Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien»








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Études sur les Esquimaux


J’ai cru trouver bien des Compagnons dans l’étude de l’homme, puisque c’est celle qui lui est propre. J’ai été trompé. Il y en a moins qui l’étudient que la géométrie.

Pascal.

Dès son retour au Neptune, Théodore, après quelques jours de repos bien mérités, se fit construire un observatoire en blocs de neige sur la grève. Il y transporta ses instruments magnétiques et reprit sa série d’observations, malgré le froid vif, le thermomètre variant de 50 à 55 degrés sous zéro en janvier, février et mars.

Ce travail l’occupait de deux à trois heures par jour. Comme délassement, il se rendait alors au village esquimau, distant d’un mille et quart. À l’iglou de Nassau, père de Pacca, il était toujours reçu à bras ouverts. L’on se saluait d’un « chaïmo »1, amical, l’on s’installait à l’indienne sur les peaux de renne et le travail commençait. La vieille grand-mère s’occupait de la lampe de pierre, maintenant une chaleur d’une quarantaine de degrés au-dessus de zéro dans la hutte.

Après plusieurs mois d’études philologiques, Théodore commençait à savourer toute la beauté du langage agglutinatif des Esquimaux, exprimant en termes précis et clairs toutes les nuances de la pensée humaine. Pouvant suivre une conversation, et de temps en temps y mettre son mot, étant compris et surtout encouragé par un clignement d’yeux de Pacca, tout cela lui faisait oublier les efforts passés, car c’est tout un travail que de s’assimiler une langue étrangère sans manuel, sans grammaire.

Suivons-le maintenant et saisissons une de ces longues conversations sur les us et costumes des aborigènes de la zone glaciale.

Les formalités civiles sont remplies. Tous sont installés, car presque toujours il y a des visiteurs, Euké, la cousine de Pacca, son oncle Ignoara, et quelquefois Koudnou, le sorcier de la tribu, dont l’esprit inspirateur est l’ours blanc, nanouk.

« Pacca, demande donc à ton père, si les Inuits n’ont jamais habité des terres boisées où le soleil était visible toute l’année ? »

Le récit est un peu long. Nassau parle et raconte. Lorsqu’il a fini, Pacca traduit la longue explication, légendaire pour eux.

Il y eut un temps, d’après la tradition, où leurs ancêtres s’étendaient vers le Sud jusqu’aux confins d’un immense fleuve. Ils en ont été chassés par des peaux rouges auxquels les Blancs avaient fourni des armes à feu. Ils s’étendent sur toutes les terres boréales du Pacifique à l’Atlantique, mais répandus sur une si grande étendue et étant peu nombreux, il n’est pas étonnant qu’ils soient divisés en beaucoup de petites tribus, se distinguant par de légères variations de mœurs et de coutume. Quant à la langue elle varie peu.

Leurs croyances et leurs cérémonies religieuses sont aussi les mêmes partout.

« J’ai pu observer, reprit Théodore, votre régime de vie, mais quel est au juste le train de vie des « Esquimaux ? »

« Les Inuits, reprit Nassau, doivent leur subsistance à la chasse. Ils lui demandent non seulement leur nourriture et leurs vêtements, mais aussi le combustible qui leur est fourni par le gras des phoques, des morses et des baleines. »

« En hiver, nous vivons dans nos huttes de neige et en été sous une tente faite de peaux de phoques tannées. L’hiver est la période difficile à traverser. La chasse alors est incertaine et il y a de graves dangers à s’aventurer trop loin sur les glaces à cause des tempêtes formidables qui peuvent surprendre le chasseur. Si, à l’automne, l’on n’a pas mis de côté une bonne provision de viande de renne, la famine se fait alors sentir avec de tristes résultats, car il meurt à cette époque plus des nôtres que durant le reste de l’année.»

« Décrivez-moi donc le mode de construction d’un iglou ? » demanda l’ingénieur.

