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Deuxième partie : La fleur sacrée


À Aurore Sand.

Quelques jours après que M. Lechien nous eut raconté son histoire, nous nous retrouvions avec lui chez un Anglais riche qui avait beaucoup voyagé en Asie, et qui parlait volontiers des choses intéressantes et curieuses qu’il avait vues.

Comme il nous disait la manière dont on chasse les éléphants dans le Laos, M. Lechien lui demanda s’il n’avait jamais tué lui-même un de ces animaux.

– Jamais ! répondit sir William. Je ne me le serais point pardonné. L’éléphant m’a toujours paru si près de l’homme par l’intelligence et le raisonnement que j’aurais craint d’interrompre la carrière d’une âme en voie de transformation.

– Au fait, lui dit quelqu’un, vous avez longtemps vécu dans l’Inde, vous devez partager les idées de migration des âmes que monsieur nous exposait l’autre jour d’une manière plus ingénieuse que scientifique.

– La science est la science, répondit l’Anglais. Je la respecte infiniment, mais je crois que, quand elle veut trancher affirmativement ou négativement la question des âmes, elle sort de son domaine et ne peut rien prouver. Ce domaine est l’examen des faits palpables, d’où elle conclut à des lois existantes. Au delà, elle n’a plus de certitude. Le foyer d’émission de ces lois échappe à ses investigations, et je trouve qu’il est également contraire à la vraie doctrine scientifique de vouloir prouver l’existence ou la non-existence d’un principe quelconque. En dehors de sa démonstration spéciale, le savant est libre de croire ou de ne pas croire ; mais la recherche de ce principe appartient mieux aux hommes de logique, de sentiment et d’imagination. Les raisonnements et les hypothèses de ceux-ci n’ont, il est vrai, de valeur qu’autant qu’ils respectent ce que la science a vérifié dans l’ordre des faits ; mais là où la science est impuissante à nous éclairer, nous sommes tous libres de donner aux faits ce que vous appelez une interprétation ingénieuse, ce qui, selon moi, signifie une explication idéaliste fondée sur la déduction, la logique et le sentiment du juste dans l’équilibre et l’ordonnance de l’univers.

– Ainsi, reprit celui qui avait interpellé sir William, vous êtes bouddhiste ?

– D’une certaine façon, répondit l’Anglais ; mais nous pourrions trouver un sujet de conversation plus récréatif pour les enfants qui nous écoutent.

– Moi, dit une des petites filles, cela m’intéresse et me plaît. Pourriez-vous me dire ce que j’ai été avant d’être une petite fille ?

– Vous avez été un petit ange, répondit sir William.

– Pas de compliments ! reprit l’enfant. Je crois que j’ai été tout bonnement un oiseau, car il me semble que je regrette toujours le temps où je volais sur les arbres et ne faisais que ce que je voulais.

– Eh bien, reprit sir William, ce regret serait une preuve de souvenir. Chacun de nous a une préférence pour un animal quelconque et se sent porté à s’identifier à ses impressions comme s’il les avait déjà ressenties pour son propre compte.

– Quel est votre animal de prédilection ? lui demandai-je.

– Tant que j’ai été Anglais, répondit-il, j’ai mis le cheval au premier rang. Quand je suis devenu Indien, j’ai mis l’éléphant au-dessus de tout.

– Mais, dit un jeune garçon, est-ce que l’éléphant n’est pas très laid ?

