne menaçaient nullement ses plates-bandes, et que Laura ne pouvait pas se marier en l’absence de son père ; mais il me parut dans un état d’esprit fort bizarre et nullement embarrassé de résoudre le problème de l’ubiquité.

Walter vint sur ces entrefaites, et entra tellement à cet égard dans les idées de mon oncle Tungsténius, que je me laissai convaincre et consentis à leur montrer comment les Esquimaux s’y prenaient pour battre la neige et en faire une sorte de pierre qui résiste à l’intense chaleur de leurs habitations, puisqu’ils n’ont pas d’autre lit que cette sorte de gemme artificielle. Il ne s’agissait, pour en faire l’épreuve chez nous, que de se procurer de la neige en plein été dans notre jardin de Fischhausen ; car il y avait aussi dans mon rêve ubiquité de temps, et les roses de juin étaient en pleine floraison dans le parterre.

Nous étions sérieusement occupés à chercher cette neige invraisemblable, lorsque Laura nous apporta une grande brassée de plumes d’eider en nous assurant qu’on pouvait battre et solidifier convenablement cette matière ; ce à quoi nous ne fîmes pas d’objection, et, quand nous eûmes réussi à en faire une tablette de quinze pieds carrés, le vent entra par l’ouverture de la grotte qui s’était écroulée, et dispersa toute la plume d’eider aux grands éclats de rire de ma cousine, qui la ramassait à poignées et m’en jetait les flocons à la figure.

Ces imaginations amusèrent, si l’on peut ainsi parler, mon sommeil ; mais je fus réveillé par des clameurs joyeuses. Nos Esquimaux, déjà levés – car il eût fait grand jour, si nous n’eussions été enveloppés par l’inflexible nuit polaire –, avaient signalé une bande d’oies sauvages qui venait de s’abattre sur notre îlot. Ces oiseaux, fatigués ou dépourvus de discernement, se laissaient prendre à la main, et on en fit un véritable massacre : inutile cruauté qui me révolta, car nous n’étions pas à court de nourriture, et le nombre de nos victimes dépassait de beaucoup ce que nous pouvions manger et emporter. Mon oncle trouva ma sensibilité déplacée, et s’en moqua si dédaigneusement, que mes soupçons me revinrent. Dans sa physionomie habituellement grave et douce, je voyais passer des éclairs de férocité qui me rappelaient la scène ou le rêve de la scène du navire. Quant à moi, j’étais navré de voir détruire ces phalanges d’oiseaux voyageurs que mon oncle qualifiait de stupides et qui ne se méfiaient pas de la stupidité humaine ; car ils venaient se jeter dans nos mains comme pour nous demander protection et amitié.

Après quelques jours de repos et de bombance dans la grotte, on se remit en route, courant toujours vers le nord sur une glace presque partout polie et brillante. La fièvre me reprit aussitôt que je fus dans mon traîneau, et, sentant que ma tête s’égarait, je me liai moi-même à mon véhicule afin de ne pas succomber à l’envie de l’abandonner et de m’aventurer dans ces farouches solitudes. Je ne sais si nous étions rentrés dans la brume, si la lumière polaire s’était éclipsée ou si notre fanal s’était éteint.

Nous courions comme au hasard dans les ténèbres, et je me sentais glacé d’épouvante. Je ne voyais rien devant moi, rien derrière ; je ne distinguais même pas mes chiens, et le bruit léger du sillage de mon propre traîneau ne parvenait pas jusqu’à moi. Par moments je m’imaginais que j’étais mort et que mon pauvre moi, privé de ses organes, était emporté vers un autre monde par le seul élan de sa mystérieuse virtualité.

Nous avancions toujours. L’obscurité se dissipa, et la lune ou quelque astre éclatant de blancheur que je pris pour la lune vint me montrer que nous étions engagés dans un tunnel de glace de quelques lieues de long. De temps en temps, une fissure dans la voûte ou une rupture dans les parois me permettait de discerner l’immensité ou l’étroitesse de ce passage sous-glacial ; puis tout disparaissait, et, pendant un temps plus ou moins long, qui parfois me sembla durer plus d’une heure, nous rentrions dans l’obscurité la plus complète et la plus effrayante.

