Littérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien»








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titreLittérature québécoise Volume 543 : version 0 Le grand sépulcre blanc Numérisation : Wikisource, Projet Québec/Canada. Relecture : Jean-Yves Dupuis. Édition de référence : Éditions Édouard Garand, 1925. «Le roman canadien»
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La rencontre


Hand in hand o’er the rugged strand

Of life, we are journeying on ;

And patiently wait till the pearly gâte

Is reached, and the goal is won.

Florence Dudly.

Calme, la jeune fille l’examinait. Elle n’avait pas paru comprendre son « puis-je vous être utile ». Son regard ouvert, candide, sérieux et poli, l’embarrassait. Il était typique ce regard. Regard d’une enfant dont le passé n’a rien à cacher, satisfait du présent et n’approfondissant point l’avenir. Regard sans artifices d’une âme primitive non encore bouleversée par les exigences et les vanités factices de notre civilisation. Regard franc, dont l’expression enfantine et confiante n’essaie pas, pour charmer l’homme, les séductions coquettes et savantes de nos jeunes filles, dont les yeux parlent souvent au lieu du cœur. Yeux fascinants des femmes du monde, dont le petit manège coquet et étudié est tant admiré, goûté même, pâlissent devant ce regard limpide. Eût-elle été au courant des minauderies de la vie actuelle, elle eût voilé ce miroir de l’âme. Elle se fût rendu compte qu’elle était seule avec un étranger, sur une plage déserte, à minuit, quoique le soleil brillât, et elle eût fait semblant d’être gênée. Au contraire, elle paraissait tout simplement très étonnée de cette rencontre inopinée.

« Évidemment, elle ne comprend pas ma langue, se dit son interlocuteur, et encore moins l’anglais ». Il s’ingénia alors par une pantomime savante mais ridicule, que tout sourd-muet eût saisie, à lui faire comprendre qu’il était à son service. Il avait constaté que sa frêle embarcation était prise entre deux cailloux et pouvait être détruite en un instant.

À sa savante mimique la jeune fille répondit par un rire argentin, contagieux. Très amusée, ses yeux noirs et profonds brillaient de mille reflets malicieux.

« Bien imaginée, dit-elle, même grand-mère vous eût compris. Vos gestes sont si expressifs. » Froissé par ce rire et se sentant un objet de ridicule devant cette fillette si naturelle, il se sentit quelque peu gêné, et une légère rougeur couvrit son visage.

« Je parle français, un peu, dit-elle. J’ai été très impolie. J’aurais dû vous répondre de suite. J’accepte votre offre et si vous voulez dégager mon kayak de son piège, je vous en serai très reconnaissante. Mais, prenez garde que les cailloux n’en percent les peaux tendues ! Je ne pourrais pas alors regagner mon toupie1. Père et mère grand doivent être très inquiets. Je suis partie ce matin et ne leur ai pas dit que j’avais l’intention de traverser ce bras de mer. »

Redevenu homme du monde, notre héros ne se fit pas prier deux fois.

Quoique fortement tenté de déchirer par un accident voulu l’enveloppe du canot accroché à l’aspérité du rocher, et de jouir ainsi de la présence de cette enfant dont il se sentait tout ému, chaussé de bottes imperméables, il se mit à l’eau. En un adroit coup de main, l’embarcation était retirée de sa dangereuse position et mise à sec sur le rivage.

« Si nous causions quelques minutes, mademoiselle » et il désignait un gros bloc de gneiss poli.

Elle acquiesça de bonne grâce à sa demande et tous deux s’assirent, le dos aux immenses rochers accores s’élevant à trois mille pieds de hauteur, face à la mer, les pieds enfoncés dans le sable du rivage.