L’Esquimau reprit : « L’on fait d’abord l’essai des bancs de neige avec nos longs couteaux. Il faut que ces derniers soient formés de neige durcie par les vents et aient une assez bonne profondeur. On taille alors un trou oblong avec une paroi nette sur le plus long côté. L’on découpe des blocs dans cette paroi », blocs qui, mesurés par Théodore, avaient six pouces d’épaisseur, de vingt-quatre à trente pouces de longueur et vingt pouces de hauteur. « Règle générale, un homme taille des blocs et l’autre bâtit la hutte. Un cercle de la dimension de l’iglou projeté est tracé à la surface de la neige, et le premier rang de blocs disposés autour de ce cercle. Les assises étant ainsi posées, les premiers blocs sont entaillés en diagonale, de sorte que ceux de la seconde rangée et des suivantes s’enroulent en une spirale décroissante jusqu’au dôme qui est fermé par un bloc irrégulier formant la clef de voûte. Il est percé d’un trou de quatre pouces de diamètre sur lequel s’ajoute une petite cheminée de neige pour la ventilation. L’iglou terminé forme un dôme avec un aplatissement d’arche au sommet. Vous en remarquerez la solidité car l’on y marche dessus sans aucun danger. La cabane finie, les femmes se chargent généralement de combler les interstices entre les blocs avec de la neige meuble. Une rangée de blocs est ensuite placée en travers de la cabane, en face de l’endroit où se trouve la porte, et d’autres blocs y sont appuyés perpendiculairement, de façon à réduire l’espace du plancher utilisable à un rectangle s’étendant de la porte au centre de l’iglou. En arrière, l’on forme une plate-forme unie, élevée de dix-huit pouces au-dessus du plancher ; celle-ci forme le lit de la famille, où l’on se tient continuellement, les plates-formes latérales étant utilisées pour y déposer les viandes, les ustensiles de cuisine et les lampes. Dans la paroi opposée au lit se taille la porte, de dix-huit pouces carrés. En avant de celle-ci se construit le porche, dans lequel l’on entre à quatre pattes ».

« Pendant ce temps les femmes démontent le toupie, apportent la literie et les ustensiles de ménage. Avec les peaux de phoques de la demeure d’été, l’on tapisse l’intérieur de la hutte de neige, laissant entre les murs de celle-ci et le mur intérieur ainsi formé, une couche d’air de quatre pouces, qui aura pour effet d’empêcher la neige de fondre et de tout mouiller à l’intérieur. Le lit se fait en déposant sur la neige plusieurs épaisseurs de peaux de rennes tannées, mais dont le poil n’a pas été enlevé. La lampe est ensuite mise en place. Si la hutte est grande, on en emploie deux. Elles sont toujours placées sur les plates-formes latérales et reposent sur des os de baleine enfoncés dans la neige. Elles sont faites de pierre ponce. La lampe, de forme triangulaire, est longue et étroite, les côtés du triangle étant concaves. La surface supérieure de la lampe est creusée, formant un réservoir dans lequel est placée l’huile. Une mèche de mousse sèche et de tondre pulvérisé est posée sur le bord concave de la lampe et pressée adroitement avec un os pour lui donner la forme requise, après avoir été imbibée d’huile. Ce travail préparatoire fini, on l’allume avec un briquet. La flamme est d’abord très basse, mais la chaleur réchauffant la pierre, elle prend plus d’ampleur. Lorsqu’elle augmente, la mèche demande beaucoup de manipulation pour que la flamme brûle également et ne cause pas de fumée. Afin que le niveau de l’huile ne baisse pas dans le réservoir de la lampe, l’on découpe en lamelles le blanc de phoque, et on le suspend au-dessus du réceptacle à deux pieds de la flamme. La chaleur l’amollit et il dégoutte alors goutte à goutte dans le réservoir, maintenant le liquide au niveau de la mèche. »