Dans un de ces moments-là, je ressentis un subit accès de lassitude, de désespoir ou d’irritation. Jugeant que je ne reverrais plus la lumière et me disant que j’étais aveugle ou fou, je commençai à me délier dans l’intention vague de me délivrer de l’existence ; mais tout aussitôt la voûte glacée cessa de m’abriter, et je vis distinctement Laura courant près de moi. J’eus à peine la force de pousser un cri de joie et de tendre les bras vers elle.

– En avant ! en avant ! me cria-t-elle.

Et machinalement je fouettai mes chiens, quoiqu’ils fissent déjà au moins six milles à l’heure. Laura courait toujours à ma droite, me devançant à peine d’un ou deux pas. Je voyais nettement sa figure, qu’elle retournait sans cesse vers moi pour s’assurer que je la suivais. Elle était debout, les cheveux flottants, le corps enveloppé d’un manteau de plumes de grèbe qui formait autour d’elle les plis épais et satinés d’une neige nouvellement tombée. Était-elle sur un traîneau ou portée par un nuage, traînée par des animaux fantastiques ou soulevée par une bourrasque à fleur de terre ? Je ne pus pas m’en assurer ; mais, durant un temps assez long, je la vis, et tout mon être en fut renouvelé. Quand son image s’effaça, je me demandai si ce n’était pas la mienne propre que j’avais vue se refléter sur la brillante muraille de glace que je côtoyais ; mais je ne voulus pas renoncer à un vague espoir de la revoir bientôt, quelque insensé qu’il pût être.

Les diverses stations et les événements monotones de notre voyage ont laissé peu de traces dans ma mémoire. Je n’en saurais guère apprécier la durée, n’étant pas certain de la date de notre départ du navire. Je sais qu’un jour le soleil reparut, et que la caravane s’arrêta en poussant des cris de joie.

Nous étions sur la terre ferme, au sommet d’une haute falaise moussue ; derrière nous, les immenses glaciers des deux rives du détroit que nous avions franchi s’étendaient à perte de vue vers le sud, et devant nous, la mer libre, sans bornes, d’un bleu sombre, brisait à nos pieds, sur d’âpres rochers volcaniques, avec un bruit formidable. Jamais musique de Mozart ou de Rossini ne fut plus douce à mon oreille, tant le morne silence et la solennelle fixité des glaces avaient exaspéré en moi le besoin de la vie extérieure. Nos Esquimaux, ivres de joie, dressaient les tentes et préparaient les engins de pêche et de chasse. Des nuées d’oiseaux de toute taille remplissaient le ciel rose, et on voyait les baleines innombrables s’ébattre dans les flots tièdes de la mer polaire.

D’autres l’avaient signalée et consacrée avant nous, cette mer longtemps problématique ; mais, presque seuls, à bout de forces et pressés de revenir sur leurs pas pour ne pas succomber aux fatigues et aux périls du retour, ils n’avaient fait que la saluer et l’entrevoir. Nous arrivions à cette limite du monde connu tous en bonne santé, riches de munitions, n’ayant perdu aucun de nos chiens, rien endommagé de notre précieux matériel. C’était un concours de chances tellement inouï, que les Esquimaux regardaient de plus en plus mon oncle comme un puissant magicien, et que moi-même, forcé d’admirer sa prévoyance, son habileté et la foi qui l’avait soutenu, je le contemplais avec un respect superstitieux.

Le soleil nous fit une courte visite ce jour-là ; mais son apparition dans un ciel tout marbré de tons roses et orangés m’avait rendu la confiance et la gaieté. La mer s’éclaira longtemps d’un crépuscule transparent comme l’améthyste ; nous cherchâmes un lieu abrité du vent, et au pied d’un glacier d’une blancheur immaculée nous choisîmes un charmant vallon tapissé d’une mousse fraîche et veloutée où fleurissaient des lychnis, des hespéris, des saxifrages lilas, des saules nains et des bermudiennes.