« Vous avez ri de moi, tantôt. Je ne vous en veux pas, car franchement je devais être ridicule. N’y pensons plus. Seulement, je vous prierais de me renseigner sur votre présence ici. Je me croyais seul sur cette île car l’on m’avait dit que le dernier établissement Esquimau se trouvait à Ponds Inlet et c’est très loin d’ici. D’où venez-vous ? Êtes-vous seule ? Comment se fait-il que vous parliez Français ? »

« Que de questions, reprit-elle. Vous êtes curieux pour un homme ! N’importe je vais vous répondre. »

« Ce que vous appelez Ponds Inlet est probablement Tunoungmiout. Il y a trois ans le village s’est divisé, et une partie s’est établie à Oulouksing (Artic Bay). Deux familles, dont celle de mon père, sont venues pêcher le saumon sur la terre que vous voyez vis-à-vis d’ici. Hier j’ai entendu grand-mère dire que nous aurions plusieurs jours de temps calme. Alors, ce matin, j’ai mis le « kayak » de mon père à l’eau et je me suis décidée à traverser ce détroit. Je voulais voir ces montagnes, dont la grandeur m’attirait. Je les croyais toutes proches ! me voilà bien loin. »

Sortant une carte de son hâvre-sac et en ayant constaté l’échelle, il fut tout surpris de voir que la distance couverte par cette jeune fille mesurait au-delà de cinquante milles.

« Vous n’avez pas craint de vous aventurer seule dans cette périssoire, lui demanda-t-il, désignant sa frêle embarcation. Si le vent se fût élevé, vous eussiez été engloutie. »

« Ô non, reprit-elle, quoique le kayak soit plus spécialement réservé aux hommes, je m’y suis habituée dès mon jeune âge. L’embarcation des femmes1 l’« umiak » est plus pratique, mais il est lourd, difficile à conduire et demande les efforts combinés de plusieurs personnes pour le faire avancer. Maintenant, regardez ce joli bateau. Il a 20 pieds de longueur par 18 pouces de largeur. Il est bas et très léger. Sa charpente est faite d’os de baleine souples et liés ensembles. Il est tout couvert, en-dessus et en-dessous de peaux de loup-marins tannées et absolument à l’épreuve de l’eau. Il n’y a place que pour une personne. Au centre, cette ouverture ronde que vous voyez et par laquelle nous nous introduisons. Bien assise sur un coussin de peau de renne, les jambes allongées, le dos appuyé sur le bord de l’ouverture, rien ne gêne le mouvement requis pour balancer cet aviron double que vous voyez et faire filer mon embarcation sur l’eau. Advenant une tempête, j’ai une pèlerine, aussi en peau de phoque, que je me passe par dessus la tête et dont les rebords s’attachent au dehors de l’ouverture du « kayak ». Deux fentes laissent passer les bras et rien ne nuit aux mouvements du nageur. Les vagues peuvent passer par dessus l’embarcation, impossible que l’eau n’y entre. Le mouvement incessant de l’avironneur avec son aviron double empêche de chavirer. Quelquefois, pour une faible distance, un Esquimau prendra un passager. Celui-ci s’étend alors de son long sur le pont du « kayak » et il doit rester immobile car le moindre mouvement de celui-ci enverrait nos deux hommes au fond des eaux. Vous voyez, il n’y a pas de dangers. D’ailleurs, « Sedna », la déesse des mers, protège ses enfants. Quoique chrétienne je puis bien, n’est-ce pas m’exprimer ainsi, mon enfance ayant été bercée par les légendes de mon peuple. »

Très intéressé, notre héros buvait ses phrases, débitées avec un certain accent très original.

Une pause momentanée et de nouveau le grand silence du Nord enveloppa de son magnétisme ce coin de terre.

Regardant au sud, de la terre d’où elle était venue, elle dit : « Ces explications, n’est-ce pas, répondent à vos deux premières questions. Vous savez maintenant d’où je viens, et aussi, que je suis seule – et ne suis pas seule – ajouta-t-elle avec un doux sourire. »

« Vous vous étonnez, avec raison que je sache votre langue. N’avez-vous jamais entendu parler de mon oncle, Paul Racine, demeurant à Blacklead Island ? »

« Non, car je ne savais pas qu’un de mes compatriotes fût établi en ce pays. »