« L’on suspend aussi au-dessus de la lampe une chaudière oblongue de pierre ponce pour fondre la neige ou la glace qui fournissent l’eau dont on a besoin pour se désaltérer. La petite quantité d’eau ainsi obtenue ne permet pas de l’employer aux ablutions. En hiver, très peu d’aliments sont cuits, et les viandes, aussi bien que le poisson, sont mangés crus. »

« Les femmes étant ainsi occupées à l’arrangement intérieur de leur nouvelle demeure, les hommes voient à nourrir les chiens et à construire un rempart semi-circulaire de blocs de neige, adossé à l’iglou, dans lequel les harnais et les peaux non tannés sont mis en sûreté, hors de l’atteinte des chiens, qui dévorent tout ce qui leur tombe sous la dent. »

« Les aliments sont, dans une certaine mesure, propriété commune. En temps de disette, si un Esquimau tue un animal, il le divise entre tous les membres de la tribu. »

« C’est du communisme pratique que ce genre de vie », remarqua Théodore.

« Je ne sais, répondit Pacca, ce que cela veut dire, mais nous sommes très charitables les uns envers les autres, et nous nous aidons mutuellement. Les missionnaires n’ont guère eu à nous enseigner cette vertu. De fait, elle est une cause de notre survie dans un pays si dépourvu de tout. »

Tous les soirs, ces conversations reprenaient et l’on causait longuement. Une après-midi, Théodore dit à Pacca : « J’ai fait votre père s’étendre longuement sur les constructions esquimaudes, car lorsque je retournerai dans mon pays l’on me posera bien des questions à ce sujet. »

« Ne vous questionnera-t-on pas aussi sur les hommes et les femmes de ce pays ? » lui demanda-t-elle avec un sourire narquois. « Vous vous gausserez alors de notre naïveté et de nos manières primitives. »

« Oh ! cela jamais Pacca, ne serait-ce que par affection pour vous. D’ailleurs, je me suis rendu compte qu’une femme est tout autant bonne mère en ce pays qu’au mien. Je suis étonné de l’affection et de l’amour qu’ont les enfants pour leurs parents, et des soins que ceux-ci leur prodiguent. Je leur raconterai tout cela, ainsi que les croyances de ceux des vôtres qui sont encore païens. Avant de questionner votre père sur ce sujet ce soir, je continuerai la conversation sur un thème plus pratique. »

En effet, lorsque après son souper il se fut rendu à l’iglou de Nassau, qu’il fut installé sur les chaudes fourrures pour sa causerie habituelle, il lui dit :

« Dans ce pays où le bois est totalement inconnu, comment vos pères construisaient-ils leurs traîneaux et la charpente de leurs kayaks ? »

Il ne faut pas oublier que le cométique a de douze à vingt pieds de longueur.

« Dans ce temps-là, qui n’est pas éloigné, nous nous servions d’os de baleine attachés ensembles bout à bout jusqu’à ce que la longueur voulue fût atteinte. Nous obtenons maintenant des bateaux qui viennent en nos parages de grandes pièces de bois. Vous avez remarqué que le patin est ordinairement formé d’une seule pièce, mais si le bois est rare, ce qui arrive souvent, il est souvent formé de plusieurs morceaux ajustés et reliés ensemble avec de la babiche. Les barres transversales qui sont liées aux patins les dépassent un peu à l’extérieur car elles servent de prise à la corde qui amarre le chargement du cométique. Les patins sont lissés avec des plaques d’ivoire maintenues au moyen de chevilles de bois. Des traiteurs nous ont déjà fourni des lisses en acier, mais elles glissent mal sur la neige durcie. Vous serez tout surpris, dès que vous partirez en voyage cet hiver, de voir comment l’on élimine ce crissement sur la neige, facilitant de beaucoup le halage par les chiens. »

« Vous feriez mieux de me dire de suite comment se fait ce semelage du patin, afin que je n’ai pas trop l’air nigaud ? »