Le lendemain, ayant reconnu que l’eau de la mer était aussi tiède que dans les climats tempérés, nous nous donnâmes les plaisirs du bain. Je montai ensuite sur un pic assez élevé avec mon oncle, et nous prîmes plus ample connaissance du pays inexploré que nous voulions atteindre.

Ce pays, c’était le rivage ouest du détroit franchi qui s’étendait en droite ligne vers le nord sur notre gauche, tandis qu’à notre droite les terres septentrionales du Groenland semblaient fuir en ligne horizontale complètement déprimée. En face de nous, rien que la mer sans bornes. La côte occidentale, déprimée aussi sur un grand espace, se redressait en puissantes masses volcaniques, les monts Parry sans doute, déjà vus de loin et baptisés par nos devanciers, mais jamais atteints.

– Nous n’avons rien fait, me dit mon oncle, si nous n’allons pas jusque-là ; nous avons deux bonnes pirogues, et certes nous irons ; que t’en semble ?

– Nous irons, répondis-je ; n’y dussions-nous trouver, comme je le crois, que des laves et de la glace, nous irons certainement !

– Si nous n’y trouvions pas autre chose, reprit mon oncle, c’est que ton sens divinatoire et le mien se seraient oblitérés, et alors il faudrait s’en remettre à l’incomplète et tardive science pratique des hommes pour découvrir, dans cinq ou six mille ans peut-être, le secret du monde polaire ; mais, si tu doutes, moi, je ne doute pas : j’ai consulté mon diamant, ce miroir de l’intérieur du globe, ce révélateur du monde invisible, et je sais quelle richesse incalculable nous attend, quelle gloire, effaçant toutes les gloires passées et présentes de l’humanité, nous est réservée !

– Mon oncle, lui dis-je fasciné par sa conviction, laissez-moi le regarder aussi, ce diamant dont l’éclat, pénétrable à vos regards, a été jusqu’ici trop puissant pour ma faible vue. Hâtez-vous, le soleil se couche déjà. Laissez-moi tenter un effort pour m’élever à la hauteur de votre vision.

– Volontiers, dit mon oncle en me présentant la gemme qu’il appelait son étoile polaire. Du moment que tu es enfin croyant et soumis, tu dois lire dans ce talisman aussi bien que moi-même.

Je regardai le diamant, qui me parut prendre tout à coup dans ma main les proportions d’une montagne, et je faillis le laisser tomber du haut de la falaise dans la mer en y voyant l’image de Laura parfaitement nette et revêtue de son idéale beauté. Debout et toute vêtue de rose, souriante et animée, elle me montrait, d’un grand geste triomphal et gracieux, une cime lointaine bien au-delà des monts Parry.

– Parle ! m’écriai-je, dis-moi...

Mais le soleil s’éteignait dans la pourpre de l’horizon maritime, et je ne vis plus dans le diamant que le ciel et les vagues.

– Eh bien, qu’as-tu vu ? dit mon oncle en reprenant son trésor.

– J’ai vu Laura, et je crois, lui répondis-je.

Nous résolûmes d’attendre que les journées fussent plus longues. Notre station était des plus agréables et abondamment pourvue de gibier et de combustible. Le rivage était couvert de débris de bois flotté, et les montagnes étaient revêtues d’une épaisse couche de lichen. J’étais fort surpris de voir les débris d’une végétation puissante échoués sur cette côte.

– Moi, me disait Nasias, je ne m’étonne que de ton étonnement. Au-delà de ces rives lointaines dont notre œil interroge en vain les détails, je ne doute pas qu’il n’existe un eldorado, une terre enchantée où les cèdres du Liban se marient aux gigantesques cytises et peut-être aux plus riches productions de la nature tropicale.

L’assertion de mon oncle me paraissait un peu risquée, et je regrettais vivement d’avoir négligé l’étude de la botanique, qui m’eût permis de mieux déterminer les débris végétaux que j’avais sous les yeux. Il me semblait y reconnaître tantôt des tiges de fougères arborescentes, tantôt l’écorce imbriquée de palmiers immenses ; mais je n’étais sûr de rien, et je me perdais en conjectures.