– Oui, selon nos idées sur l’esthétique. Nous prenons pour type du quadrupède le cheval ou le cerf ; nous aimons l’harmonie dans la proportion, parce qu’au fond nous avons toujours dans l’esprit le type humain comme type suprême de cette harmonie ; mais, quand on quitte les régions tempérées et qu’on se trouve en face d’une nature exubérante, le goût change, les yeux s’attachent à d’autres lignes, l’esprit se reporte à un ordre de création antérieure plus grandiose, et le côté fruste de cette création ne choque plus nos regards et nos pensées. L’Indien, noir, petit, grêle, ne donne pas l’idée d’un roi de la création. L’Anglais, rouge et massif, paraît là plus imposant que chez lui ; mais l’un et l’autre, qu’ils aient pour cadre une cabane de roseaux ou un palais de marbre, sont encore effacés comme de vulgaires détails dans l’ensemble du tableau que présente la nature environnante. Le sens artiste éprouve le besoin de formes supérieures à celles de l’homme, et il se sent pris de respect pour les êtres capables de se développer fièrement sous cet ardent soleil qui étiole la race humaine. Là où les roches sont formidables, les végétaux effrayants d’aspect, les déserts inaccessibles, le pouvoir humain perd son prestige, et le monstre surgit à nos yeux comme la suprême combinaison harmonique d’un monde prodigieux. Les anciens habitants de cette terre redoutable l’avaient bien compris. Leur art consistait dans la reproduction idéalisée des formes monstrueuses. Le buste de l’éléphant était le couronnement principal de leurs parthénons. Leurs dieux étaient des monstres et des colosses. Leur architecture pesante, surmontée de tours d’une hauteur démesurée, semblait chercher le beau dans l’absence de ces proportions harmoniques qui ont été l’idéal des peuples de l’Occident. Ne vous étonnez donc pas de m’entendre dire qu’après avoir trouvé cet art barbare et ces types effrayants, je m’y suis habitué au point de les admirer et de trouver plus tard nos arts froids et nos types mesquins. Et puis tout, dans l’Inde, concourt à idéaliser l’éléphant. Son culte est partout dans le passé, sous une forme ou sous une autre. Les reproductions de son type ont une variété d’intentions surprenante, car, selon la pensée de l’artiste, il représente la forme menaçante ou la bénigne douceur de la divinité qu’il encadre. Je ne crois pas qu’il ait été jamais, quoi qu’en aient dit les anciens voyageurs, adoré personnellement comme un dieu ; mais il a été, il est encore regardé comme un symbole et un palladium. L’éléphant blanc des temples de Siam est toujours considéré comme un animal sacré.

– Parlez-nous de cet éléphant blanc, s’écrièrent tous les enfants. Est-il vraiment blanc ? l’avez-vous vu ?

– Je l’ai vu, et, en le contemplant au milieu des fêtes triomphales qu’il semblait présider, il m’est arrivé une chose singulière.

– Quoi ? reprirent les enfants.

– Une chose que j’hésite à vous dire, – non pas que je craigne la raillerie en un sujet si grave, mais en vérité je crains de ne pas vous convaincre de ma sincérité et d’être accusé d’improviser un roman pour rivaliser avec l’édifiante et sérieuse histoire de M. Lechien.

– Dites toujours, dites toujours ! Nous ne critiquerons pas, nous écouterons bien sagement.

– Eh bien, mes enfants, reprit l’Anglais, voici ce qui est arrivé. En contemplant la majesté de l’éléphant sacré marchant d’un pas mesuré au son des instruments et marquant le rythme avec sa trompe, tandis que les Indiens, qui semblaient être bien réellement les esclaves de ce monarque, balançaient au-dessus de sa tête des parasols rouge et or, j’ai fait un effort d’esprit pour saisir sa pensée dans son œil tranquille, et tout à coup il m’a semblé qu’une série d’existences passées, insaisissables à la mémoire de l’homme, venait de rentrer dans la mienne.

– Comment ! vous croyez... ?

– Je crois que certains animaux nous semblent pensifs et absorbés parce qu’ils se souviennent. Où serait l’erreur de la Providence ? L’homme oublie, parce qu’il a trop à faire pour que le souvenir soit bon. Il termine la série des animaux contemplatifs, il pense réellement et cesse de rêver. À peine né, il devient la proie de la loi du progrès, l’esclave de la loi du travail. Il faut qu’il rompe avec les images du passé pour se porter tout entier vers la conception de l’avenir. La loi qui lui a fait cette destinée ne serait pas juste, si elle ne lui retirait pas la faculté de regarder en arrière et de perdre son énergie dans de vains regrets et de stériles comparaisons.

– Quoi qu’il en soit, dit vivement M. Lechien, racontez vos souvenirs ; il m’importe beaucoup de savoir qu’une fois en votre vie vous avez éprouvé le phénomène que j’ai subi plusieurs fois.

– J’y consens, répondit sir William, car j’avoue que votre exemple et vos affirmations m’ébranlent et m’impressionnent beaucoup. Si c’est un simple rêve qui s’est emparé de moi pendant la cérémonie que présidait l’éléphant sacré, il a été si précis et si frappant, que je n’en ai pas oublié la moindre circonstance. Et moi aussi, j’avais été éléphant, éléphant blanc, qui plus est, éléphant sacré par conséquent, et je revoyais mon existence entière à partir de ma première enfance dans les jungles de la presqu’île de Malacca.