« Mon oncle n’est pas un de vos compatriotes mais un Esquimau. Il est le demi-frère de ma mère, morte lorsque je n’avais que quatre ans. Mes parents demeuraient alors à Blacklead Island. Tous les étés, de gros bâtiments américains, à ce que l’on m’a dit, venaient chasser la baleine dans nos parages. Ils l’ont même si bien chassée qu’il n’y en a plus. Le commandant de l’un de ces bateaux s’appelait le capitaine Racine. Dans l’un de ces voyages il connut ma grand-mère maternelle, dont le mari s’était noyé l’année précédente, emporté sur un champ de glace où il était allé poursuivre les loups-marins. Le capitaine eut compassion de ma grand-mère, n’ayant plus personne à s’occuper d’elle et de son jeune enfant, ma mère à moi. Les missionnaires n’étaient pas encore venus en notre pays. M. Racine maria ma grand-mère suivant le rite esquimau. Ils eurent un fils, mon oncle Paul. Dès l’âge de six ans, son père le ramena avec lui et il le mit pensionnaire au collège des frères à Laprairie. »

« À l’âge de dix-sept ans, mon oncle sentit l’appel de sa race. Il terminait son cours et la nostalgie du Nord s’empara de lui. Il se rendit à Montréal et de là gagna Gloucester, port d’attache des baleiniers américains dans l’état du Maine. Il s’engagea sur le dernier des bateaux en partance pour le Nord, avec promesse de se faire débarquer à Blacklead Island, une fois la pêche finie, ce qui eut lieu. Son père n’apprit cette escapade qu’à son retour à Montréal, et dut remettre forcément à l’année suivante la mise en apprentissage de son fils dans une maison de commerce. Mon oncle Paul sachant bien quelles vues son père avait sur lui n’avait rien eu de plus pressé dès son débarquement à Blacklead Island, que de se choisir une compagne. Lors de la venue de son père, un an et demi plus tard, mon oncle lui présenta sa jeune épouse ainsi qu’un joli bébé de deux mois. Il fut alors impossible à son père de ramener à Montréal ce fils récalcitrant. Le père de mon oncle Paul, que j’ai connu, étant assez âgé, fut mis à sa retraite par la compagnie dont il était à l’emploi. Il s’en vint donc demeurer ici avec sa femme, qui n’était jamais allée au Canada. Il est mort, il y a quelques années, des suites d’un accident. Étant allé à la chasse, son fusil explosa, lui arrachant une partie de la main droite. La gangrène se mit dans sa blessure et il mourut avant l’arrivée des baleiniers écossais ou américains, qui eussent pu le sauver, car ils sont presque toujours accompagnés d’un médecin. Ma mère mourut vers ce même temps. Grand-mère et moi allâmes demeurer chez mon oncle. Me trouvant éveillée, il se mit à m’enseigner le français. Dans l’intervalle, un ministre anglican, Monsieur Peck, s’était établi sur l’île, y avait fait construire une chapelle et ouvert une école. J’y fus envoyée et là j’appris à lire en esquimau, à prier et à chanter. Vous remarquerez que toutes nos gens du nord de cette île savent lire et écrire en signes phonétiques, quoiqu’elles n’aient jamais été visitées par le missionnaire. Lors de mon arrivée ici, il y a deux ans, je le leur ai enseigné, et toute la tribu m’aime, car ainsi ces bonnes gens peuvent communiquer avec leurs connaissances d’Igloolik ou du Cap Kater.

Ici l’auteur désire ouvrir une parenthèse. Il a connu personnellement Paul Racine, sous le nom de Paul Root, traduction anglaise de Racine. Au mois de septembre 1911, étant à Blacklead Island, il rencontra M. Racine qui le conduisit à son toupie1 et lui introduisit sa femme et ses deux filles mariées. Il avait alors cinquante deux ans. Il avait presque complètement oublié son français mais il parlait encore couramment l’anglais. Il lui montra avec vénération son livre de prières, son chapelet et un crucifix, seuls objets rapportés du collège. Il entretint l’auteur de ses oncles et cousins de Laprairie et des alentours. Son grand désir eût été de leur rendre visite. Il avait longtemps hésité sur l’avenir spirituel des siens. Tous les Esquimaux de Blacklead étaient anglicans. N’étant pas très féru en théologie et ne voyant pas venir de missionnaires catholiques, il avait enfin consenti au baptême de sa femme et de ses filles par le Révérend Monsieur Greenshields, stationné parmi les Esquimaux du golfe de Cumberland. Quant à lui, fidèle aux croyances de son enfance, il n’allait pas au temple. « Pouvais-je faire autrement, disait-il. » Il vaut mieux que les miens apprennent à aimer Dieu et son Fils que d’être sans religion.

