Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien»








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titreLittérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien»
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L’aurore


Glorifiez le Seigneur, et invoquez son nom ;

Faites connaître, ses œuvres parmi les peuples,

Chantez-le et jouez du psaltérion en son honneur,

Et racontez toutes ses merveilles.

I, Paralipomènes XVI, 8-10.

Le douze janvier au midi, les habitants du Neptune avaient aperçu au sud, quelques degrés au-dessus de l’horizon, une lueur crépusculaire. De jour en jour ses rayons augmentaient et teintaient de rose le fronton des glaciers. Il y avait alors quelques heures de demi-lumière tous les jours. D’après les calculs des officiers, le soleil devait apparaître le cinq février.

La longue nuit polaire avait engourdi ces hommes robustes. Tous soupiraient après la venue de l’astre-dieu. Du Neptune, au centre de la profonde cuvette formée par la baie Arctique dont les hautes montagnes fermaient l’horizon, il s’écoulerait encore une semaine, avant que le soleil y fût visible. Théodore se décida donc d’escalader les monts et de jouir en égoïste du superbe spectacle. Il passa la soirée du quatre à l’iglou de Nassau et obtint de celui-ci son consentement à ce que Pacca l’accompagnât. Escorté de son amie, le cœur joyeux, l’âme en joie, ils partirent à neuf heures pour l’ascension des pics. À onze heures ils étaient installés sur le point le plus élevé surplombant le golfe Admiralty. Il faisait un froid vif, cinquante degrés sous zéro. Ils se blottirent l’un contre l’autre, se disant des riens comme seuls les amoureux savent en dire et même les comprendre. Un calme plat, glacial, les tenait dans son étreinte glacée. À l’horizon, l’aurore se mettait en frais. Des rayons multicolores s’élançaient de l’horizon comme les lames d’un glaive sanglant tordues par les flammes d’une fournaise invisible. L’illumination chassait peu à peu l’obscurité des antres, des vallées étroites et profondes comme des abîmes, jouait sur la façade perpendiculaire des glaciers, couronnait d’un feu de joie les pointes acérées des pics mordant le firmament, profilait des ombres démesurément accrues sur les glaces blafardes de la baie. Les jeux de lumière changeaient, variaient à l’infini. Le sud était illuminé, éclairé, auréolé. Le nord restait froid, noir, sombre et profond, antithèse céleste, combat du néant contre l’existant. La nuit cyclopéenne, régnant depuis trois mois, refusait, même à cette heure, de replier son manteau. Théodore et sa compagne s’étaient tus. Elle s’appuyait frileusement sur lui ; il avait sa main sur son épaule, tandis que de sa droite il tenait son chronomètre. À midi moins quelques minutes une véritable pyrotechnie sidérale éblouit leurs vues, l’intensité du déploiement lumineux se produisant au-dessus de la chaîne de montagnes qui bornait la côte sud du golfe Adams. L’orbe supérieure du soleil apparut alors à leurs yeux, vision fugitive qui ne dura que quelques secondes, détachant plus profondément le fond obscur des ravins noyés dans l’ombre. Le monde extérieur était oublié, et n’existait plus pour ces deux êtres qu’un attrait commun avaient réunis pour ce spectacle. Ayant dégusté visuellement ce cinéma céleste, Théodore soupira longuement et jeta un regard sur sa compagne. Un cri s’échappe de sa poitrine.

« Qu’as-tu Pacca ? Serais-tu indisposée ? Ton teint est glabre ? Tes lèvres sont pâles, elles sont vertes même ! Mais qu’as-tu donc ? Tu me fais peur ! Parle ! parle vite ! »

« Ne craignez rien, je suis très bien portante. Croyez-vous avoir une complexion meilleure ? Notre hiver sans soleil donne à tous ce teint cadavérique. On ne constate cet effet de la longue nuit boréale qu’au retour du soleil. Dans deux semaines il n’en paraîtra rien, car peu à peu, à mesure qu’il montera à l’horizon, le sang vivifiera notre organisme, le teint se pigmentera et reprendra sa couleur normale. »

Ils restèrent encore quelque temps à contempler les lumières fugitives et changeantes du soleil disparu, aurore et crépuscule se confondant. L’horizon était d’un rouge vif, diminuant en intensité au fur et à mesure que la lumière s’en éloignait.