» C’est dans ce pays, alors si peu connu des Européens, que se reportent mes premiers souvenirs, à une époque qui doit remonter aux temps les plus florissants de l’établissement du bouddhisme, longtemps avant la domination européenne. Je vivais dans ce désert étrange, dans cette Chersonèse d’or des anciens, une presqu’île de trois cent soixante lieues de longueur, large en moyenne de trente lieues. Ce n’est, à vrai dire, qu’une chaîne de montagnes projetée sur la mer et couronnée de forêts. Ces montagnes ne sont pas très hautes. La principale, le mont Ophir, n’égale pas le puy de Dôme ; mais, par leur situation isolée entre deux mers, elles sont imposantes. Les versants sont parfois inaccessibles à l’homme. Les habitants des côtes, Malais et autres, y font pourtant aujourd’hui une guerre acharnée aux animaux sauvages, et vous avez à bas prix l’ivoire et les autres produits si facilement exportés de ces régions redoutables. Pourtant, l’homme n’y est pas encore partout le maître et il ne l’était pas du tout au temps dont je vous parle. Je grandissais heureux et libre sur les hauteurs, dans le sublime rayonnement d’un ciel ardent et pur, rafraîchi par l’élévation du sol et la brise de mer. Qu’elle était belle, cette mer de la Malaisie avec ses milliers d’îles vertes comme l’émeraude et d’écueils blancs comme l’albâtre, sur le bleu sombre des flots ! Quel horizon s’ouvrait à nos regards quand, du haut de nos sanctuaires de rochers, nous embrassions de tous côtés l’horizon sans limites ! Dans la saison des pluies, nous savourions, à l’abri des arbres géants, la chaude humidité du feuillage. C’était la saison douce où le recueillement de la nature nous remplissait d’une sereine quiétude. Les plantes vigoureuses, à peine abattues par l’été torride, semblaient partager notre bien-être et se retremper à la source de la vie. Les belles lianes de diverses espèces poussaient leurs festons prodigieux et les enlaçaient aux branches des cinnamomes et des gardénias en fleurs. Nous dormions à l’ombre parfumée des mangliers, des bananiers, des baumiers et des canneliers. Nous avions plus de plantes qu’il nous en fallait pour satisfaire notre vaste et frugal appétit. Nous méprisions les carnassiers perfides ; nous ne permettions pas aux tigres d’approcher de nos pâturages. Les antilopes, les oryx, les singes recherchaient notre protection. Des oiseaux admirables venaient se poser sur nous par bandes pour nous aider à notre toilette. Le noc-ariam, l’oiseau géant, peut-être disparu aujourd’hui, s’approchait de nous sans crainte pour partager nos récoltes.

» Nous vivions seuls, ma mère et moi, ne nous mêlant pas aux troupes nombreuses des éléphants vulgaires, plus petits et d’un pelage différent du nôtre. Étions-nous d’une race différente ? Je ne l’ai jamais su. L’éléphant blanc est si rare, qu’on le regarde comme une anomalie, et les Indiens le considèrent comme une incarnation divine. Quand un de ceux qui vivent dans les temples d’une nation hindoue cesse de vivre, on lui rend les mêmes honneurs funéraires qu’aux rois, et souvent de longues années s’écoulent avant qu’on lui trouve un successeur.

» Notre haute taille effrayait-elle les autres éléphants ? Nous étions de ceux qu’on appelle solitaires et qui ne font partie d’aucun troupeau sous les ordres d’un guide de leur espèce. On ne nous disputait aucune place, et nous nous transportions d’une région à l’autre, changeant de climat sur cette arête de montagnes, selon notre caprice et les besoins de notre nourriture. Nous préférions la sérénité des sommets ombragés aux sombres embûches de la jungle peuplée de serpents monstrueux, hérissée de cactus et d’autres plantes épineuses où vivent des insectes irritants. En cherchant la canne à sucre sous des bambous d’une hauteur colossale, nous nous arrêtions quelquefois pour jeter un coup d’œil sur les palétuviers des rivages ; mais ma mère, défiante, semblait deviner que nos robes blanches pouvaient attirer le regard des hommes, et nous retournions vite à la région des aréquiers et des cocotiers, ces grandes vigies plantées au-dessus des jungles comme pour balancer librement dans un air plus pur leurs éventails majestueux et leurs palmes de cinq mètres de longueur.