« Si vous y tenez, soit. Ce semelage se fait avec des mousses tourbeuses délayées à l’eau et formant une pâte épaisse. Comme il ne s’emploie que par les grands froids, dès qu’on l’applique sur l’ivoire du patin, il gèle très vite en s’y soudant et en s’attachant aussi au rebord. On met deux à trois couches de cette préparation jusqu’à ce que l’on ait une épaisseur d’un pouce que l’on rabote et façonne à la main afin d’avoir une surface lisse. Comme finale, le tout est recouvert d’une mince couche de glace. Pour l’obtenir, un des hommes s’emplit la bouche d’eau et à maintes reprises la vaporise sur le semelage. Ce glaçage doit être uniforme et toute la pâte recouverte. Cette couche de glace sera renouvelée tous les matins et vous constaterez combien plus facilement les cométiques glisseront sur la surface rugueuse de la neige. »

« Pourquoi, lui demanda Théodore, les Esquimaux n’attellent-ils pas leurs chiens à une même paire de traits, l’un derrière l’autre ? »

« Ça ne serait pas pratique, répliqua Nassau. Chaque chien a son trait individuel, s’attachant sur le dos à la bretelle formant collier. Chaque trait a de dix à trente pieds de longueur. Il est réglé de telle façon que lorsque les chiens tirent droit, le leader est à quelques pieds en avant du suivant et les autres, par paire, une verge en arrière les uns des autres. Les traits sont longs pour que les chiens ne se massent pas dans les glaces pressées, et, s’étendant en éventail, ne soient pas aussi portés à se battre. En cas d’accident ou de surprise, le dételage se fait en un clin d’œil, car, chaque trait, étant terminé par un anneau d’ivoire, n’est pas attaché au cométique, mais à une corde de babiche à nœud coulant, laquelle s’attache au premier barreau. Cet arrangement permet au traîneau de tourner facilement et de glisser à un angle différent de la direction dans laquelle tirent les chiens. On peut de cette façon profiter des places les plus unies lorsque l’on voyage sur les glaces pressées des battures, ou éviter les trous d’eaux au printemps. Si, en voyageant loin des côtes, l’on aperçoit un ours polaire, d’un tour de main la boucle retenant les traits est détachée, les chiens se trouvant libres, s’élancent à la poursuite de l’animal qu’ils ont bientôt rejoint et qu’ils harcèlent. Pendant ce temps le chasseur l’approche à une cinquantaine de pieds et le tire. S’il n’a pas de carabine, il se sert alors de sa lance, se plaçant à une dizaine de pieds de l’ours, lui lançant le javelot lorsque celui-ci se tient en équilibre sur ses pattes d’arrière. »

« Ceci me rappelle, reprit Théodore, qu’à mon retour au bateau en novembre, j’ai été témoin d’une belle bataille. Le fils de Koudnou et Monké-Chat étaient allés chercher du saumon à une cache au sud de la baie Adams. Ils n’avaient que deux chiens avec eux et leurs javelots. Ils rencontrèrent un ours et l’attaquèrent. Nous les atteignîmes quelque temps après, et, quoique nous eussions nos carabines, nous assistâmes comme spectateurs à cette lutte homérique. Elle dura trois quarts d’heure, avant que l’animal ne fut mis hors de combat. Quelle agilité, quelle souplesse de mouvements déployèrent ces jeunes gens, admirablement secondés par les deux chiens. »

« Voyaient-ils leurs maîtres en danger d’être saisis par l’ours, ils se lançaient derrière la bête, la mordant et aboyant, détournant ainsi son attention. »

« Avant que les Blancs vinssent dans nos parages, c’était là notre unique moyen d’attaquer l’ours et le morse, reprit Nassau. C’était une chasse dangereuse. Quant au renne nous le chassions à la flèche. Nous avons encore notre manière primitive de prendre le loup-marin et c’est la plus pratique. »

« Racontez-moi donc, lui dit Théodore, une chasse au phoque. »

« Avec plaisir », répondit son hôte.