Pacca était songeuse. « Je ne puis comprendre, dit-elle doucement, que l’Esquimau ne soit pas un adorateur du soleil. Son apparition met fin à la famine, et à la vie oisive et sans charmes d’un long hiver sans lumière. Il redonne la santé et fait naître l’espérance au cœur de tous. Il est l’image du vrai Dieu, tandis que Sedna, que représente-t-elle au juste ? Elle habite les abîmes profonds de l’Océan, où il n’y a pas de soleil naturellement. Curieuse cette croyance, dit-elle, en se tournant vers Théodore.

Surpris de l’intensité de son regard, du calme de son être, de la finesse de ses traits encadrés par la blanche fourrure ourlant le capuchon relevé sur sa tête, il sentit croître en son cœur un désir incontrôlable d’en faire sa femme.

« Pacca, reprit-il, tu ne saurais croire l’impression que j’ai ressentie lors de notre première entrevue sur North Devon. Mon cœur a été pris, je ne le possède plus. Jamais ma bouche n’a encore exprimé ces sentiments, mais, mon adorée, je t’aime, sois mienne ! »

D’un élan passionné il l’enlaça de ses bras vigoureux, la pressa sur sa poitrine, ses lèvres cherchèrent les siennes, s’unissant dans un baiser prolongé, gage sacré d’un amour longtemps contenu, réciproquement partagé.

Elle se dégagea lentement de son étreinte, frissonnante sous sa chaude caresse.

« Mon ami, lui dit-elle, moi aussi je vous aime et je ne suis plus la maîtresse de mon cœur. J’ai combattu loyalement l’attrait qui m’entraînait vers vous. Je ne vous ai pas refusé le témoignage de mon amour, mais à l’avenir il ne devra pas se répéter. Je ne puis vous enlever aux vôtres. Dans quelques mois vous regagnerez votre pays, et la petite Pacca sera vite oubliée. Il vous serait impossible de vous habituer à notre genre de vie si je devenais votre femme. Tout devrait vous éloigner de moi, votre religion, votre civilisation, votre race, vos habitudes, que sais-je encore ? »

« Non, Pacca, reprit Théodore. Notre union est scellée. Ce baiser, comment l’oublier ? Tu dis être une petite sauvagesse, une primitive. N’en rougis pas, chérie, car tu es de beaucoup supérieure à nos civilisées raffinées. C’est toi que je veux et je t’emmènerai dans mon pays ! »

« Mais, cela est impossible, répondit-elle. D’abord vous rougiriez de mes gaucheries. Je ne saurais comment marcher, m’asseoir autrement que par terre, manger, m’habiller. Même mes prières sont différentes des vôtres, quoique nous adorions le même Dieu. Ce ne serait probablement pas un obstacle sérieux, car d’après ce que vous m’avez raconté des cérémonies catholiques, je les préfère à la sécheresse de nos offices anglicans. Ce qui m’attirerait davantage à votre religion c’est bien la déférence, l’amour, la dévotion qu’elle a pour la mère de son Dieu. »

« Il y aurait moyen de tout concilier, ma Pacca. L’amour ne connait pas d’obstacles. »

« Quelquefois oui. Si je refuse le vôtre, c’est qu’un autre m’attache à cette terre. »

« Comment ? » reprit-il vivement, la jalousie le mordant au cœur, « vous en aimez un autre, votre cœur est promis et vous acceptez ce baiser que vous m’avez rendu après tout ? »

Sa voix se faisait rauque.

« Je ne vous ai pas donné de baisers, lui dit-elle. Vous avez profité d’un instant de rêverie, de sentimentalité chez moi pour me l’imposer. Vous avez tort de me juger comme vous le faites. Oui ! il y a un autre amour qui m’empêche de vous suivre au pays du soleil : celui de mon père et de ma grand-mère. Ils ont besoin de moi. Un jour viendra que je serai leur seul soutien et mon devoir doit l’emporter sur mon cœur. C’est dur quelquefois... » Deux grosses larmes coulèrent sur ses joues décolorées.

« Pardon ma Pacca ! Je t’aime tant, que je ne raisonne plus. »

Tendrement il l’attira vers lui, sécha ses pleurs et l’aida à se relever. Engourdis par le froid, ils durent faire une série de mouvements brusques et rapides pour activer la circulation, après quoi ils regagnèrent chacun leur domicile, ne se séparant qu’au pied de la montagne dont ils avaient dégringolé les lianes abrupts d’une course rapide et par maintes glissades involontaires. Leurs cris de joie réveillaient les échos et ils s’amusaient comme des écoliers en rupture de ban.