L’auteur a corroboré ces faits auprès du révérend protestant.

Paul Racine était un beau type d’homme, très grand pour un Esquimau, car il devait mesurer cinq pieds huit pouces. Lors de sa rencontre il portait les cheveux courts, moustache et barbe noires. Son teint était cuivré mais l’oblique de ses yeux était très peu prononcé et ses pommettes peu saillantes. Quant à son genre de vie, il était en tout semblable à celui des autres Esquimaux, description qui se fera dans le cours de ce récit.

« Mon récit vous a-t-il intéressé ou ennuyé ? » chuchota la jeune fille.

« Certes si. Sans indiscrétions, car nous nous reverrons probablement jamais, seriez-vous assez bonne de me dire votre nom ? »

« À mon baptême l’on me nomma Marie, mais l’on m’a toujours appelé de mon nom indigène Pacca. »

« Il est tout à fait gentil et poétique ce nom ». Et, faisant une grande révérence, « à votre service Mademoiselle Pacca. Je vous présente M. Théodore Maltais, ingénieur civil, explorateur, vagabond, sceptique, incrédule, etc... »

« Est-ce là un travail bien difficile ? », demanda-t-elle innocemment ?

« Oh ! énormément, surtout la dernière partie de l’énumération de aptitudes », répondit-il narquois.

S’avançant sur le rebord de la pierre leur servant de siège, son regard embrassa l’horizon. Du doigt elle indiqua l’Ouest. La vue de son compagnon suivit cette direction. De sa gorge sortit une exclamation, presqu’un cri de surprise et d’admiration. La féerie solaire se continuait, changeait à l’infini. Dans ce court espace de temps, l’aspect des cieux s’était transformé. Les rouges vifs, les violets pourprés et les oranges aux teintes ambrées s’étaient évaporés. Le ciel s’était recouvert d’une gaze transparente d’un mauve aussi délicat que les calices des fleurs de lilas, apparaissant à travers des nuages d’une texture si fine et si transparente que l’on eût dit une immense toile d’araignée tissée de fils de cristal, frangée de rose pâle. Ces nuages avaient la forme et le ténuité d’ailes de libellules se déployant de chaque côté du soleil entre lesquels il apparaissait comme un disque vieil or. Ses rayons teintés d’émeraude traversaient obliquement l’espace comme des pieds de vents et illuminaient le paysage d’une clarté radieuse et opaline. L’on eût dit deux effets de lumière différente voulant s’éclipser l’une l’autre. En effet, là-bas, au sud, à peine visible, l’ombre d’elle-même, déesse pâle, la lune se détachait sur le fond bleu du ciel. Elle faisait peine à voir, blafarde et anémiée, cette lune de nos belles nuits d’été si aimée et si chantée de nos aèdes. Quelle déchéance !

Des cieux, le jeune homme tourna sa vue vers le visage de sa voisine, dont l’ovale plein, la régularité des traits, l’oblique prononcé des yeux et l’intensité du regard semblaient transpercer le ciel pour en voir l’au-delà. Photographiant sur sa rétine cette symétrie parfaite du type oriental à la peau cuivrée, il sentit naître en lui un sentiment très doux. Il se délectait de l’effet des rayons du soleil sur elle, se jouant sur son visage et ombrant d’ambre ses lourdes tresses. Le kayak, renversé sur ses pinces, ressemblait à un bloc de bronze poli se profilant sur le bleu de la mer. L’étrange et fascinant aspect du ciel se reflétait dans ses yeux, les illuminant d’un éclat féerique. Les variations spectroscopiques de la lumière en ce changement continu dessinaient la pureté de son profil, comme si un crayon magique en eût délimité les contours. Elle se jouait parmi les passementeries multicolores de son « couletang » et les franges perlées de sa culotte en renard blanc. Elle lui apparut enfin comme un être éthéré, fée vivante descendue de l’Olympe où les Génies du dieu « Lumière » habitent.