« Lorsque la glace recouvre détroits et baies, les loups-marins ne quittent pas leur habitat, quoiqu’ils soient obligés de revenir à la surface toutes les dix minutes pour y respirer. Ils conservent alors des trous ouverts où ils viennent remplir leurs poumons d’air. Quoique les glaces atteignent une épaisseur de six pieds, leur retour constant et fréquent à ces trous les empêchent de se congeler. L’Esquimau doit chasser le phoque en hiver lorsque les autres animaux se tiennent cachés. Pour le trouver, il emploie son chien qui a bon flair et le découvre par une faible vapeur s’élevant au-dessus de la glace lorsque l’animal vient respirer. L’Esquimau étend sur la glace une peau de renne. Il lie une lanière autour de ses genoux pour qu’ils ne fassent pas de bruit en s’entrechoquant quand il grelotte de froid. Ces préparatifs terminés, il s’assied, absolument immobile, quelquefois des heures durant, jusqu’à ce que le phoque se présente pour respirer. »

« Comment se fait-il que le chasseur doit attendre si longtemps, puisque vous me disiez, il y a un instant que le loup-marin doit continuellement revenir à la surface renouveler son approvisionnement d’air ? »

« Voyez-vous, il est très craintif et susceptible, de sorte qu’il entretient ainsi plusieurs respirateurs et ne fréquente pas le même deux fois de suite. Le moindre mouvement ou bruit, lorsqu’il approche d’une ouverture, suscite ses soupçons et il va ailleurs. Son approche s’annonce par l’apparition de bulles montant à la surface de l’eau et causées par l’animal qui exhale l’air de ses poumons. Le chasseur en profite. Lançant son dard au-dessus du centre de l’orifice, il enfonce le fer barbelé dans le cerveau de l’animal avec l’espoir de le tuer instantanément. La pointe se détache alors du harpon et la corde à laquelle elle est attachée est enroulée sur la main gauche. Si l’animal n’est pas tué, il replonge, l’Esquimau, déroulant sa corde. L’animal touché se débat violemment et est bientôt forcé de respirer. Pour cela, il lui faut, revenir à la surface, où il reçoit le coup final. Il est alors tiré sur la glace, et les cérémonies pour apaiser son esprit et se concilier les faveurs de la déesse habitant les profondeurs des mers ont lieu. Elles consistent à crever les yeux de l’animal, afin que l’esprit du loup-marin ne voie pas qu’on le conduit à l’iglou. Ce faisant, certaines incantations rythmées sont marmottées par l’heureux chasseur. »

« En été, reprit Théodore, vous n’avez pas l’avantage d’épier le loup-marin à son trou, comment vous y prenez-vous pour le chasser ? »

« Il faut alors, répondit l’Esquimau, déployer beaucoup de patience et procéder d’une manière tout autre, et même le singer. Dès que les glaces se brisent, le phoque aime à s’y hisser et à y faire de longues siestes au soleil. Lorsqu’il nous arrive d’en voir un ainsi étendu sur la glace, nous l’approchons en rampant et zigzaguant. On prend bien soin alors de ne pas éveiller les soupçons de l’animal, de sorte que l’on n’avance qu’au moment où il se tient la tête basse, car il dort par petits sommes, relevant la tête toutes les cinq à six minutes, et inspectant les alentours. Dès qu’il relève la tête, le chasseur se cache la figure, et, de ses bras et de ses jambes, imite le phoque se prélassant sur les glaces. Il dissipe ainsi ses soupçons. Le manège se continue et la distance entre chasseur et chassé diminue. En avançant ainsi, il arrive à cinquante verges de sa proie, d’où il tire dessus. Le coup doit être foudroyant, car autrement l’animal plonge et ne reparaît pas. Si l’Esquimau n’a pas de fusil, il continue à s’en approcher jusqu’à ce qu’il soit assez près pour lui lancer son javelot. C’est le moment critique de la chasse, car le phoque, surpris hors de l’eau, est d’une agilité merveilleuse pour s’y jeter dès la moindre alarme. »