Au moment de se séparer, il voulut de nouveau embrasser son amie. Le contact de ses lèvres lui avait fouetté les sangs et il voulait de nouveau s’abreuver à cette source vivifiante.

Pacca lui posa gentiment sa mitaine poilue sur la bouche. « Il ne faut pas, dit-elle. Essayez d’oublier, nos cœurs meurtris se cicatriseront. Le temps est un grand guérisseur. Moi, ajouta-t-elle plus bas, je n’oublierai jamais, je t’aime trop. »

Faisant volte-face, elle disparut en arrière des gros rochers encombrant la pointe Oulouksigne.

Théodore regagna sa cabine à bord du Neptune. Ni le travail, ni la lecture ne l’intéressèrent. Il cherchait une sortie de l’impasse dans laquelle il s’était engagé. Renoncer à son amour, il n’y songeait pas.

La cloche annonçant le souper le tira de sa rêverie. Le vieux capitaine le laissa s’asseoir, eut un sourire énigmatique et lui demanda s’il avait aperçu le soleil. Sur sa réponse affirmative et comme il commençait une description du phénomène, le capitaine lui dit : « Vous auriez pu attendre au sept. À cette date son lever sera visible du bateau. Vous ne devriez pas faire seul l’ascension périlleuse de ces montagnes », et son sourire creusa deux fossettes sur ses joues. Du regard Théodore remercia le capitaine de sa discrétion, ne tenant pas à ce que ses compagnons fussent au courant de sa promenade sentimentale.

Deux jours plus tard, le phénomène observé du haut des montagnes était visible au fond du havre. L’équipage, réuni sur la glace, attendait anxieusement l’apparition de l’astre-dieu. Dès qu’il se montra, Théodore scruta la physionomie de ses voisins. Tous avaient le teint terreux et verdâtre qui l’ avait tant surpris deux jours auparavant, chez son amie. Il se rappela alors l’apparence qu’avaient les plantes conservées l’hiver dans les caves. L’absence du soleil avait le même effet sur elles que sur les humains. Encore une constatation physiologique à laquelle je n’aurais jamais songé, pensa-t-il.

Passé le treize février, les jours allongèrent et le soleil brillait quelques heures dans un ciel bleu, limpide et sans nuages. La nuit, quelques aurores boréales s’allumaient au firmament, le rayant de lances lumineuses. La position des explorateurs était tellement au nord du pôle magnétique que ces déploiements n’étaient pas aussi grandioses que ceux qui se développent dans la Baie d’Hudson.

Chaque jour, un incident nouveau et imprévu rompait la monotonie des longs jours d’hiver. Vers la fin du mois, Théodore s’en allait vers son observatoire. Près de la grève, dont il était encore assez éloigné, il voyait son chien gambader, sauter, fou de joie, ivre de mouvements. Une boule noire s’élevait de la glace et y retombait. S’étant approché, il constata avec surprise que le compagnon de Pyré était un corbeau arctique. Poussé par la faim, ce dernier essayait de voler un morceau de chair de phoque que l’animal avait eu pour son déjeuner. Ils se pourchassaient sur la glace, la proie changeait de propriétaire et tous deux semblaient prendre plaisir à ce sport nouveau. Pyré eut enfin compassion de son compagnon empenné et le laissa s’envoler avec le morceau tant convoité.

Les derniers jours de février furent très froids, ce qui n’empêchait pas Théodore de se rendre à l’iglou de Nassau, de trois à quatre fois la semaine. La vue et la présence de Pacca étaient devenues un besoin. Plus que jamais il se sentait attiré vers elle et son amour croissait, l’enveloppait tout entier.

Le 28 février au soir, le mardi-gras fut fêté. Les Esquimaux et leurs familles furent invités. La mascarade les amusa beaucoup. Avec mars arrivèrent les préparatifs des expéditions lointaines. Théodore s’y préparait avec hâte. Sur son journal, le premier du mois, il inscrivait ces quelques lignes :

Dans trente jours je serai à quelques trois cents milles du bateau, seul avec mes Esquimaux et mes chiens, vivant dans des cabanes de neige, faisant des relevés de côtes inexplorées. J’ai hâte que ce temps arrive. Ce changement, cette activité me feront du bien. Mon horizon s’élargira, mes sens caressés par la froide bise se dilateront, le temps s’écoulera plus vite dans un changement de décors au sein des sauvages beautés des Régions arctiques.

Le 15 mars au matin, les préparatifs étant terminés, la caravane s’ébranla.

XVI



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