Après une station très douce, nous étions disposés à entreprendre la traversée de la mer polaire, quand nos Esquimaux, jusque-là si confiants et si joyeux, nous firent observer que, vu le temps nécessaire au voyage du retour et la chaleur exceptionnelle de l’année, nous risquions d’être surpris par le dégel, qui rendrait la route impraticable par mer et par terre.

Mon oncle leur remontra en vain que ce qu’ils prenaient pour un été exceptionnel n’était que l’effet d’un climat nouveau pour eux et stable dans cette région ; qu’en cas de dégel subit, nous étions en situation d’attendre des semaines et des mois le moment favorable : ils se mutinèrent. La nostalgie s’était emparée d’eux, ils regrettaient leurs climats désolés, leurs tanières sous la neige, leur poisson rance et salé, peut-être aussi leurs parents et leurs amis. Bref, ils voulaient partir, et ils ne rentrèrent dans l’obéissance que devant la menace de Nasias, qui leur présenta son diamant en leur disant qu’il les ferait tous dessécher et cuire, s’ils renouvelaient leurs murmures. Nous n’avions que deux pirogues. Il nous fut très difficile d’obtenir qu’on en construisit d’autres avec les bois flottés et les écorces du rivage. Ces arbres enchantés effrayaient leur imagination. Et puis ils disaient que cette mer navigable et riche en poisson sur les côtes devait, à une certaine distance, contenir des monstres inconnus et des tourbillons perfides.

Le véritable sujet d’épouvante était au fond la crainte d’être emmenés par nous dans le monde des Européens, qu’ils supposaient situé dans le voisinage du cap Bellot, et de ne jamais revoir leur patrie. Mon oncle, malgré son prestige et son autorité, ne put en décider qu’une douzaine à nous suivre. Nous vînmes à bout d’équiper six pirogues, et, forcés d’abandonner à la troupe mécontente et incertaine tout notre matériel et toutes nos chances de retour, nous prîmes le large en nous abandonnant à la destinée.

Bien que le temps fût magnifique, une forte houle régnait sur cette mer, où nulle embarcation ne s’était encore hasardée et ne se hasardera peut-être jamais. Les forces de nos rameurs et les nôtres furent bientôt épuisées, et nous dûmes nous abandonner à un fort courant qui tout à coup nous entraîna vers le nord avec une rapidité effrayante.

Nous doublâmes les monts Parry sans pouvoir aborder, et, au bout de trois jours d’une désespérance absolue de la part de nos gens, qui pourtant ne manquaient de rien, ne souffraient pas du froid et n’embarquaient pas de lames dans leurs excellentes pirogues, nous vîmes poindre au soleil levant un pic d’une élévation prodigieuse que mon oncle estima devoir surpasser de beaucoup les sommets de l’Himalaya.

Le courage nous revint ; mais, lorsque la nuit fit disparaître dans ses ombres ce géant du monde, la crainte de ne pouvoir le retrouver et de le doubler malgré nous fut poignante.

Nasias seul ne témoignait aucune inquiétude. Nos pirogues, reliées ensemble par des cordes, naviguaient de conserve, mais au hasard, lorsque le ciel et les eaux se remplirent d’une clarté si vive, qu’elle était difficile à supporter. C’était la plus magnifique aurore boréale que nos yeux eussent encore contemplée, et pendant douze heures son intensité ne faiblit pas un instant, bien qu’elle présentât des phénomènes de couleur et de forme variés à l’infini et plus magiques les uns que les autres. La fameuse couronne qu’on aperçoit dans ces palpitations de la lumière polaire demeura seule complètement stable et dégagée dans son entier, et nous pûmes nous convaincre qu’elle émanait du lieu où le pic était situé, car le pic était redevenu apparent et pointait au beau milieu du cercle lumineux comme une aiguille noire dans un anneau d’or.