Elle contemplait le ciel. Son expression extatique se traduisait en un ravissement intense... céleste : peinture vivante de ces âmes matérialisées par Raphaël et Fra Angelico. Un soupir profond s’exhala de sa poitrine. Abaissant la vue, ses yeux perdirent cette intensité vive dont ils étaient illuminés. Se tournant vers son compagnon, ils rencontrèrent les siens qui s’enveloppaient d’une trop apparente admiration. Elle éprouva à cette rencontre nouvelle une sensation inconnue d’elle et ses joues s’empourprèrent. Vite remise de cette alerte, elle se leva posément, le salua. Saisissant son kayak, d’un gracieux effort de son torse cambré, de ses muscles raidis, elle l’enleva et le déposa sur l’élément liquide. En un instant ses jambes et une partie de son corps disparaissaient par l’ouverture circulaire de la fragile embarcation dont l’équilibre instable fut à peine rompu. De ses bras agiles, maniant savamment l’aviron, elle l’aplomba tout à fait en quittant le rivage.

Mû par une force intérieure, Théodore se leva rapidement et saisit la proue de l’esquif avant qu’il ne s’éloignât.

« Vous ai-je offensée que vous me quittez si hâtivement ? »

« Vous quitter, mais certainement. Les miens doivent être très inquiets. Peut-être même chante-t-on déjà pour mon heureux voyage au pays des esprits, cette mélopée funéraire, triste à fendre l’âme, où se mêlent les lamentations des hommes, les pleurs et les cris perçants des femmes1. Pourtant je suis bien portante », ajouta-t-elle, jetant sur lui un regard surpris et amusé.

« Un instant », reprit-il, ne pouvant réaliser que dans un instant cette apparition quasi mystérieuse allait disparaître à tout jamais comme un rêve, comme une émanation du soleil de minuit.

« Je veux que vous emportiez de moi un souvenir fragile et fugace comme notre rencontre. »

À quelque pas de là, dans une petite anse abritée et verte s’étalait une minuscule prairie couverte d’une multitude de plantes arctiques. Vite il y cueillit un bouquet de pavots arctiques, de potentilles et de bryacées, dont les trois couleurs, jaune, blanche et violette formaient un ensemble gai, délicat. Pour ceux qui s’imaginent que les terres de l’archipel arctique sont des déserts immenses, couverts de glaces éternelles, sans végétation aucune, cet acte peut paraître osé. Il est vrai qu’il n’y a ni arbres, ni arbustes en aucun endroit, ce qui donne au pays cet aspect d’une si sauvage grandeur que le spectateur le croirait habité par un tout autre monde. La flore arctique comprend une quantité vraiment surprenante de fleurs délicates, simples, inodores et aux couleurs primitives. Ces fleurs croissent souvent en telle abondance, jusqu’aux pieds des glaciers, que l’on croirait marcher sur un tapis. Le contraste aussi est très frappant, lorsque comme arrière-plan, se représente cette masse perpendiculaire et cristalline que sont les glaciers, s’élevant à des centaines de pieds au-dessus de nos têtes. Ces effets sont surtout remarquables sur la côte du Groenland et sur l’île Bylot, dépôt calcaire culbuté, crevassé, amoncelé, raviné et comme abandonné au « Désordre géologique ».

Quel beau sujet pour une fable de La Fontaine, et même pour un chant épique, que cette rivière de glace abritant ces frileuses fleurs, leur fournissant la fraîcheur et l’humidité nécessaires à leur croissance pendant l’été plutôt sec qui règne sur cette terre. Dans ces prairies ainsi émaillées, les couleurs dominantes sont les jaunes du pavot arctique et des saxifrages, les blancs des potentilles, des holosties des Alpes et de la rose boréale, la dryas intégrifolia, les violets des bryacées purpurascens, et les rouges des dryas arctiques.1

Chapeau bas, sérieux et respectueux, Théodore revient à la rive et déposa sur la légère barque ce muet témoignage d’admiration.