« Tout cela est bien intéressant, et démonte chez vos gens un esprit d’observation tout à fait remarquable, reprit l’ingénieur. Mais, une autre question ? »

« Comment, sans piège à ressort, pouvez-vous prendre une telle quantité de renards blancs et bleus ? »

« Demain, lui répondit l’Esquimau je vous amènerai avec moi, en arrière des montagnes où, dans une étroite vallée, j’ai mon territoire de chasse. Vous y verrez quantité de longues boîtes, faites de pierres plates, au fond desquelles j’ai attaché de la viande crue à une corde la reliant à une porte. Si l’appât est dérangé, la porte tombe et le renard est prisonnier. Mais j’ai d’autres pièges, avec lesquels je peux prendre plus qu’un animal à la fois. J’ai construit à l’automne, avec des pierres plates, plusieurs cabanes rondes de la forme d’un iglou, mais n’ayant que quatre pieds de hauteur par autant de diamètre à leurs bases. Elles vont se rétrécissant, n’ayant que dix-huit pouces d’évasement. Sur cette ouverture, j’ai placé un morceau de glace de trois pouces d’épaisseur, au centre duquel j’ai fait une petite ouverture circulaire. Sur le plancher de la cabane ainsi construite, je jette quelques morceaux de viande Le renard a l’odorat très fin. Il s’amène, et sans songer un instant qu’il ne pourra remonter les murs obliques de sa prison, il y descend et s’y trouve captif. Afin qu’il ne puisse en démolir les murs en pierres sèches j’ai eu la précaution de calfeutrer toutes les interstices avec un mortier de mousse et de neige mouillées que le froid a rendues dures comme marbre, cimentant le tout ensemble. Dans les trappes, ainsi construites, j’ai déjà eu trois prisonniers d’un seul coup. Une autre caractéristique assez curieuse, mais fort intéressante, du renard consiste à suivre l’ours polaire sur les glaces en hiver pour manger les intestins du loup-marin que l’ours dédaigne. Sa nourriture habituelle étant composée de lemmings, de ptarmigans, et de lièvres, faisant défaut à cette saison, il ne dédaigne pas les restes de son puissant pourvoyeur. Vous constaterez ce fait vous-même par les empreintes laissées sur la banquise là où ces animaux chassent. »

« De tous les animaux de ce pays, les loups sont les plus difficiles à tuer. Quoiqu’ils soient très nombreux, il arrive très rarement que nous puissions en prendre. Ils voyagent par petites bandes de trois ou quatre unités. Ils sont très ombrageux, très sournois, très soupçonneux, et ne se laissent pas approcher. Ils dévorent lièvres, rennes et bœufs musqués. Ils s’attaquent même à l’ours, ce qui explique pourquoi celui-ci se sauve dès que nos chiens le poursuivent. Les loups sont aussi cause que nous perdons quelquefois les meilleurs de nos chiens, l’atavisme les faisant rechercher leur compagnie, attirés qu’ils sont par leurs hurlements auxquels ils répondent. Que leur arrive-t-il, nul ne le sait, car jamais nos chiens retournés à l’état sauvage ne nous reviennent. C’est l’irrésistible appel de la race. »

« Vous pourriez me demander, vu la quasi-impossibilité de détruire ces carnassiers, comment il se fait qu’ils ne se multiplient pas plus vite et ne détruisent pas tout le gibier de la région ? »

« Je vous répondrais alors : leur appétit vorace et sanguinaire nous protège de cette calamité. Au printemps, lorsque la louve doit mettre bas, elle cherche à se cacher et à s’éloigner du mâle. Ce dernier la surveille et dès que les louveteaux ont vu le jour il les dévore. Sous ce rapport nos chiens ont la même habitude, et dès la mise-bas, si nous voulons augmenter notre troupeau, il nous faut isoler les chiennes et les enfermer deux semaines dans un iglou, alors que tout danger est disparu. »

XIII



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