L’admiration et la surprise avaient fait taire la crainte. Nos Esquimaux, impatients d’atteindre ce monde magique, s’efforçaient de ramer, bien que la puissance du courant suppléât à leurs vaines tentatives. Quand le jour revint, ils se découragèrent de nouveau : le pic était aussi loin que la veille, et il semblait même qu’il reculât à mesure que nous avancions. Il fallut naviguer encore ainsi plusieurs jours et plusieurs nuits ; enfin cette cime effrayante parut s’abaisser : c’était un signe d’approche bien certain. Peu à peu surgirent de l’horizon d’autres montagnes moins hautes derrière lesquelles la cime principale se masqua entièrement, et une terre d’une étendue considérable se déploya à nos regards. Dès lors, chaque heure qui nous en rapprochait fut une heure de certitude et de joie croissantes. Nous distinguions, avec la lunette, des forêts, des vallées, des torrents, un pays luxuriant de végétation, et la chaleur devint si réelle, que nous dûmes nous débarrasser de nos fourrures.

Mais comment l’aborder, cette terre promise ? Quand nous fûmes à bonne portée de vue, nous reconnûmes qu’elle était entourée d’une falaise verticale de deux ou trois mille mètres de haut, plongeant droit dans le flot, lisse comme un rempart, noire et brillante comme du jais, et n’offrant nulle part le moindre interstice par lequel il y eût espoir de pénétrer. De près, ce fut bien pis. Ce qui nous avait paru brillant dans ces noires parois l’était en effet, car cette ceinture compacte était formée de tourmaline en gros cristaux, dont quelques-uns atteignaient le volume de nos plus grosses tours ; mais, au lieu de présenter quelque part des assises horizontales où l’on eût pu espérer de trouver une dépression disposée en gradins naturels, ces bizarres rochers étaient plantés comme des soies de porc-épic, et leurs pointes tournées vers la mer semblaient les gueules de canons d’une forteresse de géants.

Ces roches brillantes, les unes noires et opaques, les autres transparentes et couleur d’eau de mer, enchâssées dans une montagne impénétrable, et toutes finement striées de cannelures délicates, offraient un spectacle si étrange et si riche, que je ne songeais plus qu’à les contempler, et pourtant nous avions déjà passé une journée entière à les côtoyer, sans pouvoir franchir les vagues furieuses qui s’y brisaient, et sans apercevoir la moindre apparence d’abri sur cette côte inexpugnable.

Enfin, vers le soir, nous entrâmes, bon gré, mal gré, dans une sorte de chenal, et nous vînmes aborder au fond étroit et rocailleux d’une petite anse où nos pirogues furent brisées comme du verre, et deux de nos hommes tués par le choc qu’ils reçurent en échouant avec leur embarcation sur le sol.

Ce sinistre abordage ne fut pas moins salué par des cris de joie, bien que les survivants fussent tous plus ou moins blessés ou meurtris ; mais l’effroi de cette prestigieuse navigation, la soif qui nous torturait, nos provisions d’eau douce étant épuisées depuis trente-six heures, le désespoir qui s’était plus ou moins emparé de nous tous, hormis un seul, l’indomptable Nasias, enfin je ne sais quel sauvage enthousiasme du péril bravé et vaincu nous rendirent presque insensibles à la perte de nos malheureux compagnons.

Mouillés, brisés, trop fatigués pour sentir la faim, nous nous jetâmes sur le rivage sombre sans nous demander si nous étions sur un écueil ou sur la terre ferme, et nous passâmes ainsi plus d’une heure sans nous parler, sans dormir, sans penser à rien, riant par moments d’une manière stupide, puis retombant dans un farouche silence au bord de la vague furieuse qui nous couvrait de sable et d’écume.

Nasias avait disparu, et seul j’avais remarqué son absence ; mais tout à coup la mer s’éclaira de feux étincelants, et nous vîmes se former au zénith la splendide couronne boréale ; nous étions inondés et comme enveloppés de son immense irradiation.