« Excusez ma témérité, commença-t-il. Ensembles nous avons contemplé les effets scéniques du soleil de minuit, nos âmes ont bu à la même coupe de joies intérieures, et, je pensais je croyais... »

Il se sentit tout timide, tout désemparé devant ce visage innocent, ne soupçonnant pas le trouble qui s’emparait de lui. Lui, le cynique impassible, habitué aux coquetteries mondaines des salons ! Quoi, cette petite sauvagesse avait-elle accaparé son cœur qu’il croyait si bien cuirassé ?

Il se raidit, se sentant ridicule, incapable de compléter sa phrase.

Quant à Pacca, très naturelle, très elle-même, ses longs cils baissés et, avec un soupçon de sourire lui dit :

« Vous jouirez encore de bien d’autres nuits boréales avant les froids. Ces jouissances-là, vous ne les oublierez pas. Mon pays est un ensorceleur. L’appel du Nord est un philtre délicieux qui nous prend tout entier. Qui a bu à sa coupe ne peut oublier. L’esprit, l’imagination, les sens sont envoûtés. Le cas de mon oncle Paul et de son père est une preuve de cette attraction magnétique. La petite incivilisée que vous avez rencontrée sera, elle, vite oubliée. Je ne suis pas de votre monde. Vos fleurs seront à peine fanées que mon souvenir sera effacé de votre mémoire ».

« Jamais je ne vous oublierai, Pacca. Cette rencontre sera marquée d’une pierre blanche dans ma vie vagabonde. »

Fronçant légèrement les sourcils, elle lui dit « Nous ne nous rencontrerons probablement jamais. Adieu, Monsieur ! »

Gracieuse, svelte malgré l’ample de son si pittoresque costume, tête nue, son capuchon rabattu sur les épaules, au mouvement vigoureux et cadencé de son aviron, le frêle esquif s’éloigna du rivage. D’un mouvement alterné, plus vif, plus nerveux, il glissa rapidement sur les eaux du détroit ne laissant qu’un imperceptible sillage sur le calme uni du golfe.

Longtemps il la regarda s’éloigner. Lorsqu’elle ne fut plus qu’un point noir à l’horizon, il la rapprocha de lui avec sa jumelle.

Sa course droite comme la flèche lancée de l’arc se continuait là-bas, au sud. Elle n’apparut plus que comme un point brillant sur la surface glauque des mers. Encore un instant et la lumière l’avait engloutie. À ce moment, les cieux se colorèrent d’un gris pâle uniforme, du zénith à l’horizon. Ce reflet se déployait comme un manteau royal enveloppant l’astre du jour. « Tiens, se dit-il, l’éminence grise du soleil. »

Ce changement atmosphérique apporta avec lui une fraîcheur humide de rosée, semblable à celle que l’on éprouve au lever du soleil, sur les rives de la Baie des Chaleurs. Un frisson parcourut son épiderme. Une buée légère s’éleva des eaux froides voilant les îles voisines et les hautes montagnes de la terre de Baffin.

Le soleil de minuit ne brillait plus de sa lueur noctifère. À travers les légers brouillards du matin, il apparaissait dans toute sa splendeur nue, sans atours, sans rayons. L’âme de Scriabine s’exhalait en un silencieux nocturne, sur des touches célestes. L’éternel silence, musique perçue par un sixième sens, l’enveloppait à nouveau.

Théodore, consultant sa montre, vit qu’il était deux heures et demie du matin. Vite il regagna son premier point d’observation et, en un tour de main monta une petite tente de soie. À son intérieur, sur les cailloux de la grève, il étendit son édredon. Sans même enlever ses bottes, il s’y étendit. Que lui importait la visite possible d’un ours polaire ou d’un loup du nord ?

Comme le sommeil appesantissait ses paupières, il crut saisir, très distantes, très faibles, les notes musicales qui l’avaient ravi quelques heures plus tôt.

Paisible fut ce premier sommeil, seul sur son île. Agréable aussi il dut être, bercé de rêves amoureux, car de fugaces sourires éclairaient son mâle visage. Et longtemps, il fut au pays des songes.1

III



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