» Ma noble mère me chérissait, me menait partout avec elle et ne vivait que pour moi. Elle m’enseignait à adorer le soleil et à m’agenouiller chaque matin à son apparition glorieuse, en relevant ma trompe blanche et satinée, comme pour saluer le père et le roi de la terre ; en ces moments-là, l’aube pourprée teignait de rose mon fin pelage, et ma mère me regardait avec admiration. Nous n’avions que de hautes pensées, et notre cœur se dilatait dans la tendresse et l’innocence. Jours heureux, trop tôt envolés ! Un matin, la soif nous força de descendre le lit d’un des torrents qui, du haut de la montagne, vont en bonds rapides ou gracieux se déverser dans la mer ; c’était vers la fin de la saison sèche. La source qui filtre du sommet de l’Ophir ne distillait plus une seule goutte dans sa coupe de mousse. Il nous fallut gagner le pied de la jungle où le torrent avait formé une suite de petits lacs, pâles diamants semés dans la verdure glauque des nopals. Tout à coup nous sommes surpris par des cris étranges, et des êtres inconnus pour moi, des hommes et des chevaux se précipitent sur nous. Ces hommes bronzés qui ressemblaient à des singes ne me firent point peur, les animaux qu’ils montaient n’approchaient de nous qu’avec effroi. D’ailleurs, nous n’étions pas en danger de mort. Nos robes blanches inspiraient le respect, même à ces Malais farouches et cruels ; sans doute ils voulaient nous capturer, mais ils n’osaient se servir de leurs armes. Ma mère les repoussa d’abord fièrement et sans colère, elle savait qu’ils ne pourraient pas la prendre ; alors, ils jugèrent qu’en raison de mon jeune âge, ils pourraient facilement s’emparer de moi et ils essayèrent de jeter des lassos autour de mes jambes ; ma mère se plaça entre eux et moi, et fit une défense désespérée. Les chasseurs, voyant qu’il fallait la tuer pour m’avoir, lui lancèrent une grêle de javelots qui s’enfoncèrent dans ses vastes flancs, et je vis avec horreur sa robe blanche se rayer de fleuves de sang.

» Je voulais la défendre et la venger, elle m’en empêcha, me tint de force derrière elle, et, présentant le flanc comme un rempart pour me couvrir, immobile de douleur et stoïquement muette pour faire croire que sa vie était à l’épreuve de ces flèches mortelles, elle resta là, criblée de traits, jusqu’à ce que, le cœur transpercé cessant de battre, elle s’affaissât comme une montagne. La terre résonna sous son poids. Les assassins s’élancèrent pour me garrotter, et je ne fis aucune résistance. Stupéfait devant le cadavre de ma mère, ne comprenant rien à la mort, je la caressais en gémissant, en la suppliant de se relever et de fuir avec moi. Elle ne respirait plus, mais des îlots de larmes coulaient encore de ses yeux éteints. On me jeta une natte épaisse sur la tête, je ne vis plus rien, mes quatre jambes étaient prises dans quatre cordes de cuir d’élan. Je ne voulais plus rien savoir, je ne me débattais pas, je pleurais, je sentais ma mère près de moi, je ne voulais pas m’éloigner d’elle, je me couchai. On m’emmena je ne sais comment et je ne sais où. Je crois qu’on attela tous les chevaux pour me traîner sur le sable en pente du rivage jusqu’à une sorte de fosse où on me laissa seul.

» Je ne me rappelle pas combien de temps je restai là, privé de nourriture, dévoré par la soif et par les mouches avides de mon sang. J’étais déjà fort, j’aurais pu démolir cette cave avec mes pieds de devant et me frayer un sentier, comme ma mère m’avait enseigné à le faire dans les versants rapides. Je fus longtemps sans m’en aviser. Sans connaître la mort, je haïssais l’existence et ne songeais pas à la conserver. Enfin, je cédai à l’instinct et je jetai des cris farouches. On m’apporta aussitôt des cannes à sucre et de l’eau. Je vis des têtes inquiètes se pencher sur les bords du silo où j’étais enseveli. On parut se réjouir de me voir manger et boire ; mais, dès que j’eus repris des forces, j’entrai en fureur et je remplis la terre et le ciel des éclats retentissants de ma voix. Alors, on s’éloigna, me laissant démolir la berge verticale de ma prison, et je me crus en liberté ; mais j’étais dans un parc formé de tiges de bambous monstrueux, reliés les uns aux autres par des lianes si bien serrées que je ne pus en ébranler un seul. Je passai encore plusieurs jours à essayer obstinément ce vain travail, auquel résistait le perfide et savant travail de l’homme. On m’apportait mes aliments et on me parlait avec douceur. Je n’écoutais rien, je voulais fondre sur mes adversaires, je frappais de mon front avec un bruit affreux les murailles de ma prison sans pouvoir les ébranler ; mais, quand j’étais seul, je mangeais. La loi impérieuse de la vie l’emportait sur mon désespoir, et, le sommeil domptant mes forces, je dormais sur les herbes fraîches dont on avait jonché ma cage.

» Enfin, un jour, un petit homme noir, vêtu seulement d’un
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