– Debout ! s’écria la voix de Nasias au-dessus de nos têtes. Ici ! ici ! Venez, montez, le gîte et le festin vous attendent !

Nous nous sentîmes subitement ranimés, et nous gravîmes légèrement un ravin abrupt qui nous fit pénétrer dans un étroit vallon rempli d’arbres et d’herbages inconnus. Des myriades d’oiseaux volaient autour de Nasias, qui avait trouvé leurs nids dans une corniche de rocher et qui avait rempli sa robe d’œufs de toute dimension. Il y en avait depuis la grosseur de ceux de l’épiornis jusqu’à celle des œufs de roitelet. À ce régal il joignit des échantillons de fruits magnifiques, et, nous montrant les arbres et les buissons où il les avait cueillis :

– Allez, dit-il, faites aussi votre récolte, et mangez avec confiance ces productions savoureuses dont j’ai fait déjà l’épreuve sur moi-même ; il n’y a point ici de poisons.

En parlant ainsi, il se baissa, arracha une poignée d’herbes sèches dont il bourra sa pipe, et il se mit à fumer tranquillement, répandant autour de nous les bouffées d’un parfum exquis, tandis que nous apaisions la faim et la soif en mangeant les œufs les plus délicats et les fruits les plus agréables.

Il nous eût été facile de nous régaler de viande, les oiseaux étaient aussi peu farouches que ceux de l’îlot de Kennedy ; mais personne n’y songea d’abord, tant la première faim était impérieuse. Quand elle fut apaisée, nos Esquimaux, qui avaient appris la prévoyance à force de dangers et de terreurs, voulurent tordre le cou à ces pauvres oiseaux, qui nous reprochaient avec des cris pleins d’éloquence le rapt de leurs œufs. Nasias, cette fois, s’opposa énergiquement au meurtre.

– Mes amis, dit-il, ici on ne tue pas ; il faut vous le tenir pour dit. La terre produit en abondance tout ce qui est nécessaire à l’homme, et l’homme n’y a pas d’ennemis, à moins qu’il ne s’en fasse.

Je ne sais si nos compagnons comprirent cette admonition, que je jugeai excellente ; vaincus par le sommeil, ils s’endormirent sur le sol, qui était formé d’une fine poussière de talc. Je fis comme eux, car je n’avais pas les forces surhumaines de Nasias, lequel nous quitta et ne reparut qu’avec le jour.
1   2   3   4   5   6   7

similaire:

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconIi édition de référence : Paris, Librairie Plon, 1886. Deuxième partie

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconRapport du Groupe international sur le changement climatique (giec),...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconLittérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconCirculaire de/ mage/bema 04/n° 18 (n° dce 2004/08) du 20 décembre...
«bon état écologique». En fait, l’état écologique sera mesuré par un écart à la référence : aussi, la référence revêt un caractère...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconEditis… un Groupe d’édition intégré, créateur de propriété intellectuelle...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconPathologie de la vie sociale Introduction et notes de Claude Vareze...
«Il faut travailler pour ces gredins de chevaux, que je ne puis parvenir à nourrir de poésie, écrit-il en 1832. Ah ! une douzaine...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconLa fop représente 150 000 producteurs français d’oléagineux et de protéagineux
«Nourrir l'humanité, les grands problèmes de l'agriculture mondiale au xxie siècle» (Editions La Découverte 2007, Prix des lecteurs...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconRésumé : Cette recherche se propose d’étudier, au travers d’une étude...
«J’ai plus confiance à une personne qu’à un ensemble de personnes. Je vais me méfier d’un groupe et donc une marque c’est un groupe...

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconRapport d’activité : Laura levasseur

Laura ou Voyage dans le cristal Édition de référence : Groupe Privat / Le Rocher, 2007, Coll. Motifs. I iconLittérature québécoise Volume 551 : version 0 Emparons-nous de l’industrie...
«Je me rallie sans réserve aux hommes honnêtes de tous les partis qui désirent sincèrement avec la gloire de leur pays, le bien-être...








Tous droits réservés. Copyright © 2016
contacts
c.21-bal.com